‹ N. Lenau, poète lyriqueChapitre 27 sur 43 · SA VIE SENTIMENTALE II · texte numérisé non relu

SA VIE SENTIMENTALE II

sais fait peur à moi-même dans ma passion déchaînée (i).. j) On est médiocrement rassuré en lisant des promesses et des amendes honorables de ce genre. La concession que tont homme bien élevé fait à la femme désirée, en l'assurant qu'il aime avant tout son âme et ne songe jamais à autre chose, apparaît ici conventionnelle au suprême degré. Il est certain que Lenau cherche à tromper Sophie et peut-être à se tromper lui-même dans les lettres qu'il lui adresse. Mais voyez ce qu'il écrit dans son journal : a C'est ainsi que Tamour m'entraîne d'un accès de folie dans l'autre, de la joie la plus effrénée au chagrin et au désespoir. Pourquoi ? Parce qu'à peine arrivé au but de la volupté suprême, si longtemps et si ardemment désirée, il me faut toujours retourner en arrière. Mon désir n'étant jamais satisfait, s'égare, s'exaspère et se change en désespoir, et mon amour, éternellement en lutte avec lui-même, éternellement occupé à se diminuer et à se torturer, se déchire lui-même et se transforme en une souffrance dont je souhaite, en de mauvais moments, d'être à jamais délivré (â). » Et plus loin il 5*écrie : « Si je pouvais au moins parvenir à une tranquillité d âme telle que la conscience de mon tendre sacrifice, de mon renoncement et de mes égards pour toi devint une jouissance, tout serait gagné. Mais le sacriflce est encore un supplice pour moi et je ne connais qu'une seule jouissance : celle que malgré moi je souhaite et redoute cependant toujours ». Suivent les vers : Ah, si tu étais mienne ! — ach wârst du mein !

Il viendra un moment où Lenau ne sera plus capable d'imposer silence à son désir inassouvi : « Si je pouvais avoir seulement un vêtement, un vêtement intime de toi, implore-t-il, vois-tu, un vêtement que tu aurais porté derniè-

(i) A Sophie, novembre i836.

(2) Journal intime^ décembre 1837.

Il8 LES SOURCES DE L'ŒUVRE LYRIQUE : l'hOMME

rement contre ta chair, qui serait encore chaud de ton corps délicieux !...(i) » « Oh mon Dieu ! Si je t'avais là, je deviendrais fou de.. Il faut que je cesse d'écrire, tout danse devant mes yeux, et mon sang — les deux dernières nuits*., ô mon adorée ! (2) » « Bonjour, ma chère Sophie, quelle mauvaise nuit, quelle nuit tourmentée, je viens de passer ! Le désir de te posséder est comme une tempôte dans mon corps et mon âme. Je suis resté couché aujourd'hui. Voilà déjà quelques heures que je suis dans mon lit, éveillé, les yeux fermés et que je te tiens continuellement enlacée. Je tremble de désir. . . Tu coules dans toutes mes veines. Je suis indiciblement amoureux de toi. Je me grise de souvenirs et d'espoirs et je me consume dans le martyre du renoncement (3). )) « Je suis en proie à une tourmente tciTible, au moment où je t'écns, Sophie, c'est un amour insensé qui me pousse. Malheureux que je suis ! J'aimerais mieux être mort que de ne pas te posséder (4) ! »

N'y a-t-il pas dans ses secousses amoureuses, ces convulsions d'érotisme, des causes d'usure nerveuse plus redoutables que tous les excès constatés par nous précédemment? On s'est demandé quelquefois jusqu'où en étaient arrivées les relations de Lcnau et de Sophie^ si elle a été, ou non, sa maltresse. On a tour à tour essayé d* accuser et d'innocenter cette femme. Lenau aurait déclaré solennellement à Martensen que son amour pour Sophie était parfaitement pur et avouable. Qu'importe tout cela ! Qu'elle ait ou non cédé à ses ardeurs pressantes, qu'elle garde devant la postérité le mérite d'une honnêteté bien précaire et bien superficielle (5),

(i) Lenau à Sophie, 7 mai 1841.

(3) II mai 1841.

(3) la mai 1841.

(4) 8 juin 1841.

(5) Qu'on en juge par cette lettre de Lenau : « N'oublie pas cette heure. Elle compense mille fois tout ce que nous avons enduré. Si tu

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