SA VIE SENTIMENTALE . IS
rite, adopte sa croyance. L'homme et le penseur en lui sont subjugués par cette femme. Il a raison de le dire, il n*y a pas dans son cerveau l'ombre d'une idée, dans son coeur Fombre d'un sentiment qui ne soit à elle. Tel était le Lenau qui écrivit Saçonarole.
Sophie serait restée à jamais la souveraine absolue de cette âme si faible, si sa puissance même ne lui avait tourné
la tête. Comme font d'ordinaire les femmes, elle abusa de
son autorité pour se livrer à des taquineries et à des provo^» cations inutiles. Or Lenau était de ces natures orgueilleuses auxquelles il ne faut pas faire sentir le frein. Un jour elle trouve les déclarations du poète trop hardies et gênantes ; « Je veux essayer de modérer un peu les éclats de ma passion, lui répond-il, tout confus, je ne puis pourtant pas la maîtriser entièrement. Je navigue en pleine mer, et là ou ne peut plus jeter l'ancre... (i) w Dans son désir de la contenter, il s'applique alors à rester mesuré. Sophie trouve qu'il y réussit trop bien : « Ma lettre d'hier était de bois, dis-tu... (a) )) Une auti^ fois elle fait semblant d'être jalouse et menace de se retirer. « Jl vaut mieux que je te le dise tout de suite (m'écris-tu), si l'autre a fait impression sur moi, tu te consolerais alors avec le souvenir de notre bonheur défunt. Est-ce que cela serait une consolation pour toi ?... Je ne dois pas te rester fidèle par pitié (prétends-tu): qu'est-ce donc qu'une fidélité par pitié? N'est-ce pas la trahison la plus vile, puisque c'est une trahison palliée? Voilà quelque chose d'impensable... (3) » « Avoir un foyer à moi, une famille à moi, ce vœu, penses-tu, pourrait s'éveiller soudainement en mon cœur et me i*endre sensible à l'amabilité d'autres personnes... Combien de fois faudra-t-il te
(I) Lettre de Lenau à Sophie, fin mars iSS^.
(a) Id., II avril 1887.
(3) Id., 6 décembre i83p.
ia4 LES SOURCES DE L ŒUVRE LYRIQUE : L HOMME
répéter que tous les voèux de ce genre n'ont de sens pour mon cœur que par toi ? Une heure comme celle d'hier soir vaut plus à mes yeux que maison et logis, foyer et enfants, avec une autre feipme, ou comme tu dis, avec Tautre... (i) » Tout lui est occasion de le rabrouer. Max Lœwenthal s'étant montré jaloux, il vaudrait peut-être mieux rompre (a). Lenau s*indigne et refuse tout flambant d'indignation. Il en supporte encore beaucoup, et si parfois une plainte lui échappe, deux ou trois bonnes paroles suffisent pour le calmer. (( Ma vie est méchante, traîtresse, pourquoi avons* nous fait connaissance? Pour nous éprouver l'un l'autre, nous attrister ? (3) » — « Tes paroles de ce soir ont coulé comme du baume dans mon cœur. Oui, chère, noble, douce femme, notre souffrance commune nous restera sacrée... » Il s'accuse lui-même : (( Je ne dis pas cela pour pallier ma conduite violente (4) et désastrease et la représenter en quelque sorte comme un instinct poétique égaré dans la vie. Non, cette fougue dévastatrice de mon àme est ime rechute accidentelle dans de mauvaises dispositions d'autrefois, une clameur soudaine de mon époque païenne. De temps à autre s'approche de la demeure paisible de mon amour une bête sauvage sortie de ce désert où j'errais jadis ; elle crie vers moi et ses hurlements veulent me rappeler en arrière. C'est ce qui s'est passé hier. Mais je ne suis pas cet appel. Je reste auprès de Dieu et de ma Sophie qui m'a con-* duit à lui. . . Mon amour et ma religion sont unis par un lien étroit. Je ne puis abandonner l'un sans laisser rautre(5). »^ Il se lassa pourtant de l'un et de l'autre. Ses doutes religieux qui s'éveillèrent, comme nous le verrons, en i838,
(i) Lettre de Lcnau à Sophie, 8 décembre 1837.
(2) Id., i4 octobre 1837.
(3) Id., ao octobre i837.
(4) Id., 21 octobre 1837.
(5) Journal intime, décembre 1837.
SA VIE SENTIMENTALE ia5
peat-ètre même avant, farent amenés et préparés par des doutes d'un autre- genre. Peu h peu sa croyance en Sophie s'était affaiblie. Dès iSSj on rencontre dans ses lettres dos phrases comme celles-ci : a Le doute trouve immédiatement che« toi toutes portes ouvertes et tu l'appelle voloutiers toimême. Dès que tu n'entends pas mon cœur se marteler au point de voler en éclats, tu crois tout de suite qu'il ne bat plus. . . (i) » « Tu ne m'aimes plus comme autrefois ; cela te cause de l'inquiétude ... (2) » « Encore une lettre de toi qui ne m*apporte pas de joie, malgré toute ma bonne volonté. Je sens une sorte de tension dans tous les mots que tu m as adressés depuis mon départ. On dirait presque qu'il t'est impossible de rester intérieurement en harmonie avec moi, lorsque les signes extérieurs viennent à te manquer. C'est là une impuissance de ton amour que je déplore. . . (3) » (( Je viens de rélire aujourd'hui ta lettre et je n'y ai trouvé que mauvaise humeur et tension douloureuse. Puis-je te donner d'autres preuves de mon amour que ma parole ? Si cela ne te suffit pas, sache que je n'ai et que tu ne mérites rien de plus. Il y a fongtemps que j'ai perdu Thabitude du mensonge, quelque gi*ands et nombreux que soient mes défauts (4). » « Tu as encore clos celte journée d'aujourd'hui qui était belle, par des paroles désobligeantes. . . Tu as trouvé mon visage faux comme celui d'un chat, selon ton expression, lorsque j'étais assis près de toi. J'espère que tu Tas dit pour la dernière fois, car c'est là un point sur lequel je n entends pas plaisanterie, chère Sophie. Aucun homme n'est assez grand à mes yeux pour que j'estime qu il vaille la peine d'être faux envers lui et, d'autre part, tu es trop grande à mes yeux, pour que je puisse l'entreprendre. Cela produit toujours une
(i) Lettre de Lenaa à Sopliie, !io janvier 1S37.
(2) Id., 26 janvier 1887.
(3) Id., 18 août 1837.
(4) Id., 19 août 1887.
126 LES SOURCES DE l'œUVRE LYRTQUE ! L'HOMME
impression pénible sur moi, lorsque je me vois obligé de défendi*e, même en plaisantant, mon caractère contre toi. Ne m'humilie pas, même pour idre. C'est là une égratignure qui donne toujours du sang, si légère soit-eïle, et que toimême tu ne pourrais pas guérir, si elle pénétrait un jour plus profondément. . . (i) »
Lenau y voyait juste cette fois. C'était bien à son caractère que Sophie en voulait. Avec le temps, un sentiment étrange semble s'être développé en elle. On dirait qu'elle méprise son amant et qu'elle est heureuse de lui montrer ce mépris. Froidement, elle lui arrache les moindres pai^elles de bonheur qu'il avait conservées et' mises à l'abri des accidents de la vie. Elle ne peut même plus lui laisser ses illusions. Cette révolution dans l'amour de Sophie s'explique parfaitement et le même phénomène a été observé bien souvent par les romanciers et les moralistes. Il apparaît toutes les fois qu'une femme énergique et ambitieuse se trouve en présence d'un homme faible et découragé. Il y a quelque chose d'analogue dans la liaison de Georges Sand, à laquelle Lenau comparaît volontiers Sophie, et de Musset. A force de faire appel à la pitié de son amie, de se traîner à ses pieds, de se lamenter sur des misères réelles ou imaginaires, Lenau l'a excédée. Il est descendu peu à peu de son piédestal, pour elle, lui que le monde trouvait si grand. Non que son esprit lui ait paru inférieur à ce qu'elle attendait, mais parce que sa débilité morale l'a indignée. Car l'amour de la femme poui* l'homme va plutôt à son caractère qu'à son intelligence. Elle éprouve avant tout le besoin de l'admirer, de s'incliner devant lui, de subir son autorité. Volontiers les littératures germaniques se représentent ainsi les rapports des sexes. L'homme timide et irrésolu ne mérite pas d'amour. Sophie n'a pas pardonné à Lenau de n'être
(i) Lettre de Lenau à Sophie, 8 octobre iSS^.
SA YIIE SKNTIHENTÀUB lâ^
pas le vainqueur qu'elle s'était figurée d'après ses poésies, le Byron aux passions sauvages qui l'aurait subjuguée, qui sait ? arrachée peut-élre aux vulgarités de la vie quotidienne pour niiustrer à jamais devant le monde entier. Plus de paroles que d'eltet : tel était son jugement sur Lenau (i). Le Madgyar fougueux, le poète aux yeux profonds, au visage ardent, geignait à ses genoux. Elle en vint à détester en lui l'écrivain menteur qui l'avait séduite : « Ma proposition de vous (q) dédier mes œuvi'es n'était pas une plaisanterie. C'est nn honneur trop grand, pour que je puisse l'ofTHr à personne pour rire, car mes œuvres complètes sont ma vie tout entîèi*e, puisque je n^«i pas trouvé le temps d'agir, et j'attendais de votre part une réponse plus sérieuse, je dirais presque plus solennelle à ma propositiim. Mais vous me répondez, comme si mes volumes étaient... des Hoix. » Et le poète, douloureusement impressionné par ce dédain, ajoute : « Assurément, la publication de mes œuvres complètes est pour une date encore lointaine, et il aurait par suite mieux valu pour moi n'en nen dire que de m'attirer, par mon bavardage prématuré, encore une fois, la preuve du peu de foi que vous avez en moi (3). »
Ce n'était là qu'une de ces humiliations journalières auxquelles le caprice de Sophie soumettait le malheureux Lenau. Il avait souvent essayé, comme nous l'avons vu, de loi imposer le respect de sa mission littéraire et de son caractère. Mais Sophie ne faisait que sourire de ces velléités de
(i) « Es ist nichts mit sa einem Dichter ! » disait-elle familièrement d£ lui (Lenau à Sophie, octobre i836).
(a) Cest le c vons » conventionnel des lettres officielles, celles qu'on a communiquées à Schurz. Cn remarquera qu'un grand nombre de ces lettres — les premières que Sophie ait laissé reproduire après la mort de Lenau — , montrent le poète dans une situation humiliante vis-à-vis d'elle. Est-ce là de Tamour?
(3) Lettre de Lenau à Sophie, a août 1840.
laS LES SOURCES DE L'CBUVRB LYRIQUE : L^HOMlfE
révolte. Jamais Lenau n^aurait le courage de s* affranchir, de se redresser devant elle... il était trop obéissant par natare, trop crédule. A certains moments, on eût dit qu il allait tout briser, mais un regard, un mot le calmaient comme par enchantement. Ecoutez-le : « Je n*ai pas encore crîé au déchaînement de ma passion sérieusement : halte ! Si je le faisais jamais, je serais certainement plus tranquille et bien à Tabri. Il ma semblé parfois qu'il sommeillait en moi une force, qu'il me suffirait de laisser monter, pour me retrouver, avec un seul bond, sur le sol ancien de ma liberté; mais j*en ai peur. Cette bravoure m'apparatt pi'esque comme satanique, et pourtant elle est bien en moi, je dois l'avouer... (i)» C'est fort bien, mais pourquoi fait-il amende honorable dès la prochaine lettre ? Les avertissements restent inutiles, parce qu'ils ne sont précisément que des avertissements, du (( verbiage » plus ou moins littéraire, a Notre amour a toujours été pour moi l'endroit le plus saint de ma vie. Tout ce que j'ai de précieux et de cher en ce monde, je l'ai porté dans cette chapelle secrète, mais, si j'y trouve un seul vitrail obscurci et délabré, j'ai comme l'impression que je dois détruire l'édifice tout entier. Mon amour pour toi ne peut avoir de fin, mais je ne suis pas disposé à i*egarder tranquillement s'évanouir le tien jusqu'au bout; je te ferais plutôt grâce du reste. O Sophie ne le laisse pas se refroidir I Mais non, à quoi bon 1 Laisse les choses aller leur train. Pas de comédie, voilà tout. . • (a) » « Je réfléchis à mes paroles d'hier, écrit Lcnau le'lendemain, et je trouve qu'elles sont parfaitement justes. Si ce n'est plus comme autrefois, ce n'est plus rien. Si Tamour ne remplit pas ton être tout entier, c'est qu'il n'est plus là... » Sophie ne s'inquiète pas plus de ces considérations pessimistes que des
(i) Lettre de Lenau à Sophie, 3o septembre i838. (a) Id., 26 octobre i838.
SA VIE SENTiMSNTALfi ÎÛQ
mcinaces de tout-à-rheure. Elle connaît son Lenau et se gêne de moins en moins avec lui, à mesare qu'il élève la voix pour gémir davantage. S*il est ennuyé» qu'il reste ennuyé ; s*ii est malade, qu'il garde ses histoires de maladie pour lui seul. Ses souffrances à elles sont intéressantes et elle se réserve le droit de l'en entretenir journellement, mais les siennes ! Mal du siècle, mélancolie, hypocondrie, elle connaît ce refrain. . . « Oui cela m'a offensé, lui dit alors le poète dépité, et cela m'offense encore aujourd'hui, que tu n'éprouves pas plus de joie à lire mes lettres et repousses avec indifférence mes histoires de maladie. Voilà ma confiance et ma familiarité parties maintenant et pour longtemps. Tu les a effarouchées... » « Vous reprochez (i) à ma première lettre datée d'ici, de contenir une histoire de maladie et ce n'est pas sans une sorte de frayeur que je vous demande pardon d*avoir fait suivre cette lettre désagréable, au risque de trop exiger de votre sympathie, d'une série d'autres lettres également remplies d'histoires de maladie. C'est que je suis malade en effet, et, quand je sois malade, je ne puis pas écrire à mes amis comme si je me portais bien. . . (a) » Lorsqu'il ne fut plus temps, en i843, Lenau se demanda sérieusement s'il ne ferait pas mieux de rompre. <( Bien souvent, écrit-il à cette date dans son journal intime, celte idée s'est présentée à moi : débarrasse-toi de cet esclavage et n'accorde pas à cette femme une influence si puissante sur tes sentiments. Personne sur terre ne doit te dominer ainsi... (3) » Par extraordinaire, il essaya en effet de briser ses chaînes Tannée suivante, mais cela correspondait si peu à ce qu'on savait de son caractère que tous ses amis crurent qu^il devenait fou.
(i) Autre exemple du c vous » conventionnel.
(a) Lettre de Lenau à Sophie, a5 avril i84i. Lenau avait la fièvre scarlatine depuis le ao avril. Les lettres auxquelles il fait allusion n'avaient rien de chagrin, le ton en était plutôt humoristique.
(3> Août ?
lâo LES SOURCES DE~ l'œUVRE LITRIQUE : l'hOMMS
On secoua la tète et on dit à Vienne : « Das ist ein veiTûcktcr Streich! w
Avant d'aborder ce dernier épisode de sa vie consciente, nous sommes obligés de revenir sur un événement qui eut lieu en 1839 et le prépare pour ainsi dire. Le 25 juin de cette année-là, Lenau annonçait à Sophie qu'il avait fait» à Vienne, dans une soirée, la connaissance de la célèbre cantatrice Caroline Unger. Il l'avait entendue dans la Gretchen et le Voyageur de Schubert et son chant l'avait secoué d'une émotion extraordinaire. (( Il roule un sang tragique dans les veines de cette femme, écrivait-il. Elle a par son chant déchaîné un orage harmonieux de passion sur mon cœur. Tout de suite, je compris que je tombais dans une tempête, je luttai, je combattis contre la puissance de ses accords, parce que je n'aime pas à paraître aussi touché devant des étrangers. Mais ce fut en vain, j'étais tout à fait ébranlé et ne pouvais me contenir. Je fus saisi alors, quand elle eut fini de chanter, d'une sorte de colère contre cette femme qui m'avait vaincu et je me retirai dans Tembrasure de la fenêtre, mais elle m'y suivit et me montra, pleine de modestie, sa main qui tremblait, pour me prouver qu'elle aussi avait frémi dans cette tempête... (i) » Caroline ne s'en tient pas à cette attention, elle s'occupe de Lenau, le flatte dans son amour-propre en lui manifestant une grande déférence. Le 5 juillet, il analyse dans une lettre à Sophie l'impression qu'a faite sur lui la prima donna dans le Bélisaire de Beethoven, a Caroline est une femme mei*veillense. Jamais, sauf près du cercueil de ma mère, je n'ai sangloté comme le soir où j'avais entendu cette splendide artiste dans le BélU saire... j'entendis dans ses plaintes passionnées, dans sa clameur de désespoir, éclater tout le destin tragique de l'humanité, l'univers entier du bonheur s'effondrer et le cœur
(() Lenau à Sophie, ao Juin 1839.
SA VIB SENTIMENTALE l3l
de l'humanité se déchirer. » II rend visite à Caroline, lui fait part de son admiration pour son talent. Elle lui déclare que Teffet qu'elle a produit sur lui est son plus grand triomphe, etc. Lorsqu'elle part pour Dresde, on se quitte enchanté Fun.de Vautre. Lenau a une amie de plus; c'est a une des natures les plus élevées que nous puissions vénérer sur terre ». Il veut écrire un di'ame exprès pour elle (i).
Sophie avait immédiatement flairé un danger dans cette aventure. Si elle ne voulait rien sacrifier de son bonheur et de sa tranquillité à Lenau, elle n'admettait pas cependant quil s'intéressât un seul instant à une autre femme. A la première lettre elle répondit par des lamentations sur l'état précaire de ses forces (2), mais comme cette fois son procédé habituel ne lui réussissait pas et que le poète continuait à parler de Caroline, elle le rappela vertement au sentiment de la réalité. « "Vos quelques lignes m'ont brisé le cœur, écrit alors Lenau (3), incapable de cacher plus longtemps la vérité. Je ne suis pas en état maintenant de vous envoyer des détails. Caroline m'aime et veut devenir mienne. Elle considère comme sa mission d'apporter de la paix et du bonheur dans ma vie. Mes sentiments pour vous restent étemels et inébranlables, mais le dévouement de Caroline m'a profondément touché. C'est à vous d'user d'humanité envers mon cœur déchiré. Caroline m'aime au-delà de toute limite. Elle vient de m'écrire. Si je la repousse, je la. rends misérable et moi en même temps, car elle est digne de mon amour. Si vous m'enlevez votre cœur, vous me donnez la mort; si vous êtes malheureuse, j'en mourrai. Le nœud est lié. Je voudrais être déjà mort ! » Le voilà de nouveau mis en demeure de choisir entre deux partis et incapable de se
(i) Lettre de Lenaa à Sophie, 5 juillet iSSg.
(3) Voir la seconde partie de la lettre précédente.
(3) Lettre de Lenau à Sophie. 11 juillet 1839.
l3a LS8 SOUHGES DB L*<EUirRB LYRIQUE : L*HOMM8
décider poar l*un oa pour 1 autre* Il jette le manche après la cognée, désespère avant d'avoir agi et souhaite la mort. En attendant qu'elle arrive, il tombe malade, malade d'angoisse et d'hésitation (i).
Sophie le mande à Ischl où elle se trouvait, pour en finir une bonne fois avec cette histoire désagréable. Il y arrive avec (( une montagne de chagrins et de tristesse sur sa poi* trine », mais résolu à (( recevoir la loi de sa vie et toute sa destinée )) de la main de Sophie, dont il a i*econnu» dans sa dernière lettre, « la grandeur et la sainteté (2). » Elle lui conseilla d'imjposer à Caroline, comme condition sine qua non, de renoncer au théâtre, pensant bien qu'elle n*y consentirait pas, puisqu'elle venait de signer un engagement de dix-neuf mois, et, dans le cas où elle accepterait, de se retrancher derrière ses propres embarras financiers : il n'était pas convenable qu'un homme comme lui fût entretenu par sa femme. Lenau exécuta ponctuellement ses ordres dans une entrevue qu'il eut avec la cantatrice le ao août. Elle se déclara prête à rompre son engagement et à payer elle-même les frais du dédit. Lenau, en galant homme, devait s'y opposer. Il put bientôt annoncer à Sophie (3) que le « nœud inextricable », dont il parlait plus haut, était bien tranché cette fois. U se persuada très vite k lui-même que les manières de Caroline lui déplaisaient souverainement. Il ne savait plus où commençait la femme en elle et où finissait la comédienne. Elle le traitait déjà avec un certain sans-gône, etc. Leurs rapports se x^i'olongèrent cependant jusqu'au mois de juillet de l^année suivante. Pendant tout ce temps-là, ni Lenau ni elle ne surent au juste ce qu'ils voulaient l'un de l'autre. Le poète se réservait le droit
(i) Lettres de Lenau à Sophie, la juillet, 17 juillet iSSg. Remarques que c^est Caroline qui a aime » et qui « veut ». (3) Id., 16 juillet 1839.
(3) Id., aa août 1839.
SA VIE SENTIMENTALE l33
de Tépouscr (i), sans pourtant en avoir Tintention. Le i4 juillet 1840, enfin, il se précipita sans crier gare chez Caroline, de grand matin, et lui réclama ses lettres qu'elle ne put lui refuser. « Il raconta plus tard, écrit Frankl (a), comment il avait pénétré, le matin, sans être annonce, dans la chambre de Madame Unger, avec des gesticulations forcenées, et l'avait sommée, en criant, de lui rendre ses lettres. Il dut lui faire refiTet d'un fou, et elle lui remit, effrayée, les lettres en question. Sans la saluer, il quitta la chambre et descendit les escaliers en dansant, joyeux du succès de son attaque qui simulait la folie. » Son premier soin fut de brûler ce qu'il appelait ses « sottises documentées. » L'auti-e alerte fut plus sérieuse et finit d*une façon plus tragique aussi. Au mois de juin i844» Lenau fit part à Schurz et à Sophie de son projet d'accompagner Emilie Reinbeck aux eaux de Licbtenthal, dans la Forêt-Noire. Il tenait à dissiper, par cette offre aimable, les préventions qu'avait pu éveiller chez son amie dévouée de Stuttgart sa conduite plus que bizarre des dernières années. Lenau se trouvait à cette époque dans de fort mauvaises dispositions physiques et morales. De cette année a anguleuse » de i844) il n'attendait rien de bon. A peine arrivé à Lichtenthal, d'une façon tout à fait imprévue, il déclara qu'il n'aurait pas le courage de rester dans un endroit aussi ennuyeux. Il ne songeait déjà plus à ses promesses. 'Baden-Baden n'était pas éloigné de Lichtenthal. Il s'y rendit et s'y installa pour le reste de la saison. A cette époque la célèbre ville d'eaux n'avait pas de rivale sur le continent. Toute l'aristocratie européenne s'y donnait rendez- vous ; financiers et littérateurs venaient s'y récréer ou y chercher des sujets d'étude. Bref, les distractions n'y manquaient pas. Lenau y rencontra des confrères, tels
(i) Lettre de Lenau à Schurz, aS septembre 1839. (a) Franicl, Lenau u. Sophie LœwenthaL
i34 LES SOURCES DE l'œuvre ltrique : l'homme
qu'Anerbach, Lewald, etc., qui furent flattés de le fréquenter et lui firent oublier Emilie.
Un soir le hasard voulut qu'il allât dîner à THôtel d'Angleterre (i). La salle était presque vide. Trois dames seulement mangeaient à côté de lui. Insensiblement la conversation s'engage entre le poète et ses voisines, qui ignoraient son nom. La plus jeune des éti^angères Técoute silencieusement, avec une admiration naïve. Cette attitude le surprend, le réjouit sans qu'il sache trop pourquoi. Le voilà donc qui monte dans sa chambre et tout en arrangeant sa cravate devant son miroir, s'interroge, se tâte. Il y a peut-êti*e en lui un sentiment nouveau (2). 11 apprend malheureusement que les dames devaient quitter Thôtel dès le lendemain. Pas de temps à perdre. Il court chez le libraire, demande ses œuvres complètes, les leur fait remettre avec sa carte et quelques vers improvisés à la hâte. Dès ce moment, il avait la vague impression que les choses n'en resteraient pas là.
On lui dit en eflet, le lendemain à midi, que ces dames ne partaient pas encore. L'une d'entre elles seulement se rendait à Rippoldsau, les autres restaient plusieurs jours à Baden-Baden. Il se renseigna sur elles et apprit que la plus jeune était une demoiselle Behrends de Francfort-sur-le- Mein, fille d'un ancien bourgmestre de cette ville, et l'autre une tante très riche. Il n'y avait rien à redire contre l'honorabilité de la famille tout entière.» C'était plus que n'en demandait l'enthousiaste poète. Il résolut de mettre à profit cette occasion inespérée et songea tout de suite au mariage.
Mademoiselle Behrends, de son côté, n'était pas restée insensible au charme singulier de la personnalité de Lenau. (( Je m'étais mise à l'écouter, raconte-t-elle, à propos de sa
(i) Encore aujourd'hui un des plus beaux hôtels de Baden-Baden, sur les bords de TOos, en face du Conversationahaus, (3) Voir Deutsche Rundschau^ année 1889, vol. LXI^ 4^.
SA VIE sentiméntalb ï35
|>remière entrevue avec le poète, et de plus en plus je m'abandonnais à rimpression de sa personne, de tout son être et de tout son esprit. J'étais entièrement transformée lorsque je revins dans ma chambre, comme si je m'étais éveillée à la vie au sortir d'un rêve, ou si je m'étais abîmée dans des songes nouveaux et délicieux. Un monde dépensées, un océan de sensations m'agitaient, dont je n'avais cependant pas une conscience claire. Jamais personne n'avait encore parlé de la sorte devant moi, jamais je n'avais entendu une voix pareille (i). )) Une particularité la frappe dans la physionomie de cet inconnu. 11 est triste. « Comment pourrait-on faire rour guérir cet étranger de son chagrin, pour l'égayer ? Ce'* cette pensée qui est à Torigine de toutes mes relations r/eclui, c'est le lien invisible qui m'attira vers lui, m'enchaîna à lui, m'unit à lui si intimement et d'une façon aussi définitive. C'est cette pensée ou ce sentiment qui est à l'origine de mon amour. . . (a)» Comme on le voit, une pensée de bonté simple, de dévouement spontané.
Lenau, qui se lamentait quelques jours auparavant sur sa destinée et se considérait a comme fichu », apparut tout changé à ses amis. Auerbach n'en revenait pas. « Niembsch s'est épris d'une jeune fille, disait-il plus tard à Emma Niendorf ; il est parti à sa suite et va demander sa main. Si on la lui refuse, je ne sais pas comment il se tirera de cette épreuve. Il m'a tout raconté, tout confié. Il avait besoin de quelqu'un pour s'épancher ; et je n'ai pas été peu surpris de voir cet homme dont la pensée est si large et si profonde, cet homme qui a éprouvé tant de sensations si belles, cet homme au cœur si riche ... ne trouver pour exprimer tout cet amour, et au milieu de tout cet amour, que ces mots : frère, voilà une fille! Sa poitrine était archi-pleine, son cœur étouffait presque
(i) Article cite, 4^4.
l36 LES SOURCES DE l'œUVRE LYRIQUE : l'hOMME
et cependant il n'en sortait jamais que ces mêmes mots: mais en voilà une fille!. . (i) » Il passe des nuits entières à jouer du violon, malgré la défense qu'on lui en a faite et son jeu est souvent « d'une beauté si effroyable que le cœur en est tout ébranlé ». Son visage même n'est plus le même, il a rajeuni. Sa tenue est des plus élégantes (li). C'est tout au plus si une certaine exaltation nerveuse de son tempérament donne à réfléchir. Est-ce de nouveau un coup de tête, est-ce un acte mûrement réfléchi? Emilie s'inquiète en le voyant si fiévreux (3). Lui, rassure tout le monde et montre un optimisme imperturbable. Il sait de bonne source que M)^^ Behrends a de la fortune et, quand bien même elle n'en aurait pas, il se sentirait la force de lui assurer un avenir exempt de soucis. C'est Dieu qui l'a guidé dans cette affaire. Il éprouve déjà les bienfaisants eflets de sa nouvelle existence sur son caractère. Le besoin de travailler l'a repris. Il était franchement las de sa vie errante, incertaine et il désire maintenant avoir femme et enfants. ... (4)
Il n'avait d'ailleurs pas attendu l'assentiment de ses amis pour faire les démarches décisives. Après avoir rendu visite à la parente de M^^® Behrends, qui était à Rippoldsau, et acquis la certitude que son amour était partagé, il partit en toute hûte pour Francfort. Il y arriva le i6 juillet et c'est le i8 que la demande en mariage eut lieu. « Les heures passaient comme des minutes dans sa conversation, écrit Marie Behrends. Le dimanche, après être allé au cimetière avec Hillers et avoir visité la tombe de mon père, afin d'implorer sa bénédiction pour notre union, il pressa ma mère, au moment du départ, avec tant de prières et de représentations, de donner son consentement, alléguant que, sans cette certitude^
(i) Lenaa in Schwahen, 2o5.
(a) Id . , 207.
(3) Notes d'Emilie, 2oi-3. Lenau in Schwahen^ ao8.
(4) Id., Schlossar, 204.
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il ne pouvait rien entreprendre, qu'il était incapable d'agir et ne pouvait s'éloigner d'ici, qu'elle devait pourtant avoir confiance en lui, — qu'elle céda et dit oui avec l'aide de Dieu. Elle avait conçu pour lui une vive affection et lui accordait la plus grande confiance., (i) » Le ai il quitta Francfort, mais, dès le a6, une lettre de lui parvenait à Madame Behrends, où il confirmait ses déclarations antérieures. Ce n'était pas à 1 entraînement du moment qu'il voulait être redevable de son bonheur. Elle devait être convaincue que sa fille serait heureuse avec lui. La main qui les bénissait ne devait pas trembler d'angoisse le moins du monde. Il atten-^ dait avec confiance la réponse de l'oncle qu'on s'était réservé de consulter. Mais il n'y avait pour lui ni conditions ni réserves, sa résolution était absolue et inébranlable comme son amour.
Ce qui lui plaisait avant tout chez M"« Behrends, c'était la douceur de son caractère. « Marie, ma chcre fiancée, écrivait-il plus tai*d à Emilie Reinbeck (q), est une nature profondément honnête et d'une pureté enchanteresse. Sa fréquentation et sa possession me guériront jusqu'au fond de l'âme et m'élèveront. Que Dieu me la conserve longtemps !... » On sent dans ces paroles le besoin d'en finir avec les tourmentes passionnelles et les scènes tragiques de « l'autre ». Il est las de servir de héros de roman aux fantaisies de cette George Sand bourçeoise. Il lui faut, au contraire, du repos, l'intimité d'un foyer tranquille. « Son amour s'affirmera plus par des actes que par des paroles, dit-il de Marie, en la comparant sans doute à Sophie ; elle est tout dévouement et capable des plus grands sacrifices. Sa douceur paisible est un baume pour mon âme malade. Une femme passionnée me pousserait au désespoir. C'est du
(i) Article cité, 437.
(2) Le 5 septembre 1844.
î38 LES SOURCES DE L*ŒUVRE LYRIQUE : L*HOHME
repos, et encore du repos qu'il me faut !...(i))) Et il reprend la métaphore que nous avons déjà rencontrée pour exprimer le sens véritable de sa souffrance. « Les profondeurs ultimes de Pâme doivent, comme le fond de la mer, reposer solidement et sûrement dans un impénétrable mystère, immobiles, lors même que les orages les plus violents agitent les couches supérieures. Lorsque les choses en sont arrivées au point que ces profondeurs deraières ont été bouleversées, il faut beaucoup de temps pour que Tordre primitif s'y rétablisse et une pareille révolution est toujours un grand malheur... »
Ses actes se précipitent fébrilement. Le 3o juillet il traite avec Gotta pour s'assurer un capital avant d'entrer en ménage. Moyennant ao.ooo florins, payables en cinq annuités à partir de Pâques i845, et une rémunération de 2. 5oo florins par nouveau volume, il cède à Cotta le droit exclusif d'éditer ses œuvres parues et à paraître. Plein de joie, il retourne à Francfort chez sa fiancée. Il est auprès d'elle le samedi a août. (( Sans pouvoir dire un mot, je le conduisis dans la chambre, raconte-t-elle. Je ne pouvais contenir ma joie, je me sentais soulevée au-dessus de la terre, de ses soucis, de ses imperfections. Mes pieds semblaient à peine la toucher encore. Quand je le regardais, quand je lui tendais la main, j'étais entièrement, parfaitement heureuse, et j'éprouvais une satisfaction intérieure qui ne doit nous être accordée que bien rarement ici-bas. Mes protestations constantes que j'étais absolument heureuse, que rien ne me manquait, lui causaient un plaisir extraordinaire (2). )) Les fiançailles de Lenau et de Marie Behrends eurent lieu pendant cette seconde entrevue qui marque l'apogée de leur amour. « Je me sentais, depuis que j'étais sa fiancée, infiniment grandie et heureuse. De
(i) Notes d'Emilie. Sclilossar, aSi.
(2) Article cite. 42B.
SA VIE SENTIMENTALE iSq
plus en plus nos âmes s'attachaient Tune à Fantre, et il devenait chaque jour plus cordial, plus affectueux, plus confiant, plus gai, )) dit encore la jeune fille (i). Il lui explique que leur rencontre à Baden-Baden a été ménagée par la Providence. S*il l'avait connue dix ans plus tôt, sa vie aurait été bien différente. Mais tout était arrangé maintenant. Les questions pécuniaires ne le préoccupent que fort peu. Il sait que Marie n'est pas riche, mais qu'importe ! (( Cela aurait de très bons effets sur lui que de vivre et de travailler pour quelqu'un. . . le travail ne lui faisait pas peur ; il lui ferait encore moins peur maintenant qu'il avait une raison de vivre (a). » Il allait écrire pour le théâtre, exécuter toute sorte de plans qu'il avait dans la tête. Il chanterait « le repos réconfortant sur les sentiers fleuris de la prairie, l'accès de la forêt rafraîchissante, où chaque arbre, chaque brin d'herbe exhale des parfums agréables )>. Puis il célébrerait Marie, sa chère Marie, en vers lyriques. Le 5 août, il écrit à Emilie Reinbeck : (( Elle me devient tous les jours plus chère. Sur ma vie tout entière est descendue une paix joyeuse, comme je n'espérais pas en retrouver ici-bas. » a Ma chère fiancée, lui disait-il à elle-même, notre rencontre à Baden-Baden était la dernière tentative, la dernière question du destin, ou plutôt de Dieu, qui me demandait si je voulais encore, avant mi mort, arriver à l'apaisement et au salut. De tes yeux chéris pénétra jusqu'au fond de mon âme une lueur qui m'apportait la réponse et je dis oui de tout mon cœur (3)^ » Pour elle il ne reculait devant aucune concession. Il était prêt à adopter sa foi protestante et à se détacher du catholicisipe, qu'il avait d'ailleurs abjuré depuis longtemps en lui-même. Schurz accusa plus tard, sans raison, les Schwab
(i) Article cité, 4^.
(a)Id.,4a9.
(3) Id., lettre du 9 août.
l40 LES SOURCES DE l'CKUVRE LYRIQUE : l'hOMME
d'avoir exercé une pression sur lui (i). Lenau, en rompant avec le catholicisme, entendait surtout rompre avec Sophie qui l'y avait ramené, il voulait rompre avec son passé, rompre avec ce mysticisme sensuel où sa pieuse amie trouvait une justificiation de son mensonge intérieur et de sa vertu apparente.
Mais si tous les obstacles étaient écartés du côté de sa fiancée, il n'en était pas de même du sien. Il s'agissait maintenant pour Lenau d'aller à Vienne terminer ses préparatifs et c'est là que les difficultés l'attendaient. Comment sa famille et ses amis accueilleraient-ils la nouvelle de son mariage ? Que dirait Sophie de tout cela ? Lenau tremblait à cette idée. Il eut un moment l'intention de faire partir Auerbach à sa place, mais, réflexion faite, lui seid pouvait régler les affaires qui l'inquiétaient. Il se mit donc en route, sans enthousiasme, devinant ce qui se passerait à son arrivée. Ses pressentiments n'étaient que trop justifiés. Tout le monde était sens dessus-dessous dans le cercle de ses intimes depuis que les journaux avaient annpncé qu'il se mariait en Allemagne. On en parlait comme d'une « sottise w, Lenau s'était « emballé » comme toujours, sans aucun doute. La fiancée était-elle riche ? Et, quand bien même, était-il homme à se marier ? On ra[>pelait ses déclamations antérieures contre le mariage, (( cette institution antinatui^lle et par conséquent immorale. » Ses proches s'indignaient qu'il eût osé agir à sa tétc, sans les consulter, pour la première fois de sa vie. Lenau secouait donc leur joug ? 11 voulait se livrer corps et biens à ses Allemands? Schura n'en revenait pas. Sophie préparait en silence une apostrophe tragique.
Il débarqua dans la capitale vers la mi-août, décidé à
(i) Sophie Schwab a protesté cnergiquement contre cette allégation, en son nom et au nom de son mari, dans une lettre à Justinus Kerner, du 5 février i856.
SA VIS SENTIMENTALE l4l
tenir sa promesse envers et contre tous. On lui persuada qu'il était sur le point de se perdre sans rémission. Schurz lui fit remarquer que Cotta l'avait joué. Jamais il ne vivrait avec un capital aussi minime, qui ne produisait pas d'intérêts (i). Sophie s'écria en le voyant : a Est-ce vrai, Niembsch, ce que les journaux racontent de vous ? » Et tout de suite, changeant de ton, elle essaya de lui faire comprendre qu'il s'était trop hâté. Pourquoi n'avoir pas exigé une dot plus élevée? L'entretien d'un ménage coûtait tant et tant. Les parents de sa fiancée ne le savaienMls pas ? Les poètes ne sont pas de bons économes, il faut compter pour eux... On prenait autour de lui des mines soucieuses... Que vouliezvous qu'il fît contre tous ces gens-là ?
Il n'avait qu'à leur répondre ce qu'il déclarait un instant auparavant à sa fiancée. Mais il préféra céder. Sa faiblesse lamentable donna raison à ces sceptiques, à ces égoïstes, à ces médiocres. Le doute entra en lui et s'en prit, comme d'ordinaire, à sa santé. Il ne dormit plus, ses forces s'évanouirent. Des transpirations nocturnes de mauvais augure achevèrent de l'épuiser. Il ne savait plus que dire ni que faire.
La faiblesse conduit au mensonge. Lenau^ qui n'osait ni abandonner* la pauvre Marie ni résister à la coterie viennoise, se mit à mentir des deux côtés. Sa fiancée reçut, comme par le passé, des lettres débordantes d'amour. « Ses lettres, dit -elle, restaient tout aussi pleines d'amour, je n'y pouvais constater aucun changement de ses sentiments ; d'antres ne le pourront pas plus que moi. Dans sa dernière lettre il me faisait espérer son arrivée prochaine. J'attendais tons les jours, tantôt qu'il m'écrivit, tantôt qu'il vint me
(i) Schurz était nettement hostile à ce mariage (voir la lettre de J. Kemer à Jolie Hartmann, i844, sans date de jour). Jamais il ne put être aimable pour Marie, d'après Emilie Reinbeck. Cette mauvaise humeur ressort d'ailleurs de son récit.
t^*À LES SOURCES DE l'œuVRE LYRIQUE : l'hOMME
surprendre. , . (i) )) D'aati^ part il écrivait à Sophie, après ravoir quittée, qu'il ne se consolait de la perdre qu'en songeant à sa fin et à son anéantissement prochains (q). Il avait reconnu en elle « les sommets de Thumanité » ; dans sa fréquentation, il respirait d Féther le plus pur et le plus vivant de Tesprit » ; elle était sa Muse au sens strict du mot. « Ne craignez pas ce qui est impensable, lui afiirmait-il, ne craignez pas qu'une intime liaison avec vous puisse devenir superflue à mon esprit et à mon cœur (3). »
Gest avec ces dispositions plus qu'étranges que Lenau était revenu en Allemagne. Tout le long du chemin, il avait correspondu, presque jour par jour, avec Sophie. Il continua cette correspondance après son arrivée à Stuttgart. Les Reinbeck ne purent s'empêcher de le trouver tout autre qu'avant son départ. Sa volonté se réduisait à des caprices et à des mouvements d'humeur contradictoires. Ses résolutions violentes, éphémères, n'aboutissaient à rien. On remarqua bientôt que son état empirait chaque fois qu'il recevait des lettres de Vienne. « Le jour suivant arriva une lettre de Vienne qui déchaîna une violente tempête en lui. Il courait silencieux, pleurant et se tordant les mains, d'un bout à l'autre de ma chambre ; enfin il s'écria tout d*un coup : Je ne puis pas me marier (4) ! » Pleine de sollicitude, Sophie lui annonçait qu'elle avait parlé de ses projets de mariage à la comtesse Charlotte, qui avait levé les bras au ciel et le conjurait de ne pas conclure cette union si on ne lui garantissait au moins aSoo florins de revenu. — Emilie essaie de lui faire entendre raison ; elle lui cite* plusieurs hommes de lettres de Stuttgart qui ne possèdent aucune espèce de capital
(l) Article cité, 43o.
(a) Lettre de Lenau à Sophie, 17 septembre i844* de Linz.
(3) Id., 19 septembre i844, de Munich.
(4) Notes d'Emilie, 207 sqq.
SA VIE SENTIMENTALE î43
et Tivent pourtant heureux en ménage. Lenau redevient alors joyeux et se met à faire des projets d'avenir.
Le 29 septembre, un dimanche, comme il était assis à déjeuner le matin, chez les Reinbeck, il éclate brusquement en sanglots, en proie à une émotion terrible. Lorsqu'il revient à lui, il sent une douleur sourde à la joue droite. Aussitôt il court devant le miroir et pousse un cri : la moitié de son visage était paralysée. Il se désole, pensant que c'est une attaque, mais refuse pourtant de voir le médecin.
A partir de cette date, il déclare ne plus vouloir écrire à sa fiancée, parce que.cela le fatigue, mais il envoie lettres sur lettres à Vienne, et attend les réponses avec une impatience fébrile. « Ces lettres, constate Emilie, avaient toujours l'influence la plus funeste sur son humeur (i). » Ce fut elle qui se chargea de correspondre avec Marie Behrends. Avec toute la délicatesse possible, elle la mit au courant de l'indisposition de Lenau : ce ne serait rien sans doute, mais il valait mieux le ménager, ne pas troubler son repos, bientôt il donnerait lui-même de ses nouvelles ou se rendrait à Francfort... La pauvre Emilie disait ce qu'elle pouvait, sans grande confiance d'ailleurs. De son côté, la fiancée de Lenau,
qui avait encore présentes à l'esprit les promesses solennelles qu'il lui avait faites à mainte reprise, ne pouvait concevoir le moindre soupçon sur ses intentions. Le réveil de la malheureuse fut terrible. « Gomment j'ai supporté cette effroyable épreuve, ce que j'ai souffert, ce n'est pas le lieu d'en parler ici. Je ne pourrais d'ailleurs rien décrire, quand même je le voudrais. Ce fut un épouvantable passage du bonheur le plus grand à la douleur la plus profonde. Cela m'a changée entièrement. Jamais plus je ne pus redevenir ce que j'étais auparavant. L'univers entier m' apparut comme dans une autre lumière, une sorte de voile noir s'était étendu
(i) Notes d^Émilie. Schlossar, 1109.
î44 l-ICS SOURCES DE l'OEU VRE LYRIQUE : L'HOMME
sur lui. Tout était sombre... et que le çiort de l'humanité était lamentable ! » (i) Nous n*abandonnerons pas cette infortunée, qui disparaît à ce moment de la vie de Lenau, sans reproduire la justification qu'elle opposait aux calomnies de la coterie viennoise, qui lui reprochait de n'avoir pas su renoncer à Lenau malade : « Je ne veux pas me représenter comme plus forte et meilleure que je ne suis. A ce moment- .là, je n'aurais cru ni madame de Reinbeck ni ma mère, si elles m'avaient dit qu'il n'avait plus besoin de moi pour être heureux. Lui seul aurait pu m'en convaincre. Mais, une fois convaincue de cette vérité, je suis absolument sûre que Dieu m'aurait donné la force de sacrifier mon bonheur au sien, sans lui laisser soupçonner la grandeur de ce sacrifice. »
Lenau avait moralement rompu ses fiançailles, dès son départ de Vienne, mais il n'avait pas le courage de se l'avouer à lui-même et d'en faire part aux autres. Sa pensée se tordait en des convulsions d'impuissance, en de perpétuelles hésitations qui ruinaient sa santé. Sophie l'avait repris tout entier et, s'il se débattait encore, c'est qu'il avait conscience de commettre une lâcheté qui répugnait à sa nature loyale .
Un jour cependant, l(f 8 octobre, il résolut de faire connaître ses intentions à Marie Behrends. « Ma chère fiancée, lui disait-il, accueille ce que je te déclare ici avec toute la bonté de ton âme, afin que tu puisses moins me condamner que me plaindre. » Suit un récit de l'attaque dé paralysie du 29 septembre qui se termine par les réflexions suivantes : (( Le malheur qui vient de me frapper, au moment même où je m'occupais des derniers préparatifs de mon mariage, m'est apparu et m'apparaît encore comme une fatalité récalcitrante, comme une protestation effroyable du destin contre mon bonheur et mon souci de le réaliser. Je me fais à moi-même
(i) Article cité, 43i.
SA Vl£ SENTIMENTALE l45
V effet d'un homme marqué par la mort. La mort a mis sa main sur moi, comme le forestier dans le bois fait une entaille aux arbres qui doivent être bientôt abattus. J'ai l'impression que mon cœur a, dans ces jours de chagrin, ensevoli avec des, torrents de larmes le bonheur de mon avenir. Une défiance, qui me ronge et que je ne puis surmonter, à regard de ma santé mal assurée et facile à ébranler, une terreur pleine d'angoisse de moi-même et de mes nerfs inquiétants, irritables au plus haut degré, me remplissent d'une tristesse infinie et me font un devoir de renoncer douloureusement, au moins dans ma situation et mon état d esprit présents, à la pensée d'une union matrimoniale qui faisait mes délices il y a quelques jours seulement. . . » Cette lettre ne parvint pas à son adresse. Lenau la trouva par trop cruelle en la relisant et pria Emilie de donner à sa fiancée les éclaircissements nécessaires. Huit jours plus tard, il en reniait lui-même le contenu dans une autre lettre écrite au frère de Marie, où il parlait encore de travailler à la réalisation de son bonheur, « vigoureusement et joyeusement. »
Les lettres qu'il envoie à Sophie à partir du 39 septembre sont un témoignage désolant de l'oscillation de ses sentiments. Le 3 octobre, il l'assure qu'elle ne perdra rien par son mariage, si toutefois il a lieu ; le 4» il est probable qu'il renoncera à ce mariage. Le 5, il raconte à Sophie comment s'est produite son attaque de paralysie faciale. « Ce qui a provoqué ce mal, ditril, n'est, j'en suis fermement convaincu, qu une violente, colossale, émotion de colère, de chagrin et de désespoir. . . Écrivez-moi des lettres plus calmes, je vous en prie instamment, chère Sophie I )) Il ne peut plus songer à se marier et il est presque résolu à se retirer définitivement. Le 6, il a pitié de Marie, on reculera la date du mariage pour la préparer à la rupture. Le 7, il considère ce mariage comme le plus grand malheur qui pourrait lui arriver, en dépit des encouragements que lui prodiguent les Reinbeck et
l46 LES SOUUCES DK L ŒUVUE LYRIQUE *. L^HOMMfi
les Hartmann. Marie a maintenant un défaut : elle Taime trop mollement. Et ainsi de suite jusqu'au la. Le m octobre en effet il se sent rétabli, Dieu merci, « plein d assurance et et de courage )). Il n aurait jamais dû parler de sa maladie. Le mariage peut encore avoir lieu, il est heureux de n'avoir pfts rompu avec Marie. La solution qu'il adoptera sera digne cl*elle, de lui, du monde. Ce même jour il reçoit de Sophie une lettre qui Tagite beaucoup et à laquelle il répond dans raprès-midi. Le soir il est blême et bave (i). Dans la nuit qui suit, il a son premier accès de folie furieuse. Il ne ferme pas les yeux, crie et gémit continuellement, se donne des coups de poing contre la poitrine, brûle une grande quantité de papiers. Le lendemain, il rédige sur les événements de cette nuit un long rapport, et écrit à Sophie qu il a, (( dans un affreux jet de lumière du destin, aperçu le fond même de son cœur et vu que toute son âme lui appartient éternellement ». Il se propose d'aller la rejoindre à Ischl où il rétablira sa santé. Le 14^ il se trouve très bien ; le 1 5, il a renoncé à son voyage d'Ischl, mais il parle de son mariage comme de quelque chose de sûr : a II n'y a pas d'autre solution pour nous, déclare- t-il, pas d'apaisement, pas de salut, en dehors de mon mariage avec cette jeune fille qui apparaît maintenant et de nouveau à mes regards avec toute la noblesse, l'amabilité, la profonde bonté, que je lui trouvais avant les jours de ma soudrance. » Marie entrera dans lassociation qu'il a formée avec Sophie, association qui doit subsister comme par le passé. Dans la nuit du i5 au r6, second accès de folie furieuse. Vers deux heures du matin, il se précipite dans la chambre des époux Reinbeck, saisit Emilie par le bras et l'accuse de l'avoir dénoncé à la justice comme meurtrier. (( Vous avez pénétré mon secret et connaissez mes relations avec cette femme, s'écrie-t-il ; eh bien, vous allez tout
(i) Notes d'Emilie. Schlossar, a 10 sqq.
8A VIB SENTIMENTALE 14?
apprendre et écouter ma défense. Elle m'a écrit, en effet, dans une de ses lettres» que, si je recevais un jour une lettre tout à fait gaie, ce serait un signe bien certain que la mort la guettait de très près. Une lettre de ce genre m'arriva ensuite, une lettre gaie, puis rien ne vint plus après Tinteirvalle ordinaire. J'ai bien dû croire qu elle était morte et qu'on allait me prendre pour son meurtrier... (i) »
On voit quelle puérile et navrante comédie Sophie jouait avec ce pauvre égaré. Lenau en avait conscience lui-même à ses moments de lucidité. Peu de jours après la scène que nous venons de raconter, il pria Ëmilte de lui écrire et de lui enjoindre de garder ses lettres pour elle, tant qu'il serait malade. Il redoutait ses déclarations passionnées et demandait qu'on interceptât tout ce qui venait de Sophie pour le lui remettre plus tard. C'était, disait-il, une femme pervertie par la lecture des romans français. Elle entendait le posséder à elle seule et ne permettre à personne de tenir la moindre place dans son cœur. Elle trouvait à redire contre tous ses amis à lui. Que ne s'occupait-elle, une fois pour toutes, de ses enfants (a) ! Il donna un de ses portraits à Emilie, pour qu'elle le jetât dans les cabinets. C'était la première fois que I^enau avouait sa liaison à ses hôtes de Stuttgart. Emilie dut, ce jour-là, s'expliquer après coup une foule de bizarreries qui l'avaient choquée auparavant dans l'humeur et la conduite de Lenau. Comment elle a jugé cette femme, qui avait lentement amené le malheureux poète à cet état pitoyable de misère intellectuelle et physique, nous ne le savons pas. Elle dut pouii;ant tressaillir à la lecture de deux lettres qui lui vinrent de Vienne, le 20 et le 29 octobre, et portaient la signature de Sophie (3). Il n'était pas difficile de
(1) Notes d'Emilie. Schlossar, 21a sqq.
(a) Le 16 octobre.
(3) Emilie a reçu en tout quatre lettres de Sophie Lœwenthal. Il est question ici de la première et de la troisième.
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reconnaître, en les lisant, que la soi-disant amie de Lenau se préoccupait uniquement d'apprendre ce qu il avait dit au juste dans ses divagations, les noms et les confidences qui avaient pu lui échapper. Derrière les paroles de commisération qui ouvraient et fermaient ces deux lettres, on ne sentait que les mobiles intéressés d*une femme soucieuse avant tout de son repos el de sa réputation. Sophie le comprenait-elle, lorsqu elle priait Emilie de détruire ces lignes ?
On sait comment se termina cette lugubre tragédie. Dès le sa octobre, après une série d'incidents qui démontrèrent la gravité de son mal, Lenau dut ôtre transporté à Tasile d'aliénés de Winnenthal. A celle qui l'avait soigné avec un dévouement tout maternel et qui devait mourir par lui, il adressa ces quelques paroles de remerciement» « Adieu, ma chère Emilie, saluez tous les nôtres. N'est-ce pas, vous m'estimerez encore par la suite et honorerez ma mémoire ? — Vous avez été toujours si bons pour moi ! » Sophie se souvint-elle, en apprenant ce dénouement, des paroles qu'elle lui avait adressées, lors de leur dernière séparation ? : « L'un de nous deux deviendra certainement fou ! » Ce n'était^pas elle que la prédiction avait atteinte.
Le clan de Sophie, à Vienne, soutint jusqu'au bout que Lenau avait succombé aux émotions causées par la dernière de ses entreprises matrimoniales. On fut impitoyable pour Marie Behrends, dur pour Emilie, qui avait eu le tort de prendre les intérêts de cette jeune (îUe. Schurz, à son arrivée a Stuttgart, fit grise mine à tout le monde. Une seule personne aimait véritablement Lenau, c'était Sophie. Il avait eu tort de ne pas s'ouvrir plus tôt à elle de ses projets de mariage. Elle eût certainement épargné au poète imprévoyant bien des mécomi)tes, elle l'eût sauvé probablement... (i) Nous dirons en cette matière, comme Pascal,
(i) Schurz, II, 2;o.
SA VIR SENTIMENTALE ^ ï^^
que nous cw>yons volontiers les témoins qui donnent leur sang : or c'est Emilie Reinbeck et non Sophie Lœwenthal — malgré sa promesse (i) — qui est morte pour Lenau, et voici ^ comment elle juge le dernier acte important de sa vie consciente : i( La résolution qu il avait prise de se marier n'avait pas son origine, comme ses amis de Vienne semblaient le croire, dans un état intellectuel déjà troublé ; c'était bien plutôt la dernière saine tentative qu il faisait pour se délivrer de chaînes accablantes et trouver, dans une union légale avec une aimable, noble jeune fille, dont il appréciait très justement les excellentes qualités, malgré le peu de durée de leurs rapports, le repos et la paix intérieure, ainsi qu'une profession et un mobile extérieur de travail. G*était l'ancre du salut, qu'il saisissait dans le bouleversement et la tempête de sentiments contradictoires, mais il n'eut pas assez de force pour la retenir et c'est seulement lorsqu'il la lâcha, qu'il tomba dans l'abîme effroyable des ténèbres mentales (a). ))
Si les événements de l'existence humaine sont, comme les autres, amenés par une nécessité inéluctable, il est inutile de déplorer quoi que ce soit dans le passé de nos fautes et de chutes. Et pourtant lorsqu'on considère ce que l'intervention de Sophie Lœwenthal a produit dans la vie et l'œuvre de Lenau, on ne peut s'empêcher de regretter que cette femme ait jamais croisé son chemin. Car elle a dévoyé en lui Thomme et le poète. L'homme a souffert par elle et renoncé pour elle à ses espérances les plus légitimes, sans avoir ému véritablement, une seule fois, son égoïsme. Elle a rendu le poète apostat. A cette dévote hypocrite il a sacrifié sa foi panthéiste, largement humanitaire, pour tomber dans Tabé-
(i) Elle ^vait préparé du poison pour le cas où il mourrait, lui écriTait-elie pendant sa maladie (Cf. les notes d'Emilie. Schlossar, âia). Elle est morte de vieillesse en 1889.
(s) Notes d'Emilie. Schlossar, 23a.
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tissement d'un mysticisme stérile et puéril. La lâcheté philosophique et la déchéance artistique du Saçonarole sont l'œuvre de Sophie. A son profond amour de la vérité et de la liberté, cette femme romanesque, esclave des convenances religieuses et mondaines, n'a rien compris. Il lui fallait on (( ami )) bien pensant et qui ne la compromit pas. {1H« «a pas eu de trêve, qu il ne lui eût donné cette satisfaction. Le Lenau du Faust, des Albigeois, le vrai Lenau, n'existait pas pour elle. Et loi'sque, à la prière de Scïmrz, elle s'est crue obligée d'ajouter quelques considérations à \^ Vie de Lenau, elle n*a trouvé dans sa carrière littéraire qu'une époque « heureuse » : celle du Saoonarole qu'elle appelait une « fête de Noël )) ! Elle a condamné le Faust et les Albigeois et terminé sa froide appréciation, en demandant une croix pour la sépulture de ce (( successeur de Jésus » !
L'influence de cette femme a été mauvaise ; elle l'eût moins été sans la faiblesse de Lenau lui-même. C'est son manque d'énergie, son dédain de la loi morale qui expliquent toutes les infortunes de sa vie. Pour n'avoir jamais su trouver en lui-même des raisons de croire et d'agir, il a livré son âme au hasard des impulsions extérieures, qui l'ont balloté, meurtri, sans le conduire jamais au but désiré. Lenau s'est laissé vivre, il n'a point voulu faire violence à ses instincts contradictoires, il a subi la tyrannie des circonstances. Les événements les plus fortuits, une rencontre, un mot, une lecture ont déterminé ses actions les plus décisives. Des médiocres et des habiles l'ont mené à leur guise et ont détourné vers leurs intérêts les eflbrts originaux de son tempérament. Pour ceux qui l'aimaient et le respectaient, il a eu souvent des rebufliades inexplicables, et parmi toutes les femmes qu'il lui a été donné de rencontrer, il a repoussé ou finalement renié les meilleures : Lotte et Marie. Les intrigantes, comme Bertha, les égoïstes, comme Sophie, l'ont tenu sous le joug. Poussée à ce degré, la faiblesse est plus
SA VIE SENTIMENTALE l5l
qu'un défaut individuel, elle a des conséquences sociales. (( Dieu est bien bon, disait-il un jour, de nie faire punir par la nature et non par la loi, car j'ai péché contre toutes les deux. J'ai mis le talent plus haut encore que la loi morale qui est pourtant ce qu'il y a de plus élevé. Dites-le lui à elle aussi (i). Elle n'a pa^ non plus tenu assez haut la loi morale (a). )) — En cela ils étaient l'un et l'autre victimes de leur époquie, de ce Romantisme qui proscrivait partout Tordre et l'harmonie, lataisonet l'énergie intelligente, pour leur substituer la confusion, l'arbitraii^ du caprice et de l'instinct individuels, le <( moi )) déconcertant et incohérent des faibles.
(i) A Sophie.
(a) I^naa in Schwaben, 269 sqq. Du 3 novembre 1844. Cf. ces paroles qu'il adressait à Emilie vers la même époque :« Wie wird die Welt nan mich venir theilen, dass ich so schwach war; niemand wird mich achten und mein Audenkeu ehren, in ganz kiirzcr Zeit bin ich mit Allem, was ich geschrieben liabe, vergessen. » (Schlossar, 317.)