‹ N. Lenau, poète lyriqueChapitre 19 sur 43 · LA NATURE QUI L*A FORMJ · texte numérisé non relu

LA NATURE QUI L*A FORMJ

passer. Il s'arrêta, regarda faire et respira Todeur da loin. Tout d'un coup il jeta son fasil à terre, quitta sa tuniqne, saisit one fourche et se mit à Fouvrage, avec une sorte de passion. Le jeune paysan se réveillait en lui. Il y a des principes étemels. C'est là-dessus précisément — sur ce fait qu*ii y a des choses auxquelles nous restons rivés malgré nous, — que repose tout le tragique de la vie. Cela se manifeste parfois même dans les situations triviales. Ainsi, c'était un principe éternel qui mettait en mouvement cette fourche (i). »

Nous aurons à examiner plus loin ce que Lenau a retenu, en tant que poète, de ces premières impressions et comment il les a utilisée^. Constatons ici simplement qu'il a subi le charme de la terre hongroise sous ses aspects les plus différents. L'étude de sa poésie lyiique établira cependant que son imagination a surtout été frappée par le spectacle du désert sauvage et de ses hôtes étranges, pâtres, brigands, outlaws de toute soi*te» Les paysages riants y sont ti*ès rares et en général conventionnels. Poui*quoi ? Nous ne doutons certes pas que l'horreur immense de la steppe ne convint au caractère prématurément triste du poète et nous ne voudrions pas troubler la conscience critique de ces biographes qui se sont plus à nous montrer le jeune Lenau livrant comme an autre René sa chevelure au vent des solitudes, mais il est un fait qu'il importe cependant de constater. Dans la correspondance de Lenau avec sa mère, Schurz et Kleyle,cette sublime nature hongroise ne tient pas la moindre place. C'est seulement plus tard, <( auprès la gloire », que Lenau trouvera pour la caractériser des formules comme celles que nous venons de citer. En d'autres termes, ce sont des influences littéraires — nous verrons lesquelles — qui ont trié entre ces souvenirs plus ou moins confus du jeune

(i) Lenau in Schwaben an.

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âge, pour rejeter les uns, accueillir et choyer les autres. Comme toute son époque, Lenau s'habituera insensiblement à ne demander à la nature que des spectacles extraordinaires. Dans les choses comme dans les hommes il préfet rera de plus en plus à Theureuse harmonie des forces à la succession régulière des causes et des effets, le déchaînement aveugle des puissances brutales comme les orages et les passions humaines. Il aimera ce qui éclate soudainement, les instincts effrénés qui se ruent à travers la vie, les bandes d'étalons qui volent dans la Puszta. Le morne abattement des lourdes Soirées d*été, la souffrance étemelle de ces plaines, tour à tour brûlées par un soleil implacable et fouettées par les vqnts glacés, lui paraîtront conformes à la destinée humaine que la joie et la doulear ravagent à Tenvie. Inconsciemment, il cherche Ténergie, et c'est dans Texcès, dans la violence, dans sa négation même, qu'il croit l'avoir trouvée. Voilà pourquoi sa patrie lui est chère, voilà pourquoi il garde jalousement en lui le souvenir de ses tristesses et de ses misères (i). Entre les deux séjours de Pest, les quelques années de Tokay font l'effet d'un intermède reposant. La réalité continue, qui restera inoubliable, c'est l'Alfôld, la Puszta, les campagnes de Pest et d'Altenbourg. A partir de 18126, un autre monde lui fut révélé. Schurz, son beau-frère, qui était un vaillant excursionniste, l'initia aux saines joies de l'alpinisme. Pour Lenau, qui n'avait connu jusque-là que la plaine, la haute montagne fut une sublime révélation. Il lui voua un culte qui dura jusqu'aux années de sa mort intellectuelle. Tous les ans, dès que le printemps apparaissait, le poète tournait ses regards vers

(i) Ce n'est pourtant pas une raison pour accaeillir sans défiance des paroles comme celles que K. Beck prête à Lenau (Mit N, Lenau. Tagebuchblœlier, 1843-44. Temeswarer Zeit (i863, N* aaS). Devant un compatriote et un disciple, Lenau s*est cru obligé de faire des phrases sonores sur la désolation des steppes hongroises.

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les clairs sommets des Alpes styriennes et bientôt il s'en allait par monts et par vaux à la conquête de quelque pic encore inexploré. Il faut lire, dans la biographie de Schurz, le récit de ces bonnes journées ensoleillées, où Lenau retrouvait son courage impétueux, sa gaieté, sa santé. Luimême a décrit bien souvent en prose et en vers ses impressions devant la nature alpestre. Le Traunstein lui arracha un cri d'enthousiasme en i83i. Il le gravit au mois de juillet, à Toccasion d'une visite qu'il rendit au vieux poète Schleifer, un ami de son bei^u-frère, installé à Gmûnden sur les bords du Traunsée. Laissons-le parler lui-même : a Avant-hier j'ai gravi le Traunstein. A six heures du matin, je partais de Gmûnden par le lac et au bout de trois quarts d'heure environ j'atteignais la montée de Lanau. Comme guides j'avais Hansgirgl et sa sœur Nani ; lui, un robuste chasseur de chamois ; elle, une jolie lille aux yeux bleus. Nous débarquâmes et l'ascension des marches escarpées commença. Déjà au pied de la montagne je fus saisi d'une sorte d'ivresse joyeuse : je passai donc le premier et me mis à escalader la pente avec une telle vivacité que le chasseur me dit, une fois arrivés en haut : « Voilà qui est bien, très bien, puisque vous êtes arrivé si facilement ici, vous allez courir comme un chien jusqu'au sommet du Traunstein ! » Et tout marcha à la perfection. En trois heures nous atteignîmes la cime. Quel horizon ! Des abîmes monstrueux près de nous, une gigantesque chaîne de montagnes dans le lointain, et des étendues immenses de pays. C'était une des plus belles journées de ma vie. A chaque pas qui m'élevait, ma joie et mon courage grandissaient. J'étais plein d'enthousiasme. Quand mon guide me disait : « Voici maintenant un passage dangereux », je me mettais à rire et je le franchissais avec une légèreté que je ne retrouverais jamais dans un moment de sang-froid, et qui me parait inconcevable maintenant devant mon secré taire. Mon assurance croissait à chaque pas. Tout à fait au

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sommet, je m'avançai jusqu'au bord extrême d'un abtme à pic, ce qui arracha un cri d'effroi à la Nani et des exclamations de joie, au contraire, à mon chasseur : « Voilà du courage 1 Aucun de ces messieurs de la ville ne s*eât avance aussi près ! » Le brave garçon voulait me décider à rester quelque temps encoi*e à Gmûnden. Il m'emmènerait à la chasse au chamois. Frère, la minute pendant laquelle je me tenais debout au bord de Tablme a été la plus belle de ma vie. Il faut que tu en goûtes une de ce genre. Voilà de la joie! Plonger, plein de déli, ses regards, dans les horreurs d'un abime sans fond et voir la mort tendre les mains jusqu'à vos orteils, rester debout et regarder dans les yeux le visage sublime et terrible de la nature, jusqu'à ce qu'il se déride et semble se réjouir de Tintrépidité invincible de l'esprit humain, jusqu'à ce que ce visage effrayant devienne beau pour vous : frère, c'est là ce que j'ai tâté jusqu'à maintenant de plus délicieux^ c'est un avant-goût plein de douceur des joies du champ de bataille. Je crierais de joie quand j'y songe. Quand tu viendras à Gmûnden, va trouver Hiesl le chasseur derrière le Traunstein. Son fils Hansgirgl te conduira sur le pic et te montrera cet endroit. Avance-toi alors jusqu'au bord et pense à moi dans la minute la plus heureuse de ta vie. Tu m'en aimeras encore davantage ! J'ai passé ensuite la plus grande partie de la journée stir le sommet de la montagne. Ah ! que ma pipe de tabac hongrois avait bon goût là-haut, comme aussi l'excellent vin et le regard des yeux bleus de la jeune fille ! Vive le Traunstein (i) ! »

La fièvre des sommets l'a saisi, cette fièvre qui entraine une sorte d'exaltation des sens et de l'imagination ébranlés par l'aspect de l'infini. Comme tous ceux qui gravissent pour la première fois les hauteurs, il a été grisé par le parfum des souflles libres, par les clartés démesurées de l'horizon. La

(i) Lettre à Schupz, 9 juillet i83i. '

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transition pour lui était brusque et on serait en droit de s attendre à des incertitudes, des tâtonnements. De la Puszta aux cimes neigeuses de la Haute- Autriche et de la Styrie il y a loin. Entre ces deux manifestations également puissantes de la nature sauvage, les intermédiaires ne manquent pas. Lenau, comme beaucoup d'autres, aurait pu subir le charme discret des vallées basses, où les troupeaux paisibles broutent le gazon frais au bord des ruisseaux, où les chalets idylliques, ouverts sur de bruyantes cascades, semblent n'abriter que des existences joyeuseà. C'est bien là ce qui plaisait à I^martine : les coteaux de Milly et leurs ondulations harmonieuses ; le fleuve qui serpente et s'enfonce en un lointain obscur... Le sentiment de la nature qui se développait chez Lenau était bien diflérent, et lorsque les spectacles alpestres vini'ent Fenrichir, le caractère primordial et la tendance générale en étaient déjà fixées. Ce qu*il demandait à la nature, c'était Timmensité, la grandeur. Il cherchait en elle les éléments du divin qui y étaient épars. Cette impression de majesté triste ou sereine, la montagne [>eut la donner comme la steppe. Elle y est seulement produite par d'autres causes.Le résultat est identique cependant, et c'est là l'essentiel. Le goût sûr de Lenau ne s'y est pas trompé : il a retrouvé dans les solitudes alpestres ce qu'il avait tant aimé dans les déserts de son pays natal. Plus tard, il cherchera sur l'étendue mouvante des flots atlantiques et dans les forêts du Nouveau-Monde le même principe de force gigantesque, d'écrasante divinité. C'était alors la mode. En France, Hugo décriait le parc de Versailles aux dépens de la brousse américaine. Comme tout le monde, Lenau subit ces influences romantiques, mais il est certain que son tempérament les favorisait étrangement. Les sensitifs, qui sont presque toujours des violents et des faibles, ont besoin de se voir accablés par le spectacle de puissances énormes. Ils aiment la disproportion, le caprice

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brutal des éléments, qui déconcerte tous les calculs» anéantit toutes les résistances. Les âmes saines se plaisent dans la contemplation des ensembles bien organisés, où Tintelligence retrouve facilement les rapports réciproques des eflets et des causes, où la volonté se sent à Taise pour commander et s^aflirmer.Lenau disait un jour, en passant près dune usine, que rien ne lui était odieux comme ces rouages et ces courroies. Il avouait que les champs cultivés le faisaient frémir. Pour la même raison il ne pouvait souffrir les gentils paysages du Wûrttemberg. Tout y était trop petit, trop mesuré, a Spontanément et naturellement il préférait les contrées à caractère alpestre ou bien les horizons très étendus comme ceux qui, pleins d'une grandeur solennelle, se déploient autour de Vienne », nous raconte Karl Mayer (i). Il écrivait lui même à son beau- frère Schurz, à peine arrivé en Allemagne : « Mon cher frère, je n'ai pu me défendre ici d'une certaine impression de mesquinerie, et rhomme m'a paini bien pitoyable dans ce pays, où, semblable à un mendiant importun, il étend le bras vers chaque pierre, l'enfonce dans chaque trou, pour que la nature lui jette quelque chose. Vois-tu, mon vieux, c'est encore le Hongrois qui parle maintenant en moi. Après tout, il y a quelque chose de noble dans l'indolence avec laquelle le paysan de la Pannonie lance son grain dans un sillon peu profond, taille une fois pour toutes sa souche en deux ou trois coups et rentre ensuite chez lui pour fumer sa pipe. Les beaux vignobles de Tokay dans leur irrégularité, avec leurs ceps plantés très loin les uns des autres, et les arbres fruitiers qui croissent dans les intervalles, avaient bien meilleur air que ceux du pays de Bade, étages en terrasses et en gradins et où les pieds de vigne sont étroitement serrés les uns contre les autres. En Hongrie, l'agriculture tout

(i) Briefe an einen Freund. 177.

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entière est une modeste requête qu'on adresse à la Nature, une invitation pas du tout pressante qu'on lui fait de vouloir bien venir avec ses dons précieux. Le poing de TAUemand saisit la bonne dame directement h la gorge et la serre violemment, jusqu'à lui faire jaillir le sang par le nez et les oreilles (i). »

Ce qu'il trouve à dire des paysages rhénans est dans le môme goût, a Les bords du Rhin sont vraiment très gentils : une paisible et modeste beauté les caractérise, la beauté d*une belle âme allemande comme la vôtre. Je n'ai jamais vu d'aussi beaux villages, tant de ruines et de chapelles alterner avec de fraîches forêts et des clos de vignes, etc. 11 est dommage seulement que les hommes y soient si terriblement laborieux et violentent le moindre coin de terre. Leur labeur descend jusqu'aux vagues du Rhin, il y baigne — pour ainsi dire — ses pieds quelque peu malpropres... Le butor en question, aux pieds sales, a chassé toute espèce de gibier des rives du Rhin ; par exemple, on n'y voit plus d*oiseaux aquatiques. C'est tout de même fort ! Un fleuve sans oiseaux m'a l'air privé de toute pensée (a). »

Ici, pourtant, la formule s'est élargie. Elle s'applique à rhomme tout autant qu'à la nature. Lui aussi n'est véritablement grand et poétique que dans la passion instinctive et l'insouciance. Le travail utilitaire a quelque chose de dégradant, qui choque, surtout lorsqu'il ose se montrer dans le voisinage d'une nature virginale et majestueuse. Comment les Hollandais, qui voient la mer tous les jours et vivent de sa vie même, peuvent- ils garder des « âmes de marchands aussi désespérément raides, sèches et froides ?» se demande le poète. (( L'effet que produira la mer sur mon caractère est peut-être préparé le mieux du monde par le fait que j'ai dû

<i) Lettre à Schurz, aa juillet i83a.

(2) Lettre à Emilie Reinbeck, a juillet i832.

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passer d'abord à travers ces Hollandais insensibles et indifférents, écrit-il à Georges Reinbeck. La mer doit être infini* ment plus vivante et plus cbaude que ces gens-là. La nature serait-elle, par hasard, un vampire qui suce la poésie qui est en Thomme, là où elle se déploie dans toute sa puissance ? J'ai toujours trouvé sui'prenant, par exemple, que les pays de montagnes les plus ravissants fussent habités par les hommes les plus vides d'âmes (i). » Même contraste pénible enti*e l'artiste véritable qui obéit à son instinct et les barbouilleurs de métier : « Je n'ai passé que quelques heures à Munich, raconte le poète à Emilie, le 3 octobre 1840 ; la chasse à courre que Ton fait aux Muses en Bavière et qui a tant d'analogies avec les chasses de montagne près du lac St-Barthélemy des mômes Bavarois — où les cerfs sont pourchassés jusque dans l'eau et tués pendant qu'ils nagent — m'est insupporta})le. Comme tout ce qui est forcé, cette somptueuse parade du sergent instructeur des Muses du roi de Bavière reste sans action aucune sur la vie. Aussi frustes, aussi rudes et grossiers que jamais, les lourdauds à bière de Munich passent devant tous les trésors de l'art. Cest un contraste des plus lamentables I » Donc dans la nature et dans l'homme c'est la liberté qui doit prévaloir. Lenau n'attend rien de la règle, de l'organisation consciente. Tout est beau dans la nature abandonnée à ellemême. Tout est meilleur dans l'homme que la cupidité ou Taflectation. Les forêts vierges de l'Amérique valent cent fois le parc de Versailles, les brigands, les Tziganes de la Puszta sont des types d'humanité infiniment supérieurs aux marchands d'Amsterdam et aux rabatteurs de Muses de Munich. C'est le pur idéal romantique.

Aussi les lettres de Lenau deviennent-elles lyriques, lorsqu'il lui arrive de décrire quelque scène eflix)yable

(1) Lettre à Georges Reinbeck, a5 juillet i832.

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dorage, quelque paysage monstrueux. Quelle sensation délicieuse que celle de l'horreur ! « Sur la route de GôUing à Wepfen se trouvent, un peu à l'écart, les « Fours ». Mon compagnon de voyage me les nomma par hasard et comme j'exprimais le regret de ne les avoir pas vus, il me fit cette agréable révélation qu ils étaient tout-à-fait dans le voisinage et s'offrit très gracieusement à m'y conduire. Je n'avais jamais rien vu de si sauvage. Une gorge étroite, ou plutôt une crevasse, bâille dans les rochers et s'enfonce, semblable à mie profonde, sombre et étemelle blessure. En bas, à une profondeur vertigineuse, gronde la Salzach. Cette rivière, ailleui^ considérable, se resserre ici tellement, qu'on pourrait la franchir d'un pas. Mais cela même la rend très profonde et impétueuse. On dirait une vie tout entière qui se concentre en une profonde et violente passion. D'énormes rochers gisent à l'entour, éclats de colère isolés d'un génie irrité qui les a projetés pom* assouvir sa colère. Si raides et si muets qu'ils soient maintenant, on éprouve encore, en les contemplant, quelque chose de l'ébranlement qui les a jadis lancés ici. Dans cette gorge je voudrais bâtir une cabane. Comparé à cette désolation le chant le plus farouche de Byron est un hymme de félicité (i). » Ailleurs : « J'y ai découvert (en Styrie), dans une vallée rocheuse, une maison de chasseur où je serais volontiers resté plus longtemps. Le val s*appelle le « vestibule de l'enfer ». Enserré, tout à Tentour, de très hautes montagnes, c'est bien le coin le plus sérieux que je connaisse sur terre. Horace dit de sa contrée de prédilection : u Ce coin me sourit plus que tout autre au monde. » Moi je puis dire du mien : a Ce coin me regarde avec plus de tristesse qu'aucun autre, et c'est pourquoi je le préfère à tous ». Oh, si vous aviez été là, je vous aurais obligée a prendre le pinceau ! C'est le soir, à neuf heures,

(i) Lettre à Kmilie Ueinbek, 6 septembre iS3{.

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qne je suis arriyé dans le « vestibule de Tenfer », au cours d'une promenade à pied et en compagnie d*un violent orage. On eût dit que la Nature concentrait toutes ses horreurs pour se montrer sous son aspect le plus imposant. Les éclairs se déversaient comme des flots sur les rochers de calcaire abrupts et gris *, le tonnerre, la rafale qui se laissait prendre dans les rochers comme dans une trompe gigantesque et ne mugissait pas à proprement parler, mais sonnait, le grondement de Feau et la clameur qui montait d'une caverne par intervalles : tout cela m* assaillit pendant toute la nuit et me maintint dans la tension d'esprit d*ua eflroyable ravissement. Je décrirai plus tard cette nuit dans une poésie (i). »

C'est bien ce que nous disions : la volupté de Thorrible, le frisson de joie de l'épouvante grisent cette âme passionnée et frémissante en l'usant jusque dans ses fibres intimes. Pourquoi Lenau a-t-il nommé Byron ? Songeait-il, en se livrant ainsi tout entier aux émotions sauvages de la nature, à la nuit que passe Childe-Harold sur les Alpes balayées par l'ouragan? Byron pouvait jouer avec la tempête : il était sûr de la dompter à la fin par la fermeté inflexible de son caractère. Les secousses de l'univers s'arrêtaient au seuil de sa pensée orgueilleuse, maltresse d'elle-même. Lenau sUp* prime toute barrière entre lui et les choses. Il se confond volontairement avec elles. C'est la même force, déclare-t-il, qui déchaîne dans nos cœurs l'amour et la haine comme des cataclysmes formidables, et les vents afiblés sur les cimes. La nature s'ébat et se débat comme l'homme pour des causes intérieures. Le Dieu monstrueux qui l'habite est

(i) Lettre à Emilie Reinbeck. i5 août 1 835. Voyez encore ce passage : « So gross auch meine Geniisse sind auf dieser Rcise, manches verinisse ich. Der Himmcl will iiocli immer kcin redites Gewilter aufspiclen, um mir Beethoven zu ersetzcn. » (Lettre à Max Lœwenthal, II juillet 1835).

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