‹ N. Lenau, poète lyriqueChapitre 24 sur 43 · SA VIE SENTIMENTALE · texte numérisé non relu

SA VIE SENTIMENTALE

Taincre qa'il n^était pas aussi riche qu'il semblait. La rupture n'était pins qa une affaire de temps.

En 18117, pendant Tété, Lenau alla rejoindre Kleyle à Ungarisch-Altenbourg. C'était la fuite classique qui précède la séparation définitive. D'Altenbourg il écrivit à Bertha qu'il valait mieux pour tous les deux mettre fin à leurs relations. Nous ne possédons ni cette lettre ni la réponse qu'y fit Bertha, si toutefois elle répondit. Mais voici les i*ecommandations que Tétndiant désabusé envoyait, deux jours après, à sa mère : « Ce que vous m'avez raconté concernant Tattitude de Bertha n'a pu m'émouvoir, parce que je n'étais pas sans m'y attendre. La preuve évidente qu'elle est dépourvue de toute espèce de sentiment, c'est qu'elle est encore capable, dans des circonstances pareilles, de recourir à des mensonges. J'ai écrit avant-hier à Bertha, pour lui annoncer^ma ferme résolution de ne plus renouveler nos anciennes relations. Ayez la bonté de lui rendre visite et de me dire ensuite si ma lettre a produit quelque efiet et ce qu'on a l'intention d'entreprendre (i). )) Bertha et sa mère ne firent pas de jdiflicultés pour rompre. La liaison traîna encore pendant un an, jusqu'à ce qu'on eût trouvé un successeur à Lenau. Ce successeur fut, parait-il, un riche marchand grec. A partir de ce moment, le poète n'a plus revu Bertha ni son enfant, malgré tous les racontars qui ont couru à ce sujet. La mère Hauer mourut le a novembre 184^2 à l'hôpital général, à l'âge de cinquante-six ans. A celte date, sa fille Bertha, qualifiée de (( rentière célibataire », avait trente- trois ans. Elle habitait la rue qui porte aujourd'hui le nom de son ancien amant (Lenaugasse 16, viii^arr.) et jouissait, paraît-il» d'une certaine aisance qui lui permettait d'entretenir sa mère. La fille présumée de Lenau, Adélaïde, succomba en 1844(^6 ^^ août) à une maladie de langueur. Le reste

(1) Lettre de Lenau à sa mère da 9 Juillet 1827.

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de la vie de Bei*tha est mal connu. On sait qu'elle finit ses jours au Rudolfsspital en 1868. L^acte de décès lui attribue 67 ans, ce qui est faux, et la désigne comme « veuve sans parenté ». Elle était en proie au dénûment le plus complet. On trouva sur elle deux florins et dix kreutzer.

Dans quelle mesure, maintenant, Lenau est-il sorti intact de cette triste aventure ? Certainement il avait été joué par la mère Hauer, mais, une fois Fenfant venu au monde, a-t-il eu raison de rompre avec sa maîtresse et de Tabandonner, elle et sa ûlle^ aux hasards d'une vie de débauche et de fainéantise ? Il était persuadé qu'Adélaïde n^était pas à lui, et il semble bien que ses soupçons fussent fondés, car, malgré leur âpreté au gain, ni Bertha ni sa mère ne lui demandèrent jamais, par la suite, de contribuer à l'entretien de la petite.

Lenau a souflert profondément des suites de cette liaison. Il ne faut pas, sans doute, prendre à la lettre les allusions fréquentes qu il y fait dans ses lettres et ses poèmes (i), car le plus souvent c'est par pose, par un vain souci de ressembler de près ou de loin à un héros byronien, fatal, miséi*ablep mystérieux, avec quelque chose de monstrueux dans son passé, qu'il agit ainsi. Mais il est absurde de prétendre, d'autre part, qu'une àme sensible et timorée comme la sienne n'a pas dû être blessée douloureusement par celte première déception. Avec un peu de courage il ei^t pu s'affranchir de ce souvenir pénible, mais la résolution était la moindre de ses qualités. Et quand on manque de résolution virile, on est plus accessible qu'il ne conviendrait au remords. Coupable ou non, Lenau était homme à éprouver des remords. Le réveil, cruel en tout cas, qui suivit ce rêve

(i) Il aimait à citer ces vers du poêle aulrichien Sloll : Was einmal tief iind wabrhafl dich gekrânkt, Das bleibt auf ewig Hir ins Mark gesenki.

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agréable d'un amour étemel, par, enchanteur, lui montra an monde nouveau, le monde des combats, des responsabilités, des décisions irréparables, dans lequel il allait entrer.

L*impresàion immédiate s'effaça pourtant, lorsque le poète s'éloigna des lieux qui avaient vu ses premières infortunes. En présence des Alpes autrichiennes et du romantique « Traunsee » qu'il visita pendant Tété de i83o, son imagination, ses espérances, son besoin d'illusions se ravivèrent.. De nouveau son cœur se laissa prendre aux charmes d'une simple et jolie fille, Nanette Wolf, qui habitait avec ses parents à Orth, sur les bords du lac. Il avait fait sa connaissance au cours d'une promenade entreprise avec son beaufrère et d'autres amis, pendant son séjour chez Schleifer, qui résidait non loin de là. De ce caprice passager, il ne reste comme souvenir qu'une lettre adressée par Lenau à la jeune fille, après son départ, et où il lui expose ses idées sur la musique de Schubert et de Zumsteeg. Mais on y lit davantage encore. On y voit que le temps souverain avait accompli en lui son oeuvre d'apaisement.

Au printemps do l'année suivante, Lenau se rendait en Allemagne. Nous avons déjà insisté sur l'accueil enthousiaste qu'il trouva dans les milieux littéraires de Stuttgart. Il était impossible que parmi toutes ces femmes qui l'approchaient et entendaient journellement célébrer son talent, aucune ne se sentît attirée personnellement vers lui. C'est ce qui se produisit, en effet. Mais laissons-le parler Iniméme : « Le îiq août je faisais une promenade avec Schwab et sa femme. En chemin nous rencontrâmes une jeune fille qui se joignit à nous. La belle fille ! pensai-je en moi-même et je continuai à marcher, en fumant ma pipe, sans me préoccuper autrement d'elle. Elle-même se cachait avec tant de précaution sous son chapeau et nous précédait toujours de si loin avec Sophie Schwab, que je n'avais presque pas le temps de l'observer.

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a Nous rentrons à la maison, on cause musique et piano et ma timide Lotte se voit obligée de s'asseoir au piano. Elle joua un très beau menuet de Creutzer. Ses doigts ti-emblaient d'une angoisse virginale, et lorsque je m'en aperçus, je sentis déjà que mon âme était saisie du môme tremblement, car elle jouait, malgré sa gêne, avec une expression enchanteresse. Nous nous séparâmes, L'impression qu'elle avait faite sur moi s'effaça et je redevins gai, insouciant comme jamais. Quelques jours plus tard, je me rendis en nombreuse compagnie, par une belle après-midi, à Gaisburg, un village des environs, où nos braves Stuttgartois se donnent volontiers rendez- vous dans un beau jardin. C'est là, je crois, que j'ai fait impression tout d'abord sur elle. Cédant à l'invitation générale, je lus ma Waldcapelle qui plut à tout le monde, mais surtout, me sembla-t-il, à Lotte. Nous nous séparâmes de nouveau, sans que j'eusse tenté le moindre rapprochement. Quelques jours après, dans une réunion musicale, elle chanta YAdélalde de Beethoven d'une façon tout à fait divine. Pour cacher mon émotion, je me réfugiai derrière un poêle de fer, et là je mordis le fer insensible et le baignai de mes larmes. A partir de ce moment les coups se succèdent^sans interruption. Nous nous asseyons pour prendre le thé et je vois Lotte qui chuchote quelque chose à l'oreille de Schwab ; je m'approche et j'apj) rends qu'elle demande sll ne paraîtra pas bientôt une nouvelle poésie de moi dans le Morgenblatt (la Waldcapelle y avait été imprimée depuis) et Schvrab me révèle en grand secret que Lotte avait recopié cette poésie pour elle. Frère, dis-moi toi-même, s'il n'y a pas là de quoi se donner au diable ? Je gardais pourtant toujours mes distances. Mais voici de nouveau qu'on fait une excursion, cette fois à la « Solitude », qui est un château de plaisance du roi de Wurttemberg. La société était assez nombreuse. Le hasard voulut cependant que je fisse la route avec une dame, la femme du

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conseiller aalique Reinbeck, qui est une paysagiste distingaée. Celle-ci m'engagea tellement dans une discussion inté* ressante sur des questions d*art, que je dus Técouter jusqu'au bout, pour ne pas paraître impoli. Au cbâteau, on mangea et on but copieusement. Très échauffé par suite, je fixai vivement Lotte à plusieurs reprises et serrai la main de Schwab an point de le faire crier. Après le goûter, nous nous étendîmes sur le gazon, dans la forêt ; les femmes se mirent à chanter et mqi j'aurais voulu me donner au diable. Nous rentrâmes ensuite, mais je ne dis rien à Lotte. Quelques jours plus tard, madame Schwab, qui est mon amie et ma confidente et remplace pour moi dans une certaine mesure ma chère Rési (i), me dit : « Lotte a, pendant qu'on était à table (à la Solitude), prié sa voisine et amie, madame K., de dessiner M. Niembsch, rapidement et à la dérobée, en quelques traits, sur une ardoise. » Frère, voilà qui est trop fort, j*en ressentis une commotion si douloureuse dans Fâme, que la nuit suivante je ne pus fermer rœil.

' )) Toute la nuit son image flotta devant moi. En voici une rapide esquisse. Le corps est opulent, plein, mais dominé par une noble intelligence, d'où légèreté dans la démarche, aisance gracieuse dans les mouvements. La taille est surtout belle et fine au-dessus des hanches. Le visage bien allemand porte l'empreinte de la noblesse et de la simplicité. Les yeux sont bleus, profonds et les sourcils d'un charme inexprimable. Le front surtout a quelque chose d'enfantin, de simple et de bon et pourtant l'intelligence en rayonne. Au diable la sotte description ! C'est une jeune fille fort gentille. Mais je renoncerai à elle, car je sens si peu de bonheur en moi que je n*en puis donner à d'autres. Ma situation aussi est trop précaire et incertaine. Je renoncerai à elle. Mais je me sens maintenant plus déprimé que jamais. . .(2) )).

(i) Sa sœur Thérèse, la femme de Sclmrz.

(a) Lettre à Schiirz, du 8 novembre i83i.

loa LES sources' DE l'œuvrx lyrique ; l'bohmS

Ces reocontres fréquentes n'étaient pent-etre pas aossi fortuites que le pensait Lenan. On devine très bien, au contraire, ce qui a dû se passer. Dès les premiers temps de son séjour chez les Schwab, le poète avait laissé perc^ son admiration ponr les femmes souabes et déclaré à mainte reprise, que la vue d'un ménage heureux comme celui de ses hateslui donuiiit presque envie de se marier (i). Ces paroles n'avaient pas été perdues. Avec les meilleures intentions du monde, mais fort imprudemment pourtant, les Schwab s'étaient préoccupés de lui procurer la vie familiale qu'il semblait désirer si ardemment. Des entrevues forent ménagées entre Lenau et la jeune TiIle dont il vient d'être question, Charlotte Gmelin. une nièce de Madame Schwab (a). On organisa des parties de plaisir, des excursions, des soirées musicales, où l'on jouait et chantait du Beethoven, le compositeur préféré de Lenau. (( Il est très amatenr de musique, écrivait madame Schwab, joue du piano et de la guitare, ce qui m'a procuré beaucoup de plaisir. Une de mes nièces. Lotte Gmelin, a une très belle voix, qui, à ce que je crois, a (ait une grande impression sur lui (3). » Peu persicace comme toujours, Lenau voyait dans ces coïncidences a eft'et du hasard et ne prenait pas la peine de dissimuler !s sentiments, pensant que personne n'y attachait d'imporlace.

Il en résulta une situation très fausse pour tout le monde, videmment Lotte aimait Lenau. Éblouie par le prestige de i nom déjà illustre, conquise entièrement par les manières

<i) Voir la lettre ilii lâ sepUmbre tS3i, de Sophie Schwab à Lueit

(i) Elle ('tail ni'e le 10 décembre iSia, Agée pur conséquent de 19 ans peine. Depuis la mort de son père qui était OberjastUrat i Ulm. le habiUit Slutt)tart avec sa mère.

(3) Lettre précitée de Sophie Sciiwab ù Lucie Meier, du i5 septembre

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distinguées da gentilhomme, la jeune fille avait succombé dès la première heure. Et cela se passait devant un cercle nombreux d*amis. Que pouvaient doue penser les Schwabf Ils avaient pleine et entière confiance en leur hôte, le croyaient riche pour deux, et Constataient chaque jour chez lui les progrès d*une inclination réelle pour leur protégée. Lenau fixait Lotte avec des yeux brûlants, tout en serrant à la rompre la main de Schwab, pleurait et inordait le fer quand elle chantait. Lenau accueillait avec ravissement les confidences que madame Schwab. lui faisait sur les sentiments de sa nièce... il allait sûrement la demander en inariage. Mais le voilà qui part pour Heidelberg, sans rien dire. — On est quelque peu surpris autour de lui, mais on n en laisse rien paraître. Il est bien naturel qu'il prenne son temps» qu*il réfléchisse et cherche à terminer ses études de médecine. Les bons conseils lui sont prodigués, Tintimité la plus cordiale n*a cessé de régner entre les Schwab et lui.

Lenau s*en va cependant de Stuttgart avec la résolution bien arrêtée de ne pas donner suite à cette affaire. Bien arrêtée? Dans son principe et non dans ses conséquences. Il sent distinctement qu*il ne peut pas épouser cette jeune fille parce qu il est un être malheureux par destination, parce qa il n'a pas de position et pour d'autres raisons encore. Pourtant il Taime et il ne veut pas se priver des émotions délicieuses que lui procure cet amour. La contradiction est donc installée en plein dans son âme, puisqu'il cherche à concilier deux sentiments nettement opposés et qu'il n'a pas le courage de sacrifier délibérément ses scrupules ou son attachement. Le mal est déjà bien grand. Il devient irréparable lorsque ]e poète commence à étaler ce dualisme moral dans ses lettres. Sans comprendre le moins du monde les devoirs que lui impose son amitié avec les Schwab et le rôle qu'ils ont joué dans les derniers événements, il continue à leur faire part de ses accès de sentimentalité amoureuse, tout en

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sachant bien qu'ils ne seront suivis d'aucane sanction pra« tique. (( Tu le sais bien, dit- il à Gustave Schwab, et pourtant il faut que je te le répète sans cesse : ma défunte mère, ma sœur Tliércse, ton épouse et Lentula (i) sont les femmes que j'aime le plus en ce monde et hélas aussi dans Tautre » (a). Et à madame Schw ab il adresse les considérations suivantes : « Voici les deux moments où Lotte m'a semblé le plus belle : lorsqu'on jouait la marche funèbre de Beethoven chez madame Zumsteeg et lorsque nous revenions en voiture du (( Bergheimer Hof ». La lune baisait son beau visage, mais ces baisers étaient si furtifs, si froids, que j'ai dû envelopper cette chère enfant dans son manteau. Que n'étais-je la lune I J'aurais par mes baisers si bien réchauffé Lotte et la campagne tout entière, j'aurais, en cette nuit, suscité par mes baisers un tel printemps et un tel été, que le soleil, au matin, aurait dû s'en retourner plein de surprise et de confusion et que Lotte aurait jeté son manteau hors de la voiture (3). » Et il est encore question de Lotte à plusieurs reprises dans cette lettre. Lenau n'écrit jamais aux Schwab sans glisser quelques allusions à « Lentula », à la « vii^o divina », que précèdent ou suivent invariablement de funèbres aveux concernant son incurable mélancolie. A ses amis de Souabe, il envoie des confidences aussi équivoques. Il parle déjà, incidemment, de partir pour l'Amérique (4). Que signifie tout cela? Que sa dépression physique et morale augmente de jour en jour, parce qu'il n'a pas la force de choisir, une fois pour toutes, entre les deux désirs contraires, également puissants, qui le sollicitent : sa crainte irréfléchie^ du mariage qui représente un acte décisif, irrévocable, son

(i) Lenlula est Lotte. Le mot fait allusion à ia racine de GmeUrif forme dialectale de gemàchlich, (a) Lettre du 5 novembre i83i.

(3) A Sophie Schwab. Lettre précitée des ii et la nov. i83l.

(4) Lettre précitée à Gust. Schwab, du 5 nov. i83i.

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