‹ N. Lenau, poète lyriqueChapitre 23 sur 43 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sa vie sentimentale

(c Le docteur Gœrgen nous a communiqué plusieurs traits concernant le malade, raconte le même Frankl dont nous avons déjà cité le témoignage ; il nous en signalait un comme particulièrement caractéristique, c*est que Lenaut toujours chaste auparavant dans son langage, était maintenant hanté surtout par des rept*ésentations cyniques et presque conti* nuellement lascif dans ses discours. » Et il ajoute : (( Le tempérament de Lenau était profondément sensuel et on comprend» qu'une fois débarrassé du joug de la raison, il se soit donné libre carrière (i). » Ailleurs il nous livre sur la jeunesse de son ami des confidences qu'il vaut mieux ne pas répéter ici (a). Le pbrénologue Noël, qui jouissait d'une grande réputation à l'époque de la mort du poète, constatait, après examen de son crâne, entre autres singularités, un développement remarquable des instincts qui régissent la vie sexuelle (3). Lenau lui-même a fait souvent allusion, dans ses lettres, aux combats qu'il avait à livrer journellement pour rester maître de lui-même (4). Q condamnait énergi-

(i) Frankl, Zu Lenaus Bio graphie ^ 117.

(9) /6.,ii3. Voir aussi Lenau et Sophie Lœwenthal, du même, i8a.

(3) Schurz, II, 3a4 sqq.

(4) Lettre à J. Kerner, sans date (probablement du i5 novembre i83i).

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qaeraent le célibat et Tascétisme qu'il i^ndait responsables d'une foule de monstruosités morales (i).

Cette prédominance de la sensualité dans Torganisation de Lenau ne se trahissait que rarement dans ses actes et ses paroles. En vertu d une contradiction intime, fi*équenle chez les natures ainsi conformées, il ne pouvait souffrir Tétalage de Tobscénité. 11 ne pardonnait pas à Gœthe le cynisme de certaines de ses œuvres et l'accusait d'avoir « sali » la littérature. Bauernfeld et Auersperg ont été jugés sévèrement par lui, pour quelques imprudences : « Il lui manque, disaitil de ce dernier, un soutien intellectuel, parce qu'il n'a pas de patrie spirituelle et qu'il a toujours eu pour habitude de chercher un refuge dans la chair, cet asile mauvais et corruptible, lorsque le sérieux de la vie élevait la voix (a). » Il voulait, à un moment donné, fonder une revue critique « pour faire opposition à la Messiade de plus en plus bruyante de la chair i) de la jeune Allemagne (3). Il ne- permettait pas qu'on se servit en sa présence d'un terme équivoque et il répondit un jour à (( un personnage haut placé » qui avait dépassé les bornes de la convenance : a Voilà qui est très ordinaire. Habeat sibi ! (4) ». Comme nous l'avons déjà dit, cette contradiction s'explique.

Pour toutes ces raisons, il devait être un amoureux précoce, mais les détails nous manquent concernant ses premières années. 11 parait cependant qu'il éprouva une flamme passagère en 1818-19 pour une certaine Mina, la fille d'un

(i) Frankl, Lenau und Sophie LcewenthaU p.^iSa. Comme tous les sensuels Lenau était cruel. Le père de K. Mayer ayant appris qu'il prenait plaisir à faire la chasse aux oiseaux à Tépoquc de la reproduction en conçut quelque prévention contre son caractère qu'il comparait à celui J.-J. Rousseau. (Briefe an einen Freund, i64).

(a) Lettre à Sophie Lœwenthal,'du aS septembre iSS^.

(3) Lettre à Martensen, a4 &vril i838.

(4) Frankl. Zu Lenaiia Bio graphie , 80.

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rédacteur ministériel quelconque. En 1820 se place une escapade qui eut probablement des suites désagréables pour loi. U en fait part à sa mère dans une lettre d'un style amphigourique : « Coui*ageux et insouciant, je cinglais vers le monde en navigateur innocent et naïf. Les vagues du commerce féminin se brisèrent un instant avec force au-dessus de ma tête, jusqu'à ce qu'elles eussent brisé le vaisseau lui-môme : il fit naufrage. Le navigateur garda son innocence, mais perdit sa naïveté. )> Et le jeune présomptueux d'ajouter qu'il s est réfugié « dans le port de la supériorité intellectuelle qui sent un peu l'égoîsme, mais n'en deviendra pas» (i). Cette année de 18120 fut, sans doute, témoin d'une nouvelle amourette à Presbourg (q). Mais ce n'étaient-là que des escarmouches légères qui annonçaient les rudes combats de l'avenir.

(( Mon cher ami ! j'aime 1 Et c'est à une jeune fille de quinze ans, pauvre, privée de père, abandonnée, sans instruction proprement dite, mais pourvue de dispositions qui la rendent capable de l'éducation la plus belle, que j'ai donné mon cœur avec la ferme résolution de ne plus le reprendre, pourvu qu'elle sache l'apprécier par la suite comme maintenant. Son extérieur est très engageant, la qualité foncière de son caractère est une grande profondeur de sentiments, un penchant à la rêverie aimable, un sens inné pour tout ce qui est beau et convenable. Étant donné le grand attachement de cette jeune fille pour moi, on peut espérer que sa nature entière se conformera à la mienne, et que je passerai plus tard de beaux jours à ses côtés (3). ))

C'est en ces termes que Niembsch, alors âgé de aa ans à peine, faisait connaître à son meilleur ami la liaison amou-

(i) Lettre de Lenau à sa mère, du la octobre i8ao.

(a) Voir Schurz, I, 63.

(3) Lettre à Kleyle, a janvier 1824.

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feuse qui devait avoir les conséquences les plus graves pour Sa jeunesse. Qu'étail-il arrivé ? Rien que de 1res normal. En octobre 1821, notre étudiant était parti brusquement de Stockerau pour Vienne, à la suite d'une scène violente qui l'avait brouillé avec sa grand'mère. C'est à cette époque, probablement, qu'il rencontra, dans la capitale, « cette grande pépinière du vice », comme il disait plus tard, une dame d'identité douteuse, qui se faisait appeler madame Hauer et se prétendait veuve. Auprès d'elle grandissait une enfant de douze ans, à laquelle Niembsch ne i)rit d'abord pas garde. Étant donné le passé fort équivoque de la dame en question, il est vraisemblable que cette fille était de naissance illégitime. Lorsque Lenau revint à Vienne en compagnie de sa mère et de ses sœurs, en mars iBaS, il rendit sans doute visite aux deux fen^mes. La jeune fille, née en 1809^ avait maintenant quatorze ans et commençait à compter. Lenau, qui avait abandonné l'agronomie par un caprice soudain, se voyait libre pendant tout le semestre 4'été. Des rapports intimes s'établirent bientôt entre Bertha et lui (i). Nous savons comment il la jugeait. Les considérations générales auxquelles Tami Kleyle crut devoir se livrer en cette occasion ne manquent pas non plus de saveur, a Voir mon cher Niembsch débuter en héros sur le théâtre de l'amour a été pour moi, au premier abord, un étrange phénomène ; mais en y réfléchissant avec calme, je trouve bien naturel, qu'un fils profondément sensible des Muses divines doive se sentir attiré puissamment par un être qui incarne en des formes si aimables le Vrai, le Beau et le Bien. Je te félicite de toute mon âme de connaître ces joies nouvelles, qui, d'après l'opinion générale, nous transportent plus rapidement que toutes les autres de la lourde atmosphère de notre

^i) Le véritable nom est Adalberta, mais elle est plus connue sous le nom 00 ^8«''*''»-

SA VlB SKNTlIfBNTALï g&

terre dans des régions plus lumineuses. » La mère de Bertha comprit tout de suite le parti qu'elle pouvait tirer de cette heureuse inclination. Lenau appai*tenait à une bonne famille, il passait môme pour avoir des grands-parents riches. Elle favorisa donc le commerce des deux jeunes gens, bien loin d'y mettre obstacle. Dès Tautomne de Tannée iSaS, elle vint se fixer dans la Freudengasse au n^ 7, tout près des parents de Lenau qui habitaient le n^ 546 de la Wienstrasse (aujourd'hui Wienstrasse i5, IV« arrondissement).

Rien de bien intéressant jusqu en 1826, Lenau remplissait consciencieusement ses dévoilas d*amoureux, dont le principal était de fournir de l'argent à Tavide et pat*esseuse mère Hauer. Non seulement la pension mensuelle que lui servait sa grand'mèrc depuis i8!23 prenait ce chemin, mais il se voyait encore contraint, bien souvent, d'emprunter quelques florins à sa propre mère, qui vivait dans un état voisin de la gône. Quand les contributions de sa famille ne lui suffisaient pas, il s'adressait à ses amis, à Kleyle par exemple qui était dans la confidence. Les demandes d'argent se multiplièrent à mesure que les deux femmes prenaient plus d'empire sur lui. Il fallut de temps à autre recourir à des expédients (i). On eut bientôt l'explication de ce remueménage. Aux alentours de Pâques 1826, Kleyle reçut de son ami la missive suivante : « Je mène maintenant une existence assez heureuse; je goûte des joies tout à fait particulières» dont je te ferai part et auxquelles il ne manque que d'être légitimées par la loi et le sacrement. Mais cette légitimation ne se fera pas attendre, à moins de contre-temps. En un mot, je porte lé nom vénérable de père Nicolas, sans être prêtre pour cela... (!2) » Lenau avait accueilli l'événe-

(i) Voir les lettres à Kleyle du d janvier 1824, du i3 janvier i8a4, an i3 février i8a5, deux lettres non datées (de 1826), du a3 novembre 1B25, du 6 janvier 1826.

(a) Lettre à Kleyle, PAques i8a6.

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ment avec philosophie. L'enfant, une fille, naqnit vers le i3 mars i8a6. C'est du moins ce jour-là qu'on le baptisa dans Téglise des m Saints-Anges-Gardiens auf der Wieden ». La sœur de Lenau, Madeleine, servait de marraine à la petite qui reçut les noms d' Adélaïde-Madeleine.

Gomme on pouvait le prévoir, la tranquillité d'âme du jeune homme fut bientôt soumise à d'autres épreuves encore. Une fois mère, Bertha jugea inutile de dissimuler plus longtemps. Le caractère véritable de celle qu'il venait d'enchaîner imprudemment à son existence lui apparut clairement. La vieille Hauer changea de ton et réclama des sommes de plus en plus fortes. Dégrisé totalement, Lenau s'ouvrit de son infortune à son « cher, blond, svelte et jeune Fritz » : (( Mon ami, j'ai maintenant le cœur mal à l'aise. Que ne puis- je vivre auprès de toi ! Ge serait véritablement vivre. Pour l'instant, je suis privé de la plus nobte des jouissances : le contact d'une âme amie, de la seule âme peut-être qui me comprenne réellement. Dans le beau tissu de mes joies vient de se produire une immense déchirure et cette déchirure me montre un rocher nu, là où mon imagination dorée voyait un parterre de fleurs ». En note il ajoute : « Je t'en dirai plus long de vive voix (i). »

Gette déchirure brusque, c'était le doute qui l'avait produite. Car désormais Lenau doutait de Bertha. 11 constatait que cette jeune ûlle (C pourvue des phis belles dispositions » n'était qu un être bas et vulgaire, d'une fidélité problématique. Schurz, qui Ta connue, fait d'elle un portrait peu flatteur. Elle parait n avoir possédé, en fait de qualités, que sa jeunesse, sa beauté et un ardent désir de plaire. Lenau se demanda si elle ne l'avait pas trompé dès le premier jour de leur liaison. Le dégoût, la satiété s'emparèrent de lui. De leur côté, les deux femmes avaient eu le loisir de se con-

(i) Lettre à Kleyle du 9 juin 1896.

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