‹ N. Lenau, poète lyriqueChapitre 29 sur 43 · A VIE SENTIMENTALE · texte numérisé non relu

A VIE SENTIMENTALE

raison n'est pas, comme on le croit d'ordinaire, une faculté 'dominatrice ou faite pour dominer, mais une faculté subalterne, une servante de pos passions et de nos caprices qu'elle est obligée de justifier et de pallier (i). » « Pour toi seule je ne trouve de compensations ni dans la belle nature ni dans le commerce avec de grands esprits, comme Platon, que je lis assidûment, ni même dans les heures les plus favorisées de ma vie artistique. Car tu es pour moi le merveilleux assemblage de toutceia, la vivante plénitude de toute Vérité, de toute Beauté. Je sens leur souffle chaud m' envelopper immédiatement dans ton voisinage, ô femme aimée ! (2) » Il semble au poète, en la considérant, apercevoir un miracle de la nature, ou plutôt non, « la créature de prédilection d'un Dieu personnel et aimant, » car a les forces et les lois de la nature raides et insensibles ne pouvaient absolument pas produire un être comme elle (3). » Le sentiment de Tadmiration et de Tamour, en s'exaltant, cherche de grandes causes à de si grands effets. Il faut qae Dieu soit, car Dieu est nécessaire pour produire cette combinaison mystérieuse d'où rayonne la beauté féminine. Insensiblement la notion d*une Providence, d'une Intention consciente dans l'univers, se substitue à la croyance panthéiste chez Lenau. L'adoration mystique de la Beauté, quelle qu'elle soit, conduit à la religion. Du moment qu'il entre de l'inconnu dans les sentiments que nous subissons malgré nous, pourquoi ne pas admettre de rinconnu auàsi dans le monde ? L'exaltation de la sensibilité enfante le besoin religieux qui est fait d'étonnement, d'appréhension, de soumission, de même que le développement méthodique de la raison pure mène tout droit à l'athéisme' scientifique, sûr de lui-même^ qui nie le mystère ou, si l'on

(1) Notes d*Éinilie Reinbeck, 229.

(9) Lenau à Sophie, ao juillet i836.

(3) Id., a3 févrieri837.

préfère, le hasard, et par conséquent ne se préoccupe pas de rexpliquer. La sensibilité qui souffre et jouit par les choses sans les compi*endre est religieuse, la raison qui analyse froidement est incrédule. Lenau portait en lui la foi» à Tétat de germe, dans les profondeurs de son organisation morale. li a suffi d'une forte secousse de sa sensibilité pour l'apporter à la lumière. Sophie, qui était pieuse, aida de ses encouragements et de ses conseils Fâme incertaine de Lenau à prendre conscience de ses dispositions actuelles. Par elle le poète devint chrétien.

Il crut en Dieu comme.il croyait en Sophie ; « Quand je t*aime, je suis auprès de Dieu, puisqu'il est en toi }) (i), lui écrivait-il. Son visage est une « poésie muette de Dieu » (2). (( Il ne peut penser à Dieu sans penser k elle (3). )i (( J*ai trouvé dans ta fréquentation plus de garanties d'une vie éternelle, que dans toutes les recherches et les considérations du monde.... Jai aperçu aujourd'hui dans tes beaux yeux toute la plénitude du divin. » Sa métaphysique est une métaphysique d'amour, par une conséquence très logique du principe pi^emier de sa foi. a L'amour est la puissance la plus forte du ciel et de la terre. Il a créé le monde, il le soutient et le meut éternellement. Il s'est emparé de nos cœurs et tout ce qui s'oppose à lui sera consumé et anéanti nécessairement, comme un fétu de paille que l'on jette dans un volcan embrasé.... Sophie, tu m'as souvent demandé : à quoi pensez- vous maintenant ? — Et précisément dans les moments les plus délicieux je ne pensais a rien, mais j'étais abîmé dans mon amour, comme en Dieu, au moment de la prière (4). » C'est là la période aiguë de l'amour de Lenau pour Sophie. Il s'incline devant elle, reconnaît sa supério-

(i) Journal intime, février 1837.

(2) Lettre à Sophie, 3i décembre i836.

(3) Id., 10 août i836.

(4) Journal intime, novembre i836.

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