‹ N. Lenau, poète lyriqueChapitre 18 sur 43 · LA NATURE QUI LA FORMÉ · texte numérisé non relu

LA NATURE QUI LA FORMÉ

il ne pousse qae des ajoncs frémissants au bord des marécages ou des chênes tordus par Teffort de la tempôle sur les talus isolés. Les premiers spectacles qui frappèrent les regards du jeane Lenau étaient grands et mornes. Ses yeux se sont ouverts sur la désolation des étangs du Banat et les errements continuels de sa famille l'ont conduit du Danube à la Theiss, de la Marosch à la Bodrog, d'une extrémité à l'autre de TAlfôld hongrois, silencieux et vide. Comme la patrie tartare des aïeux, la Hongrie européenne a, en effet, ses steppes immenses o(l l'horizon s*éteud indéfinimenty où les vagues grises des nuages et les ondulations lointaines des hautes herbes se confondent aux limites imprécises de la terre et du ciel. L'Alfôld est proprement la vaste plaine située entre le Danube et la Theiss, que Lenau a dû traverser à plusieurs reprises en allant de Pest à Tokay ou inversement. Aujourd'hui, la charrue à vapeur a éventré en grande partie ce sol si longtemps négligé qui recèle des richesses incomparables. Les jaunes épis du froment et les larges feuilles du maïs le couvrent presque entièrement et lui donnent en été l'aspect d'une mer dorée. Du temps de Lenau il n'était guère entamé que sur les bords. Ces laides espaces servaient uniquement à l'élevage du bétail à cornes et des chevaux, un peu comme notre Camai^e. De temps à autre, un village délabré interrompait la monotonie sauvage des broussailles et des pacages. Des femmes en guenilles, des marmots aux yeux noirs y grouillaient dans une ruelle défoncécr sale, mais pleine de lumière et de cris- Puis c'était de nouveau le désert, avec çà et la des huttes de pâtres, des enclos rudimentaires de pierres sèches^ une citerne où l'eau croupissait entre des margelles écroulées. Tout ce paysage était imposant et repoussant à la fois. Les pasteurs de chevaux qui parcouraient la lande derrière leurs hordes sauvages avec l'impétuosité du vent d'ouest étaient bons à toutes les besognes.

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Bandits à Foccasion, ils ne se faisaient pas le moindre scrupule de détrousser le voyageur égaré dans ces parages inhospitaliers. Puis, ils allaient danser et chanter^ la poche garnie de florins, dans quelque auberge perdue qui portait, à son faite de chaume, délavé par les pluies, une petite branche verte tremblante au vent du soir. Ailleurs, des Tziganes en haillons, leui*s violons sous le bras, des chaudrons de cuivre sur l'épaule, sui^ssaient de derrière les buissons avec leurs visages brûlés par le soleil. Des exclamations bizarres, des râles musicaux se dégageaient de leurs groupes étranges. Et la bonne diligence de 1817 passait, se traînant péniblement de village en village, à travers le sable brûlant de la steppe, sur des routes à peine tracées, « qu'il fallait un quart d'heure pour traverser », et où les attelages s'avançaient toujours de front, chacun dans son ornière (i).

Le jeune homme retrouva quelque chose d'analogue à l'Alfold dans les environs d'Altenbourg où il étudiait l'agronomie en i8a3. Cette fois la steppe s'appelait la <( Puszta », mais le nom seul était changé. Les loisirs ne lui manquèrent pas pour la parcourir à cheval avec son ami Kleyle et s'y griser d'immensité. Il est probable que les souvenirs de Lenau se rattachent plutôt à la Puszta qu'à l'AKold, mais en somme le caractère général de ces deux régions était analogue malgré des différences de détail. La Puszta, plus humide que l'Alfold, était avant tout un pays de prairies. Quelques forêts la tachaient de sombre, de nombreux étangs y verdissaient entre leur bordure de joncs. On peut se représenter Taspect qu'offraient au commencement du siècle ces étendues désolées d'après certains récits des contemporains. Voici la description d'une course nocturne dans ces parages, empruntée aux Soui>enirs d'un collègue de I^opold Kom-

(i) Voir Lenau in Schwahen^ aia.

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pepl, un ami de Lenau (i). « Nous revenions de la Restauration. Je ferai simplement remarquer qu'il faut entendre par ce terme la cérémonie bien connue du vote dans les comitats hongt*ois,qui a lieu tous les trois ans. Les « Rouges » l'avaient emporté. Le docteur Keiller, notre aimable, excellent médecin particulier, était fatigué, somnolent, et de mauvaise humeur ; il portait dans la poche de sa veste une plume l^lanche toute froissée, tandis que je faisais scintiller sur mon chapeau ma plume rouge, comme Méphisto, lorsqu'il se trouve parmi ses w chers petits ». Nous traversions en voiture une vaste Puszta qui se prolongeait pendant des lieues et des lieues. Le plus beau des clairs de lune y versait sa lumière, et dans sa solitude fantastique, semblable à un univers abandonné, elle s'étendait devant nous. £t pourtant elle n'était pas abandonnée. Comme des fantômes passaient et s'évanouissaient à nos côtés ^des chevaux au pâturage et ï a Ësikos », leur gardien, levait les yeux, ivre de sommeil, du fond de sa (( Bnnda ». C'était le repos panique des Anciens à minuit. Le seul objet qui ne fût pas immobile dans la Puszta était certainement mon cœur. Le docteur était appuyé dans un coin de la voiture et dormait. Devant nos chevaux se dressèrent tout d'un coup, comme si elles étaient sorties du sol, trois silhouettes accroupies, que je reconnus sur-le-champ. C^étaient des Tziganes de la Restauration : des visages malins, magnifiquement bronzés. L'un d'entre eux, apercevant à la lumière crue de la lune la plume rouge de mon chapeau, insigne du parti, se mit à crier « Eljen ! Eljen ! » avep le nom du premier « Vicegespann » qui venait d'être élu. Je criai à mon tour : « Eljen ! » Aussitôt le Tzigane fit courir l'archet sur son violon, et joua les premières mesures du chant bien coanu de la Restauration. Une pièce d'argent étincelante vola de la voiture. En récompense, l'homme

(i) Publiés en 1848 dans les Wiener Sonntagsblœtter^ N° 2.

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brun m'accompagna jusqu'aux limites de la Puszta, de l'hymme tout entier, sonore remerciement. L'éTanouissement de ces notes était étrange et merveilleux. »

Voilà donc à peu près ce qu'étaient la Puszta et FAlfôld du temps de Lenau. Ces paysages superbes et désolés reste* ront à jamais gravés dans sa mémoire. Nous le verrons dans son œuvre revenir sans cesse et involontairement aux larges horizons des steppes natales. A Tokay il eut sous les yeux une nature plus souriante. Mollement assise à la jonclion de la Theiss et de la Bodrog aux ondes claires, poissonneuses, au milieu de bosquets pleins de rossignols et des fleurs de ses jardins, la petite ville invitait au bonheur insouciant, par ses parfums, ses chants, la vive gaieté de son vin généreux, Téclat de son soleil déj \ oriental. L'enfant s'y épanouit, respira l'air pur et lumineux à pleine poitrine, oublia ses chagrins précoces. La vision claire de ce passé malheureusement trop court traversera plus tard ses poésies et ses entretiens. Ne songeait-il pas à la douce patrie des rossignols, des roses et des Czardas, lorsqu'il . prononçait ces paroles émues, rapportées par Emma Niendorf : a Oui, le pays, poursuivit Niembsch, ce sont là des impressions qui jamais ne s'eflacent. C'est ainsi qu'en entrant dans les forêts d'Amérique, je ne retrouvais jamais les sensations de jadis. Il y avait bien là des chênes, mais tout cela m'avait Pair étranger et me semblait truqué. Même quand je voyage en Allemagne et que je traverse des bois, je sens que c'est encore autre chose que chez nous. A Vienne, lorsque je rencontre les paysans hongrois qui amènent du foin avec leurs petits chariots, je suis tout heureux, j'aspire ce parfum et je suis de nouveau dans les campagnes de ma jeunesse... A ce propos, j'ai été le témoin d'une jolie scène.Autour de Vienne s'étendent les Glacis, où on fauche aussi le gazon. On était précisément occupé à y faire les foins et une charrette était là qu'on chargeait à mesure. Un grenadier hongrois vint à

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