SA VIE SENTIMENTALE
amoar ponr Lotte. De là ses plaintes, ses cris d'angoisse : ic O Kemer, Kerner, je ne suis pas un ascète, mais je voudrais bien être déjà couché dans la tombe. Aidez-moi à secouer cette tristesse, cpie ni les plaisanteries, ni les ser^ mons, ni les malédictions ne peuvent chasser. Je me sens parfois si lourd, qu'il me semble porter un mort en moi. Uâme aussi a ses tendons, qui, une fois coupés, ne se raccordent jamais plus. J'ai Timpression qu'il y a en moi quelque chose de déchiré et de coupé. Au secours, Kerner!... (i). )> Dans cette lutte entre le passé et l'avenir de Lenau, entre sa faiblesse triste et son besoin ardent de bonheur, c'est la faiblesse, la tristesse qui l'emportent : « Mon humeur morale devient pire de jour en jour, écrit-il à K. Mayerle i^"* décembre ; elle commence à réagir maintenant assez visiblement sur mon corps. Je sen'S que mes forces s'en vont. Oh, si cela pouvait continuer ainsi !... »
Schwab ne se rendit pas compte immédiatement de la signification de tous ces gémissements. Lenau était par définition le poète de la mélancolie et ses lettres étaient, sans doute, des ébauches de pièces lyriques. Seules, les protestations d'amour pour Lotte, qu'elles contenaient aussi, le frappèrent. Et il demeurait perplexe devant la conduite de son ami. S'il tenait véritablement à la jeune fille, pourquoi ne s'empressait-il pas de l'attacher à sa vie, au moins par des fiançailles? Que. signifiaient ces aveux continuels qui ne menaient à rien, ces prémisses sans conclusion ? On prend un parti ou l'autre. Qu'on célébrât pendant des années une jeune fille adorée, à la façon des « Minnesinger », Schwab le trouvait tout naturel en poésie, mais, dans la réalité quotidienne, il pensait un peu comme la généralité des pères de famille et des oncles. Or l'oncle en lui commençait à s'impatienter à la lecture de phrases pareilles : « De là, la crainte
(i) Lettre à J. Kerner, du i3 nov. i83i.
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que j'éprouve d'attacher cette rose céleste (Lotte) à mon cœup de nuit. Oui, je me considère comme une monstruosité funeste dans la nature humaine et c'est sans doute pour ce motif que je me représente ma perte avec une sorte d'effroyable volupté,., (i) » Aussi, lorsque Lenau revint à Stutlr gail;, dans les derniers jours de décembre i83i, son premier soin fut-il de lui demander des explications. Il en résulta une scène fort pénible que K. Mayer décrit ainsi : « Je passerai rapidement sur un incident, qui précéda également et peut-êti^e même de plus longtemps le voyage en Amérique, et tel que je n'en connais pas de plus émouvant dans l'histoire assez longue de mes rapports avec ce malheureux ami. Il eut lieu un dimanche, à Stuttgart, en présence d'un troisième ami. On en vint à causer de cet amour dont il a été souvent question jusqu'ici. Sur un ton de reproche, cet autre ami prononça le mot d' « amourette », et blessa ainsi profondément un cœur qui n'avait jamais rien eu à se reprocher à cet égard. Niembsch, cependant, ne montra qu'une noble tranquillité et d'autre part on n'insista pas un seul instant sur ce malentendu offensant. Bien plus, l'accusation fut immédiatement suivie d*explications et d'excuses et on oCTrit de donner satisfaction à son amour-propre offensé, ce qu'il refusa par un sentiment encore plus profond d'amitié. Ce n'est pas tant le fait en lui-même qui avait quelque chose de déchirant, mais bien plutôt la lumière- crue qu'il porta jusque dans l'organisation intime de mon ami. J'éprouvai, à ce moment-là, une immense pitié pour son âme si faible et si délicate. Je ne savais pas quelles secousses Fempéchaient même maintenant, en un instant aussi décisif, de se diriger vers un but où elle entrevoyait son bonheur, mais je vis bien que toute cette agitation intérieure ne pouvait venir à bout de l'obstacle. L'abime qui s'ouvrait entre son cœur et son
(i) Lettre précitée à Sophie Schwab, des ii et la nov. i83i.
SA VIE SENTIMENTALE lO^
bonheur s'offrit à ma conscience avec une netteté accablante, sans qu'il m'eût été nécessaire de m'enquérir du pourquoi... (i) » Dans une lettre à Kerner, il est plus précis et moins embarrassé. « Il s'est produit une scène terrible le premier jour de Tan, en ma présence, et à propos de Tamour de Niembsch, entre lui et Schwab. La conduite de ce dernier fut tout à fait injuste; celle de Niembsch, au contraire, très digne et très noble, de sorte que Schwab reconnut ses torts immédiatement et s'empressa par tous les moyens de les réparer (a). )x
Schwab ne reconnut pas tant que cela ses torts. C'est au contraire à cette occasion qu'il prononça les paroles déjà citées : « Lenau prolonge un fii noir à travers la vie de ses amis. » Jamais il ne put lui pardonner de lui avoir causé cette déception. Et sa femme disait : « Nous ne pouvons plus avoir pleinement confiance en lui (3). » Ailleurs, elle constate que cet incident a marqué la fin de leurs bons rapports avec Lenau: «.... Son inconstance l'a tellement révolté, écrit-elle en parlant de son mari, qu'à partir de ce moment il lui est devenu pénible de se rencontrer avec lui, bien qu'il rende pleine justice à son remarquable talent, comme par le passé. Mais c'est le cas d'employer ces vers d'une beJle poésie de Uhland : « L'amour s'en est allé, l'amour s*en est allé et ne reviendi'a plus (4). »
Débarrassé du souci de prendre un parti, Lenau ne sut pas se libérer de son amour. Il repartit pour Heidelberg. l'âme pleine de Lotte : « Je suis allé encore chez Lotte, écrit-il à K. Mayer, le 6 janvier, et j'ai emporté d'elle une
(i) K. Mayer, Lenaas Briefe an einen Freund, 78. La même scène est racontée avec plus de détails, mais d'une façon moins expressive, par Sophie Schwab dans une lettre du i5 janvier i83a à Lucie Meier.
(a) Lettre de K. Mayer à J. Kerner, 18 janvier i832.
(3) Lettre de Sophie Schwab à Lucie Meier, a3 avril i833.
(4) De la même à la même, a3 a\Til i833.
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impression qui a pénétré mon être tout entier et pour toujours, je le sens. » A Heidelberg, il fit de vains eflorts pour l'oublier : « J'ai essayé de terrasser un sentiment et je n ai guère réussi jusqu'à présent. Quand |*ai fait tout mon possible pour me distraire pendant la journée, en lisant, en jouant de la guitare, en écrivant, en me promenant, voici que les songes arrivent, la nuit, et se mettent à ébrtinler la porte de mon cœur. C'est ainsi que je me suis réveillé en sursaut, la nuit dernière, avec de violents battements de cœur et des yeux humides, au sortir d un songe dont mon âme est encore toute secouée. Lotte s'avançait vers moi, pendant qu'assis avec de joyeux compères je buvais et chantais : « Ich hab' meine Sache auf nichts gestellt ! juchhe ! » Elle s'approchait de moi pour me dire adieu. J'ai pensé mourir de douleur et pourtant je l'ai laissé partir. Que cette confidence reste poui*tant entité nous, mon cher ami. J'aime cette jeune fille infiniment. Mais mon être est tristesse jusque dans ses profondeurs et mon amour, douloureux renoncement (i). » Quelques jours plus tard, il confirme de nouveau cette déclaration : « Je ne vaincrai pas cet amour ; ce n'était qu'un devoir imaginaire, imposé par ma mélancolie, que celui de rendre sa liberté, même en mon cœur, à une jeune fille que je ne suis pas décidé à épouser ; comme si sa tranquillité pouvait être troublée par un amour silencieux. Non, je veux conserver cet amour, il embellira ma vie à tout jamais » (a).
Silencieux ! Il parle constamment d'elle au contraire. « Je t'écris tout cela, le cœur profondément agité. Il y a un quart d'heure, je suis passé, en pleine nuit, devant la fenêtre de ma Lotte chérie. Je couche en effet à l'hôtel, Schwab n'ayant pu me donner l'hospitalité à son grand regret, paixre qu'il attend des hôtes. J'y trouve mon compte en un sens,
(i) Lettre de Lenaii à K. Mayer, i5 janvier i83a. (2) Lettre à K. Mayer, 21 janvier i83a.