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CHAPITRE V

LeNAU et la LITTÉUATURE

(( Il y a maintenant des poètes, et malheureusement la plupart de nos butors à lyre de Vienne sont de cette espèce» qui, dans leurs poésies, ne montrent que de l'imagination, rien que de Timagination et pas un brin, un seul brin de bon sens. Quand on veut lii*e leurs poésies« il faut se dépouiller de son bon sens, imiter ceux qui entrent dans une poudrière et qu^on oblige à quitter leurs souliers garnis de clous, de peur que des étincelles ne fassent sauter le bâtiment. Pour les poètes de ce genre, le maudit bon sens est une sorte de lest, qui les empêche de s*é lever dans les airs ; donc, paiMlessus bord, le sac de sable !... Ici, à Vienne, il y a des misérables qui volent des enfants étrangers et s'en servent pour mendier. O poètes sans originalité, que vous ressemblez à ces gens-là ! Les critiques trouvent à redire aux meilleure ouvrages. S'ils n'y rencontrent pas de passage où ils puissent enfoncer leurs dents aiguës, ils avalent l'œuvre tout entière (car ils ont d'ordinaire une large gueule), en analysant le contenu, puis ils la rejettent — par malheur Touvrage a perdu quelque peu de sa couleur, de sa forme et de son goût... (i) » C'est ainsi que le jeune Niembsch appréciait les disciples d'ÂpoUon qui encombraient Vienne de iBao à i83o. Les débutants sont

(i) Lettre de Lenau à Klcylc, i3 février (sans mention d'nnnée).

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sans pitié. II est probable que notre étudiant dépassait dans son jugement les bornes de la justice, comme il franchissait celles du bon goût dans sa comparaison.

Son expérience des choses de la littérature était d'ailleurs bi^i neuve encore et il se faisait, sans aucun doute, illusion sur la valeur réelle de ses appréciations. C'est qu'il sortait seulement du collège, avec l'outrecuidance touchante qui accompagne les premiers pas du bon élève dans l'inconnu de la vie. Bon élève, il l'avait été, malgré les fréquentes interruptions apportées dans ses études par les déplacements de sa famille. Au gymnase des Piaristes de Pest, puis à Vienne, il s'était applique, comme toute la jeunesse scolaii^ de son temps en Europe, à traduire, pendant de longues heures inutiles, sous la direction de braves ecclésiastiques indulgents aux contresens,quelques odes expurgées d'Horace, les églogues et l'Enéide de Virgile, les invérifiables récits de Quinte Curce. Le grec avait été considéré de très loin, pour toute sorte d'excellentes raisons. En revanche, Lenau devait à ses origines hongroises une connaissance pratique très étendue du latin, qui était, à cette époque encore, la langue des actes civils dans le royaume de Saint-Étienne. Mais il faut se garder d'attribuer un rôle quelconque à ces acquisitions de la première jeunesse dans la formation de son talent. Gomme toutes les études littéraires laites au collège, que l'on ne prend pas soin de compléter plus tard, lorsque l'intelligence est définitivement affranchie, elles avaient passé sur son -esprit avec la légèreté des impressions indifférentes.

Et pourtant ce mépris pour les littérateurs de profession se retrouvera chez le Lenau célèbre et compétent. C'est ainsi qu'il écrit, quelque dix ans après, à Emilie Reinbeck : « Les procédés de nos littérateurs viennois sont parfaitement énervants et dégoûtants. Tout ce monde-là se combat, se jalouse à qui mieux mieux, pour chaque bouchée de gloire.

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et chacun cherché à larracher .à la gueule de l'autre. Ces gens là, sauf de rares exceptions, me font l'effet d*une bande de voleurs, qui aurait dérobé quelques lambeaux de célébrité et qui se les disputerait avec des criailleries et des coups. C'est odieux, tout à fait odieux !...(i)» Cette fois, il est vrai, c'est plutôt le caractère que le talent de ses confrères viennois qu'il met en cause. En tout cas, Tantipathie du début subsiste et Lenau ne reviendra jamais sur cette manière de voir.

Les écrivains de la capitale méritaient-ils cet excès d'indignité? L'histoire littéraire n*a guère été plus indulgente pour eux que leur contemporain. Au premier abord, rien de plus bigarré, de plus déconcertant que le spectacle de Tactivité littéraire en Autriche aux environs de 1820. On ne sait au juste où commence Tart et où finit la politique, dans le mouvement fiévreux qui s'est emparé des esprits les plus divers et les plus opposés par leui*s tendances. Si le règne de Joseph II avait préparé Taffranchissement des consciences, suscité comme une éclosion d'espérances aux quatre coins de la vaste monarchie et préparé des lendemains de fécondité, les guerres de la Révolution et de l'Empire anéantirent, comme un effroyable ouragan, la levée des moissons futures, et sur le sol labouré par les boulets, piétiné par les charges furieuses, la réaction s'abattit en vols sombres, plus âpre et plus haineuse que jamais. L'avenir de l'Autriche était en jeu, disait-on au peuple. Comme en Allemagne, on exploita l'indignation patriotique des masses pour préparer leur asservissement, et, tout en assurant la délivrance matérielle du pays, on le soumit à un véritable esclavage intellectuel et politique. La cause de la France et celle du libéralisme furent habituellement confondues : en combattant Tune, on proscrivit l'autre. Au duel des peuples s'ajoutait le duel

(i) Lettre à Emilie Reinbeck, 5 octobre i834.

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des idées. Grâce à Ja guerre, le pouvoir impérial put arracher impunément à TAutriche affolée les libertés qu'elle tenait de Joseph II.-

Réactionnaires convaincus et renégats se mirent donc à l'œuvre. On vit d'anciens « balayeurs de religions », comme Aloîs Hoffmann, dénoncer le « vertige philanthropico-cosmopolitico démocratique du siècle ». La Wiener Zeitschrift s'occupa de cette besogne de 1792 à 1793. Puis vinrent Texjésuite Hofstaetler et Hascbka avec leur Magazin derKunst und Litteratur qui dura de 1798 à 1797 et remplaça la défunte Oesterreichische Monatschrift, organe des librespenseurs viennois. I^s excès même des révolutionnaires français, il faut bien le dire, compromettaient un peu partout la cause du libéralisme religieux et politique. L'Autriche surtout n'était pas encore assez affranchie de son passé pour comprendre et excuser les intempérances de la foi nouvelle. Gomme l'Europe tout entière, elle frémit en apprenant l'exécation de Louis XVL On cria haro sur les « Huns de l'Occident » d'un bout à l'autre du monde civilisé. Les apôtres du Moyen-Age, du mysticisme religieux et littéraire, tels que Aug. W. Schlegel et son frère Frédéric, Zacharias Wemer, etc., accoururent à Vienne dans le courant des années 1807- 1808. Tieck, Laebcn et les deux Eichendorfï* les suivirent de près. La contre- révolution, comme jadis la contre-réformation, choisissait Vienne pour son centre. C'est à Vienne que paraît le Promethens, organe général des Romantiques allemandsy à Vienne qu'on vient s'enrôler contre les idées et les armes françaises, témoins Vamhagen et SeckendoriT qui prennent du service sous les ordres de F archiduc Charles. I>e patriotisme autrichien surexcité inspire à des écrivains comme Castelli, Collin, Caroline Pichler,des poésies lyriques enflammées, conservatrices et religieuses. A partir de 1810, Frédéric Schlegel ouvre à Vienne ses cours sur la littérature moderne et son histoire littéraire est publiée en i8i5 avec une

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dédicace à Meltemich. Son journal, le Deutsches Muséum^ travaille pour la politique du chancelier et le romantisme catholique tout ensemble. Partout règne ce mélange de l'inspiration patriotique, religieuse et réactionnaire. Caroline Pichler, Clemens Brentano élucubrent à Tenvi des drames obscurs et surchauffés. De toutes parts les journaux éclosent : ce sont le Beobachter, la Wiener aUgemeine Zeitung, les Wiener Jahrbûcher fondés par Metternich pour le relèvement de la littérature nationale, et où il n'est question que de rOrient ou de FEspagne I Nous en passons.

Le romantisme, avec son cortège d'idées politiques et religieuses, semble donc triompher sur toute la ligne. Il a pour lui le pouvoir impérial et le sentiment patriotique du public auquel il se présente comme une école d'art national. Cependant, la vieille bourgeoisie viennoise, peu mystique de tempérament, n'a pas l'air bien convaincue. Çà et là se manifestent des résistances. Schreyvogel défend vaillamment le Burgtheater et les classiques contre les intrus. Autour de lui se groupent tous les récalcitrants, et quiconque ne pactise pas avec les théories moyennâgeuses se tourne vers le théâtre. Raimund, Zedlitz, Bauerfeld, Halm, écrivent pour la scène, où Ton arrive, avec beaucoup de précautions, à dire ce que l'on pense. La plupart de ces vocations ne seront pas décisives, mais cela même prouve qu'il existé un très fort courant d'opinion, parmi les jeunes écrivains autrichiens, contre la frénésie romantique.

Comme le théâtre, la musique bénéficie de cet état d'anarchie littéraire. La musique est un terrain neutre où les opinions politiques et religieuses les plus diverses font trêve. On y peut, en outre, encore plus qu'au théâtre, donner libre carrière à ses instincts artistiques. Elle prospère d'ordinaire aux époques où la littérature souffre d'un malaise intérieur ou se sent gênée dans l'expression de la vérité. Ainsi chez nous, sous le second Empire. La tyrannie politique et reli-

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giease de la l'estauration en Autriche favorisa le développement de Tart musical. C'est Tépoque de Beethoven, Schubert, Strauss. Le Freischûtz de Weber a un succès colossal à Vienne (i). Le Lied acquiert une vogue inconnue jusque-là. On chante et on s'amuse. La vie mondaine se développe. Si on s*agenouille dévotement, le matin, à la messe, on n'en danse que plus allègrement le soir, au bal. De son côté le peuple se divertit dans les théâtres de la Leopoldstadt et de la Josephstadt aux arlequinades et aux calembours de ses Nestroy, Schuster, Krontheuer, Raimund. Tout le caractère viennois est là-dedàns : commencer par rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer.

Malgré tout, l'oppression des consciences devient de plus en plus intolérable. Le pouvoir impérial pèse de tout son poids sur les intelligences et écrase toute idée libre dans le germe. L'empereur déclare n'avoir pas besoin de savants, mais seulement de bons fonctionnaires. La Censure, rétablie en 1801, sous le nom de « Recensurierungscommission )), veille sur la production intérieure ,et extérieure. Son premier acte avait été de mettre à l'index environ aSooo volumes divers. Un décret du 8 juillet 1821 oblige les bibliothécaires à indiquer aux autorités les livres empruntés par les professeurs. Les cours et les réunions de toute sorte sont surveillés. L'Eglise seconde vaillamment TËtat daiis cette tâche. Frédéric Schlegel, Pilât, le père Hofbauer se livrent à un prosélytisme infatigable. L'archevêque- cardinal Firmian folmine contre les incrédules dans ses mandements et lance sur l'insouciante capitale ses hordes de Rédemptoristes. D y a dû froc partout. Madame Fichier, l'écrivain déjà cité, fournit à ses invités, dans ses soirées, l'occasion de se confesser discrètement entre deux valses. On ne sait plus ce qu'il faut dire et ne pas dire. Grillparzer entend des

(i) Cf. Bauernfeld, Journal intime, 5 novembre i8ai, 7 mars 1822.

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chaînes invisibles grincer à ses pieds et à ses mains et songe à quitter son pays. Servilité et platitude en haut, brutalité en bas, telle est la devise des fonctionnaires qui maintiennent le peuple dans TablStissement.

Voilà donc le spectacle que le jeune Lenau avait sous les yeux, lorsqu'il écrivait à son amiKleyleles lignes citées plus haut : une littérature d'importation étrangère, subie et non adoptée par les esprits libres et les Autrichiens d'Autriche, et qui se faisait, pardessus le marché, rexécutrice des basses œuvres de Metternich ; un romantisme prêché par des moines et défendu par la censure ; un Zacharias Werner, un Brentano,un Schlegel, pontifes prétentieux d'un culte tyrannique et nébuleux ; rien de vivant, d'original, de national au bon sens du mot. Ce n'était pas là un milieu favorable au développement des jeunes talents. Où trouver une direction dans ce chaos? Les uns, nous l'avons vu, se dirigèrent vei's le théâtre ; c'étaient Raimund, Grillparzcr, Zedlitz, Dcinhardstein, Bauernfeld etc. ; d'autres, les derniers venus, tels que Lenau, se tinrent à Técart, cherchèrent des maîti*es ailleurs, dans le passé. Le hasard s'en mêla. Le beau- frère de Lenau, Schurz, qui lui aussi écrivaillait, avait voué une profonde admiration à la poésie un peu factice des Klopstock, Hôlty, Bûrger, Jacoby. Il orienta vers ces auteurs le goût encore hésitant du jeune homme. Tous deux se mirent à feuilleter et à commenter les précurseurs oubliés des grands classiques . De 1823 à 1828 environ, la Alessiade, les odes, élégies, idylles des bardes de Gœttingue firent leurs délices. A leurs imaginations encore neuves, l'appareil des termes nobles et les visions soi-disant idéales, les fiancées immatérielles qui n'apparaissent qu'au crépuscule et meurent à la fleur des ans, les tertres mortuaires, les urnes, les cyprès, les séraphins aux chastes voiles, les fantômes, les brigands en imposaient beaucoup plus que les types simples et vrais d'humanité, le langage sobre d'un Gœthe. L'impression resta

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poai*tant superficielle. De ce long comriierce avec les poètes de recelé de Klopstock Lenau ne retint que peu de chose : tout au plus un respect extérieur pour les formes métriques régulières, qui le distingue nettement de ses contemporains, et quelques procédés de style. Toute sa vie il parlera, au moins dans ses poésies légères, des fleurs, des oiseaux, des bosquets, avec une sorte de naïveté préclassique, selon la manièi*e conventionnelle et pourtant sincère de Hôlty avec ses termes empruntés et ses sensations fraîches, ses beaux yeux candides sous la perruque poudrée (i). Il se détacha d'ailleurs bien vite de ces modèles et Klopstock surtout lui parut insupportable par la suite : « Dans ma mauvaise humeur, écrit-il h Sophie, le a6 octobre i836,j'ai ou\eri\sL Messiade et en ai lu un chant.^Mon état n'a fait qu'empirer. Cette manière diffuse et prosaïque de discourir sur les mystères de la religion rc^ssemble presque aux nouvelles découvertes des chimistes qui. dans leurs réunions, se font passer de rugueux fragments d'air solidifié. Un gi*and nombre de vers de Klopstock m'ont enfoncé hier dans les côtes un morceau de ciel ainsi cristallisé ...»

Il n'avait donc pas encore trouvé sa voie véritable lorsqu'il se rendit en Souabe. On sait l'accueil empressé qu'il y rencontra et les solides amitiés qui s'établirent entre Uhland, Schwab, Kerner, Mayer et lui. On est allé jusqu'à faire de Lenau, par la suite, un Souabe d'adoption (a). Ses amis appelaient la Souabe sa patrie intellectuelle et Grillparzer accuse ses admirateurs de là-bas d'avoir, par leurs adulations et leurs gâteries, préparé sa désagrégation intellectuelle. C'était aussi Ta^is de Wolfgang Mftller, qui écrivait à J. Kerner, après avoir lu le petit livre de madame de

(i) Nous examinerons aillenrs les imitations purement formelles. (Cf. Partie U, eh. i, ix.)

(2) Mot de Gutzkow, Skizzenbuch, 1889.

26o LES SOURCES DE L ŒUVRE LYRIQUE '. L'HOMME

Suckow : (( Vous lui avez tous, en somme, beaucoup trop fait la cour. Un homme pareil avait plutôt besoin d'être traité par des applications d'eau froide et des douches... (i) » Nul doute que les éloges outrés qu'on lui prodigua dans les milieux littéraires de Stuttgart n'aient eu des conséquences fâcheuses pour son talent ; mais il ne faut pas oublier que ce talent lui-même avait besoin, comme l'organisation toat entière de Lenau, d'une chaude atmosphère d'affection pour s'épanouir pleinement. Si Schwab n'eût encouragé et soutenu Lenau jusqu'à la gloire, jamais il n'y fiU arrivé seul. La première difficulté l'eût arrêté en chemin. D'ailleurs raffection littéraire qui unissait le poète autrichien à ses confrères wurtembergeois reposait sur une certaine communauté d'idées et de besoins. Ni les uns ni les autres, par exemple, ne transigeaient avec la moralité dans l'art. Ils avaient tous ce resx)ect d'eux-mêmes et de leurs œuvres qui apparaît comme la plus belle forme de la dignité littéraire. Nous avons déjà constaté que Lenau abhorrait la frivolité dans l'art et nommé Grûn et Bauernfeld qu'il accusait volontiers de tomber dans ce défaut. « Je ne me suis pas amusé du tout hier chez Alexandi*e (Baumann, poète dramatique), écrivait-il encore à Sophie. La dernière comédie de Bauernfeld, le Père, m'a souverainement déplu, en dépit de quelques scènes bien réussies. 11 y a là une légèreté, une frivolité, un manque grossier de sens moral qui me blessent véritablement... » Et il ajoute : « Je n'ai pu me défendre d'une sorte d'accès de mépris (2). » 11 reprochait à Spinoza et à Gœthe de fournir des armes à la sensualité. Selon lui la littérature devait en première ligne travailler à l'affranchissement et au relève* ment moral de l'humanité. Rien n'était pernicieux comme la doctrine de Fart pour l'art : « Le véritable poète doit, comme

(i) Wolfgang Mûller à J. Kerner, 7 décembre i8o3, (2) Le aa février 1887.

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les vi*ais prophètes, disait-il à Martensen (i), opposer à la conscience faussée et temporaire de Thumanité, une vraie conscience d'éternité ; il doit proclamer des visions réelles, jeter dans son époque des paroles qui la jugent et la libèrent, n Le théâtre, qui est obligé de faire au grand public toute sorte de concessions, lui était parfaitement odieux et il cherchait à en détourner les jeunes auteurs, a A ce que je vois, mon cher Prechtler, déclarait-il un jour à un lauréat du « Bui^heater », vous barbouillez aussi votre Muse si pure avec du fard, vous la parez pour les lampions et le public affamé .de jouissances. Je le regrette pour vous. Ne livrez pas ce que vous avez de meilleur à la badauderie de la foule et aux planches. Vous ne le ferez pas sans profaner votre Muse ou, tout au moins, sans la laisser profaner. Ne le faites pas, revenez en arrière. Je vous vois avec peine sacrifier votre simple originalité, votre noble sérieux, votre conception poétique de la vie. Suivez-moi et abandonnez la comédie. Il entrera nécessairement de Tamertumc dans votre âme, môme si vous avez du succès (2). » Il est bien certain que la fréquentation d'hommes tels que les Souabes ne pouvait que fortifier chez Lenau des dispositions de ce genre, et sur ce point, il est toujours resté d'accord avec eux. Les tendances libérales et humanitaires de son œuvre, sa haine de l'oppression, son enthousiasme pour les révoltés polonais, se rencontraient également avec des idées qui leur étaient chères. Bien plus, on serait tenté de croire au premier abord, en considérant Lenau quelques années après son arrivée à Stuttgart, que son organisation morale tout entière a été transformée par ce milieu nouveau. Et en effet, la simplicité reposante des mœurs souabes, Taspect d*une nature souriante et paisible ont fait hésiter un moment cette

(i) Martensen. I, 198 sqq.

(2) Cf." Schurz, I, 240.

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âme habitaée surtout aux émotions violentes. Insensiblement, elle s'est laissé gagner parla bonté profonde des choses autour d'elle, et elle est devenue attentive aux mille changements qui s'y produisaient : printemps joyeux, automnes doucement mélancoliques, éveil des chansons, chute des feuilles. Les foyers hospitaliers de Stuttgart et de Weinsbçrg, le charme des réunions intimes, les promenades insouciantes dans des horizons familiers, les entretiens sérieux avec des amis sûrs, la religion, le panthéisme de Spinoza et de Schelling. . , tout semblait conspirer pour arracher Lenau définitivement à son scepticisme meurtrier, à sa tristesse maladive, et faire de lui un « poète souabe ».

Mais ce ne fut là, en somme, qu'une surprise, un instant d'oubli. Tout son être protestait contre une métamorphose de ce genre. En tant qu'artiste, Lenau devait échapper complètement à l'influence des Souabes. Il se détacha bien vite d'eux, après leur avoir fait quelques concessions purement extérieures, comme il en faisait à tout le monde (i). Leur idéal n'était pas le sien. Il se sentait à la fois plus et moins romantique que ses amis de Tubingue et de Stuttgart. Ce qu'il y avait de « romanesque » dans leur Romantisme, les châteaux, les tourelles, les nobles <)ames, les pages, les moines et les nonnes, lui était étranger. Il ne croyait pas aux spectres qui hantent les ruines au clair de lune et les récits des aïeules, le soir, près de la cheminée, le laissaient froid. Il n'est pas besoin d aller chercher bien loin la raison de cette divergence fondamentale. Lenau ne sympathisait pas avec l'âme populaire, comme Uhland ou Kerner. Il ne sentait pas le •(( Volkslied ». Alors que le Romantisme allemand tout entier s'inspirait de ces humbles et naïves confidences des siècles

(i) Par ex. Les Marionnettes et Clara Hébert Nous aurons souvent l'occasion de constater la justesse de cette appréciation d'Auerbach : « Er hatte bei aller selbstândiger Abgeschlossenheit und wohl eben dadurch, eine spiegelâhnliche Aufnahmeiàhigkeit fremden Denkens. »

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passés, cherchait à en reproduire lé ton et allait même jusqu'à en imiter le langage archaïque, Lenau vivait uniquement dans son siècle — ou, pour mieux dire, en son moi. Où aurait-il pris le temps de fouiller, comme Uhland, Arnim, Brentano, les vieilles chroniques, à la recherche de joies et de souffrances éteintes ? Sa douleur et son désir brûlaient sans cesse et consumaient toutes ses forces. Pour les exprimer dans leur intensité et leur largeur, il avait besoin de prêter à l'univers entier son mal incurable. Le mal de vivre devenait ainsi « mal du siècle ». Or le « mal de vivre )> et le « mal du siècle » étaient bien dans le programme des Romantiques, mais c'étaient les premiers, les grands, Byron, Chateaubriand, qui en avaient surtout parlé. Lenau par la force même des choses, revint à eux, laissant de côté les disciplines, plus objectif, plus curieux d'histoire et de science.

S*il eût été Français, il se fût adressé à Chateaubriand. Allemand il se tourna vers Byron. Depuis i8i5 environ, Byron exerçait une véritable fascination sur les esprits les plus divers de l'Europe centrale. L'enthousiasme suscité à cette époque par ses oeuvres est difficile à décrire. Les plus hautes personnalités du monde littéraire proclamaient à Tenvi ses louanges. Goethe suivait avec un intérêt surprenant les destinées de ce héros du Romantisme et expliquait symboliquement son apothéose et sa chute dans son second Faust, Il commentait ses œuvres, et en traduisait à plusieurs reprises des fragments. Il subissait son influence (i). Heine le traduisait de son côté (a) ; Wilhelm MûUer, Chamisso, et plus tard Meissner le célébraient. A Vienne, Byron

(i) Voir les Tages- und Jahresheften de 1817, la critique de Don Juan et de Manfred de 1890, la critique de Caïn de 1826, en outre les Entretiens avec le chancelier Màller et les Entretiens avec Eckermann, passim, VÉlégie de Marienbad, le Lehensverhàltniz zu Byron, etc.

(a) !•' acte de Manfred. Adieux à Lady Byron. A Iriez, Adieux d VAngUterre, etc.

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était plus connu que n'importe quel poète national ; Zedlitz et Caroline Picliler le chantaient ouïe traduisaient; Metternieh avouait publiquement son admiration pour ce génie de la révolte et déclamait volontiers, en anglais, des passages de Cliilde-Harold dans les soirées qu'il donnait à la haute société de la capitale. Lensiu dut entendre parler de très bonne heure de Byron au Café d'Argent, où il faisait l'objet de fréquentes conversations parmi les jeunes écrivains. Grillparzer, Frankl, Bauernfeld dévoraient les poèmes du grand Anglais. « Lu le Manfred de Lord Byron, écrit ce dernier dans son journal intime (i). Impression gigantesque! Toute poésie qui respire la joie de vivre vous fait l'effet d'une bagatelle en comparaison de celle-là. Qu'en penserai-je dans quatre ans ? J aurais presque juré aujourd'hui de ne plus faire un vers de ma vie...») Si le frivole Bauernfeld était accessible à ce point à la séduction du génie le plus farouche des temps modernes, que devaient faire les autres, les mélancoliques ? Une réflexion accidentelle de Schurz nous révèle que les personnages et les sites de Byron lui étaient familiers (2). Boloz von Antoniewicz, l'ami intime de Lenau, écrivait un Corsaire (3). Et Lenau ? En 1825, il étudiait l'anglais assidûment (4). Deux ou trois fois, tout au plus, il a parlé de Byron dans ses œuvres ou sa correspondance. C'est peu de chose, sans doute. Mais autour de lui ce nom était sur toutes les lèvres. L'épidémie werthérienne et le romantisme allemand avaient préparé le public à comprendre le débordement de l'individualisme dans l'art et la vie. Or il advint que Lenau conquit brusquement une célébrité inouïe au moment où Tidéal byrouien, grossi de toutes les exagérations

(i) Le 7 février 1821.

(s) Schurz, I, loa.

(3) a Welches Schicksal hat der Coraar von meinem Boloz gehabt? » Lettre de Lenau à ScLurz du la juillet i833.

(4) Lettres à Kleyle. 2 janvier 1824 et Pâques i8a6.

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romantiqaes, dominait sans conteste dans les milieux cultivés* On vil du (( Byronisrae m partout dans sgn œuvre. Schwab, dans ses compte-rendus du MorgenblatfM rapprocha du Maître. Schleifer ne l'appelait que le Byron allemand (i). « Plus tard, écrit K. Maycr, d'autres lui ont donné bien souvent le conseil de devenir un Byron allemand et ce conseil n'a peut-être pas été complètement perdu (a). » Deux des biogi^aphes les plus autorisés de Lenau et qui furent pour lui des amis de la première heure, Grûn et Frankl, se sont crus obligés d'établir une comparaison détaillée entre lui et le i>oète du ^fanfred. Mais ce sont surtout les femmes qui, en plaçant Lenau sur le piédestal de la solitude hautaine et de la souffrance incomprise, lui imposèrent l'attitude byronienne. Et presque à son insu la transformation s'opéra. Il dut donc aller vers le poète anglais. Mais il ne parvint pas directement à lui, comme le firent Gœthe et Heine lui-même. Car, maintenant, il fallait franchir d'abord le Byronisme allemand. — Le « Byronisme allemand », c'est à dessein que nous employons ce terme pour désigner le milieu littéraire allemand de i8âo environ à 1840. Le romantisme pi'oprement dit, ayant alors épuisé déjà toute sa sève, se mourait lentement et les parasites pullulaient sur son tronc desséché. Les grandes idées avaient fait leur chemin, les talents originaux avaient réussi à imposer leur conception de Tart, et le tour des épigones, des impuissants, était venu. Au génie on substituait fort avantageusement des procédés, disons le mot, des (( trucs ». Il ne s'agissait plus désormais, pour être sacré grand homme, que de parler un jargon prétentieux, de se composer une physionomie intéressante, de porter des vêtements étranges, toutes conditions assez faciles à remplir. Et l'on voyait se multiplier les

(i) Schorz I, lOfl et K. Mayer, Lenaus Briefe an einen Frenndy 99, (a) K. Mayer. Lenaus Briefe an einen Freund, i3.

l66 LE8 SOURCES DB L ŒUVRE LYRIQUE : L HOMME

Grabbe, les Piicklcr, apparitions grimaçantes et déconcertantes, chez qui la pose apprise tuait toute sincérité, étoud'ait toute humanité. A n'importe quel prix il fallait « épater le bourgeois )). Des visages creux, aux yeux profonds, passaient superbement sur la foule qui s'écai*tait en frémissant. On vivait pendant des années sur sa tournure poétique et sur des promesses de chefs-d'œuvre. — Nous avons connu en France aux temps héroïques du Symbolisme des cas semblables. — Comme type de ces comédiens du bas-romantisme, on pourrait citer ce Charles Stieglitz qui, grâce à son air de « capitaine de brigands », à ses yeux pleins de flamme et à ses cheveux farouchement désordonnés, était parvenu non seulement à séduire une jeune fille intelligente et bonne, mais à s'imposer même au Tout-Berlin des Belles-Lettres. Qu'allait-il sortir de merveilleux de cette âme de conquistador? On attendait et on attendait toujours. A la fin, comme rien ne venait, on supposa que le maître en espérance avait besoin d une émotion forte pour secouer sa torpeur géniale. Sa femme, la douce Charlotte, n hésita pas à se sacrifier. Elle se donna la mort elle-même. L'acte fut hautement aj)prouvé. Certainement le public était complice de celte vaste mystification littéraire. Les façons des premiers romantiques l'avaient habitué à tout excuser, que dis je ? à tout adniirer chez riiomme de génie. HoUmann. Kleist, Brentano, n'avaient-ils pas donné le speclacle d'existences fantasques ? Comme on vivait à une époque de profond abêtissement politique, l'art et la littérature jouaient un rôle sans proportion avec leur véritable importance. Un opéra, un drame, un « lied i) devenaient des événements nationaux, a Wir winden dir den Jungfernkranz. » Tout le monde se découvrait la vocation poétique. Encouragées par l'exemple des Bettina et des Rahcl, les femmes écrivains inondaient le marché de leurs fades productions. Mauvais signe ! Les gens les plus sains et les plus simples n'étaient pas à l'abri de la contagion. De

braves militaires comme Alexandre de Wurttemberg, d'honnêtes pasteurs comme Schwab, faisaient des vers. Le valet de J. Kerner offrit un jour, en rougissant, à son maître, une poésie qu il avait composée sur le « vieux cheval du docteur ». Dans un hôtel de Stuttgart, Lenau était assailli par une servante inspirée. A Winnenthal, son infirmier frayait avec la Muse et le directeur de rétablissement lui-même était poète !

Derrièi^ toutes ces exagérations et ces folies, il y avait les premiers Romantiques sans doute, mais surtout Byron ; et Lenau en remontant jusqu'à lui, par-delà les épigones, remontait cei*tainement aux origines de tout le mouvement littéraire contemporain. Car, enfin, qui donc avait inauguré le règne de la a pose » et de la « singularité )) dans la littérature allemande, sinon Byron? N'avait-il pas été ou voulu être « celui qu on aime et qu*on ne connaît pas », Thomme dont on ne saurait dire s'il est (( mortel, ange pu démon » ? De sa vie, on ne connaissait que peu de chose, il est vrai, mais ses héros étaient là pour le représenter. Tout d'abord, on apercevait sur un fond obscur, à des hauteurs sublimes, un Manfred, un Lara, un Giaour, un Corsaire, autour desquels la foule faisait le vide. Le personnage tenait son monde à distance. Gomme le lion il aimait à être seul, a J'ai toujours dédaigné de me mêler au troupeau, s'écrie Manfred, et j'ai toujours voulu être guide, fût-ce d'une bande de loups. Le lion est seul et moi aussi (i). » Il ne lui convient pas de partager les sentiments du vulgaire, car il n'a rien de commun avec lui. Aussi le vulgaire en question s'éloigne-t-il de lui avec un sentiment de crainte instinctive, sentant qu*un pareil voisinage est dangereux. Est-ce le rire sarcastique du héros qui lui fait peur, ce rire qui ressemble à la joie du matelot ivre qui s'étourdit dans la tempête ? Nul ne sait ce

(i) Manfredt IH, i.

l68 LES SOURCES D£ L'œUVRE LYRIQUE : l'hOMMS

quîl y a dans cette crispation des lèvres; on soupçonne là-derrière quelque épouvantable désespoir. On le soupçonne seulement... car le héros se tait. Il méprise trop Thumaine canaille pour lui confier ses chagrins ou lui laisser paraître ses émotions, môme les plus poignantes. Parfois, dans ses débordements de joie sinistre et ses ivresses effrayantes, on distingue sur son front la trace d*une douleur surhumaine... quelque chose comme une passion déçue dont le souvenir remonterait en lui... mais tout cela c*est du mystère. Il n*a pas une de ces âlmes ouvertes qui déversent en d'autres, pour se soulager,le mal qui les emplit (Childe-Harold, I, m). Ce mystère même l'enveloppe d'une puissance extraordinaire et d'une singulière grandeur. En outre il est beau, mais comme un démon. Son regard plein de feu, sa joue sombre, son front haut et pâlc^, les boucles noires et souples de ses cheveux en désordre, tout cela est fait pour inspirer à la fois l'amour et la crainte {Corsaire^ 9). On sent au fond de cette âme de nuit des sentiments d'une farouche puissance, une énergie indomptable et lorsque la veine de son front se gonfle, Tespoir et la pitié se sentent perdus (/&.)• I^ p&rle peu et bien. Sa voix est impérieuse, son geste dur. Pourtant il est miséricordieux aux faibles, mais sans familiarité. Serait-il meilleur qu'il ne parait ?

On se demande autour de lui : pourquoi est-il ainsi ? Qu'y a-t-il dans le passé de cet homme ? A coup sûr, sa jeunesse n*a pas été celle du premier venu. Manfred, Lara, le Corsaire, ont connu des orages épouvantables, des désastres, et, sans doute aussi, des triomphes ignorés du vulgaire. On murmure sur leur compte des récits à donner le frisson. Parfois, dans des moments de trouble intense ou en rêve, dans des rêves qui ressemblent à des hallucinations, le héros a laissé échapper des mots terribles, que la tourbe des valets accueillait en frémissant et que son page seul comprenait. On l'a vu, à minuit, dans une salle déserte de son manoir,

se promener, évoquer des êtres invisibles, se quereller avec eux. Un cri lugubre a retenti dans les ténèbres. On s'est précipité vers lui et on Ta trouvé gisant à terre, son épée à-demi tirée du fourreau {Lara, I, i3). Il est certain qu'il y a là-dessous du sortilège, d'autant plus que le fatal personnage a des relations avec les esprits et qu'il se livre à des incantations, en compagnie de son page, être également impénétrable, qui s'exprime en un langage incompcéhensible. S'il voulait parler, ce page Kaled, il pourrait dire qu'en de lointains pays son maître a connu l'amour avec tous ses enivrements, toutes ses angoisses. Oui, le héros redoutable à tous a cédé aux charmes exquis d'une jeune fille, créée exprès pour lui, modèle de simple innocence, ange aux ailes invisibles. Il s'est rendu, le soir, dans une tour plantée sur un rocher abrupt, au bord des flots, et là il a jeté aux pieds de cette femme divine sa vie hautement misérable, sa force, son orgueil. Pour cette créature unique, il a, lui le héros unique, trouvé des mots uniques. Ce fut un spectacle rare sous le soleil que celui de cette passion plus qu'humaine, vaste et impétueuse comme la mer en courroux.. . Mais, le résultat final a été une effroyable catastrophe, qu'il est impossible de préciser* Y avait-il de la faute du héros ? Pi'obablement, car il avoue que ses embrassements donnent la mort et qu'il a tué l'être qu'il aimait entre tous {Manfred^ Po€trj% Vol. IV, loi, 106) (i). Peut-être n'est-ce aussi qu'une façon de parler. Qui sait si cette femme n'appartenait pas déjà à un autre et si elle ne s'est pas livrée à lui, malgré elle, fascinée par ce sombre regard auquel nul ne résiste ? Oui, c'est bien cela, elle était la femme d'un pacha, qui l'a fait ensuite coudre dans un sac et jeter traîtreusement à la mer,

(1) Voir pour rédition TAppendice bibIiogl*aphique à la fin du volume. Lorsque le poème est divisé en chants et en strophes, nous donnons le numéro des uns et des autres, sinon nous renvoyons au volume et à la page.

IJO LES SOURCBS DE L'ŒUVRE LYRIQUE ! l'hOMME

par des eunuques {Giaour, Poetry, Vol. III, io4). Les choses se passent ainsi chez les Turcs. 11 est bien capable aussi d'avoir séduit une jeune fille pure, pour Tabandonncr misérablement, d'avoir commis un semblant d'inceste en déclarant sa flamme à celle que le monde prenait à tort pour sa sœur (Fiancée d'Abydos) (i). Mystère, mystère ! Quoi qu'il en soit,un meurtre a eu lieu, celui de la malheureuse d'abord que son amant a vengée ensuite par l'assassinat d'un pacha et par une hécatombe de Turcs ou de nègres (GiaoïirtPoetry, Vol. IV, p. 112-11 3). Le moine à qui cette confession fut fîiite en a tressailli d'horreur. Kaled le page est, lui aussi, au courant de l'aventure, mais il se garde bien d'ouvrir la bouche. Malheur aux langues trop promptes ! Un soir, le chevalier Ezzelin croît reconnaître Lara II l'examine avec une visible épouvante, tandis que le héros, appuyé contre une colonne, les bras croisés, regarde danser les couples quelconques, dans une soirée. — C'est lui, s'écrie Ezzelin, je le reconnais ! — Qui lui ? — Personne ne le saura, car Ezzelin est voué à la mort.

Il a donc aimé une fois et de la façon qu'on sait. Accablé par la brutalité de la catastrophe, il a juré de ne plus se laisser vaincre par ses sentiments et il s'est précipité dans d'effroyables débauches. A Cadix, à Se ville, où les femmes sont si perverses et si belles, à Venise, à Florence et ailleurs encore sans doute, il a étonné les viveurs les plus cyniques par la violence de ses appétits. Il n a pas fait les choses à moitié. D'autant plus qu'il est irrésistible. La femme qui le rencontre est perdue, elle doit être à lui. Il possède Tart d'attacher fortement à lui le cœur des autres. Ce n'est pas de l'amour, ni de la haine non plus qu'on ressent pour lui, mais un sentiment inexprimable. On est contraint de s'occuper de lui, tout ce qu'il dit ou fait reste dans la mémoire. Il

(i) C'est le sujet même du poème.

LENAU BT LA LITTERATURB I7I

VOUS hante. Son page, qui l'eût cru, est une femme qui s'est ainsi déguisée pour le suivre ! Il traîne tant de victimes derrière lui que leurs soupirs à la fin ne Témeuvent plus. Il s'est repu d'amour et en est arrivé à Tindifférence dédaigneuse qni est le propre du sage ou du désabusé (Childe- Harold, Ch. I, 8a, 83 ; II, 3o, Sa, 33. Lara, Ch. I, 19).

Le voilà donc blasé. Il y a de quoi, il faut le reconnaître.

11 déclare ne. plus tenir à rien, ni à l'amour, hi à la vie, ni

aux honneurs. Il dit adieu au monde, qu'il n'a du reste jamais

aimé, sachant bien que tout y est illusion mauvaise (Childe-

Harold, I, i3, m, ii3, ii4; IV, 126). Au destin il ne

demande que l'oubli et, pour l'obtenir, il s'adresse à toutes

les puissances d'en bas et d'en haut. Ne pouvant le trouver,

il réclame la mort {Manfred, Poetry, vol. IV, 90). Car il est

dégoûté de la lutte. La mort sera le repos définitif. Il n'y a

de véritable solution de l'énigme que dans la mort, a II n'est

pas difficile de mourir, vieillard », s'écrie Manfred en

rejïoussant les consolations que lui apporte l'abbé. Mourir

est,en effet, moins dur à un homme tel que lui que de courber

le front devant l'Éternel et de s'avouer vaincu. Vaincu, il ne

l'est pas. Dieu lui-môme ne saurait ployer sa volonté, car il

est infiniment fort, fort comme les éléments, comme les ôtres

primitifs qui, même à l'agonie, n'exhalent pas de plainte —

le loup i>ar exemple (i) (Childe-Harold, Ch. IV, 19-23, i34).

Jamais il n'a cédé. Il est des âmes que ni le temps ni les

tourments n'abattent. Qui Ta jamais vu découragé ? C'est le

propre des bêtes de somme de se soumettre, les fauves

comme lui résistent jusqu'au bout. Ce qui convient à un

• homme de sa sorte, c'est de mépriser froidement le Def tin,

lorsqu'il redouble de fureur brutale. D'ailleurs ce qui est

(i) Le loup de Vigny est, on le voit, déjà chez Bypon (Ch. H. IV, ai):

mute

The camel labours with the heaviest load, And the wolf dies in silence. . .

Ija LES SOURCES DE l'ŒUVRE LYRIQUE 1 L'hOMME

doit être. Certaines natures sont nées pour la révolte et la souffrance. C'est leur orgueil même qui les perd. Parce qu'elles ont reconnu que le Créateur est un despote injuste, qui joue avec l'âme de ses créatures et leur inflige des épreuves imméritées ; parce qu'elles n'ont pas su mentir même devant lui et s'abaisser à rendre un culte à leur persécuteur, elles succombent, brisées par sa colère ou poussées au crime par sa perfide vengeance. Mais il n*aura pas la satisfaction de leur avoir arraché un cri de repentir (Gain) (i). L'homme qui pense et veut est aussi grand que Dieu. Voilà la religion qu'il faut conserver, celle de Tidée libre, nvale de la divinité {Childe-Havold, Ch. IV, 127. Caïn, Poetry, vol. V, a56). Mais que faire de sa vie en attendant la mort ? Le meilleur est de la replonger dans la natui*e immense dont elle n'est qu'une faible partie. On n'est jamais seul dans la nature; si on se mêle à elle, on éprouve le sentiment de la commimauté universelle des êtres (Childe-Harold, I, aS-aS, 3^). Quel malheur d'être encore chair, lorsqu'on voudrait s'élever jusqu'à la cîme des monts, atteindre les nuages, l'air infini dans lequel ils reposent, et suivre de près les astres dans leurs révolutions I Car c'est seulement auprès de ces colosses de la création que Ton se sent apaisé. De là-haut on laisse tomber ses regards sur la terre, vile poussière, lieu d'exil, qui nous a été assigné par punition. Dieu merci, on peut donner de grands coups d'ailes par la pensée et s'élancer jusque dans les profondeurs de l'éther pour s'y débarrasser des chaînes lourdes de l'existence individuelle. Un jour viendra où l'âme, libérée de la matière qui l'enveloppe et ne peut prospérer auprès d'elle, sentira la plénitude de son être, sera pensée pure, esprit infini. Ciel, montagnes, océan aux vagues bleues, sont une partie de nous-mêmes comme nous sommes une partie d'eux. N'y a-t-il pas en nous un amour

(1) Voir la prière insolente de Caïn. Poetry^ Vol. Y, p. a64 ^W-

LBNAU ET LA LITTÉRATURB 1^3

profond qnî nous attire vers eax ? (Childe^Harold, Ch. III, 72-76).

Il faut chercher la nature là où elle est encore vierge, là où la civilisation ne Ta pas souillée, pour Tadmirer pleinement. Les œuvres les plus belles du travail humain la déflorent, lai enlèvent le charme réconfortant qui plaît aux âmes fatiguées. Le travail humain ! Quelle vanité ! Tableaux, statues, monuments, toutes ces merveilles ne valent pas les spectacles de la nature libre (Childe-Harold, Ch. IV, 6i). L'œuvre des hommes s'efface, les civilisations se perdent, les esclaves prennent la place des citoyens libres. Qu on aille en Grèce et en Italie, à Venise, en Portugal et qu'on cherche là-bas des hommes dans cette « poussière humaine » ! n n'y reste f>lus rien, que des âmes de valets qui n'ont même plus le désir et la force de devenir libres ! Pauvre Athènes, qui obéit à un eunuque ! Pauvres Grecs, que la servitude a transformés en menteurs et en voleurs éhontés, plus avilis que leurs maîtres, qui sont restés courageux et probes ! Voilà ce que devient l'humanité dans ses plus beaux spécimens (ChUde-Harold, Ch. II, 73-76; III, 11-16; Giaour, Poeiry, \ol, III, 90-93). Le regard s'en détourne pour s'attacher à ce qui ne passera jamais. Sur les cités mortes ou déshonorées, sur Athènes, Venise, Lisbonne, brille toujours le même ciel lumineux, et la mer prolonge à travers les siècles sa chanson divine au pied des colonnes brisées. La nature serait-elle indifférente à nos infortunes'? (Childe-Harold, Ch. II, 87-88). Tant pis* Nous lui resterons fidèles pour son impassibilité même qui est une source de beauté et d*apaisement, nous l'adorerons dans ses formes les plus grandes ; la montagne et la mer. Nous assisterons à ses convulsions formidables, auprès desquelles les tempêtes de notre âme paraissent insignifiantes (Childe-Harold, Ch. III, 92-97, IV, io5-io6). « Que les vents mugissent autour de moi, que leurs ' hurlements soient désormais ma musique ! » s'écrie Harold, et Manfred

174 l'BS SOURCES DE l'œuvre LYRIQUE : L*HOMME

gravit les pentes neigeuses pour jonir de Iliorrenr des avalanches et des glaciers. Une autre incarnation sublime de la nature, c'est la mer, avec ses passions soudaines, sa grâce caressante, la vie continue de ses flots. Apaisée ou furieuse, elle reste toujours belle, toujours désirable pour le cœur humain qui veut s*abîmer dans quelque chose de plus puissant, de plus durable que lui : « Déroule-toi, Océan profond, aux vagues d'un bleu sombre, déroule-toi ! Des milliers de flottes te labourent en vain. Si THomme, sur la terre, laisse partout des ruines derrière lui, son empire s'arrête sur tes rivages. Dans la plaine liquide, les naufrages sont ton œuvre à toi et il n'y reste pas une seule trace des ravages de THomme, sauf peut-être la sienne propre, lorsque pour un instant, pareil à une goutte de pluie, il s'enfonce dans tes profondeurs avec un bouillonnement — . sans tombeau, sans glas, sans cercueil, inconnu. Je t'ai toujours aimé. Océan, et mon plaisir, dans mes jeux enfantins, était de me laisser emporter, comme tes bulles, sur ton sein large ; dès mon jeune âge,je folâtrais avec tes brisants — pour moi de véritables délices — et si la mer, se rafraîchissant, semblait Jes rendre redoutables, cette terreur m'était agréable. Car je me considérais comme ton enfant* j'avais confiance en tes vagues, de près et de loin, et j'appuyais ma main, comme je le fais maintenant, sur ta crinière (i). » Gomment un homme pareil se comportera vis-à-vis des problèmes essentiels de la vie, on le devine. Sur les champs de bataille de la Grèce, dans la plaine Itigubre de Waterloo, il a reconnu le prix de la gloire : Quot libras in duce summo ?... Quant à l'amour, c'est à ses yeux quelque chose de transitoire et par conséquent d'aussi vain que le reste. Quelque illusion qu'on puisse se faire sur son bonheur, lorsqu'on aime et qu'on est aimé, quelques regrets qu'on éprouve

(I) Childe-Harold, IV, 179.

LfiNAU ET LA LITTÉRATURE IjS

après la disparition de ce sentiment, Tamour n'en est pas moins un mal. Il y a bien, sans doute, un amour que le désir de Tâme a imaginé, auquel il a prêté une forme, donné un nom et qui représenté ce que nous pouvons concevoir de plus délicieux ; mais ce n'est là quun fantôme, un moi (Childe Harold, Ch. IV., I2i-ia6). Dans la réalité, l'amour ne fait qu'apporter de la souffrance. Satisfaction momentanée' d'un besoin qui disparaît bientôt, et ne peut jamais remi>lir toute la vie de l'homme, la volupté amoureuse laisse des lendemains tristes. Souvenirs enivrants d'une époque lointaine, à jamais disparue, Cadix, Séville, qu'étes-vous devenus ! Pour les femmes seulement l'amour est le but suprême de l'existence, mais les femmes sont visiblement des êtres inférieurs. Douées d'une certaine beauté extérieure, elles ne cachent au fond de leur âme que mensonge, vice, cupidité du mal. Bien fou qui se traîne à leurs genoux ! Elles ne font que le mépriser {Childe-Harold, Ch. II, 34-35). Il faut les mener durement. Les femmes les plus honnêtes en appa> rence sont tarées et, inconsciemment, elles cherchent la jouissance sensuelle. Elles sont infidèles par nature. Tromper un mari ou un amant est chose qui va de soi pour elles {Don Juan, Ch. I, cxxxv sqq. ; Giaour Poetry, V, m, 107-8; Corsaire j a^ et 3® chant.). Pour assouvir leur passion coupable, elles ne reculent même pas devant le meurtre et souvent leurs mains blanches sont tachées de sang. Prises sur le fait, elles nient effrontément et trouvent encore à ce moment-là, assez d'arguments et de mensonges pour convaincre leur mari de ses torts (Don Juan, Ch. I, cxlv sqq.). Ce sont les femmes qui corrompent les jeunes gens. Sont-elles dupes elles-mêmes de leurs sentiments, lorsqu'elles glissent insensiblement de l'amour platonique dans l'amour charnel ? Il est difficile de le dire. Leur seule qualité, c'est d'être capable de tous les sacrifices pour ceux qu'elles aiment. Mais est-ce là un mérite ? On se repent toujours de leur avoir donné

176 LES SOURCES DE l'ŒUVRB LYRIQUE : L*HOMME

trop d'empii'e sur soi. Déception ici comme ailleurs, néant de tout ce que le monde estime. Seul le désespoir des révoltés, Gain, Manfred, est grand. Il faut tenir tête à la vie, aux hommes, à Dieu, en les méprisant.

Telles étaient à peu près les idées que Byron lançait à la face de son siècle et les nouveaux types d'humanité qu'il proposait à Tadmiration de ses contemporains. Tout cela, conceptions géniales et puérilités ridicules, individualisme superbe et pose vulgaire, "fut accueilli avec enthousiasme par le i>ublic européen. Et cette victoire éclatante, le poème byronien la dut moins, encore aux merveilleux tableaux qu'il déployait, qu'à la fougue audacieuse, révolutionnaire même, de son lyrisme. Il débordait de vie âpre, tourmentée, sensuelle ; il culminait dans le meurtre et Tétreinte amoureuse, ces deux fins suprêmes de l'activité humaine. Tout y tendait à la création ou à Tanéantissement, tout y partait du baiser pour finir dans le sang. D'un côté, les combats épiques des Espagnols contre les Français, des Français contre l'Europe, les exploits des corsaires grecs, les carnages musulmans, la guerre d'hier et celle de demain; de l'autre, la sensualité délirante du Don Juan, la caresse du vice charnel et son souille chaud, le soir, dans les ruelles de Séville ; les étreintes folles sous les orangers de l'Espagne, les crépuscules tentateurs de l'Orient, toute la lyre des émotions amoureuses, depuis le baiser timide de la jeune fille jusqu'aux enlacements pervers des courtisanes. Et, par-dessus ce déchaînement des appétits brutaux, l'immense majesté de la nature, la poignante tristesse des ruines mortes. Rome, Venise, Athènes, le clair de lune sur les empires effondrés, la tristesse du pèlerin qui chemine à travers le monde et le passé, pleins tous les deux de décombres. Tout cela ne pouvait que plaire à une époque, qui venait d'assister aux cataclysmes formidables de la Révolution et des guerres impériales. Débris de marbre, débris humains, Byron étalait les uns et

LENAU BT LA LITTERATURE I37

les autres, il évoquait des ascètes farouches comme le Corsaire, des moines hallucinés comme le Giaour, des impies comme Manfred, des insulteurs de Dieu comme Gain, toujours des figures terribles en face d'un destin cruel : en somme, le spectacle de la volonté indomptable des Fiers qui se heurte à la dure nécessité, la lutte de Tindividu orgueilleux, démesuré, contre une masse ténébreuse et méchante : la foule, les préjugés, la divinité ; quelque chose comme les tempêtes de la mer inlassable contre les rochers obstinés ; le mythe de la révolte traversant l'univers d'une extrémité à l'autre, la querelle, mystère profond des choses créées, loi de Tâme, loi des éléments. C'était plus que Rousseau, plus que le Werther et le Faust, Saint-Preux s'était amendé.Werther avait faibli, Faust avait assisté impuissant à la catastrophe causée par lui : Manfred, Lara, le Giaour mouraient impénitents et superbes. Gain lançait sa malédiction au Jaloux. .

On juge de l'effet que dut produire la lecture de ces poèmes sur un cerveau comme celui de Lenau. Avant la gloire, il les avait certainement connus et admirés comme tout le monde ; après la gloire, il revint à eux, mais cette fois avec l'idée qu'il était lui-même ou pouvait être un autre Byron. De là l'influence décisive de l'écrivain anglais sur sa vie et sur sou œuvre.

Sur sa vie, d'abord. Il remarqua tout de suite que sa destinée offrait avec celle de Byron des analogies singulièi*es (i). Gomme lui, il entrait brusquement dans la célé-

(i) Sans doute, plus encore qu'il ne le croyait. Des deux côtés une famille de niilitoires, de violents. Le père de Byron comme celui de Lenau, un débauché et un brutal de la pire espèce, ancien capitaine aux gardes qui se marie deux fois, dépense la fortune de sa première femme, la tue à force de mauvais traitements, ruine de même la seconde et Tabandonne en fin de compte. La mère de Byron offre quelque ressemblance avec Thérèse Maigraber. Elle est passionnée, primesautière comme elle et tendre jusqu'à Texccs pour son fils, avec des retours de colère qui amènent des disputes fréquentes entre eux»

178 LES SOURCES DK l'œUVRB LYRIQUE : l'hOMME

bnté, en gentilhomme, d'une allure hautaine. Comme lui également, il s'enveloppait de mystère. Il n'était pas le premier venu. Lorsqu'il avait fait son apparition dans les cercles littéraires et les réunions mondaines de Stuttgart, des chuchotements s'étaient élevés sur son passage. Comme Lara, comme Manfred, il était l'étranger inquiétant et séduisant. Sa patne lointaine, l'étrange consonnance de son nom exotique, les figures naïves et les scènes primitives qui défilaient dans ses poésies, son langage, son accent, tout cela n*était point dans le bagage des poètes que le public avait coutume de voir autour de lui et chez lesquels il cherchait vainement de l'extraordinaire, un peu de fantaisie suprabourgeoise. Pour les familiers de Schwab, Uhland, Mayer et Kerner, nourris de lectures romantiques, il existait certainement dans le monde, au-delà de l'Alb souabe ou des montagnes de la Forét-Noire, des jeunes gens sympathiques et désespérés qui vivaient leur poésie et portaient dans leur regard toute la désolation de l'univers. Ni Schwab ni Uliland ne faisaient à leur idéal le sacrifice d'une tasse de thé. Us n'avaient point enlevé de femmes comme Brentano ; il n!y avait pas d'inceste dans leur passé. Ils nourrissaient et habillaient leurs enfants comme tout le monde. Dans leurs cheveux bien peignés le vent des hautes cimes ne s'était jamais égaré, ils n'avaient pas éprouvé la tentation de déclamer contre leur sort misérable au milieu des glaciers alpestres, sous le cri rauque des aigles. Non, ils étendaient des nappes pour dîner en famille par les beaux soirs d'été et de larges chouxfleurs paraient leurs potagers. Et pourtant ils étaient poètes, tout le monde le disait du moins. Mais de temps à autre on jetait vers l'horizon des regards anxieux pour voir s'il n'arriverait pas enfin celui qu'on entrevoyait parfois, au crépuscule, à la lecture des poèmes de Byron, celui qu'on aimerait avec toute sa sentimentalité, inutilisée jusque-là, de bourgeoise honnête, douillettement couchée dans la plume et la

prose conjugale. Il vint, un soir. On remarqua qu'il avait les yeux noirs et pleins de feu, la voix harmonieuse, les traits fatigués, la chevelure sombre. Sur son front, la veine de la colère, celle du Corsaire, gonflait parfois ses orbes menaçants et deux rides perpendiculaires, froides et dures, coupaient son front. On sut bientôt qu'il avait un passé dont il ne parlait pas, mais auquel il songeait toujours. Probablement ses mains étaient tachées de sang ; on Vespérait du moins. La nouvelle Ot sensation; de toutes parts on accourut chez les Schwab, qui avaient l'honneur de loger l'étranger. Les princes se dérangèrent, Schwab et Mayer se prêtèrent avec un frisson de fierté poétique aux familiarités de ce confrère génial; une jeune fille pure s'éprit de lui, pour ses crimes passés, pour les nombreuses victimes qui marquaient sa route. Les femmes mariées se sentirent devenir infidèles, avec une terreur mêlée d'ivresse. Byron était devant elles, un vrai Byron qui ne demandait qu'à se perfectionner encore dans son byronisme.

Il y fut bien obligé. Quand il vit qu'on l'écoutait et qu'on l'admirait à ce point, Lenau s'interrogea et découvrit en luimême TétofTe d'un héros romantique. Il était beau, mais il pouvait devenir irrésistible. Il portait en son âme quelques germes de mélancolie qui, bien cultivés, pouvaient donner, un jour, de belles fleurs de désespoir.L'histoire de son enfance triste, la mort de sa mère et surtout son aventure avec Bertha furent tirées de l'oubli. Il commença donc à s'appuyer contre les cheminées des salons, à défaut de colonnes, comme Lara, et, sa tasse de thé à la main, il raconta d'une voix sourde des histoires ténébreuses, que de longs frémissements accueillaient. On vit bien que cet homme-là n'avait pas connu le bonheur, car son regard inquiet flambait d'ardente mélancolie. Et pourtant, que d'amour il aurait pu donner à celle qui le comprendrait, qui pénétrerait sa nature d'exception ! Tout doucement, on lui faisait répéter le récit de sa

l8o LES SOURCES DE l'œUVRE LYRIQUE : L^IIOMME

liaison fatale. Il s'en acquittait avec la discrétion d'un gentilhomme et d'un grand esprit. Les femmes soupirèrent; il parla d*autre chose : « Nous autres Madgyars... r et brigands, hussards, Tziganes (c'étaient presque des Turcs), Orient, soleil du Banat, se déroulèrent en images éclatantes, devant Tauditoire muet d'admiration : Byron encore, Byron toujours.

Noblesse oblige. Il fallut dépasser bientôt la limite des concessions extérieures. Puisque Lenau ressemblait à Byron par certains côtés, il devait arriver à lui ressembler entièrement. Ou il serait Byron, ou il ne serait pas. Sa mélancolie, qui, au début, semble avoir été intermittente et qui même n'apparaît pas du tout dans sa première jeunesse, devient de plus en plus exigeante et usuipe une place toujours plus grande dans son âme. Le virus littéraire Ta démesurément enflée. En tout et partout, Lenau sera désespéré de vivre, comme il convient à un Byron germanique, et son mal, qu'il aurait pu guérir avec un peu de bonne volonté, empire parce que ses progrès sont nécessaires au poète. Il les note complaisamment dans ses lettres, et les exagère lorsque la réalité lui semble insuffisante. Rien n'est plus curieux à cet égard que les bulletins moraux qu'il adresse périodiquement de Heidelberg à Schwab, Mayer et Kerner, les plus naïvements sincères de ses amis, ceux qui croient le plus fermement à son tempérament démoniaque (i). Il se croit obligé de se plaindre de lui-même, comme le malade imaginaii*e de Molière, parce qu'il doit passer pour incurablement atteint.

(i) Les lettres de Lenau. exception faite pour celles qui sont adressées à Sophie Lœwenthal, ont été écrites pour être communiquées de main en main et admirées. Il les composait avec beaucoup de soin. Il suffit de voir ses autographes à récriture fine, régulière, « perlée », comme disaient ses amis, et sans une rature, pour constater que ce sont des copies et non des brouillons. Tous les « épistoliers » sont les mêmes !

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Bit le voilà qui combine avec art les périodes de soufTrance aiguë et de soulagement, de manière à donner rimpressioli de la puissance croissante de sa mélancolie. L'aflection qu il porte à Mayer lui est sans doute un réconfort, il veut vivre pour ses amis, mais on verra bientôt que ses efforts ont été inutiles. Il se met à lire Spinoza pour s'étourdir, mais sa mélancolie, comme un funeste limier, fouille obstinément les marécages de l'univers pour y faire lever des vols de pensers tristes. Et quand ses amis Tauscultent avec inquiétude, quand le bon Justinus s'inquiète de son état et va déclarant à qui veut Tentendre que Tâme de Niembsch ressemble à une mer qui se serait pétrifiée en pleine tempête, Niembsch accepte ce diagnostic avec une douloureuse modestie. Son. attitude entière appelle l'admiration et les regrets. Tout l'univers doit savoir qu'il y a « quelque chose de brisé en lui », qu'il est une « monstruosité fatale » de l'humanité. On devine, par exemple, en entendant les exclamations naïves et convaincues d'Emma Niendorf, lorsqu'elle considère l'homme insondable, que Lenau les lui amène sur les lèvres, sans qu'elle s'en doute.

Il y a beaucoup de méthode dans cette folie du désespoir, il y a même de la comédie, conmie nous l'avons reconnu déjà. Plus tard, ^ans doute, on trouve dans les lettres de Lenau un changement très net ; elles sont beaucoup moins littéraires et conventionnelles, mais d'autant plus poignantes. La souffrance , imprudemment cultivée par toute' sorte d'excitants moraux et physiologiques, est devenue bien réelle et le poète se sent atteint jusqu'aux moelles par un mal qui aurait dû rester à fleur de peau, dans les rides du front, le pli amer de la bouche. A force de jouer avec la douleur, il lui a ouvert tous les accès de son âme, et maintenant elle entre en lui par mille fissures, elle ébranle ses fibres les plus intimes, désagrège ses sentiments primordiaux, ceux qui sont à la base même de la vie. Alors il peut bien dire

l8a LES SOUi(GSS de h OBUVRE LYRtQUB : L HOBfMfi

que son âme est « noire tout autour *> ; il peut bien prétendre qu'il y a en lui quelque chose qui grouille aux racines même de ses nerfs. Malheureusement, on n'y attache guère plus d'importance qu*aux déclamations pathétiques de sa jeunesse, on en prend et on en laisse, et quand la catasti'ophe arrive, elle est inattendue pour tout le monde. Justinus Kemer, Karl Mayer, les dames de Stuttgart s'étonnent. Qui l'eût cru de Niembsch ? Byron n'était pas mort fou. On ne lui en demandait pas tant !

Non, sans doute, mais Niembsch avait pris son rôle au sérieux ; il lui avait sacrifié tout son bonheur humain, avec une légèreté d'homme sincère et loyal qui ne veut pas mentir, même sur les planches. Il avait refusé d'épouser Lotte, et de (( fixer cette rose céleste à son cœur plein de nuit », parce que la blessure portée par Bei*tha devait rester saignante à son flanc ; il n'avait pas choisi de profession, parce qu'il était gentilhomme et i)oète comme Byron, et il avait franchi les océans avec Childe-Harold, pour fuir une patrie ingrate et laisser derrière lui un passé odieux. Il s'était ensuite condamné à une solitude funeste, par mépris pour cette foule que son maître avait tenue à l'écart ; il avait développé dans son cœur l'égoïsme et la dureté, parce qu'il avait placé ses devoirs de littérateur plus haut que ses devoirs d'homme. Byron avait fait souftrir tous ceux qui l'approchaient ; Emma Niendorf, toujours dans le ton voulu, déclare qu'ici-bas ceux qui nous donnent le plus de bonheur nous apportent aussi le plus de chagrins. Tout cela n'était sans doute pas réglé et prémédité jusque dans le détail, mais, l'attitude générale une fois adoptée, les gestes les plus insignifiants s'en ressentaient.

Si Lenau était assez naïf pour livrer ainsi à une mode passagère le meilleur de son existence, on peut deviner ce qui allait se passer dans sa poésie. Ici, les contemporains ont été plus clairvoyants et ont discerné tout de suite son

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« byronisme ». 11 n'y a rien d'étonnant à cela. Une époque sait toujours comment elle pense, rarement comment elle vit, parce que l'uniformité est toujours plus absolue dans les conventions sociales que dans les tendances littéraires. Tout écrivain « byronisait » plus ou moins dans ses façons extérieures, au commencement du xix* siècle, sans pour cela « byroniser » dans ses idées ou son style.- C'est ainsi qu'on a pu constater l'allure particulière des poèmes de Lenau : « Les accords que Lenau tira plus tard de sa lyre, écrit Frankl(i),iétaient plus hardis, plus émouvants,et lorsque son amour 4© la solitude farouche, son désir mystique de « plonger ses regards jusqu'au fond de l'énigme universelle » devinrent de plus en plus manifestes, il offrit plus de ressemblance avec Byron qu'avec Hôlty, sans atteindre, il est vrai, la hauteur d'inspiration dédaigneuse du monde, la maîtrise artistique superbe de l'Anglais, mais en l'égalant pourtant par la force de sa pensée...»

Cette influence décisive de Byron sur l'évolution de son talent, Lenau ne l'a jamais avouée. Et il n'y a là ni ingratitude ni mauvaise volonté de sa part. Lui-même ne se rendait certainement pas compte de la grandeur de sa dette. Composant et écrivant toujours, comme nous le verrons, en pleine excitation nerveuse, absorbé complètement par les sensations actuelles, il n'avait pas l'esprit assez maître de lui, pour reconnaître d'où lui venait sa matière poétique. Réminiscences et impressions personnelles se confondaient à ses yeux par l'intensité même avec laquelle elles se présentaient à lui. Et pourtant elles ne manquent pas, les réminiscences de Byron dans son œuvre I Frankl en a cité deux, dans le passage reproduit plus haut : la première scène du Faust^ qui rappelle la rencontre de Manfred avec le chasseur de chamois, la poésie An niein Vaterland, qui serait imitée du

(i) Za Lenaus Biographie , 3.

l84 t'Es SOtJRGES DE L'ŒUVRE LYRIQUE : L^HOMlCfi

chant d^adieu de Childe-Harold. Il y ajoute ane comparaison que Lenau aurait empruntée à Byron. Il y en a d'autres encore. D*abord la fameuse veine de la colère dont nous ayons entendu parler si souvent déjà, et qui sillonne le front de Faust dans la scène du meurtre, celui du ciel irrité, pendant l'orage (Wanderung im Gebirge, dos Gewitter) {i), vient du Corsaire. Le scorpion qui se pique lui-même avec sa queue pour échapper au supplice du feu {Faust ^ der Teufel) est un souvenir du Giaour et de Childe-Harold. Les exhalaisons pernicieuses du Guas-Upas, qui fournissent nombre de comparaisons à Lenau, jouaient déjà un rôle dans la poésie de Byron (a). Ce sont là des signes qui ne trompent pas. Des vers de Byron sont restés gravés dans la mémoire de Lenau, qui les reproduit à Toccasion (3). Pourquoi croyez-vous que Clara Hébert revête des habits de page et suive partout son bien-aimé, Jean-Casimir de Pologne, sinon pour imiter le ou la Kaled de Lara ? Et le prisonnier de ChiUon n* est-il pas responsable de tous ces captifs que Lenau se plaît à nous montrer deiTière les verrous de leurs cachots, d*un bout à Taùtre de son œuvre (4) ?

Le cadre même du lyrisme de Lenau est emprunté à la poésie byronienne. Comme son grand rival, il a chanté de préférence les paysages exotiques, les Alpes, l'Océan. Sans doute, son expérience propre explique en partie ces préférences, comme nous Favons montré plus haut, mais d'autres écrivains que lui avaient vu les steppes de FAlfôld, les hauts

(2) Lenau, An die medisierenden Damerit II» 352^ et Fragment dans réd. de Koch (Kurschners Nat. Litter.) I, 444- Byron, Childe-Harold, IV, 126.

(3) If Ihou wert mine, had ail been ash*d {Hours of idleneas, 1, 190, Poetrjr), Ach wârst du niein, es wâr ein schônes LebenI (An. . ., 1, 179).

(4) Der Gejangene, I, 28. Clara Hébert, Saçonarole, Albigeois (Roger, vicomte de Béziers), etc.

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sommets de la Styrie et la mer, sans comprendre l'unique majesté de ces spectacles. Lenau ^'a comprise, d'abord et surtout parce qu'il était un vrai poète, mais aussi parce que Byron lui en avait donné l'exemple . Nous en dirons autant de ses personnages. Les housards, les Tziganes, les bandits, les gardiens de chevaux n'auraient pas hanté si fréquemment son imagination, s'il n'avait eu sous les yeux le Corsaire, le Giaour, la Fiancée d'Abydos, Mazeppa. 11 n'est pas question ici d'imitation proprement dite, mais d'une admiration féconde, qui influe sur la conception même et l'élaboration des sujets poétiques. L'admiration suppose une conformité réelle d'aspirations et c'est pourquoi Lenau, en se grisant de souffles libres sur les cîmes alpestres, en suivant le galop des aventuriers de la Puszta, en célébrant les tempêtes du ciel et de la mer, non seulement restait lui-même, mais encore élargissait et approfondissait son originalité par la conscience qu'il en prenait.

Son œuvre épique provient encore, plus directement de Byron que son œuvre lyrique. Il lut un jour le Manfred et, ce jour-là, les premiers germes de son Faust furent déposés en lui (i). Car, de tous les poèmes de Byron, c'est sans contredit le Manfred qui l'a le plus fortement impressionné. Comme tout le monde, il trouva des analogies entre ce drame lyrique et le Faust de Gœthe (a) et c'est ainsi que ces deux noms s'associèrent pour la première fois dans son esprit. Manfred était un nouveau Faust, un Faust recommencé. Pourquoi ne ferait-il pas à son tour un Faust dilTérent des antres, puisqu'on pouvait reprendre ce thème avec succès ?

(i) Il 8*écria un jour au Café d'Argent : « Je me sens bien capable de vous écrire un Fanst^ mais seulement poiu* moi; pour Timpression, ce ne serait pas possible. Compris ?» (J. G. Scidl, Wiener Sonntagablœtter, 1848, N» 5).

' (a) « Manfred ist nur mit Faust zu yergleichen, der sein Vorbild war », écrit Bauernfeld dans son journal intime, le 7 février 1821.

l86 LES SOURCES DE L*CEUVRE LYRIQUE t l'hOMMB

Et Lenau pouvait le reprendre avec d'autant plus de succès, que Byron avait accommiodé le problème faustique au goût romantique, en réduisant ce large symbole de l'humanité tout entière aux proportions d'une confession individuelle, autrement dit, en transformant le drame épique en un drame lyrique. Or, un Fatts^lyrique, Lenau se sentait capable de l'écrire. De Gœthe il garderait l'appareil conventionnel, exigé par le titre même : Méphisto, les scènes de séduction, les tours de passe-passe ; tout le reste serait du Manfred ou du Byron, car, en attendant, Lenau avait fait le tour de l'œuvre du maître. Manfred livrerait la forme dramatique ; les autres poèmes, comme Lara, le Corsaire, etc., le faux récit épique, interrompu à tout moment par les réflexions de l'auteur qui se substitue au héros. Enfin, la con texture plus lâche de ces mêmes ouvrages lui servirait de modèle pour la composition de son Faust, ou plutôt, comme il l'appelait souvent lui-même, de ses « tableaux faustiques » (i). Et c'est ainsi qu'on obtenait les épisodes dramatiques et lyriques à la fois qui, groupés ensemble, furent présentés au public sous le titre de Faust, ein Gedicht, en 1 836. Le public en question fut quelque peu surpris ; ijous le serons moins si nous avons soin de replacer comme intermédiaire entre le Faust de Gœthe et celui de Lenau, le Manfred de Byron. Les Schône, Klingemann, Spohr, Voss, Grabbe, Pfizer, et autres Campistrons qui pullulent sur le géant Gœthe, ne nous expliqueraient rien.

Voilà pour la conception générale. Si nous passons au détail de l'exécution, les ressemblances voulues ou non du Faust de Lenau et du Manfred nous apparaîtront nombreuses. Et d'abord dans la première scène, Faust se retire comme Manfred sur les hauts sommets, pour rêver plus à son aise au mystère de la destinée et, comme lui aussi, il y

(i) Voir la lettre de Lenau à K. Mayer, du x3 août x835.

rencontre un chasseur de chamois. Dans Manfred et dans Faust intervient un moine qui essaie de ramener, sans aucun succès d*ailleurs, le héros à la foi de FEvangile. Enfin Faust et Manfred n ont pas de conclusion, car le suicide de Faust n'en est pas plus une que la mort bizarre, inopportune de Manfred.

Mais, objectera- t-on, faut-il attribuer aussi à l'influence de Byron, le Savonarole, les Albigeois et le Don Juan ? Gela n'est pas nécessaire. Mais, dans sa carrière littéraire comme dans sa vie, Lenau, en se laissant comparer au grand Anglais,s*est vu poussé plus loin qu'il ne pensait. Cette comparaison, il fallait la soutenir jusqu'au bout. Et,sil l'oubliait, l'opinion publique était là pour la lui rappeler. Le spectre évoqué par lui en un jour d'audacieuse confiance ne voulait plus s'évanouir. Bon gi*é, mal gré, Lenau dut ajouter une partie nouvelle à sa personnalité première et compléter le poète lyrique par une sorte de poète épique et philosophique. Gela n'alla pas sans quelques heurts et un surmenage ignoré de la masse, mais visible pour les hommes du métier. De là les reproches de Grillparzer, si méchants, et pourtant si justes lorsqu'on examine le jeu singulier auquel Lenau s'est livré envers son époque. Ne l'a-t-elle pas « soulevé, porté et perdu ? »

L'œuvre tout entier de Lenau s'inspire du grand principe de la poésie byronienne. Des deux côtés c'est le même type humain qui est célébré sous des noms différents : le type du révolté qui s'appelle Byron, Manfred, Le Corsaire, Gain, ou bien Lenau, Faust, Savonarole, Ziska, Don Juan. Lyrisme et épopée s'insurgent contre l'ordre universel, directement, dans les effusions de l'auteur lui-niôme, indirectement, dans les personnages ou les événements qu'il fait parler à sa place. Il n'y a, en eflet, que deux manières de concevoir les rapports de l'individu avec l'ensemble des choses : ou bien il accepte le contrat établi en dehors de lui.

l88 LES SOURCES DE L*ŒUVRB LYRIQUE : L*HOMME

qui Toblige à sacrifier au Tout une partie de ses instincts, de ses désirs, de ses idées, et lai assure en revanche une I)aix relative ; ou bien il refuse de faire la moindre concession, et alors c'est la lutte ouverte d'un seul contre tous et récrasement final de cet atonie rebelle par la niasse brutale. Le problème s'est posé nettement dès Forigine de la pensée humaine : Abel a dit oui^ Gain a dit non. Chaque siècle le retrouve sur sa route et doit répondre avant de passer. Spinoza et Gœthe consentent, Byron et, adirés lui, Lenau s'indignent.

Byron seul est responsable de cette attitude de Lenau, car seul avant lui il avait franchement pris parti. Rousseau avait été empêché par sa faiblesse, Chateaubriand par sa foi, de tirer les conséquences extrêmes de la négation du début. Byron coupa tous les ponts derrière lui, en quittant l'asile sûr où vit le troupeau humain qui obéit et qui espère. 11 s'engagea dans la solitude inconnue, au risque d'y rencontrer Dieu face à face, au milieu des éclairs et des tonnerres. Lenau, comme lui, fit une fois pour toutes le sacrifice de cet Éden tranquille où le doute ne pénèti^ pas et gagna le désert extérieur. Faust brûle la Bible et refuse d'écouter le moine qui vient lui parler au nom du troupeau ser\ile. Pourquoi Dieu se manifesterait-il plutôt à cette foule ignorante qu'à l'individu conscient de sa valeur? Il ne voit pas que cette foule s'est précisément soumise sans conditions et ne se préoccupe pas de connaître la vérité, mais le repos. Elle a subi docilement l'outrage du {)éché originel, sans demander pourquoi on le lui infiigeait. Abel a dit au Seigneur : « Ton œuvre est bonne, maître, » avant de l'avoir examinée. Et le Tyran, qui n'aime pas les chercheurs, l'a béni pour sa piété. Caïn et Faust exigent des explications, posent des conditions, sans comprendre qu'ils sont les plus faibles, en puissance d'abord, en intelligence ensuite ; qu'ils ne peuvent ni pénétrer le mystère tout entier, ni obtenir de l'Univers les

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réformes qu'ils jugent nécessaires. Savonarole entre dans rÉglise, comme les autres entraient dans la Création et déclare : ceci est bon, cela est mauvais : il faut une révolution. Les Albigeois font irruption dans la vieille foi romaine et lui reprochent de n'avoir pas fait de place, dans son organisation despotique, à la volonté individuelle. Ceux-là discutent. Don Juan se trouve à Félroit dans les enti^aves morales que la société met autour du désir charnel. 11 n*cn admet pas Futilité, s*agite et les brise, jusqu'à ce qu'il soit brisé lui-même, comme les Albigeois, comme Savonarole, comme Faust, comme Manfred, le Giaour, Lara. L'Univers exige qu'on croie et obéisse.

Lenau a donc bien discerné l'idée fondamentale de la doctrine byronienne. On peut ajouter qu'il en dégage les conséquences avec la même rigueur logique que le Maître. Chez lui et chez Byron la révolte de l'individu contre l'univers ou une fraction quelconque de l'univers amène en premier lieu la guerre. Cette guerre, les deux poètes nous la décrivent sous toutes les formes qu'elle peut revêtir dans l'humanité et la création, guerre des corps, guerre des âmes, guerre des éléments. Le canon tonne à travers les strophes du Childe-Harold, les vaisseaux se heurtent dans le Corsaire, le cliquetis des épées clôt la sombre romance de Lara, le crépitement de la fusillade retentit dans les souvenirs du Giaour moribond. Des bords du Tage aux montagnes de l'Albanie, le pèlerin Harold ne rencontre que le meurtre, conséquence naturelle de la coexistence des êtres. La pensée de Napoléon arrache l'Europe entière à sa torpeur et jette les peuples haletants les uns contre les autres. L'oppression appelle la révolte. Des souvenirs de gloire troublent le sommeil des races fatiguées; elles s'éveillent et tendent les bras vers leurs armes rouillées. Guerre partout, ébranlements de l'humanité et de la nature, tempêtes de l'Océan, orages sur les sommets, secousses formidables de l'univers

igo LES SOURCES Dfl L'ŒUVRE LYRIQUE : l'hOMME

gonflé de sève. Lenau lui aussi aperçoit partout la lutte des instincts et des idées. L'individu s'attaque au destin dans son Fausty le doute slnsurge contre le dogme dans les Albigeois, la jouissance comprimée se redresse dans le Don Juan, C'est la galerie des batailles de Tesprit que Lenau peint en larges fresques. Et sa poésie lyrique elle-même est une poésie de combat. Elle n'accueille que des destructeurs et des victimes, soldats, bandits, vautours, bêtes fauves, ouragans, fléaux, désespoirs meurtriers, illusions, joies, espérances ravagées, tout ce qui tue ou meurt en dehors de nous et en nous. Et cela se débat, se mêle, se heurte, jusqu'à ce qu'un vaste silence répande sur les choses apaisées ses vagues lourdes.

Car la défaite est toujours au bout de l'insutTection et c'est là l'autre conséquence du principe de la révolte que Lenau pose après Byron. Manfred a été vaincu par la vie, Lara tombe sur le champ de bataille, le Giaour s'éteint dans la retraite, brisé de corps et d'âme. De même le Faust et le don Juan de Lenau se plantent leur épée dans la poitrine, Savonarole finit sur le bûcher, les Albigeois sont fauchés par l'ouragan de fer et de feu de la croisade. C'était le résultat prévu. La règle est plus forte que le caprice ; l'individu orgueilleux, les minorités impatientes doivent plier ou rompre. Jamais Lenau n'est plus grand et plus âpre que dans les sombres représentations de cette déroute universelle. La lande retrouve sa solitude sinistre après la fuite des cavaliers. Les cadavres dorment sous la lune et les corbeaux, heurtant du bec leurs cuirasses, troublent seuls la paix des sillons infinis. Mais heureux encore ceux qui meurent ! Bien plus à plaindre sont les vaincus à qui la mort est refusée. Le thème du « Juif errant », que Lenau a repris si souvent, caractérise à merveille cette classe de victimes qui implorent, sans pouvoir l'obtenir, la trêve de la mort. D'autres encore échouent dans la folie que Manfred réclame,

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que Kaled rencontre un soir après une bataille, que le vieillard des Marionnettes et Lenau lui-même trouvent au bout de leure désillusions. Ces fous sont comme les cauchemars d'une création mauvaise, les spectres de ses victimes qui grimacent devant elle, car la création n'est qu'une effroyable hécatombe de vies, de pensées, de joyeux espoirs. C'est Lucifer qui Ta dit et Lucifer a raison.

Pourtant la lecture des deux poètes laisse une impression on ne peut plus différente. Les imprécations de Byron sont à Tâme une nourriture amère et saine qui lui verse une indomptable résolution. La poésie de Lenau est un dissolvant de toute activité. Comment s'expliquer des effets si divers, alors que les causes paraissent identiques ? Frankl a essayé d'en rendre compte : « Byron, dit-il, cherche, lorsque le contact de la vie l'a blessé le plus douloureusement, un refuge auprès des beautés effrayantes de la nature : elles le radoucissent et le calment. C'est d'elles au contraire que viennent à Lenau ses souffrances les plus âpres. Byron voit le printemps fleurir et le soleil briller avec autant d'éclat que s'il n'y avait pas de tombeaux sur terre. Lenau dit la même chose, mais il voudrait savoir le pourquoi de tout cela. Semblable à l'enfant qui ne se contente pas de Fimage offerte par le miroir, il porte la main derrière la paroi pour essayer de la saisir et de la i)alper. Pour avoir le mot de l'énigme, il s'adresse à tous les démons et à la religion ellemême que Byron-Manfred, à l'heure de sa mort, repousse loin de lui (i). » Toute la différence qui sépare les deux l>oètes est expnméc dans ces quelques lignes. Byron a la force et l'indifférence, Lenau, la faiblesse et la curiosité. Même ai>rès avoir pénétré les noirs desseins de la nature et lui avoir lancé l'ana thème, Byron garde assez d'orgueilleuse sérénité pour admirer ses charmes. C'est ainsi que tout en

(i) Za Lenaus Biographie^ 3.

19^ LES SOURCES DE l'ŒUVRE LYRIQUE : l'hOMME

méprisant les femmes, il reste sensible à la beaaté séduisante de leur visage. Il jouit d'elles en grand seigneur qui commande à des esclaves. Lenau considère la création, qui Ta trompé, avec une sorte d'effroi. Il ne veut plus d'elle, tant qu'elle ne sera pas réhabilitée, qu'elle ne lui aura pas révélé les mobiles secrets de ses actes. L'inquiétude hante sa poésie qui interroge tous les phénomènes, tous les sentiments, toutes les doctrines, en quête d'une réponse définitive. Byron rassure par son sang-froid hautain et son énergie indomptable. On sent chez lui un artiste et un homme, très grands l'un et l'autre. Lenau n'est qu'un poète et un philosophe.

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