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LEXAU ET LA PHILOSOPHIE I

culture philosophique du jeune âge n*est jamais autre chose. Pour que les idées déposées en notre âme puissent germer, il faut qu elle ait été labourée jusqu'au vif par la souffrance. Le (( grand livre de la vie m dont parlait Descartes restera toujours le meilleur ouvrage de philosophie. C'est pourquoi les quatre dernières années du séjour de Lenau à Vienne, avec leur cortège de désillusions et de deuils, firent beaucoup plus pour son éducation philosophique et humaine que tous les cours du monde. Son cœur s'élargit pour admetti*e plus de souffrance et de compassion, sa pensée s'humilia devant les combinaisons imprévisibles de la destinée. Au pied du lit mortuaire de sa mère, il dut « rassembler avec peine les débris de sa religion ». Désormais, il sut ce que l'esprit humain demande aux subtiles déductions de la métaphysique et aux enseignements de la morale : un peu .de clarté pour faire la route.

Il s*adressa au Spinozisme, qu'il avait sans doute eflïeuré déjà, comme tous les autres systèmes, à en juger par une lettre de son ami Berke, de l'année 1827 (i). Dès son arrivée à Heidelberg, il se plongea dans la lecture de Spinoza, afin d'y chercher, comme il disait, un palliatif à sa mélancolie croissante (2). Les lettres qu'il adressa pendant cet hiver de i83i-3a à ses nouveaux correspondants de Stuttgart contiennent de fréquentes allusions aux doctrines de ce philosophe : u Nous ne mourrons pas tout entiers, écrit-il à Sophie Schv«^ab (3); mais... mais... et notre individualité, que devient-elle ? En passant devant un vivier qui contenait un jet d'eau, un jour que je me rendais- en voiture avec vous à Waiblingen, j'eus cette pensée : Voilà peut-être le symbole le meilleur de la vie humaine. L'âme s'élève, surgissant de la mer du divin, et y retombe. Cette considération n'est pas si

(i) Scburz, I, 91.

(2) Lettre déjà citée du 1" décembre i83i.

(3) Les II et 12 novembre i83i.

198 LES SOURCES DE L'ŒUVRE LYRIQUE : l'uOMME

triste que cela, qu'en dites-vous ? Il y a même quelque chose de captivant, d'héroïque, dans l'idée acceptée avec tranquillité de l'anéantissement de notre individualité — je le pense du moins. Est-ce que l'homme peut prononcer des paroles plus fières et plus énergiques que celles-ci : Je n'ai pas trouvé de bonheur ici-bas — là-bas je n'en trouverai pas, caria teri*e ensevelit mon moi — , mais je n'en ai pas besoin, pas plus ici que là-bas. Vous voyez bien que la résignation ne m'est pas étrangère à moi non plus... » Et plus loin, s'adi^essant à Schwab : « Adieu, mon ami, je suis à toi éternellement, éternellement, et s'il ne devait rien subsister de moi (selon Spinoza) que la représentation de ma personnalité dans l'idée de Dieu, je veux que Dieu ne me pense que comme ton ami (i). » Et pourtant, quelques jours après, nous Tentendons avouer à K. Mayer (2) que Spinoza lui-même ne lui a pas apporté la paix dont il avait besoin (3). Comment une âme aussi faible, aussi incei'taine, où dominaient la sensibilité et l'imagination, aurait-elle pu s'accommoder de la plus rigoureuse et de plus mathématique des philosophies ? Le siècle nouveau, lui-même, rejetait le mécanisme en métaphysique pour lui substituer l'idée du devenir, comme il avait remplacé dans l'art le rigide idéalisme des classiques par le sens historique. Déjà Herder et Goethe ne comprenaient pas le panthéisme de Spinoza dans sa signification primitive. A ces théorèmes et ces corollaires, qui semblaient

(i) « O ^leich^fiUiges Gesindel der Natur! s'écrie Lenau dans une leltpe à J. Kernep du i5 novembre i83i ; jedes Geschôpf lebt sein Prîvatleben, das muss anders werden. Der Tod wird euch schon zusammenschaufeln. Aile Individualitât muss aufhôren. Der Tod wird uns aile wieder eintreten und kneten in den grossen Teig (der ewigen Substanz nach Spinoza) in den grossen Osterkuclien der Welt.. . »

(2) Lettre déjà citée du i" décembre i83i.

(3) Cf. la lettre non datée que Mayer cite à la page 68 de son livre et qui a été écrite peu de Jours avant le départ de Lenau pour TAmérique.

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