CHAPITRE VI
Lknau et là philosophie
Lenau n'a subi qu'une seule influence littéraire proprement dite, celle du « Byronisme », parce que, de très bonne heure, les préoccupations littéraires firent place chez lui aux préoccupations philosophiques. J. Kerner se demandait même si, chez son ami, ceci ne finirait pas par tuer cela (i). Ce culte de la philosophie répondait à un besoin naturel de Tâme de Lenau, qui se manifesta dès sa preDiièi*e jeunesse. L'inquiétude et Tangoisse perpétuelle de son caractère -se traduisaient en matière spéculative par une irrésolution philosophique correspondante. Son enfance avait été pieuse. L'exemple de sa mère et de ses sœurs avait développé en lui une piété quasi-mystique qui faisait Tédification de sa famille. C'est ainsi que le petit Niklas aimait à dire la messe et à prêcher. Le passage du Faust où le héros rappelle avec émotion les années de sa foi naïve est une confession du poète lui-même (a). C'est bien Lenau qui servait la messe et répondait aux formules sacrées du prêtre (( en un latin qu'il n'entendait pas et qui coulait de ses lèvres conmie le petit ruisseau passe sur les galets qui ne comprennent rien à son murmure )). Il a raconté plus tard comment les premiers
(i) LenavL in Schwaben, i6o.
(a) Fauats Tod II, 83.
1^4 LES SOURCES DE l'ŒUVRE LYRIQUE : L'HOMME
doutes étaient entrés dans son âme. Un de ses oncles, le hussard Mihitsch, qu'il visitait quelquefois à Ofen, avait jeté eu lui les germes du scepticisme, en lui lisant des passages de Voltaire. La nuit, quand il sommeillait dans la chambre du vieil officier, celui-ci avait l'habitude de le réveiller en sursaut par ces mots criés en latin : a II n'y a certainement pas de Dieu (i) ! » Le résultat de ces entretiens ne se fit pas attendre. Lorsqu'il quitta le gymnase de Pest pour se rendre à Vienne, le jeune Niembsch était religieusement émancipé ou peu s'en faut.
Son âme ardente avait besoin d'une compensation. Comment remplir le vide qu'y avait laissé la foi en s' éloignant à jamais? La philosophie vint à propos essayer de le combler. Les cours que Lenau suivait à Vienne sur les conseils de ses grands-parents étaient quelque chose d'intermédiaire entre l'enseignement du Lycée et celui de la Faculté. On y étudiait surtout la philosophie. Mais quelle philosophie ? D'après le tableau que nous avons fait du régime politique de l'Autriche au commencement du' xix® siècle, on se figure aisément ce qu'elle pouvait être. Les témoignages des contemporains sont unanimes sur ce point. Le parti ultramontain ne tolérait à l'Université de Vienne aucune espèce de doctrine qui fût le moins du monde en contradiction avec les dogmes de rÉglise. C'est ainsi que le jeune Lenau eut pour professeui*s deux hommes modérés entre tous : Rembold et l'abbé Weintridt. L'un traitait surtout les questions de métaphysique et l'autre les questions religieuses. Tous deux d'ailleurs, malgré leur bonne volonté et l'orthodoxie de leurs leçons, déplurent bientôt à la camarilla. Us furent congédiés, Weintridt en i8î2o, Rembold en i835 («j). Ce que Lenau apprit auprès d'eux n'était ni bien étendu ni bien profond. Comme tout le
(i) Lenau in Schwaben, i3o.
(2) Bauernfeld, Ans Jnng' nnd Altwirrif ti, 17.
LENAU ET LA PHIPOSOPHIE IqS
monde, il ressassa les vieilles formules de la philosophie wolfienne et de temps à autre happa quelques bribes de Kant(i). Mais Kant était à Tindex et aucun de ses ouvrages ne circulait en Autriche. Le jeune homme se rabattit sur rhistoîre de la philosophie antique, sur Sénèque, les Épicuriens, les Platoniciens et autres gens inofiensifs. Il s'exerça, comme il convient, à construire et à démolir l'Univers avec des formules scolastiqucs. Il faut l'entendre discourir sur les questions les plus diverses de la science , et de la vie. (( Mon individu, écrit-il à sa mère émerveillée (a), s'est élevé au-dessus de toutes les joies que peuvent procurer l'argent, les honneurs, etc. Je trouve même qu'il y a une sorte de volupté à porter en soi son univers, sans se laisser enchaîner par les liens de la sensualité à la roue de la destinée d'un monde, où l'on devient l'esclave de vils désirs et par suite le faible instrument de volontés étrangères. » Voilà du Stoïcisme de la plus belle eau. Le jeune Niembsch se prend au séiîeux comme philosophe et soutient avec ses maîtres des discussions métaphysiques dont il voudrait faire comprendre l'importance à tout son entourage, a Je n'ai rien à t'écrire de nouveau, annonce-t-il à Kleyle (3), sinon que j'ai eu dernièrement, avec le professeur Stein, un entretien sur l'immortalité de l'âme humaine, qui m'a inspiré une grande estime pour cet homme plein de connaissances solides. Nous avons parlé de l'argument d'Épicure (contre l'immortalité) : (( quod dissolutum est, sensu caret ; quod sensu caret, nihil ad nos pertinet; ergo... » Tu apprendras très prochainement le résultat de cet entretien, si cela t'intéresse. Pour aujourd'hui, j'ajouterai seulement ceci : la méthode de ces philosophes (dont fait partie Rembold),qui prétendent constituer une doctrine métaphysique par l'observation de l'esprit
(i) Rembold était kantien, (a) Le 17 janvier 182 1.
(3) Le i3 janvier 1824*
humain seulement et n'admettent pas de philosophie de la nature, ne mérite aucune considération à mon sens, pour cette raison que Téternelle vérité ne se manifeste pas seulement dans Tesprit humain, mais encore, et bien plus clairement, dans les lois de Tunivers physique, que l'on peut en somme connaître toujours plus exactement, pnisqu'ici le sujet qui connaît et l'objet à connaître ne sont pas une seule et même chose, comme dans l'étude de l'esprit humain et de ses lois. C'est pourquoi j'éprouve plus vivement que jamais le désir d'étudier la nature dans tous ses produits. »
Ce (( vif désir » ne parait pas avoir eu de suites. Lenau oscille encore entre les doctrines les plus diverses, dont il entend parler autour de lui. La versatilité, qui compromettra toujours le succès de ses recherches philosophiques, se montre déjà dans la désinvolture avec laquelle il passe d'un système à l'autre, prônant aujourd'hui les Stoïciens, demain Schelling, une autrefois l'Encyclopédie. D'ailleurs, il est plus préoccupé l)our le moment de tailler que de recoudre. Avant tout, il importe de « balayer par le raisonnement maint principe vermoulu » et de prouver à tout le monde que l'on pense par soi-même. On voit d'ici ce que Niembsch devait raconter à son ami Klemm dans ces longues conversations sur la politique et la religion, le droit naturel et le droit conventionnel, qui se prolongeaient parfois jusqu'à l'aube ! Une lettre non datée de Lenau à Kleyle raille les bonnes gens qui se disposaient à partir pour Rome en pèlerinage, sur l'invitation du pape. Il n'a pas assez de mépris pour ces « pieuses bêtes » et d'une façon générale pour l'humanité tout entière, qui, dit-il, « se montre le plus souvent sous une forme méi)risable (i) ». En somme, rien de bien précis encore, un stoïcisme prétentieux et redondant d'adolescent, des formules apprises sur les bancs de l'école, du verbiage. La
(i) Lettre à Kleyle. PAques t8îï6.