CHAPITRE III
Son tempérament physique et moral
Dans la première quinzaine d'août i83i la société de Stuttgart apprit non sans étonnement que les a Schwab » avaient reçu la visite d'un « Hongrois fort intéressant », qui était en outre « un véritable poète ». On sut bientôt que le rédacteur en chef du Morgenblait, séduit littéralement par cet étranger, n'avait pas hésité à lui offrir ses services et que, grâce à cette intervention, l'éditeur Cotta consentait à publier ses vers. Le plus jeune des Pfizer, qui avait assisté à l'entrevue de Gustave Schwab avec M. de Strehlenau, ne tarîssait pas d'éloges sur le compte de ce dernier. La petite capitale fut toute en émoi. On se pressa chez les Schwab pour voir et entendre leur protégé : « Il a donc passé un mois chez nous, raconte M"" Schwab à une de ses amies (i), et je ne puis te dire à quel point cette période a été féconde en jouissances pour nous... pendant tout ce temps ma maison était sens dessus-dessous ; car tout le monde voulait faire sa connaissance et les gens ne nous pardonnaient pas de ne pas leur en fournir l'occasion. Et pourtant toutes les invitations et autres avances de ce genre Tennuyaient. Il restait de préférence avec nous seuls ou avec quelques amis peu nombreux et c'étaient là pour nous autres aussi les
(i) Lettre du i5 septembre ifôi,à Lucie Meier.
heures les plus agréables. . . Lorsqu'il déclamait ses poésies de sa Yoix profonde, pleine d*âme, tout le monde était sous le charme ; lorsqu'il nous lisait des poésies de mon cher mari, nous en étions tout émus, et mon cher mari s'écriait : « Jamais elles ne m'avaient plu comme maintenant ! . . . »
On s'explique facilement l'impression extraordinaire que devait produire Lenau dans ce milieu. A ces braves bourgeois, heureux en ménage, fonctionnaires modèles, tous un peu philistins malgré leur lyre, qui se consacraient à la poésie, le dimanche après-diner, comme on joue aux quilles, et, n ayant rien de bien palpitant à conter de leur existence placide, chantaient les petits oiseaux et les petites fleurs, il apparaissait avec tout le prestige du gentilhomme dilettante, du Madgyar aux passions sauvages, de l'aristocrate viennois, qui a goûté à la « grande vie » ! De hauts personnages comme le comte Alexandre de Wûrttemberg et ses amis le traitaient de pair à pair, organisaient des chasses en son honneur. Que fallait-il de plus ? Les dames l'aimèrent en silence. Les hommes l'envièrent.
11 possédait tout ce qu il fallait pour plaire aux uns et aux autres, a Plutôt petit que grand, mais solidement bâti )), nous raconte son beau-frère Schurz, (( large d'épaules, la poitrine et les poumons excellents, les bras et les jarrets bien musclés, plein de courage et d'audace, toujours maître assuré de sa parole, il eût fait un excellent colonel de hussards. Un crâne volumineux qui trahissait des facultés poétiques très développée», une chevelure un peu clairsemée sur sa tête de penseur, des favoris et une moustache d'un brun foncé, un front singulièrement large, traversé souvent de plis profonds au-dessus d'un nez bien accusé et légèrement recourbé, des sourcils qui se contractaient fréquemment comme chez les gens qui réfléchissent beaucoup, des pommettes quelque peu saillantes à la manière des Slaves, des lèvres étroites et énergiquement serrées, un menton
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coupé droit, enfin dans ses yeux noirs deux sources insondables d'esprit, de profondeur intellectuelle, de mélancolie, . — quel magnifique visage ! — les mains et les pieds d'un aristocrate, petits et délicats, dans Tattitude un laisser-aller nonchalant (il était le plus souvent assis avec une légère inclinaison en avant ou commodément couché, et il marchait avec une sorte de balancement, en ployant les genoux), soigné dans sa tenue et presque coquet, toujours ganté de frais et plus préoccupé de sa mise extérieure que la plupart des hommes : tel était Lenau à Tépoque où son nom se répandit pour la première fois à travers le monde. »
Le portrait que son ami Frankl nous a laissé de lui complète et corrige le précédent (i) : « Lenau était petit et solidement bâti, sa démarche manquaU d'élasticité ; il penchait la tête en avant et ses yeux sombres étaient le plus souvent baissés, comme s'il eût cherché quelque chose par terre. Sa tête avait une belle forme, son front était haut, blanc et large, encadré de cheveux bruns, peu abondants, soigneusement lissés par le peigne. Sur ce front, dans les moments d'excitation, on pouvait voir la veine de la colère dessiner ses méandres de haut en bas. Lorsqu'il exprimait une pensée de signification profonde et d'une importance considérable, il se formait un pli entre ses sourcils resserrés . . . Ses yeux étaient bruns, grands ; dans les moments d'émotion, pleins de feu ; puis ils s'arrêtaient avec une sorte de douceur lourde sur la personne avec laquelle il traitait des questions sérieases concernant l'art ou la vie. Sa bouche un peu fendue, à l'expression plutôt sensuelle, était ombragée par une forte moustache. Son menton et ses joues légèrement brunis devaient être sans cesse lisses comme du velours. Son nez, qui se recourbait assez brusquement, était d'un beau dessin. Dans l'ensemble on reconnaissait facilement chez lui le type
(i) Lenau nnd Sophie Lœwenthal, 197 sqq.
madgyar qa'il avait hérité de ses parents (i). , . Lenau pouvait très bien se passer de causer. Mais lorsqu'il était entraîné par on sujet qui l'intéressait, il lui arrivait de parler longuement et il énonçait alors d'une voix lente, avec une intonation tranchante, des pensées exprimées en tournures et en images frappantes. Sa voix avait un timbre agréable. Jl aimait, lorsqu'il développait ses idées, à faire des pauses et il accompagnait ses paroles d'un mouvement des sourcils qu'il contractait et relevait en même temps ; il faisait également rouler ses yeux qui regardaient fixement devant eux, comme s'il eût voulu, par cette mimique, donner forme et couleur à des choses qu'il jugeait importantes. Ses pensées tombaient parfois avec un bruit sec, comme des mottes de terre sur un cercueil, ou retentissaient comme des farmules d'oracles, ou bien encore brillaient soudainement, pareilles à des éclairs logiques. Il parlait avec le plus de plaisir et de bonne humeur lorsqu'il fumait sa pipe au long tuyau... Malgré son sérieux et sa réserve, il aimait parfois à conter de joyeuses histoires empruntées à ses aventures de voyage ; ou mieux encore à les entendre conter par d'autres. 11 lui arrivait alors de rire à gorge déployée. Lorsqu'il paraissait dans une société» ce qui arrivait d'ailleurs rarement, son attitude était modeste, empreinte de l'aisance tranquille de l'homme du monde. S'occupant volontiers des femmes, il les abordait avec prévenance et délicatesse. 11 les tenait sous le charme, lorsqu'il exprimait de sa voix mélodieuse ses pensées sérieuses et originales. 11 racontait avec fierté que quelques jeunes filles, en Wurtemberg, avaient emporté ses vers à l'église, au lieu de leur paroissien.
L'engoûment des femmes pour Lenau fut en effet extraor-
(i) Pour Schurz, Lenau ressemblait à un « noble Serbe )», pour PrankI à un Madgyar. D'autres lui trouvaient Tair d*un Juif! Que les amateurs d'ethnographie se débrouillent!
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dinaire. Dès son ari'ivée à Stuttgart il se vit entouré, adulé par elles, avec une ferveur qui nous semble aujourd'hui presque incroyable. Comme la douce Marîe de FÉvangile, elles oubliaient leur occupations, pour s'asseoir aux pieds de ce prophète de la Beauté, écouter son verbe, admirer son visage. Nous .n exagérons pas : « Sa parole bienfaisante, lente, dit Tune d'entre elles (i), empi*unte je ne sais quoi de cordial à un soupçon d'accent autrichien — c'est une épuration musicale de cet accent, comme je n'en ai jamais entendu. Il se peut aussi que des réminiscences de sa patrie hongroise s'y mêlent — .... Pendant qu'il parlait avec les autres, je considérais son profil, qui est superbe ; d'une façon générale la tête tout entière est l'idéal d'un portrait de poète. 11 lui arrive de vous regarder très bonnement et d'une manière particulière ... Il enchantait plus ou moins tout le monde par ses regards, son sourire, sa voix qui a un son si doux, si séduisant, si loyal, avec cet accent hongrois et autrichien... Il était assis dans son vêtement noir, une toque de velours violet ornée d'un gland d'or sur la tête, et il lisait, de sa voix harmonieuse, profonde, monotone comme les gémissements du vent, comme les vagues, comme la voix d'un esprit ; c'est une mélodie extraordinaire. On dirait que ce n'est plus Niembsch, plus Lenau qui parle maintenant, mais le génie seul. Dans ses traits eux-mêmes, aucun changement d'expression, rien qu'une mélancolie grandiose, un engloutissement tranquille ; on y voyait toute une création. . . Ses yeux ! — je ne les avais encore jamais vus de si près, car nous étions assis très près l'un de l'autre pendant que nous combinions ces plans — ses yeux ont quelque chose de puissant, d'irrésistible, de sinistre presque. C'est du surhumain : tant ils sont bruns, grands, pleins d'enchantement ! II y a là quelque chose qu'on ne supporte pas ! »
(i) Emma Niendorf, Lenau in Schwahen, passim.
Vent-on d'autres témoignages ? — Voici comment parlait de lui la dame de compagnie de la comtesse Marie de Wurttembeiç : « J'avais eu l'occasion, au cours d'une vie agitée, d'entrer en contact avec un grand nombre d'hommes d'une culture variée, je n'avais fréquenté pendant des années que les classes les plus élevées de la société, sans avoir jamais trouvé de satisfaction véritable pour mon esprit qt mon coeur. Lenau m'ouvrit un monde nouveau, un univers véritablement magique de pensées et de sentiments. Jamais je n'avais entendu personne parler avec cette vérité, cette profondem' de sentiments, en une forme aussi belle, aussi noble, aussi pleine de délicatesse et de grâce, empreinte pourtant de la plus grande simplicité. Les heures s'écoulaient pour moi comme des minutes et la comtesse Marie elle aussi subissait le charme qu'il exerçait sur nous tous avec une puissance absolue (i) ».
J. Kerner raconte que ces dames en étaient arrivées à se distribuer des cheveux du poète. C'était de la frénésie. Celui qui était l'objet de cette dévotion malsaine n'a pas été assez sage pour la dédaigner ou assez fort pour y couper court. Au contraire. On est bien obligé de constater qu'il a fait tout son possible pour l'entretenir et la susciter même là où elle n'existait pas. Et cela est l'indice d'une grande faiblesse de caractère, d'une complaisance extrême à l'égard des jouissances les plus dangereuses, que nous aurons souvent l'occasion de signaler chez Lenau. On a pu se demander déjà s'il n'y avait rien de voulu dans les attitudes complaisamment décrites par son Eckermann féminin, Madame de Suckow. Le geste spontané du début n'est-il pas devenu par la suite, étudié, composé avec art ? Voici des traits qai nous montrent Lenau dans le rôle assez vulgaire de « jeune premier » de la littérature, fatal au sexe poétique. Un jour
(i) Cité par Schun, I, aa3 sqq.
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qu'il était allé à Oehringen en compagnie de Justinus Kemer el avait récité quelques-unes de ses poésies devant une dame et une jeune fille de seize ans, il remarqua que cette dernière était complètement sous le charme. Aussitôt, profitant d'un moment où il ne pouvait être aperçu que d^elle seule, il se glissa dans sa chambre à coucher, baisa son oreiller et le livre de prières qui se trouvait sm^ la table de nuit : a Maintenant, dit-il à Kerner, cette gentille jeune fille devra penser souvent à moi, je l'ai magnétisée ; je me faisais Teffet de Méphisto dans la chambre à coucher de Gretchen. )) Justinus Kemer ne trouva pas l'aventure à son goût et lui fit, bien inutilement, des reproches (i). Une autre fois il se rend chez un certain M. Zimmerle « ce cher, ce digne vieillard Israélite )). (( L'assistance était assez nombreuse, écrit-il au même Kerner (a). Je me mis alors à raconter des histoires de revenants avec un tel sérieux démoniaque, je fis en même temps rouler mes yeux si étrangement, que les jeunes filles se mirent à pleurer d'effroi. Oui, frère, je porte en moi un nid tout plein de spectres ; quand la couvée prendra son vol et tournoiera en bande autour de moi, comme font au printemps les chauves-souris réveillées, autour du chêne creux où elles se sont cachées pendant Thiver, oui, oui, ce sera une curieuse affaire ! »
Tant que cette manie d'attirer sur lui Tattention, de jouer au personnage mystérieux ne s'exerçait que devant des femmes, le mal n'était pas grand. Mais Lenau, gâté par les complaisances de ses adoratrices exaltées, eut le tort de s'oublier quelquefois en présence de ses amis, que cette mimique prétentieuse ne pouvait que lasser. Theobald Kerner, le fils de Justinus, qui n'était qu'un enfant à l'époque dont nous parlons, a noté pourtant avec malice tous les
(i) Das Kernerhaus und seine Gâate, iSg.
(a) Lettre du i5 mars iS3a.
SON TEMPÉRAMENT PHYSIQUE ET MORAL Sg
Il tracs )) du poète à succès : a Lenau, par exemple, n'était pas là depuis une heure que déjà nous savions, d*abord, qu il était Madgyar, c'est-à-dire d*une essence plus précieuse que le reste des mortels ; ensuite le manuscrit avait fait depuis longtemps son apparition et nous autres enfants devions observer un silence religieux, car Lenau lisait, et Tziganes, scènes sinistres de la steppe, brigands, mal du siècle, tout cela se suivait en un cortège ininterrompu. En même temps il faisait par instants flamber ses yeux de notre côté, au point que nous nous sentions tout pleins d*angoisse (i). » Beaucoup d'autres parmi les nouveaux amis de Lenau durent être choqués par ces procédés. Uhland s'éloigna peu à peu de lui pour des motifs qui nous sont mal connus, mais qui avaient leur origine dans une antipathie instinctive (q). Grillparzer, plus tard, ne pardonnera pas à Lenau son désir effréné de plaire. Les natures énergiques et un peu frustes se détournaient involontairement de lui. D'une manière générale, un homme ne pardonne pas à un autre de rechercher trop avidement et d'obtenir la faveur des femmes. Lenau perdit à ce jeu l'estime de quelques-uns de ses collègues en littérature ; il y déforma et aveulit son caractère. S'il devint aussi capricieux, aussi inconstant, aussi égoïste par la suite, c'est un peu la faute des dames de Stuttgart. Leurs éloges hyperboliques, leurs regards dévots, leur empressement, lui firent croire qu'il était en effet un être d'une essence supérieure. Il parla des droits du génie et pensa qu'ils consistaient à n'imposer aucune espèce de
(i) Doê KemerhanSt etc., 190.
(9) Uhland était laid. Il n'aimaitpasà se faire peindre (Sophie Schwab à Kerner, S mars i836). Il abhorrait les exhibitions auxquelles sont exposés tous les littérateurs illustres. A Vienne, chez l'archiduc Charles, il fut impossible de lui faire ouvrir la bouche. K. Mayer avoue Texistenee de cette antipathie chez Uhland (0r. an ein. Frennd, 94) en termes non équivoques.
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contrainte à son humeur et à ne rien supporter de la part d'autrui.
Petit à petit, le cercle des intimes de Lenau se resserra de ce fait. Uhland, Schwab et d'autres encore évitèrent de le voir. Il ne resta plus autour de lui que quelques femmes oisives et des hommes affectueux qui Taimaient tout entier, autant pour ses défauts peut-être que pour ses qualités. Avec ceux-là Lénau ne se gêna pas. Il lâcha la bride à ses caprices, à ses fantaisies les plus bizarres, aujourd'hui débordant de tendresse, demain morose comme une porte de prison. a Dis-nous donc quelque, chose, Lenau ! » s'écriait alors le bon Justinus Kerner — « Crois-tu que je me laisse remonter comme une pendule ? » répondait le poète agacé. Il passait des journées entières sans prononcer une parole, soucieux, livide, brisé, comme s'il n'eût pas fermé Tœil de la nuit. Il valait mieux alors le laisser en repos et attendre que la réaction se fit. Brusquement, sans raison apparente, elle avait lieu. Niembsch redevenait joyeux, prévenant; les anecdotes, les aperçus originaux, les réflexions malicieuses jaillissaient avec une verve endiablée de sa conversation : il contait ses aventures d'Amérique, ses excursions dans les Alpes, des histoires savoureuses sur ses collègues en littérature de Vienne, les distractions de Hammer-Purgstall, les sottises de Madame Fichier. Et les braves gens de Weinsberg lui souriaient, pleins de reconnaissance ; ils avaient retrouvé leur Niembsch. Lui, dans ce milieu d'indulgence et de dévouement, oubliait de s'interroger et de se gouverner. Sa volonté s'émiettait tous les jours, sa raison devenait, selon son expression même, une servante de ses passions qu'elle devait, coûte que coûte, justifier. Il se serait promené nu jusqu'au nombril, comme feu Kauffmann d'héroïque mémoire, que tout le monde eût trouvé cela légitime.
Il reconnaissait lui-même que l'abnégation des autres lui était indispensable : « J'ai quelque chose du caniche dans
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mon tempérament, disait-il; quand j*aime une bonne. fois, je suis toujours poussé vers Tobjet de mon aiTection. Il faut que je le revoie sans cesse. Voilà bien la plus forte des chaînes ! J'ai découvert une vérité : bien plus que la nature et que Tart vaut la parole humaine, chaude, vivante, et vaut le cœur humain. C'est pourquoi je ne comprends pas le navigateur, qui peut rester pendant des années éloigné des siens (i))). Pour remercier ses amis, il trouvait des accents infiniment caressants et sincères : a Je ne sais pas d* endroit dans l'immensité du monde où je voudrais être maintenant ; écril-il à Schwab, le 5 novembre i83i, après les beaux jours de Stuttgart. Ma vie tout entière y était une fête de joie. Jamais je ne retrouverai pareil bonheur. Il y a quelque chose de tout à fait accablant dans le sentiment de mon impuissance à vous récompenser jamais de toute la bonté et Taffection que vous m'avez témoignées. Je n'ai rien mérité de tout cela, je ne le mériterai jamais. Votre bonté a quelque chose de si puissant, que je rejette désespérément tous les mots qui voudraient exprimer la gratitude dont mon cœur déborde. O mes amis, je vous aime. Je ne puis rien dire de plus. » Rien n'était beau comme de voir Lenau en présence d'un véritable ami. Lorsque le comte Alexandre de Wûrttemberg et lui se rencontraient après de longues absences, une telle joie éclatait, sur leurs visages, que les assistants eux-mêmes en ressentaient le contre-coup. Ils avaient, tous les deux, disait Lenau, « en quelque sorte, le mécanisme de l'amitié. )) Chacun connaissait les besoins, les goûts de l'autre et en tenait compte instinctivement. Tous les jugements que Lenau a portés sur les personnes de son entourage, sur Uhland, Karl Mayer, Justinus Kerner, lui font honneur et ne sentent nullement l'homme de lettres. Il savait prendre part aux joies et aux douleurs de ses amis avec une sincérité ardente^
(i) Lenau in Schwaàen, 119.
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une délicatesse pleine de distinction. Les regrets quil consacre à ceax qui partirent avant lui sont forts et simples : (( Hier matin, je suis arrivé ici : j*ai fait bon voyage et suis en bonne santé, mais peu content. A peine étais-je chez ma sœur, qu'un de ses enfants me dit : Mon oncle, un de vos bons amis vient de mourir. C'est Kleyle. C'était le plus ancien de mes amis d*enfance. Avec lui beaucoup de probité et de bonté d'âme ont quitté ce monde (i). »
Si Ton veut apprécier pleinement le cœur de Lenau, il faut Tétudier dans les relations d'amitié que le poète entretint si longtemps avec la famille Reinbeck. Cette amitié date du premier séjour du poète à Stuttgart. Ce furent les Schwab qui l'introduisirent chez le professeur Reinbeck. Dès cette époque, Lenau eut souvent l'occasion de voir de près cette adùiirable communauté qui réunissait deux générations de braves et dignes pei'sonnes. Emilie, la fetnme de Reinbeck, se sentit bientôt attirée vers lui. Privée d'enfants, privée peutrêtre de ce bonheur conjugal qu'il est difficile de trouver auprès d'un époux âgé, elle s'était de bonne heure adonnée à l'art. Lorsque Lenau fit sa connaissance, dans une promenade à la Solitude, elle avait acquis déjà une certaine réputation comme peintre. Des préoccupations communes et une même sincérité dans le culte du Beau les rapprochèrent. Lenau devint pour Emilie le meilleur des amis, quelque chose comme un frère plus jeune. Chaque fois qu'il venait à Stuttgart, il descendait dans sa maison, où une chambre lui était réservée. Et il y restait des mois entiers, choyé comme un membre de la famille. La correspondance du poète et d'Emilie forme un des monuments les plus purs et les plus grands de l'amitié entre homme et femme, qu'il soit possible de rencontrer. Des deux côtés la hauteur des sentiments est pareille. Comme on doit s'y attendre, Lenau est plus vibrant,
(I) Lettre à Emilie Reinbeck, 5 février i836.
plus chaleureux, dans ses lettres, que la calme et douce Emilie. Mais on a Timpression que Texaltation du langage cache une exaltation correspondante de l'an'ection. H disait un jour d^elle (i) : « J'étais tout à fait gai, il y a une heure, jusqu à ce que j'eus appris, en soupant, que mon Emilie est malade et alitée. Gela me rend très triste... J'aime cette femme indiciblement, mon cœur est tout plein de souffrance. On redoute l'hydropisie. O mon frère, si tu connaissais cette femme divine, tu pleurerais comme un enfant à cette nou* veUe. . . La nature est terrible. Que parle-t-on d'abîmes, de tempêtes sur la mer ! Cela n'est rien I Mais les lits mortuaires de ceux qu'on aime ardemment, voilà qui signifie quelque chose, voilà ce qu'il y a de plus terrible ! Je songe souvent encore au lit mortuaire de ma mère. Ce souvenir est de tous le plus profondément enfoncé dans mon cœur. Lorsque j'eus quitté ce lit avec le cadavre qu'il portait, j'eus grand peine à ramasser les débris de ma religion. »
Sa mère. . . En effet, É{)fùlie est bien celle qui a repris la tâche de la pauvre Thérèse Maigraber et a bercé la douleur de cet enfant malade, assoiffé de caresses, incapable de se suffire à lui-môme. Il lui en sait gré : « Aucun mot ne peut nommer, le regard le plus ardent n'exprime que comme une trace faiblement éclairée et bientôt évanouie la vénération avec laquelle mon cœur s'est consacré à vous. Souvent je vous ai assuré que j'étais devenu meilleur dans votre fréquentation ; j'ajoute maintenant que mon espérance en une vie extra-terrestre est devenue par vous plus claire et plus belle. J'ai conçu pour vous une vénération dont le siège, qui est mon âme, ne peut être anéanti. Vous avez fait beaucoup pour moi. J'appelle toutes les bénédictions de Dieu sur votre âme si chère, si magnifique. Je vous prie de prolonger l'influence bienfaisante que vous exercez sur ma vie,
(I) Lettre à Schurz, du 8 juillet i833.
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même de loin, en m'écrivant (i). » « Toat ce que je pourrai jamais faire d'aimable pour vous n'est que mon devoir. Vous êtes ma noble et dévouée amie, vous Têtes tellement qu'étant donné la grandeur de vos mérites, je ne pourrai jamais en dépasser le niveau, même en forçant mon amitié. Mais je reste volontiers votre débiteur et je m'accommode de ce sentiment pénible (a). »
« Dieu sait, écrivait-elle de son côté à une de ses amies (3), que sa santé physique et morale m'a toujours préoccupée au point que je donnerais volontiers ma vie si je pouvais la lui assurer par ce moyen. Mais, hélas, rasséréner une âme assombrie I Je crains bien que mes forces n'y suffisent. )) — « Tu sais bien, dit-elle ailleurs, à la même, à quel point c'est devenu un besoin pour mon pauvre cœur de consacrer à notre ami toute l'affection et la sollicitude que j'aurais vouées à un enfant, si le ciel ne m'avait refusé ce bonheur (4). » Le caractère difficile de Lenau lui rendait cependant la tâche bien ardue. Sans doute il l'aimait, la vénérait, et faisait grand cas de son talent, mais il ne lui épargnait aucune des épreuves, auxquelles les gens de son entourage se voyaient exposés. Et il reconnaissait lui-même ses torts : « Nous nous sommes écrit bien souvent depids dix ans et plus, en de bonnes et de mauvaises dispositions d'humeur; il y a eu, par-ci par-là, entre nous » de légers malentendus, des querelles rapidement oubliés, puis de nouveau de petites colères : mais au-dessus de toutes ces vicissitudes infimes, notre amitié est restée ferme et invariable (5).o Ces incidents auxquels Lenau fait allusion se multiplièrent pourtant à mesure qu'on approchait de la date fatale de
(i) Lettre à Emilie Reinbeck, 26 août i833.
(a) Lettre à Emilie Reinbeck^ 27 mars i835.
(3) Lettre du a septembre 1841, à Emma Niendorf.
({) Lettre à Emma Niendorf, aa juillet i843.
(5) Lettre à Emilie Reinbeck, ai novembre 184^.
i844- ^n 1842 la conduite bizarre du poète envers sa bienfaitrice devint tristement signlQcalive pour son état d*esprit. La malheareuse Emilie n*y comprenait plus rien. Une à une tontes ses illusions lui échappaient : a Je dois t'avouer cependant, ma chère Emma, écrivait-elle encore à la môme amie (i), que je me sens envahie bien souvent par un sentiment étrange de crainte à Tégard de toutes les Célébrités qui se dressent si grandes devant le monde.... Ainsi ce n'est certainement pas un signe de constance si mon cœur reste plus attaché au Niembsch de jadis qu^au Lenau devenu illustre, s'il préfère la source originelle de ses poésies qui était claire, limpide comme Teau qui sort de la montagne, au fleuve célèbre, où tant de ruisseaux étrangers se sont déjà jetés. La comparaison s'applique d'ailleurs moins à ses poésies qu*au poète lui-même et à son cœur qui se détourne de plus en plus de ses anciennes affections pour en chercher de nouvelles. » Lenau ne savait-il pas que les (( cœurs souabes ne se laissent pas détacher facilement lorsqu'ils se sont fixés quelque part », pour reprendre les termes d'Emilie? L^amie à laquelle ces confidences étaient adressées ne pouvait s'empêcher de faire, de can côté, des réflexions analogues : « Les paroles que G. Schwab prononça un jour sur Lenau vont trouver, maintenant seulement, leur pleine, leur prophétique signification : — Il prolonge comme un fil noir à travers la vie de ses amis, — paroles qui depuis longtemps avaient trouvé un écho dans maint et maint cœur qui battait pour Niembsch. Car en ce monde ce qui nous apporte le plus de bonheur nous apporte aussi le plus de souflrance... (2) » Lui, cependant, ne tolérait pas la moindre indélicatesse, Toubli le plus involontaire chez ceux qui l'approchaient. Un
(i) Lettre à Emma Niendorf, 37 août 1842.
{a) Lenau in Schwaben, 229. Voir également la lettre découragée de J. Kemer à Julie Hartmann du 3 août i844-
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mot imprudent le suffoquait. Emilie lui ayant adressé quelques remontrances, concernant son genre de vie et ses fréquentations aristocratiques, reçut cette verte réponse : «... Vous dites dans ce passage, que je cherche en quelque sorte un Mécène dans la personne du comte Alexandre, ou plutôt vous dites qu'Alexandre n'est pas digne d'être mon Mécène. Cela m'a bien l'air de signifier que j'aurais déjà songé quelquefois à chercher en mon ami quelque chose de pareil. Ce passage de votre lettre, ma chère amie, est véritablement très regrettable. Je n'ai nul besoin d'un Mécène. Le peuple allemand tout entier ne me paraîtrait pas digne d'être mon Mécène.* . Mécène signifie un maître qui accorde des faveurs, et ce mot de « favem*s m, c'est un coquin qui Ta trouvé. Je porterais plutôt à la Monnaie la dernière fibiHï de mon cerveau, je me donnerais plutôt la mort que d'accepter des faveurs. . . etc. (i). Un de ses intimes, le comte Auersperg, connu dans la littérature sous le nom d'Anastasius Grûn, s'oublia un jour jusqu'à retourner avec brusquerie une observation insignifiante qu'il lui faisait : « Je sentis à ce moment, s'écrie le poète irrité, qu'il avait atteint mortellement l'organe de mon amitié et écrasé en moi un sentiment, qu'il n'arrivera pas à régénérer, avec tout le repentir et tonte l'amabilité du monde (qu'il témoigna d'ailleurs immédiatement après). 11 m'a écrit depuis lors, mais je ne lui répondr^ii pas. Je me suis trompé sur son compte. Bon voyage ! Qu*on appelle cela, si Ton veut, de la rancune et de la dureté. Je ne puis agir autrement. Ces tentatives intéricm*es de réconciliation, cette opiniâtreté fatigante à vouloir extirper des impressions mauvaises et à renouveler les bonnes, me sont odieuses. Dans la poésie, l'amour et l'amitié, je ne puis rien souffrir de conventionnel. J'y laisse de préférence régner le cœur suivant son droit sacré et absolu et je ne veux pas
(i) Lettre à Emilie Reinbeck, i*"" décembre i833.
le traiter comme uq chien qu'on dresse avec des taloches... (i) » De quoi croyez-vous qu'il s*a^ssait ? De la voiture d*Auersperg qui selon Lenau « était trop petite et d*un goût contestable ». Que de bruit pour rien !
N'y a-t-il pas tm peu d'égoîsme au fond de cette susceptibilité ? — Peut être bien que si. Lenau, en tout cas, excusait en lui l'égoisme comme le reste : « Vous voyez, écrit-il à Emilie (a), que j'ai désespérément peu de raisons d'être gai. Mais, dans ces occasions-là, la dureté de cœur que vous m* avez attribuée à bon droit, ma chère Emilie, me vient en aide. Si je n'avais pas ceint mon cœur d'une cuirasse de fer, il serait brisé depuis bien longtemps. Vous ne savez pas encore tout ce que j'ai eu à supporter en cette vie. Mais j'ai assez de dureté d'âme et de fierté pour mépiiser le malheur. Si je n'étais ainsi, il me faudrait hurler jour et nuit comme un chien battu. Et si cet égoîsme, que le destin m'a imposé, a fait A moi de tels progrès, que l'aftection d' autrui ne trouve plus mon cœur assez tendre et reconnaissant, je la prie de vouloir bien m'excuser. J'ai pris position une fois pour toutes en face de la vie, je ne veux pas qu'elle ait raison de moi. Si ma résistance n*est pas celle d'un sage paisible, mais comporte au contraire beaucoup de bravade, c'est la faute de mon tempérament.... »
(( 11 ne faut pas vous en attrister, ma chère Emilie... )) Non, bien sûr, elle ne s'en attristait pas^ Elle lui taisait sa souffrance pour ne voir que la sienne. Et tous ceux qui voulaient rester les amis de Lenau devaient agir ainsi. Les auti*es, les impatients, s'étaient retirés de bonne heure, nous l'avons vu. Seuls, les miséricordieux continuaient à l'aimer, le considérant comme un être d'exception, capable de beaucoup de bien et de beaucoup de mal. Si son égoîsme les
(X) Id.,39avTU 1836.
(îl) Le 5 février i836.
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étonnait parfois, ils essayaient de Texpliquer par les circonstances et, somme toute, ils l'admettaient chez un homme exposé à lutter journellement contre les puissances intérieures et extérieures qui donnent Tassant au génie. Ils avaient probablement cette vague intuition, qu'il est des âmes incapables de subsister par elles-mêmes, qui ont besoin de chaleur, de caresses, et n'en rendent pas, ou plutôt, les rendent sous une autre forme, largement, éternellement, à rhumanité entière, consolée par leur chant mystérieux. Que serait-il advenu de Lenau sans ses amis de Weinsbei^, de Stuttgart, de Waiblingen, et surtout sans cette admirable Emilie qui vécut et mourut pour lui sans « gémir ni pleurer )> (i) ? La société a ses saints comme la religion. Les miracles de Tart ne sont rendus possibles que par Tobscur sacrifice de quelques simples et de quelques justes.
Si d*autres n'eussent pensé et voulu pour lui, Lenau aurait succombé dès la première heure. Mais cette situation irrégulière avait naturellement ses mauvais côtés. La sensibilité maladive du poète, de plus en plus choyée et ménagée, devint irritable à l'excès. Dans les dernières années de sa carrière, il ne pouvait et ne voulait plus voir personne qui n'appartint à son entourage habituel. Le contact des hommes le blessait. Un jour, il devait aller dîner chez son éditeur Cotta. En entrant dans la salie à manger, il remarqua que la table avait été mise pour un grand nombre d'invités. La perspective de passer quelques instants avec ces inconnus
(i) Elle écrivait dans ses Notes après les jours d'épreuve d'octobre 1844 : <x Dennoch lâsst dcr Kummer ûber sein unglûekselig Los mir keine Ruhe und verdûstert den Rest meines schmerzvoUen Lcbens (Schiossar, a33). — Et son mari, G. Reinbeck, ajoute : « Von diesen schrecklichen Tagen batte Emilie keinen gesunden Augenblick mehr und rûbrte auch keinen Pinsel mebr an. Sie lebte nur noch fur ihren Gatten und den liebevoUen, engeren Familienkreis, der den innigstgeiiebten, ehrwiirdigen Y ater umschloss. » — Elle mourut le i5 août 184G.
Fefiîraya et il repartit en toute hâte, sans mot dire. On sait la réponse qu^il fit aux délégués de la (( Concordia » qui Tenaient le prîer de prendre part à un banquet organisé en l'honneur de Grillparzer. Naturellement, il trouvait d'excellentes raisons pour justifier sa conduite. Toujours la foule lui avait été odieuse. Déjà en i835 il racontait à Emilie une scène dont il avait été témoin à TOdéon de Munich et qui lui avait empli Tâme de dégoût pour le public grossier, soidisant épris d'art. Artot, le premier violoniste du roi des Belges, donnait un concert. Au moment même où il exécutait un magnifique adagio, il dut subir Taffront de voir la plus grande partie des assistants quitter la saUe pour aller au vestiaire : a Artot laissa tomber un seul regard sur ces barbares, mais un regard si plein de colère, d'un mépris si puissant, qu'il me fit du bien à l'âme, écrit-il à Emilie (i)« A partir de ce moment , son adagio retentit avec plus de passion et de profondeur, on eût dit qu'il exprimait une fuite douloureuse loin du cercle de ces brutes insensibles et des pleurs versés dans les bras du génie. Vive Artot ! C'est unvéritable artiste ; un mauvais artiste eût été offensé et eût joué plus mal. Artot a mieux joaé encore. » D étendit par la suite ce sentiment d'horreur pour les masses à toute espèce de société. Il appelait la vie mondaine « un vice » dont il se purifiait et se guérissait de plus en pins, « un vice qui affaiblit rintelligence et l'âme » . Il prétendait avoir fait des progrès dans sa lutte contre ce vice. « Dans la matinée je ne reçois personne, c'est seulement l'après-midi, de 5 à 7 heures, que j'accepte des visites, naturellement quand je suis chez moi. . . » a Les gens qui sont créés pour produire intellectuellement doivent laisser à d'autres le soin de consommer ; ceux qui veulent contribuer à transformer la société doivent renoncer à en jouir (â). »
(i) Le 27'mars i835.
(9) Lettres du 5 et 8 octobre à Emilie Reinbeck.
JO LES SOURCES DE l'ŒUVRE LYRIQUE *. l'hOMME
Aussi les importuns étaient-ils bien accueillis par loi : (( Une vieille dame. Madame de P..., raconte Emma Niendorf, d'après le récit de Lenan, a un salon où elle produit des hommes illustres. Un jour Lenau lui est présenté contre son gré : « ËUe me parla de la joie qu'elle éprouvait de faire ma connaissance. Puis elle ajouta : a Ne me ferez-vous pas le plaisir de venir une fois à mes soirées ? » C'était jeté d'un air détaché. Je voulus alors, moi aussi, lui faire une impolitesse, je m'assis donc auprès d'elle, sur le bras du banc, la regardai de haut en bas et lui dis : « Non, je vous remercie infiniment ». Et je me mis à balancer le pied. Au bout d'un instant, je me levai et pris congé d'elle (i). » U ne fallait pas avoir l'air de le traiter en quantité négligeable. Son aversion pour la vie de société avait ses origines autant dans son oi^eil que dans les dispositions que nous avons analysées plus haut. Aut Caesar aut nihil, aurait-il dit volontiers. Là où il n'était pas assuré d'obtenir la première place, il préférait ne pas se montrer. Frankl le constate expressément et avoue que Lenau poussait très loin le sentiment de sa supériorité littéraire. Il entrait en colère pour des riens, lorsque ces riens heurtaient sa vanité d'auteur et il ne se privait pas de critiquer âprement ses rivaux en poésie, quand ils faisaient mine de ne pas reconnaître sa prééminence. Pour les gens qui ne discutaient pas son génie, en revanche, il était plein de bienveillance et de cordialité (a). Mais malheur à ceux qui l'abordaient sans lui témoigner les égards qu'on doit à un grand poète, ou qui man-
(i) Lenau in Schwaben^ aoo sqq.
(a) Voir Frankl, Zu Lenaus Biographie, 61'sqq. — Frankl avait d*abord écrit : « er war maaslos hochmûtig. » Sur le conseil de Grûn il effaça ce masalos. Mais Grûn avouait obéir ici plutôt a un sentiment de piété qu'aux exigences de la vérité stricte. (Lettre à Frankl du SI avril i83i. Aus dem ig. Jahrh. Brie/e und Au/zeichn., hgg. von K. E. Franzos, Berlin, 1897.)
quaient de respect à son art lui-même : a II (le directeur des salines de Gmnnden) me présenta comme, le poète Lenau. L'antre répondit : D y a maintenant tant de poètes à pseudonyme, qu'on devrait toujours avoir un catalogue pour ne pas les confondre. — Quand on a besoin d'un catalogue pour retenir les noms, on fait mieux de ne pas s'occuper de ces choses-là, lui dis-je et je m'éloignai (i). » Auerbach fut témoin à Baden-Baden d'une autre scène de ce genre : « Il y avait là un homme, dit-il, que je ne veux pas désigner plus clairement ; il frappa sur l'épaule de Lenau tout à fait « famillionnairement )) et lui dit : Eh bien, Lenau, que de venez- vous, à quoi travaillez- vous donc ? Aurons-nous bientôt quelque chose de nouveau de vous ? 11 s'en fallait de peu que cet homme ne l'appelât Niembsch. Lenau continua à fumer son cigare sans répondre et se contenta de regarder une fois seulement, de ses grands yeux, le personnage, qui se retira tout effrayé et chercha à se donner une contenance (q). »
On voit combien Lenau était difficile dans le choix de ses relations. 11 ne faut donc pas s'étonner que son jugement n'ait pu s'afBner par la {i*équentation des hommes. La prédominance exclusive de la sensibilité dans son tempérament nuisait au développement de sa perspicacité. Quiconque s*habitue seulement à jouir ou à souffrir de la présence de ses semblables ne les connaîtra jamais. Pour les étadier, il importe de les considérer avec sang-froid, sans tenir compte des réactions que leur caractère ou leur attitude détermine en nous. Lenau, toujours absorbé par l'impression agréable ou désagréable qucf produisaient les gens sur ses nerfs, n'avait ni les loisirs ni la lucidité d'esprit indispensables à
(i) Lenaii in Schwaben, aao.
(a) Auerbach, Der letste Sommer Lenaus {Dexitsches Mi»eam, Jahrg« I, N- I).
72 LES SOURCES DE l'ŒUVRE LYRIQUE : l'HOMME
robservation morale. Pendant toute sa vie, il commît des erreui*s énormes d*appréciation. A plusieurs reprises, des coquettes et des intrigantes, dont le jeu n'était pas toujours très habile, réussirent à le berner. Et même en laissant de côté ses mésaventures amoureuses, on rencontre un peu partout, en d'autres occasions, de telles bévues, de telles contradictions dans sa manière de voir, qu'on en demeure tout étonné. Au moment de partir pour l'Amérique, il dépeint ainsi /à G. Schwab ses compagnons de route (i) : « C'est une bande curieuse, te dis-je. Dans le tas, beaucoup de canailles. Mais les chefs, et surtout le commissaire Mohl et H&berlé, sont des hommes très honorables, que j'estime tous les jours davantage. )) Quelques semaines plus tard on l'entend déclarer : « Ce commissaire Mohl est l'individu le plus léger et le plus effronté qui souille la terre (a), m Quant à Thonorable Hâberlé, dont il ne se lassait pas de faire l'éloge à qui voulait l'entendre, il devint le fermier de Lenau en Amérique et abandonna ses terres au bout d'un an et demi, en emportant l'argent qu'on lui avait avancé et sans avoir rempli aucune des conditions du contrat.
Lenau jugeait mal les hommes et encore plus mal les choses. Son regard les déformait, pour le plus grand bien de sa poésie, pour le malheur de sa vie. La plupart des entreprises dans lesquelles il s'est engagé péchaient par la base. Son voyage en Amérique n'est qu'une longue série de calculs faux. Dans la préparation de son avenir, il a fait pi*euve d'un manque de sens pratique déconcertant. Il n'a jamais compris, par exemple, qu'il devait, dénué de ressources comme il l'était, s'assurer une profession. Et pourtant les avertissements ne lui ont pas été épai^és. Lorsqu'il entra en possession du mince héritage laissé par sa
(i) Lettre du 117 juin i83a.
(a) Lettre à Sophie Schwab, sans date, d'Amsterdam, avant la départ pour FAmérique.
toN TEMPERAMENT PHYSIQUE ET MORAL ^3
grand^Dière paternelle, en i83o^ et fit mine de jeter la médecine par-dessus bord, le vieux poète Schleifer, son ami, lui adressa une lettre pleine de sages conseils (i), lui montrant que le travail est nécessaire, non seulement pour noas permettre de vivre matériellement, mais encore et surtout pour nous procurer les satisfactions morales qui sont comme la nourriture quotidienne de Tâme. Qu y a-t-il de plus raisonnable, si on laisse de côté le style un peu redondant, que les considérations suivantes ? « Tu n'exerceras donc pas la médecine uniquement pour solder de ses dons les comptes du boulanger, du boucher et du cordonnier, mais pour rendre, ici, un père à son épouse désolée et à ses enfants affolés par Tangoisse, là, pour conserver à une mère désespérée son Bis unique, et à une brave jeune fille, le bien le plus précieux queUe ait sur terre : son fiancé. » Lenau ne voulut rien entendre. Un poète, d'après lui, n'avait pas les mêmes obligations que le rest^des mortels. Il cheminait sur les hauteurs de rhumanité, au-dessus de tout travail servile. Pour être digne de servir les Muses, il fallait se distinguer à tous égards du vulgaire, par une existence désordonnée, fantasque, indéfinissable, par une fin tragique. Où était donc le jeune Lienau qui donnait en 183 1 de si prudents conseils à sa mère et lui recommandait de ne pas insister pour le faire revenir de chez sa grand'mère, de peur qu'elle ne le déshéritât ? tt Ce sont des divagations sans fondement que de prétendre.... qu'on n'a pas besoin pour être heureux d'une aisance extérieure. Ce principe est peut-être admissible en Arcadie, mais non parmi les hommes actuels, aux pensées si mesquines, etc.. » — Lies Romantiques avaient passé par lày Byron en tète (q). Le problème du mariage fut résolu avec
(i) Le i3 novembre iS3o,
(a) Baaernfeld disait par exemple : a Hier j*ai reçu le décret de ma nomination. Il me semble que Je vais être pendu! » (Journal intime j II septembre 1826.)
^4 l'BS 0OURG1S6 DE l.'CBUVRE LYRIQUE : L^HOMlCE
une égale légèreté. Le poète se devait tout entier à son art Il ne fallait pas de partage (i). Cela peut se metti*e en phrases très belles, mais ni la valeur théorique ni les conséquences pratiques de cet axiome n'avaient été examinées un instant. Un dicton, une mode, décidaient du bonheur ou du malheur de toute la carrière de Lenau.
L'absence de jugement se complique souvent d'une grande faiblesse de caractère. Car, pour se montrer énergique, il faut comprendre la nécessité de ses actes. Lenau n'obéissait qu'à sa sensibilité et il employait ensuite toute son intelligence à justifier les déterminations ainsi prises. Naturellement, il remarquait bien vite qu'il avait fait fausse route, mais ce n'était pas une raison pour rebrousser chemin. Tant que durait l'excitation nerveuse qui l'avait poussé à agir, il agissait; lorsqu'elle tombait, il s'arrêtait. Bien souvent c'était trop tard. Son projet de départ pour l'Amérique avait rencontré l'opposition d^es amis les plus sérieux, on l'avait prévenu que la société dont il faisait partie passait pour suspecte, on l'avait conjuré d'en sortir, de rester à Stuttgart et de s'y établir. Tout le monde eut tort, sauf lui. Il est vrai qu'à peine embarqué sur le Rhin il s'écriait : « Que. ne suis-je déjà revenu d'Amérique ! w Les fins que la raison pratique lui proposait ne le sollicitaient nullement. Il se résolvait à les poursuivre, pressé par son entourage, puis s'en détournait au premier obstacle, à la première déception. Il changeait d'avis tous les jours. C'est ainsi qu'il étudia successivement le droit hongrois, la philosophie, le droit autrichien et la médecine, goûtant à tout, sans jamais rien choisir définitivement. Lorsqu'il voulut à tout prix quitter Vienne pour l'Allemagne en i83i, Schui*z et ses autres parents lui arrachèrent la promesse qu'il terminerait ses études de médecine à Heidelberg. U y alla en
(i) Lettre a Klemm déjà citée.
effet. Mais au bout de quinze jours, tous ses plans de travail étaient oubliés. La clinique de Heidelberg était trop pauvre, prétendait-il, en maladies intéressantes. Il eût pu se tourner vers Wûpzbourg, qui possédait une bonne faculté. A quoi bon ! Et son dessein de se rendre en France ou en Angleterre, afin d'y soigner les cholériques, de s'établir comme « doctor iegens » à Tubingue, d'obtenir une chaire au Thcrésianum de Vienne !... (i) Il commençait chaque fois ses préparatifs, puis les interrompait brusquement, parce qu'il y avait des démarches humiliantes à faire, parce qu'il fallait aliéner une partie de sa liberté, etc., etc. Deux •fois il eut envie de se marier, deux fois il se retira au dernier moment. Lenau était totalement dépourvu de cette persévérance sans laquelle il n'y a pas de triomphe certain et durable.
Tout cela revient à dire qu'il ne possédait pas cette forme moderne du courage qui s'appelle l'énergie réfléchie. Chose étrange, la plupart de ses biographes ne s'en sont point rendu compte. Ils se sont extasiés sur des traits d'audace isolés (a) et n'ont point voulu voir que Lenau était faible, lamentablement faible. Un jom% pendant une excursion à travers les Alpes autrichiennes, qu'il avait entreprise avec quelques amis, il s'agissait de choisir entre deux routes.' L'une, proposée par le prudent Schurz, traversait des sites agréables et n'offrait aucune difficulté, l'autre menait tout droit à un pic abrupt, surnommé (( le Vautour ». « C'est par là que nous passerons, s'écria Lenau. — Mais il n'y a pas de chemin qui y conduise, et quand bien même il y en aurait un, nous ne le connaissons pas. — C'est précisément pour eela ! — Mais nous courons le risque de nous égarer ! — C'est en s'égarant qu'on s'instruit ! Et sans perdre une
(i) Lettre de Lenan à Kemer de Mannheim, le a3 juin i83a.
(a) Voir ce que raconte Seidl du combat au couteau de Lenau et d'un étudiaot dans un ampiiithéàlre de l' Université de Vienne ( Wiener Sonntagêbiatter, 1848, N* 5).
j6 LBS SOURGB8 DE l'ŒUVRE LYRIQUE : l'HOUME
parole de plus, voilà Niembsch qui part devant nous, qui le suivons en riant, raconte Schurz. A un moment donné, nous voulûmes, nous autres deux, demander quelques renseignements sur la route à un paysan qui passait. Niembsch ne le souffrit pas et nous entraîna plus loin à Taventure. C'est ainsi qu'il montrait, même dans les circonstances les plus insignifiantes, une audace continuelle et une préférence pour l'inconnu et le danger (i). )) Cette audace, personne, sans doute, ne la conteste à Lenau, mais elle ne suffisait déjà plus à son époque pour triompher de la vie. Sion la considère même de plus près, elle apparaît presque comme la négation de « l'énergie réfléchie », qui est faite surtout de renoncement et de prévoyance, car elle est imprudente et inutile. Sont heureux les constants et les calmes qui savent réprimer leurs entraînements et affronter sans faiblir les mille pièges que leur tend la fortune. Nous ne déplorons pas que Lenau naît été de ces hommes. Nous constatons simplement. Lui-même Ta compris à la fin des fins, comme il comprenait tout, quand il n'était plus temps : « Merci bien, écrit-il à Emilie Reinbeck (a) de m'a voir rappelé mon jour anniversaire. Il a ouvert pour moi ma quarantième année. Si Rûckert a raison de prétendre qu'à quarante ans on est arrivé au sommet, je ne suis pas content de mon apogée, et je i*edescends vers la vallée, contrarié et triste. Je n'ai pas été assez laborieux, et le soir me surprend au milieu de mes vœux, de mes plans, de mes demi-résultats. Tant pis ! Dans la nature comme dans l'histoire humaine, il n'y a pas de véritable économie. Beaucoup de choses sont gaspillées, jetées sans profit. » Et plus tard, en i844> il déclarait : « Ma vie tout entière n'est qu'un calcul manqué (3). »
(i) Schurz, I, 80.
(a) Le 27 août 1841.
(3) Notes d'Emilie Reinbeck, 229.
60N TEMPiRAMBNT PHY91QUE ET MORAL JJ
ÎjSl sensibilité qui s'interroge et s'écoute à loisir deyient mélancolie. Privé de vie familiale, d*occupations régulières, de relations et de distractions mondaines, entouré d'amis trop complaisants, Lenau était livré le plus souvent à ses méditations. Dès les années de sa jeunesse, il prenait plaisir à s'isoler et à i-ôver. 11 rappelle ces souvenirs dans une lettre à Sophie Lcewenthal(i), où, après avoir raconté un de ses songes, il ajoute : « C'était dans le même jardin, où jadis, quand j*étais enfant, j'allais si volontiers et si souvent faire mes promenades solitaires : le jardin d'Orczy à Pest. Cest là-bas que mon cœur s'est ouvert pour la première fois, là-bas que ma mélancolie s'éveilla tout d'abord. » Les années insouciantes de la vie d'étudiant en .arrêtèrent, semble-t-il, un instant les progrès. Mais les douleurs de toute sorte, qui fondirent sur Lenau à l'issue de sa jeunesse et des influences littéraires que nous aurons à examiner ravivèrent cette mélancolie de plus belle. EUe atteignit bientôt des proportions inquiétantes. Ses plaisirs les plus légitimes et les moins contestables s'accompagnèrent désormais d*une sourde inquiétude, d'une défiance irréductible envers la destinée perfide. (( Les jours de Stuttgart, écrit-il de Heidelberg à Karl Mayer, le i«^ décembre i83i, ontété pour moi une fête de joie ininterrompue. Cela m'est suspect. Je serais presque tenté de croire que le destin a voulu m*accorder de beaux jours fériaux, pour que je quitte ce monde avec une meilleure opinion de son hospitalité . . » Et il ajoute : « Le seul palliatif pour moi est de m' absorber dans la lecture d'un ouvrage profond. C'est ainsi que je me sois plongé maintenant dans la lecture de Spinoza. Mais que je parcoure le domaine de la poésie ou de la philosophie, toujours ma perspicacité est en train de flairer et de fouiller aux alentours, comme un funeste limier, et c'est régulière-
(I) Du a3 février 1837.
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ment le triste gibier aquatique de ce monde qu'elle lève de sa retraite, devant moi. n Quelques jours plus tard, il éprouve, il est vrai, le besoin de rétracter ces paroles : « Ne me juge pas d'après cette lettre... » dit-il au même. Mais dès le II mars, Justinus Kerner est obligé de faire l'aveu suivant à son ami de Waiblingen : « Il est de nouveau plus excité que jamais. . . La dernière fois qu'il était ici, j'avais réussi à calmer le démon qui est en lui... Mais, pendant les deux semaines qu'il a de nouveau passées à Heidelberg, livré à lui-même, l'ancien démon est rentré en lui, le démon qui veut tuer des bêtes sauvages et abattre des arbres géants. Il est absolument certain qu'il y a chez Niembsch un démon qui le tourmente effroyablement et donne à son visage, en un quart d*heure, vingt expressions différentes. Sa présence se manifeste aussi par de véritables convulsions qui se traduisent par une paralysie momentanée, notamment de son visage. » Il ne faut pas oublier, à ce propos, que le premier accès de folie furieuse du poète, en i844» fii* pï*ècédé d'une paralysie faciale analogue à celles dont il est question ici. Lenau lui-même écrit -à Mayer à la même époque (i) : « Je suis régi par une sorte de gravitation vers le malheur »... Et après avoir raconté l'histoire d'un fou à qui Schwab voulait démontrer l'absurdité de son idée fixe, il poursuit : « Je crois que j'abrite en moi un démon semblable, un démon du malheur, pour ainsi dire. Lorsque ce drôle remarque qu'une belle étoile va se lever devant moi, brusquement il me jette sur les yeux sa grossière cape de fourrure, sa cape de fou. Tu comprendras bien ce que je veux dire. )) Kerner déclarait encore, après avoir reçu les confidences de Lenau : « Si une mer en pleine tempête, avec ses vagues hautes comme des maisons, se pétrifiait tout d'un
(i) Lettre non datée, écrite immédiatement avant le voyage en Amérique.
coup, ce spectacle ne pourrait être plus effroyable que Tàme de Niembsch. » « Si j'étais seulement sain de corps et d'âme, écrivait le poète à Emilie Reinbeck (i) î Mais il doit y avoir en moi quelque chose de brisé et de déchiré qui ne peut plus guérir. Ci*oyez-moi, ce ne sont pas là des songeries creuses, c'est de la maladie... » Et en effet, il ne se passait pas de jour que Lenau ne se plaignit de sa santé morale. Les expressions les plus énergiques lui semblaient encore trop faibles pour caractériser cette souffrance : « Voici que je vais de nouveau tout à fait mal, du moins en ce qui concerne mon humeur et mes sentiments. J'ai dernièrement lu dans Homère un mot qui peint exactement l'état de mon &me, (( auL^tjxéXaç », c'est-à-dire noir tout autour. Oui, ma chère Emilie, mon âme est noire tout autour, quand l'hypocondrie fond sur moi, et elle fond sur moi, cet hiver, plus souvent, avec plus de force que jamais... (a) »
Cette mélancolie n'était cependant pas incurable et Lenau en eût triomphé, s'il l'avait bien voulu. Mais il ne le voulait pas. Au contraire, il s'efforçait de l'entretenir et de la développer, consciemment ou non. Car de cette mélancolie sa poésie vivait, et sa poésie lui était plus chère que son bonheur humain lui-même. Ne l'avons-nous pas entendu déclarer qu'il se mettrait en croix sans hésiter, pourvu qu'il en résultât quelques beaux vers ? Il s'est mis en croix tous les jours et à toutes les heures de sa carrière poétique. Ses travaux littéraires ne portaient que sur des sujets tristes. Ainsi l'exigeait la mode, et dans l'obéissance à cette mode Lenau voulait dépasser tous ses rivaux. Il se contraignait donc à être désespéré, harcelant et provoquant sa mélancolie naturelle, lorsqu'elle ne s'éveillait pas d'elle-même. Il lui fallait nécessairement trouver des images et des idées sombres,
(i) Le 5 octobre i834.
(3) Lettre à Emilie Reinbeck. 18 novembre 1843.
8a LES SOURCES DE L'ŒUVRE LYRIQUE : L'hOMME
pour étonner Funivers par Tborreur de sa souffrance. Uesprit et le corps du poète devaient se soumettre, coûte que coûte, à la torture lyrique. Il ne concevait pas, en effet, que le lyrisme pût être autre chose qu'une torture, l'expression d'un mal immense. 11 ne savait pas que le roseau qui tremble au vent d'orage est un roseau pensant, et que si l'univers écrase ce fôlu, le fétu est capable d écraser à son tour l'univers — par la pensée. Emprisonné dans les bas-fonds de la sensation immédiate, Lenau ne levait pas la tête vers le& sommets, d'où Ion domine l'ensemble des choses et d'où Ton comprend leur agitation perpétuelle. Il s'abîmait de plus en plus, selon l'expression très juste de Grillparzer, dans sa mélancolie, la tête première. Et il ne lui contestait pas le droit d'engloutir son âme, de déferler par-dessus sa raison, perdue au milieu de ces orages du sentiment. L'idée, qui peu à peu surgit et se dégage du chaos des émotions confuses, il ne la trouvait jamais en lui-même, mais la cherchait au dehors. C'est pourquoi il n'arrivait pas à se libérer de son désespoir et à guérir sa maladie.
Le seul travail qu'il connût était celui de la conception et de l'élaboration poétique. Et ce travail lui-même hâtait la désagrégation de son âme. Il en résultait un continuel malaise physique, par contre-coup : « Mon corps est une pure vilenie, disait-il à Evers, le 24 septembre 1841, tout est dérangement, surexcitation et que sais-je encore ? pour ce coquin ! » En réalité, si l'on fait abstraction de quelques maladies graves (qui n'en a pas ?), Lenau ne souffrait que d'une irritabilité excessive des nerfs. Il était neurasthénique, comme on dit aujourd'hui. Et, au lieu de combattre cette neurasthénie, il employait les nombreux loisirs que lui procurait son existence de solitaire inoccupé à l'exaspérer encore davantage. C'est ainsi qu'il s'adonna de bonne heure aux jouissances musicales. Etant encore enfant, il avait appris à jouer de la guitare avec un certain Godenberg :
SON TEMPERAMENT PHYSIQUE ET MORAL 8l
a Ma distraction la plus chère, écrivait-il le 28' juin iSso à sa mère, reste toujours en somme ma fidèle guitare, et je vous remercie vous et le bon Godenbei^ continuellement, d'avoir éveillé en moi le goût de cet instrument. Cet instrument favorise mes rêveries. » Plus tard il étudia le violon. Il semble, dans sa jeunesse, avoir voué à Schubert un culte enthousiaste ; il se vantait d*avoir révélé ses compositions aux Wurtembergeois. Mais à partir de i83o environ, Beethoven le supplanta complètement. Lors de son voyage en Allemagne, en i83i, il eut Toccasion d'entendi^e le Fidelio à Karlsruhe : « Tout mon être résonne encore de cette magnifique musique. Frère, tu la connais déjà. L'àme de Beethoven t'a emporté aussi comme un ouragan, sur les vagues agitées de la mélodie ; elle t*a fait passer devant des rochers sauvages et élevés, des forêts pleines de nuit, des cachots effroyables, toujours plus vite, plus orageusement, jusqu'à ce que ce courant se fut déversé en une mer riante, pleine dun amour et d'une joie immenses. Dieu du ciel, quel génie (i) ! » I/audition de cette musique le plonge dans une ivresse tellement exaltée qu'elle en devient dangereuse : (( J*ai aussi entendu dernièrement deux des Quatuors de Beethoven qu'on appelle les « Quatuors fous. » D'impuissants philistins appellent Tun d'eux « le Quatuor du Diable. » Si c'est le diable qui a fait cela, je suis à lui à jamais. 11 y a là-dedans des passages où mon cœur se serait presque brisé. Ne connaissez-vous pas ce désespoir délicieux dans lequel vous plonge Beethoven? Avec chaque morceau de ce genre s'en va un lambeau de ma vie. Je le sens très distinctement. Quelle sensation divine, quand votre vie s'écoule ainsi sous forme d'harmonie ! . . .. (2) » Il disait de la musique de Beethoven : « Ce ne sont que pensées étemelles et formes éter-
(i) Lettre du 22 juillet i83i, à Schurz.
(a) Lettre à Emilie Reinbeck, 14 mars i836.
8a LES SOURCES DE L'ŒUVRE LYRIQUE : L^HOMMB
nelles (i). » « Si je reste ici (à Vienne) cet hiver, écrivait-il à Emilie Reinbeck le ai octobre i834, des jouissances magnifiques me sont réservées. Toutes les petites compositions de Beethoven vont être exécutées cet hiver. Je n'en perdrai pas une note. Je veux que mon cœur soit traversé et bouleversé comme il faut par le divin Beethoven, qui agit sur moi plus que n'importe quel autre génie sur terre, sans en excepter même le grand Anglais(i2). ))Toute espèce de musique d*ailleurs lui arrachait, comme il disait, a des lambeaux de vie. » Qu'on en juge ! « Quelle musique ! Les voix des cinq instruments retentissaient en un ensemble merveilleux comme cinq âmes harmonieuses, amoureuses, qui s'en iraient d'ici-bas étroitement enlacées, tellement que je n'aurais pas été du tout étonné de trouver, assis sur les sièges des musiciens, à la fin du morceau, cinq corps inanimés. Oh ! que n'étiez-vous là ! Les fleurs se taisaient, c'est-à-dire que leur langage unique se taisait : elles retenaient en elles leurs parfums. Je pressais mon visage contre l'arbuste et volontiers j'aurais expiré. La musique se tut, les fleurs continuèrent à fleurir ; moi je souffrais de voir qu'elles ne s'étaient pas efTeuillées avec le dernier accord, comme je souffre aussi de voir mon cœur, qui a entendu maint et maint adieu, continuer à battre, comme si de rien n'était (3). » La jouissance artistique, poussée à ce degré d'intensité, usait ses nerfs déjà trop délicats. L'émotion, quelle qu'elle soit, est de la vie concentrée, une dépense d'énergie momentanée, supérieure à celle que l'organisme s'attend à fournir ; c'est pourquoi elle hâte le déclin des forces en accélérant le rythme des fonctions. Les artistes et les savants tels que Gœthe et Fontenelle, qui ont conservé jusqu'à la fin leur pleine vigueur intellectuelle,
(i) Lenaa in Schwaben, 2222.
(2) Shakespeare, non Byron. Voir aussi dans ses poésies lyriques : Auf Beethovena Buste,
(3) Lettre à Emilie Reinbeck, 8 juin i832.
étaient de grands économes, qui contrôlaient tous les profita et toutes les pertes de leur sensibilité. Lenau se prodiguait, passant du plaisir le plus acéré à la douleur la plus accablante (i).
Quand la musique d'orchestre lui manquait, il se jouait à lui-même, sur le violon, des airs populaires hongrois et styriens. Ces productions simples et spontanées du génie des humbles Tenchantaient : (( Toute musique populaire est belle, » avait-il coutume de dire. Personne mieux que lui n en comprenait la signification profonde, toujours mélancolique comme la destinée des peuples quels qu ils soient : « Tu Yoadrais donc entendre mes danses po{)ulaires styriennes ? écrivait-il à K. Maycr (a) au commencement de i83a. Oui elles sont réellement belles ! Quand tu entends un véritable air populaire styrien, tu perçois, au milieu du tumulte des joies terrestres; la voix toute puissante de la nostalgie, qui s* en dégage : la nostalgie du pays natal, de la divinité. Oui, certainement, il y a comme une nostalgie divine dans ces mélodies de la montagne. »
Quand il les jouait, son violon trouvait des accents que les virtuoses de profession auraient pu lui envier et qui rappelaient la manière de ses bruns compatriotes, les Tziganes, a Son jeu était violent, irrégulier, mais souvent saisissant et génial au plus haut degré, écrit le compositeur Evers. . . Il jouait remarquablement, de mémoire, les danses populaires de la Haute-Autriche et de la Styrie. Son jeu était régulier dans ces morceaux et aussi dans les mélodies hongroises. » Les gens peu familiarisés avec le son du violon croyaient entendre une clarinette ou une flûte, tant les accords de Lenau étaient unis et sonores. Parfois, cette voix
(i) Voir également ce que raconte Emma Niendorf des séances masicaies chez M"* Heinrich à Stuttgart. Lenau y pleura, un jour, en écoutant du Beethoven.
(a) Briefe an einen Freand, Soi.
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ardente et mélancolique montait dans la nuit et sanglotait des heures entières. Il avait pris cette habitude de s^étourdir de musique lorsqu'il n'arrivait pas à dormir. Et quand il avait commencé de jouer, il ne savait plus s'arrêter. Aux reproches bien fondés qu'on lui adressait de tous côtés, il objectait que la musique lui faisait beaucoup de bien. Dans les premiers temps de sa folie, il prétendit une fois s*étre guéri en jouant du violon. Un jour qu'il était en train de lire son manuscrit des Albigeois à Frankl, il saisit son violon en s' écriant : « Les sensations suprêmes et les plus profondes ne peuvent être exprimées par des mots. L'esprit doit, comme un vaisseau, s'élancer loin du rivage aride et pierreux des idées et s'abandonner aux vagues incertaines de l'océan des sentiments, à la musique. C'est dans la musique qu'est caché le grand mystère, qu'on ne peut d'ailieui*s ni traduire ni expliquer. » Il se mit alors à jouer. C'était une sauvage et bruyante explosion de joie, puis une sorte de frémissement qui se mourait ; il sortait des pleurs et des rires de ces cordes. Il vous tenait sous le chainne. Cela résonnait comme le violon dont le Méphistophélès de Lenaa joue dans l'auberge du village. Ce n'était pas un morceau de musique défini, mais une improvisation hardie, une poésie de Lenau d'une beauté farouche, profonde comme la mort, triste à faire rendre le souille (i). m
Comme bien l'on pense, à ces heures d'exaltation douloureuse succédaient des périodes de morne abattement. L'âme fatiguée de Lenau semblait s'endormir dans une demi-inconscience. U ne parlait ni ne pensait. Mais rien ne lui était aussi pénible à supporter que ces trêves obligatoires et il avait recours à tous les moyens pour ranimer ses sens assoupis. Un de ces moyens était l'absorption de nombreuses tasses de café. Et le café que buvait Lenau était
(i) Frankl, Zn Lenau8 Biographie, 44 ^QQ-
célèbre. « Pour plaire à son goût, il devait être fort comme du poison, dit Schurz. o L'exigeant poète qualifia un jour fort vilainement le breuvage que lui servait la bonne mère Schurz et qui n'avait que de lointains rapports avec le moka. « Je préférerais, ma foi, un verre d'urine ! » s'écria-t-il(i). Ceux à qui incombait la mission délicate de le servir connaissaient ses habitudes en la matière et lui servaient de l'essence de café. Il la buvait avec délices, et pour en compléter Teffet sur ses nerfs, il recourait à son cher tabac hongrois ou américain, un tabac également très acre, qui lui procurait des voluptés comparables à celles du haschich. Dans une lettre à Sophie Lôwenthal (a), il parle des soirées qu'il passera bientôt chez elle et où il fumera de douze à quatorze cigares. Qu on ajoute à cette dose déjà respectable de nicotine celle qu'il absorbait dans la journée, et on se rendra compte de Finfluence que ces funestes pratiques pouvaient avoir sur sa santé. « Je puis moi-môme apporter ce témoignage qu'il fumait du matin jusqu'au soir », écrit un de ses amis, le théologien Martensen. Lenau attribuait au tabac une foule de vertus remarquables (3). Il favorisait selon lui la production poétique : « Votre amicale sollicitude concernant le tabac m'a touché. C'est à la fois très beau et très sage de votre part que de me couronner ainsi de tabac. Une pareille couronne de narcotique, qui renferme, assoupies, les douces vertus de l'oubli, convient admirablement à mon front. Cette fumée est un nuage qui monte du Léthé, c'est pourquoi je Taspire si volontiers... (4) » « C'est seulement quand je fume, disait-il, qu'il me vient des idées. Cela
(i) Voir pour ces détails le rapport de Schurz à Kerner du i8 novembre iSSo.
(s) Du i3 février i836.
(3) Martensen, Au8 meinem Leben, I, a4i.
(4) Lettre du 37 avrU i838.
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concentre (i). » Son genre de vie tout entier était d'ailleurs le contraire de ce qu'il aurait dû être. Bauernfeld, qui a connu Lenau de très près, nous le décrit ainsi : « Il restait couché des demi-journées entières, fumait les cigares les plus forts, sans interruption, buvait en outre du café noir, ce qui peu à peu lui enleva totalement Tappétit, étant donné surtout qu*il ne prenait jamais spontanément de Texercice... Il aimait, en des veilles nocturnes qui tendaient fortement ses nerfs, à donner libre carrière à son imagination où les Tziganes et les vautours empaillés tenaient lieu des roses de Grun(a). «
Lenau n'avait pas hérité, semble-t-il, d'un organisme débilité. Ses sœurs^ qui comme lui, tenaient de leur mère, étaient fort robustes. Les médecins qui disséquèi*ent son cadavre constatèrent expressément « l'absence de toute tare héréditaire. » On a voulu voir dans les fréquentes laryngites et maladies de gorge qui laflligèrent pendant sa vie les marques d'une dégénérescence non équivoque. Mais la constitution de Lenau était si saine par ailleurs que l'hypothèse à laquelle il est fait allusion ici ne parait pas fondée (3). Son caractère, en revanche, présenta de bonne heure des symptômes inquiétants d'infirmité. Le médecin Frankl, qui, plus que personne, a vécu dans l'intimité du poète, prétend même que la folie a existé chez lui, à l'état intermittent, bien avant l'accident d'octobre i844' C'est sans doute une exagération. Les aflections morbides qu'on relève dans son organisation mentale s'expliquent toutes par une neurasthénie chronique. Étant enfant, Lenau avait le goût de l'imitation à un degré très prononcé, il contrefaisait la voix,
(i) Voir dans ses poésies lyriques : Der Hagestolz^ Auf meinen Tûrkenkopf.
(22) Allusion à la poésie, Auf meinen aiisgebàlgten Geitz. Bauernfeld, Aus Alt- und Nen-Wien, ifyj,
(3) Syphilis par hérédité.
les gestes, Fattitude des personnes de son entourage, jouait la comédie à merveille, disait la messe et prêchait. Il se repaissait d'histoires extraordinaires, de eontes, de romans merreilleux. On connaît l'aventure qu'il eut un jour avec Mathusinsky, un de ses amis, pendant un voyage de Weinsbei^ à Stuttgart, en mai i83i2. Afin d'éloigner des hôtes importuns de la diligence publique, il se mit à simuler la folie avec une telle perfection, que non seulement les étrangers épouvantés s'enfuirent, mais que Mathusinsky en ressentit une commotion involontaire : « Tu sais l'histoire de Phaêlon et des chevaux du soleil emballés, lui dit alors I^enau ; nous autres poètes, nous sommes tous des cochers fantastiques de ce genre qui peuvenî; très facilement être traînés un jour dans la poussière par leurs propres pen-sées (i). » Ses distractions et ses oublis étaient célèbres dans le monde de ses amis. Il ne sortait jamais sans laisser quelque chose en route. Il perdit une fois, tout ensemble, une pipe, un mouchoir et son manuscrit du Faust., Une autre fois il quitta Thôtel, avec une clef qui n'était pas à lui, une chemisé « très belle » qu'il avait prise pour la sienne et en oubliant encore un manuscrit. Il égara en i84a^ au cours d un déplacement, son parapluie, sa canne, son mouchoir et son passeport (2). Ces traits sont assurément significatifs, mais il s'en trouverait d'analogues chez tous les gens nerveux et notamment dans la vie de la plupart des poètes et savants.
Son genre de vie tout à fait anormal, au contraire, sa solitude, son manque de relations, de joies familiales, d'occupations régulières, l'abus qu'il faisait des émotions littéraires ou musicales, son penchant immodéré pour les excitants
(i) Voir Theob. Kerner, Das Kernerhaus etc., 189 et J. Kerner, lettre dû 2^ octobre i85o à Karl Schurz.
(2) Lettres à Sophie Lôwenthal du 7 septembre 1841, à Emilie Reinbeck, du 5 octobre i834i ^4 avril i835, 18 août 1842.
oomme le café, le tabac, ses veilles prolongées, ses voyages continuels : tout cela ruina progressivement son organisme. A partir de 1 835-36, les troubles physiologiques se succédèrent chez lui sans interruption. Il n écrit plus une seule lettre maintenant sans raccompagner de plaintes de ce genre : a Je suis mal portant depuis quelques jours. Un abattement considérable, de la mauvaise humeur et un état d'irritabilité qui parfois touche à la fureur, voilà mes principales qualités en ce moment (i). » Il ne dort pas, digère mal, souffre fréquemment de douleui*s à la tête, de maux de dents, change d'idée à tout instant, passe sans i*aison de la tristesse à la joje et inversement. Rien ne s'oppose plus désormais aux progrès de la désagrégation nerveuse qui s'effectue en lui. Au lieu de se rendre tous les ans, comme autrefois, dans les Alpes autrichiennes, il passe lu belle saison à Vienne ou à Ischl aux côtés de Sophie LÔwenthal. Vienne le fatigue, Isch l'ennuie, tant pis, il est tenu en laisse et ne se sent pas le courage d'entreprendre ces bonnes courses qui seules régénéreraient son corps et son âme. En i843-44' ^^^^ f^i^ pressentir une catastrophe prochaine. Il transpire pendant la nuit d'une façon perpétuelle, pleure involontairement et pour un rien, même dans son sommeil. Il n'a plus de force. Tout lui paraît difficile, insoluble. L'esprit et les membres sont épuisés. Il éprouve des sensations bizarres qui Teffraient et lui paraissent nouvelles, a II y a, dit-il, une région des nerfs, qui doit rester intacte et sacrée, des profondeurs, où le silence et un calme mystérieux doivent toujours régner. Par suite des fatigues que j'ai endurées, tout en moi a été agité jusqu'à ce fond des nerfs qui doit toujours être immobile, toujours muet. Et maintenant ce fond lui-même grouille tout entier. C'est ainsi que j'envisage
(i) Lettre à Sophie Lôwenthal du 17 août iSS^. Voir toute cette partie de la correspondance avec Sophie.
mon mal. (i) » Il avait malheureusement raison. On connaît le dénouement de cette longue et pénible lutte contre Tinéyitable. Le poète que rAllemagne entière avait accueilli avec enthousiasme, vénéré, idolâtré, devint une sorte de brute hébétée et gémissante que ses amis eux-mêmes n*arrachaient que difficilement à sa torpeur (s).
Lorsque le peintre Aigner alla, en compagnie de Frankl, lui rendre visite à Oberdôbling, près de Vienne, où il était intemé,^ il fut témoin d un spectacle lamentable : (c Dans un fauteuil de cuir brun, écrit Aigner (3), était assis ce corps brisé à Tânie malade. C'était un visage d'une pâleur livide, avec de longs cheveux partagés depuis le front jusqu*au sommet de la tête et ramenés derrière les oreilles, une barbe entière d^un noir mêlé de gris, et des yeux — sans rien de fou — mais pleins d une souffrance immense et d'une déso^ lation absolument indescriptible, qui rencontraient vos regards avec une sorte d'interrogation. Le médecin lui ayant amicalement déclaré qu'on allait peindre son portrait, un gémissenient plaintif, qui me déchira Tâme, s'exhala de lui. Avee une attention accompagnée de crainte, à ce qu'il semblait, il suivit du regard tous les préparatifs qu on devait faire avant de songer à peindre. Enfin je pus commencer ; en proie à une exaltation fiévreuse, j'esquissai rapidement sur la toile, au fusain, les contours du visage et nie mis à peindre. Accroupi sur lui-même, les mains croisées sur sa poitrine, la tête penchée, la lueur terne de son regard rencontrait le mien, chaque fois que je levais les yeux vers lui. Sans bouger, il me laissait faire. De temps à autre, pourtant,
(i) lenau in Schwaberit 2226. Du i3 octobre i844-
(2) Lenau semble avoir snccombé à la « dementia paralytica ».
(3) Nous empruntons ce récit au livre de Frankl, Zu Lenaua Biographie, 118 sqq. Il a paru également dans le Wanderer du 24 août i85o. Mais le manuscrit communiqiié à Frankl contient quelques détails de pins que cet article.
go LBS SOURCES DE L ŒUVRE LYRIQUE : L HOMME
et à des intervalles de plus en plus rapprochés, montait de sa poitrine le son léger et plaintif de tout à l'heure, qui m'émouvait au point que j'avais peine à commander à ma main et que les larmes en vinrent à m'obscurcir les yeux. Au même instant, le malade poussa un cri rauque et, tout en tremblant de colère, à ce qu'il me parut, il darda sa langue vers moi de tout son long. Je songeai, malgré moi, à Taigle qui se précipite irrité sur sa proie. J'étais comme pétrifié. Quelques minutes après, le voilà de nouveau assis, sans un mouvement, et cela jusqu'à ce que là scène se fût renouvelée. Mais maintenant il se tournait chaque fois de qôté, comme s'il eût voulu, à ce que je croyais du moins, ne pas me déranger dans mon travail ; car après avoir poussé son cri, il se remettait chaque fois, exactement dans la même position et me regardait faire, tranquillement et sans bouger. Mais les accès^de colère se succédaient de plus en plus rapidement — on appela le gardien — je plaçai son portrait sous les yeux du malade, qui le fixa comme si la toile eût été nue. Puis il recommença à se démener. — Je quittai la cellule, plein d'effroi, et l'établissement, et c'est seulement en plein air, que je recouvrai mes esprits dans une certaine mesure ; mais cette vision et son horreur sont toujours restées devant mes yeux. » Les derniers mots de Lenau furent : « Niembsch est bien malheureux ! »... Kerner s'étonnait qu'un homme qui avait « une raison si claire )) eût pu tomber dans une maladie pareille, en dépit de son imagination puissante (i). C'est que Kerner ne savait pas tout. Car aux causes de désorganisation étudiées jusqu'ici, s'en ajoutaient d'autres, encore plus décisives et plus redoutables.
(i) Lettre à Sophie Schwab du 7 octobre i844* Lettre à Frankl, juin i855.