SA VIB SENTIMENTALE II
oa passe à jamais pour sa complice — rien de tout cela n*in* léresse vraie ruent la critique. Ce qu'il faut retenir de ces aveux équivoques, c'est que l'état de fièvre malsaine, dans lequel Sophie a maintenu volontairement Lenau, pendant toute la durée de leui^s relations, a consumé toutes les fibres de son être. Ces désirs eflrénés qu'il ne réussissait ni à dompter, ni à dissimuler, ni peut-être à satisfaire, ont achevé d épuiser son énergie morale et ruiné son organisme.
Ces instants de paroxysme font place à des heures de lourd aflaissement. Tout Teffort de cette passion soulevée est venu se briser contre les dures assises des conventions sociales. Lenau envisage en une minute Thorreur de sa situation. Il comprend qu'il n'y aura pour lui ni soulagement ni délivrance quelle qu'elle soit, tant qu'il convoitera ce qui ne lui appartient pas et se heurtera comme un insensé à la résistance d'un monde tout entier, plus fort que lui : ((... Ne serions-nous pas plus heureux, si nous pouvions cultiver notre champ et soigner nos enfants, en bas, dans la vallée sûi'e ? Mais notre vie et notre amour ne sont actuellement qu'une chasse vagabonde dans la montagne, parmi d*&pres rochers. Nous sommes obligés d'épier le bon moment, comme le chamois qui fuit, exposés continuellement au danger de choir dans un abîme... (i) » « O Sophie, à quoi bon tous ces vers que je fabrique dans mon atelier solitaire ! Oh! l'ingrate besogne ! Si tu étais ma femme, je les ferais meilleurs et ce que j'ai fait me plairait aussi davantage. Pour Pinstant, l'un et l'autre me paraissent misérables, tontes les fois que je me représente bien nettement ma vie et mon bonheur manques... Je foulerais mes écrits aux piedF,
n*as pas vonlu te donner entièrement à moi, j'ai obtenu néanmoins liien pins que mes rêves les plus beaux ne m'avaient jamais laissé espérer. Que tu es riche! Combien ne peux-tu pas donner, tout en conservant encore tant! (ai novembre iSS^). » (i) A Sophie, aS octobre i838.
s'ils allaient s'imaginer de me consoler de ce que tu ne m'appartiens pas ! (i) » « Mon malheur est bien réel et très logique. La somme des joies que j'ai perdues croit à toute heure, et à toute heure ma destinée empii*c. Si ma force morale ne grandit pas dans la même proportion, ma perte est certaine ! (2) )) (( Être obligé de porter sous le manteau jusqu'à la tombe la plus chère de mes joies, voilà bien la blessure la plus sensible de ma ^ie. Je voudrais pourtant, au moins une fois, l'exposer à la belle et libre lumière du soleil de Dieu. Un pareil amour est sûrement une précieuse créature de Dieu, et le pauvre malheureux est condamné à ne rcspn*er jamais que Tair du cachot... (3) » Involontairement le poète moderne retrouve les accents du Cantique des Cantiques pour célébrer cet amour douloureux qui est « fort comme la mort, m « Il peut bien arriver que je désire alors m'éloigner de toi et de l'univers tout entier, car tu es devenue à un tel point le but suprême de mes vœux et de mes sentiments, que je ne puis désirer de refuge, si je te quitte, que dans la mort (4). » (' Je suis vraiment malade. Je ne fais que penser à toi et à la mort. J'ai bien souvent et très sérieusement l'impression que mon temps est fini. Je ne puis plus faire de vers, je ne puis me réjouir de rien, rien espérer, je ne puis que songer à toi et à la mort (5). » « Ma vie, sans toi, n'est qu^un saignement continuel et silencieux de mon cœur (6). »
L'esclavage des sens entraine bien vite chez Lenau l'esclavage de l'âme. Ne nous a-t-il pas dit lui-même que sa raison n'était que l'humble servante de sa sensibilité? « La
(i) A Sophie, 10 mai i838.
(2) A Sophie, 4 janvier i838.
(3) A Sophie, 9 décembre i836.
(4) Lenau, Journal intime^ avril i836. »
(5) Ibid., Juillet i836.
(6) Lettre de Lenau à Sophie, a4 juillet iâ36.