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celui qui sommeille dans notre conscience. Ces réveils et ces soubresauts prodigieux qui nous ébranlent restent le secret de sa vie imi>énétrable. Goethe appelait le granit le fils le plus ancien et le plus rigide de la nature, Thomme, le plus récent et le plus mobile. Comme lui, Lenan retrouve le principe de la communauté universelle de Tâme et des choses. Mais Goethe embrassait cette communauté dans le rayonnement de la lumière éternelle qui plane au-dessus des convulsions temporaires et locales, abîmant le désordre dans Tintelligence et la bonté divines du Tout. C'est pourquoi il disait à Forage de son âme, en présence de l'apaisement des choses : k Bientôt tu te calmeras aussi ! » (Bald i*uhest du auch ! ) Lenau ne veut apercevoir que les protestations et les assauts de Tinstinct révolté contre la règle implacable qui veut le calme, qui brise l'insubordination capricieuse, et il songe à Byron. Aura-t-il la poitrine assez forte, l'esprit assez libre, pour résister comme lui ?
Gomme lui en tout cas, comme Chateaubriand et tous ceux qui cherchent des spectacles dignes de leur orgueil et de leur tristesse, il éprouve le besoin de se soustraire à la promiscuité dégradante de l'homme, qui partout masque la nature et la rapetisse. Il lui faut un pays neuf. Le Nouveau- Monde est justement là... Peut-être trouve-t-on là-bas ce qu'on cherche vainement dans la vieille Europe : des sites viei^es, des forêts aussi anciennes que le monde, des déserts, des fleuves libres, purs et vastes comme à Taurore de l'univers. Et si les hommes peuvent être quelque part ennoblis par une hautaine indépendance, en face des scènes les plus graves et les plus saisissantes de la nature, ce sera bien dans ces régions d'âpre conquête et de lutte éternelle contre l'immensité hostile. Le soleil d'Amérique ne luit que sur des cités fortes et au-delà de ces cités s'ouvrent les profondeurs bleues d'horizons inconnus, troublants par leur mystère. De bonne heure, le projet d'émigrer en Amérique
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germa dans Tesprit de Lenau. Tout le monde à son époque parlait de FAmérique. Lenau s'en fit d'abord la même idée que ses contemporains. Peu à peu, cependant, cette conception se précisa et les événements les plus divers favorisèrent en lui le développement d'une idée qui lui avait été indifférente au début. De plus en plus, la poussière humaine de sa patrie le dégoûtait. Il aspirait à parler enfin à des visages. Quand on songe que Grillparzer, le plus casanier des hommes, voulait partir pour Tahiti, habiter une hutte, vivre de fruits, on ne s* étonne plus de rien (i) ! Le besoin d'augmenter sa fortune s'en mêla. Il n'avait pas voulu choisir de profession, estimant, d'après l'enseignement des Romantiques, qu'un poète, qui est gentilhomme par surcroît, ne doit pas s'abaisser à travailler. Il vivait donc avec les lo.ooo florins que lui avait laissés sa grand'mère. Mais des spéculations malheureuses avait déjà réduit ce capital de moitié lorsqu'il arriva en Souabe. Il éprouva bientôt tous les désagréments qui résultent d*une situation de fortune précaire. Lorsque Schwab lui fit des offres de mariage vers la fin de l'année i83i, il se vit obligé de refuser pour toute sorte de raisons, mais aussi, peut-être, parce qu'il n'avait pas de quoi subvenir à l'entretien d'un ménage. Natui^ellement, l'idée de partir pour l'Amérique se présenta de nouveau à son esprit. Il reviendrait de là-bas riche, apaisé, rajeuni. De plus, c'était pour lui le meilleur moyen de sortir de la situation très fausse dans laquelle il se trouvait vis-à-vis des Schwab. Pour combattre la mélancolie qui l'envahissait de jour en jour davantage, il lui fallait des distractions, des aventures, un milieu nouveau. Enfin, et ce fut sans contredit le motif qui pesa le plus dans ses délibérations, il se devait à luimême de féconder son talent par des spectacles grandioses, comme l'avaient fait Byron, Chamisso, Heine, et tant d'au-
(i) Journal intime, à la date du 25 juin 1810.
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très dont le public prononçait les noms avec respect. Le goût naturel qu'il avait toujours manifesté pour les paysages imposants et terribles, et qui s'explique par le caractère des lieux qui ont entouré son enfance, se complique maintenant chez lui d'une conception factice de son rôle de poète. Depuis que l'opinion Fa sacré grand homme, il est obligé de se hausser à tout prix, de voir grand, de faire grand.
Dès les derniers mois de i83i, son voyage en Amérique était virtuellement décidé (i). A Heidelberg il s'en occupa activement, sous Finfluence d'un certain Gustave Kôrner qui s'était fait l'apôtre de l'émigration parmi les étudiants de l'Université. C'est par lui qu'il fut amené à lire le livre de Dnden, qui plus qu'un autre contribuait à cette époque à répandre des idées fausses sur le Nouveau-Monde (2). De i83i à 1840, iSo.ooo Allemands, alléchés par des descriptions fantaisistes, allèrent y cliercher un refuge. Lenau puisa dans cet ouvrage les notions extravagantes qui surprenaient ses amis dans les lettres qu'il leur adressait. Il est probable qu'il connut également l'étude de l'Autrichien Sealsfield- Postel qui avait paru en i8a8 (3). Nous n'analyserons pas lespèce de suggestion bizarre que produisirent sur lui ces romans de voyages qui lui représentaient bien une Amérique telle qu'il la désirait. Il dut se griser pendant tout l'hiver de rêveries et de projets, car dès le mois de mars i833 il ne voulait plus entendre d'objections. Les forêts vierges, le Niagara le hantent maintenant jour et nuit : n Niembsch est tout entier en proie à la folie de l'Amérique », écrit J. Kemer à Mayer (4) ; « il n'écoute plus rien, car son imagination démoniaque lui dépeint là-bas des objets tout à fait
(i) Lettre à Sophie Scbwab, 11, 12 novembre i83i. (â) Bericht ûber eine Reise nach den wesilichen Staalen NordamelikaSj von Gottfned Duden, Bonn, 1829.
(3) Die Vereinigten Siaaten if on Nord Amerika, etc., 1828.
(4) Le II mars i832.
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conformes à ses vœux. » Et plus loin : « Niembsch change de plan toutes les heures et iene puis malheureusement rien t'annoncer de précis, sinon qu'il ne parle que d'une chose et ne pense qu'à une chose : son voyage en Amérique et ce qui l'y attend. « L'Amérique est un pays unique. On n'y trouve ni bétes sauvages dangereuses, ni voleurs d'aucune sorte. La nature y produit des merveilles qu'on ne rencontre nulle part ailleurs. Le livre de Duden abondait en récits extraordinaires. On y voyait l'opossum faire le mort lorsqu'on le menaçait^ des scarabées lumineux éclairer les bois a giorno, etc. Le voyage par mer n'était pas dangereux. Il n'y avait pas à hésiter, il fallait faire ce sacrîfice à la poésie. Et Lenau de déclarer sur un ton pathétique au bon Karl Mayer : « Te souviens-tu de cette poésie de Ghamisso où il est question d'un peintre qui cloue un jeune honmie en croix pour obtenir une image de l'agonie ? Je veux me mettre moi-même en croix s'il en doit résulter seulement une bonne poésie. Et celui qui ne sacrifie pas tout ce qu'il possède à l'amour de Tart ne lui voue pas un culte sincère. Schwab dit dans une poésie qui est très belle : « La vie est grand « souci et grand labeur. » Je dirais volontiers : « L'Art est (( grand souci et grand labeur. » — Schiller a tout à fait tort quand il dit, pour faire une antithèse, que « sérieuse est la (( vie, mais l'art serein. )) Je vois plus de sérieux dans l'art que dans la vie, où tout passe, joies et douleurs, tandis que l'art seulement présente quelque chose de durable et d'éter^ nel, etc. (i). » Kerner, il est vrai, ajoute au bas de cette lettre que Lenau avait écrite chez lui la glose suivante : « Tout cela en dépit du bel accent poétique, est purement démoniaque. J'ai vu dernièrement son démon, etc. » Démoniaque ou non, cet enthousiasme de Lenau était communicatif par sa sincérité naïve, puisque le sage Kerner lui-même s'écriait un
(i) Lettre à K. Mayer, i3 mars iSSa.
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jour : (( Qui sait, si moi-même au printemps prochain je ne m'en irai pas aussi là-bas? Les enfants etRickele(sa femme) m'y poussent de toutes leurs forces (i). ))
En dépit des avertissements et des mauvaises plaisanteries qu'on ne lui épargnait pas (2), Lenau se mit en route avec Tavant-garde d'une troupe d*émigrants. Il arriva à Amsterdam après toute sorte de péripéties, dans les derniers jours de juillet. La vue de la mer lui fit oublier tous les désagréments du voyage et les paroles de désillusion qui lui avaient souvent échappé le long de la route : « J'ai déjà un aperçu des trésors d'idées poétiques que la nature va semer sur mes pas, écrit-il d'Amsterdam à Emilie Reinbeck (3). Mais ce n'est encore qu'un vague pressentiment. Souvent il en meurt toute une couvée en moi, qui ne sera jamais réveillée à la vie. Peut-être en sera-t-il toujours ainsi. Ayons pourtant bon espoir. Quand on n'aurait fait que sentir d'une façon poétique, ce serait avoir déjà travaillé pour l'immortalité. Car, ce qui traverse notre âme en de pareils moments, la purifie en vue de l'éternité, ou mieux encore, c'est comme une provision que l'on fait pour le voyage céleste. » La mer l'a séduit, charmé. 11 a retrouvé en elle, la grandeur et la force illimitée qu'il demande à tous les spectacles de la nature. II en parle simplement, religieusement : « Il m'a été donné déjà de jeter quelques regards sur la mer. Je crois que je concevrai pour elle un amour passionné. Je crois maintenant de nouveau à une palingénésie . Tous les hommes qui sont morts sans avoir vu la mer doivent nécessairement renaître sur ses bords. Le Créateur ne peut pas procéder avec un sans-gêne aussi abominable à l'égard des braves Wurtembergeois et autres habitants de l'intérieur
(i) Lettre à K. Mayer, 19 mars i83a.
(2) c Missouri, obi voç estis pecuniam perditori. »
(^ Le !•' août T83a.
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des terres (i). » C'est le aj juillet qu'on avait mis à la voile. La traversée fut longue, fatigante. Elle conduisit le poète à Baltimore où il débarqua le 8 octobre.
Aussi sa première lettre datée d'Amérique trahit-elle un certain découragement. 11 est excédé en touchant le sol du Nouveau- Monde. Tous les malheurs possibles s'attachent à lui. Après de longues querelles, la société dont il faisait partie s'était dissoute. En arrivant à Baltimore, il était tombé dans la plus détestable des gargotes et avait appns que le choléra sévissait en ville. Le goût des voyages commençait .à lui passer. Il accueillit fort mal l'offre que lui faisait un compatriote aventureux de visiter l'Amérique du Sud, les Indes orientales, l'Australie. Il était fameux, le Nouveau-Monde I Jamais race ne lui avait déplu comme ces Américains qu'il avait maintenant sous les yeux. « Les Américains n'ont pas de vin, pas de rossignols ! . . . Frère, ces Américains ont des âmes de boutiquiers, moines, archimortes pour toute vie intellectuelle, écrit-il à Schurz (a). Le rossignol a raison de ne pas venir chez ces individus-là. J*attrîbue une signification profonde et sérieuse à ce fait que l'Amérique n'a pas de rossignols. Cela me produit l'effet d'une malédiction poétique. Il faut une voix comme celle du Niagara pour prêcher à ces coquins qu'il y a des dieux plus grands que ceux qu'on frappe à la Monnaie. Il suffit de voir ces garnements à l'auberge pour les détester à jamais : une longue table, de chaque côté cinquante chaises (les choses se passent ainsi à l'hôtel où je loge). Des mets, de la viande surtout, couvrent la table. La cloche de la boustifaille sonne ; cent Américains se ruent dans la salle, aucun d'eux ne regarde seulement son voisin, personne ne dit mot, mais chacun se jette sur un plat, en
(i) A la même, i*^ août i83a.
(a) Le i6 octobre i83a.
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dévore hâtivement le contenu et court gagner des dollars. Je reste eiicore qaelques jours ici, puis je me mettrai en route pour le Niagara ; et ensuite, s'il se trouve une bonne occasion, je rentre chez moi. Je me promets beaucoup des cataractes et des forêts vierges. Gela seul, je pense, me dédommagera laidement de tout ce voyage. »
Les cataractes et les forêts vierges sont au contraire bien compromises, si cette mauvaise humeur persiste. Et elle persistera, car Lenau ne fait aucune concession à son nouveau milieu. Les Américains vont lui masquer la nature. Il se met donc en route^ après avoir fait l'acquisition d'un bon petit cheval, pour Pittsbourg, où il est attendu. Il y arrive vers le 22 ou le 23 octobre, descend chez un compatriote auquel il était recommandé et passe quelques jours agréables dans cette -ville. De là il gagne New-Lisbon, visite en passant la communauté des Rappistes d'Economy et achète finalement 400 acres de terrain, dans le comté de Crawford (Pennsylvanie), au prix de 5oo livres. Comme les formalités se prolongent indéfiniment et qu'il s'ennuie à New-Lisbon, il retourne à Economy chez les Communistes. Il n'avait vraiment pas de chance. Cette fois encore, le hasard l'amenait au milieu des gens les plus réalistes et les pins prosaïques, qu'il fût possible de rencontrer. Dans cette ruche socialiste, il n'y a pas de distractions, pas d'oisifs. Tout le monde travaille et Lenau seul passe les heures à ne rien faire. Il venait chercher la cité romantique de la prairie, la cité des hommes libres, insouciants, aventureux, et voilà qa il échoue parmi des apôtres fanatiques, des sectaires affairés et intolérants qui le regardent de travers lorsqu'il se promène et joue du violon. Ses coups de tête ultra-poétiques les déconcertent. Un jour, il disparait sans mot dire et on le retrouve après de longues recherches, couché sur un rocher nu, en face d'un paysage magnifique. Il était raidi déjà par le froid et déclarait vouloir finir ses jours en cet
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endroit. On ent naturellement toutes les pçines du monde à le rappeler à la vie et il garda le lit pendant huit jours entiers. L'histoire est vraie ou fausse, mais on ne prête qu'aux riches, et il est certain que Lenau dut sembler prodigieusement bizarre aux braves Rappistes. Aux alentours de Noël, nouvelle escapade. Il lui prend Tidée d'aller visiter sa ferme qui se trouvait à plusieurs centaines de milles de là. Il part sur un traîneau, par la neige et le froid, traverse d'immenses forêts, passe la nuit dans un blockhaus perdu et atteint finalement son domaine. Résultat : cinq semaines de maladie et des douleurs rhumatismales pour le reste de ses jours. Que pouvaient bien dire les rudes pionniers de l'Ouest, lorsqu'ils voyaient cet homme étrange arriver avec des malles et des paquets à n'en plus finir, marcher dans la neige avec des escarpins de bal, manier la hache avec des gants de peau, donner deux ou trois coups et jeter l'outil ? Il était temps que la bonne saison revînt. Lenau s'empressa de quitter un pays qui lui faisait horreur. Après avoir affermé et mal affermé ses terres, il prit la route du Niagara. Près des cataractes il passa le minimum de jours convenable. Il ne pouvait décemment pas s'éloigner de l'Amérique sans avoir admiré ces lieux dont il avait fait jadis des descriptions si séduisantes. Et puis on attendait de lui quelques vers sur ce sujet. Le plus rapidement possible il se rendit à New- York et y attendit une occasion de rentrer en Europe. Ses amis de Wurtemberg devaient être bien déconcertés en lisant les lettres qu'il leur envoyait de là-bas. C'était la défaite lamentable de toutes ses espérances, w Mon sentiment sur l'Amérique ? En premier lieu : un climat rude. Nous sommes aujourd'hui le 5 mars et je suis assis près de la cheminée. Dehors il y a un pied de neige et j'ai un trou dans la tête, que je me suis fait hier dans un accident très sérieux de traîneau. Les voies de la liberté sont rudes, le trou à la tête au contraire est une excellente chose. Je crois