LA NATURE QUI X'A FORMÉ
que par ce trou les derniers projets que je ormais de voyager encore (je devrais dire de battre encore la campagne), pour trouver des hommes heureux et d'une façon générale des conditions d'existence meilleures, sortiront de ma tête. Ck>ninie le gaz s'échappe des bouteilles de bière quand on les ouvre, ainsi mes idées fixes se dégagent maintenant de ma tête ouverte.
« En second lieu : des honmies rudes. Mais leur rudesse n'est pas celle de natures sauvages, énergiques, non, c'est une rudesse d'apprivoisés, qui est par suite doublement odieuse. Buffon a raison de dire qu'en Amérique gens et bêtes s'abâtardissent de génération en génération. Je n'ai pas encore vu ici un seul chien courageux, un seul cheval ardent, un seul homme passionné. La nature est effroyablement flegmatique. Il n'y a ici, comme vous le savez, ni rossignols, ni véritables oiseaux chanteurs d'une façon générale (i). Cela me fait l'effet d'une malédiction poétique qui pèse sur le pays et a une signification profonde. La nature n'a jamais ici l'âme assez joyeuse ou assez triste pour éprouver le besoin de chanter. Elle n'a pas de sentimentalité, pas d'imagination, et ne peut donner par conséquent rien de pareil à ses créatures. C'est un spectacle fort triste qae de voir ces hommes éteints dans leurs forêts consumées. . . Il but que je parte en toute hâte, si je ne veux x>€rdre aussi ma nostalgie. Il y a ici des soufDes méchants, la mort y rôde. Dans ce grand pays de brouillards qui s'appelle TAmérique, une main invisible ouvre doucement les veines à l'amour et il perd son sang, sans y prendre garde. Je ne sais pas pourquoi je désirais tant voir l'Amérique... (s) » « L'Amérique est véritablement le pays du Couchant,
(i) Cest vrai pour les rossignols, faux pour les oiseaux chanteurs qui avaient émigré au moment où Lenau écrivait cette lettre. (a) A Énûlie Reinbeck, 5 mars i833, de New-Lisbon.
46 LES SOURCES DE L'iEUVRE LYRIQUE : L'HOMME
rOuest de rhumanité. L'Océan Atlantique, lui, est une ceinture isolante pour Tesprit et toute vie supérieure (i). » « La nature elle-même est froide, écrivait-il encore à Schurz, la conformation des montagnes, l'ouverture des vallées, tout est uniforme et dépourvu de fantaisie. Et si la nature n'a ni sentimentalité, ni imagination, elle ne peut rien donner de semblable non plus à ses créatures. L'homme vit ici dans une étrange et froide sérénité qui a quelque chose de sinistre... » Les Américaines, elles-mêmes, ne trouvent pas grâce devant ses yeux. Il les a entendues chanter : « Leurs accents étaient en vérité comparables au son qu on obtient en promenant son doi^ mouillé sur le bord d'un verre rempli d'eau. C'était un étrange piaillement, semblable tout au plus au cri de la mouette. Je les écoutais avec un grand effroi, car je percevais dans chaque note la résonnance d'un vide intérieur épouvantable. Ces dames n'ont pas non plus de regards, mais seulement des yeux : ce sont deux soupiraux qui bâillent. Je ne puis accorder qu'une seule espèce de louange au beau sexe américain, c'est qu'il n'a jamais pu devenir dangereux pour mon repos (a). »
Ces reproches étaient sans doute exagérés et on a eu raison de protester contre eux en Amérique. Lenau n'a pas su faire l'effort nécessaire pour comprendre une nature et un peuple différents de ce qu'il avait vu jusque-là autour de lui. Les mêmes lieux qui avaient si éloquemment inspiré Chateaubriand, par exemple, le laissent froid. Lui qui avait chanté les Tziganes et les bandits de la Puszta, il ne trouve lorsqu'il s'agit de célébrer les Indiens, qui sont pourtant de vrais sauvages, que des ritournelles conventionnelles, fort banales, fort ennuyeuses. Mais la contradiction n'est ici qu'apparente. Il est facile de reconstituer la série des impres-
(i) A Georges Reinbeck, même lettre.
(a) A Joseph Klemm, de New-Lisbon, 6 mars i833.
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sions par lesquelles cette âme naïve et mobile à Texcès a dû passer. L'énergie calme et calculatrice des Américains suffoqua Lenau ; elle apparut à ce rêveur comme une des formes, les plus odieuses de la dégénérescence. Loin d'admirer l'ambition sérieuse, la colossale ardeur au travail, la solide raison de cette race, il ne fut frappé que de son égoîsme et de sa dureté maussade. Personne ne l'y ayant préparé, il n'a pas su découvrir l'idéalisme bien moderne qui est en elle et que des observateurs plus perspicaces ont aperçu du premier coup (i). La forme actuelle de l'activité sociale qui suppose une évaluation précise des choses et des hommes, une patience et une audace réfléchies, le talent d'oi^anisation, l'utilisation intelligente des forces étrangères captées et dirigées consciemment vers un but unique : cette puissance et ce génie du peuple américain n'ont pas été même entrevus de loin par Lenau. Il s'est détourné avec horreur de ces hommes, se sentant isolé, méconnu^ inutile, au milieu d'eux. Les regards admiratifs, les enthou* siasmes faciles, les murmures flatteurs de la patrie ne l'avaient pas préparé à cette épouvantable solitude sentimentale. Il ferma les yeux et les oreilles, rendit la nature responsable de ses propres déceptions, la décria, et à force de s'étourdir de phrases sonores finit par croire qu'il avait raison. Sa seule excuse, c'est qu'un autre gi*and poète de son temps, Heine, a porté un jugement analogue sur l'Amérique, qu'il appelle « le monstrueux cachot de la liberté... où le plus odieux de tous les tyrans, la populace, exerce sa brutale domination... le pays où il n'y a ni princes ni noblesse, où tous les hommes sont égaux, sont de pareils butors... Tétable habité par les butors égalitaires... le pays maudit de Dieu, etc... » Mais Heine n'y était jamais allé I
(i) Cf. Lazare Weiler. Les grandes idées d'un grand peuple, Paris, igo3.
i LBs souncBe de l œuvre lyrique : l
Avec plus de force que jamais les souvenirs du pays loinsa jeunesse heurtèrent à la porte de son àme. Il revit triche avec les Alpes immaculées, le Sclmceberg, le tein, (( ses anciens maîtres d'école qui l'ont véritsiblelevé », les pacages frais où le soleil clair des cimes te dans l'eau courante, les bergères aux yeux bleus, isses hloudes, aux chansons joyeuses. II songea aux attentifs et compatissants des amis de là-bas, à , À Schleifer, puis à Kerner, Mayer et les autres. I repartit pour lEurope, afin d'y retrouver des foyers liers. C'est à Brème qu'il prit terre. li couioil tout iTiite jusqu'à Stuttgart, et k Vienne, à jamais désabusé compte des » États encochonnés 11, comme il disait rschweinten Staaten)(i). Cette expérience servil au à circonscrire définitivement son sentiment de la Au vieil héritage qu'il tenait de la Hongrie et de :he.s'était ajouté oa dernier lieu l'Océan. La Steppe, es, la Mer furent les trois formes uniques sous lesil consentit à se représenter la nature. Et il ne se a plus désormais de considérer par le dehors ses ses cimes, de subir le fracas terrible de ses orages, torrents, de ses soufDes déchaînés, il devint l'obserdélicat et subtil de ses charmes intimes. Il distingua emps de l'automne rien qu'en écoutant le murmure . dans les branches : « Lorsque je prêtais l'oreille, il Iqnes jours, au bruissement des feuilles, il me sem- I quelque sorte que la forêt a. pendant l'automne, un spèce de frémissement qu'au printemps. Il est plus lus sec. Les feuilles ne sont plus alors aussi tendres i mobiles qu'au printemps, les branches sont plus
est vrai que, quelques années après, tout cela était oublié. En parle de rutourner en Amérique avec son ami le comte re de Wurlenil>erg' qui veut se rafraîchir les poumons et le >c de l'air républicain !
ljl nature qui l*a formé 49
laides, les vents plus coupants. Je voudrais, après avoir
s§jouraé longtemps dans un cachot éternellement sombre,
A avoir perdu toute notion du temps, reconnaître, si Ton
ne transportait soudainement et les yeux bandés dans une
forêt, au seul bruissement des arbres, si Ton est en automne ;
ou au printemps (i). »
Il sait que l'eau rejette les cadavres, parce qu'elle est rivante et a horreur de la mort {2). Il connaît les intentions cachées de la nature, s'en réjouit ou en soufTre : a Lenau s'arrêta devant un des buissons les plus desséchés de ceux qui s'étendent là-haut parmi les ruines : « Vous voyez, dit- « il en agitant avec sa canne et en faisant craquer les « feuilles sèches, mortes, vous voyez ! Et après cela on ira (( dire que la nature est pleine d'amour, pitoyable ! Non, elle (( est cruelle. Elle ne connaît pas la compassion.. La nature {( est sans miséricorde, s'écrîa-t-il d'une voix dure, froide, (( chargée de reproches, qui me fit comme une incision dans I l'âme. » Il y eut un silence de morne désespoir. . . (3) » La nature a ses moments de malaise et d'impuissance dont nous subissons le contrecoup : (( Dernièrement (c'était la première fois que je le revoyais depuis son arrivée), Niembsch nous dit, lorsqu'on parla du grand nombre de personnes qui sont malades maintenant : « La nature est malade pendant « l'hiver. En ce moment elle se rétablit. Elle s'appuie sur « des béquilles à cette époque de Tannée. Cela est certai- « nement nuisible à l'homme lui-même. Je me figure que « l'hiver est le péché de la nature. Quand le dégel arrive, « elle verse des larmes de repentir. » C'est là son effroyable subjectivité, dirait Hegel (4). »
Lenau est donc sur le point d'identifier complètement la
(i) Lettre du ao septembre i843, à Emilie Reinbeck. (9) Lenau in Sehwaben, 194.
(3) Ib., 137.
iH) Ib,, 166.
« à l'homme. Une sorte de parallélisme s'établit entre leux univers qui se développent suivant une mènie ue intérieure. Les éléments d'une nouvelle poésie peusortir de cette conception. Le mythe, le symbole >nt sans efTort de l'union de ces deux puissances an^- |ues. Nous verrons plus loin comment Lenau a utilisé iées originales. Lorsqu'il entra en possession de tout énie, elles étaient déjà claires et distinctes en lai. La e qu'il connaissait avait un aspect majestueux et che.elle était steppe désolée, montagne abrupte, océan , Ses émotions s'appelaient l'orage et la tempête. Il it à la contempler dans ses moments de calme profond colère brutale. Sonflme tourmentée trouvait en quelque une excuse et un encouragement dans le désordre de 'ers tout entier. Et il jouissait de la souffrance des :S comme de la sienne propre, sans pouvoir s'élever 8SUS de ces impressions violentes, contradictoires, dominer les champs de la nature et de la vie d'un d assuré. L'ébranlement lui suffisait, parce qu'il n'avait s encore goûté la paix de la résignation philosole qui comprend et accepte sans murmurer le triomphe ger du mal. De là l'incertitude continuelle de ses jugei. Ballotté de sensations en sensations, comme le aanqu'une vague entraîne après l'autre, incapable de sonder >Imes de l'horizon divin, il bénit et maudit tour à tour ture. Aujourd'hui elle est réconfortante, demain elle néchante. Elle est tout pour lui maintenant ; un moment . elle ne sera rien. Il ne la voit que partiellement. Il : un jour à Schwai) : « Qui estce qui a remporté lavicen toi, de la nature ou de l'art ?Chez moi t'est toujours L'œuvre humaine est en fin de compte supérieure à le reste. Je n'admets pas qu'elle ne sorte de Dieu, elle . Un tableau du Titien produit sur moi une impression içable. Un Titien est plus à mes yeux que la plus belle
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vallée alpestre (i). » Une autre fois, il déclare à Schurz que la nature demeure a sa plus chère amie », car a la vie humaine n'est après tout que Fimage de la nature, telle qu^elle se reflète dans les flots agités de nos instincts (2). » Où est sa véritable façon de voir? Il n'en sait rien luimême. Est-ce bien lui qui vient d'appeler la nature sa « plus chère amie » ? Écoutez-le donc : a Le printemps, cette fois, ne signifie rien du tout pour moi. S'il ne tient qu'à moi, les chenilles peuvent dévorer toutes les feuilles ! Mes feuilles à moi tombent demain (3). » U y a» là-derrière, un tempérament singulier, qui résulte en partie du milieu violent, excessif, capricieux, où s'est développée l'âme de Lenau, et qu'il importe d'analyser.
(i) Lenau in Scliwaben, ai6.
(a) Lettre à Schurz, 8 novembre i83i.
(3) Lettre à Sophie Lœwenthal, mars 18S8.
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