‹ N. Lenau, poète lyriqueChapitre 35 sur 43 · LENAU ET LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LENAU ET LA PHILOSOPHIE

cours des siècles. Au Père insensible elle a substitué le Fils compatissant, et à ce Fils succédera FEsprit, qui libérera r univers entier en lui donnant la conscience parfaite de son origine, de ses lois et de sa fin. Cet Esprit sera la pensée humaine grandie et purifiée (i). C'est en vain que les tyrans essaieront de la tuer dans le germe ou de TétoufTer» cette pensée qui commence à poindre, sa croissance sera continue. Un soleil monte h Thorizon, que ni les manteaux de pourpre ni les cagoules ne voileront. En attendant son midi radieux, soyons patients et pleins de confiance. Acceptons les épreuves nécessaires, bravons tous les dangers que l'obscurité recèle encore et disons comme cet humble moine qup raffreux spectacle d'un champ de bataille convertit à la vraie religion : « L'Homme-Dieu, le Rédempteur, le Christ, c'est Tâme du monde, le destin le plus profond de l'Humanité. Mais les ténèbres le voilent encore à nos regards. Aucun livre ne l'explique, aucune bouche ne Ta révélé. La vie brise les barrières sombres de TÉglise, l'Histoire Sainte s'est réalisée,, mais elle n'était elle-même qu'un reflet, une éphémère apparition. L'achèvement de la Rédemption se fera par la pensée. » Mais il y faut du temps. « Avant que le monde arrive au salut, la guerre se redressera pleine d'une nouvelle ardeur, après s'être reposée sur nos tombeaux et avoir songé en silence, pendant de sombres instants. La troupe des hardis guerriers s'est fondue. Déjà le silence se fait; l'Esprit qui les a conduits aime tantôt à méditer, absorbé en luimême, tantôt à flamboyer magnifiquement dans les batailles (t). )) C'est pourquoi, somme toute, les enseignements de l'Histoire sont consolants. L'Esprit, qui a triomphé des obstacles du passé, triomphera de ceux de l'avenir. A côté d'un Innocent, les despotes actuels sont des nains. Courage, Dieu

(i) Albigeois. Dos Gelage, II, 276, 77.— Umsonst, 279, 80. (2) Albigeois. Ritter rtnd Mônch^ II, 284.

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suscitera sans cesse de nouveaux champions de Tldée. Aux Albigeois succèdent les Hussites qui font expier dans le sang les souffrances de leurs prédécesseurs. Après Huss et Ziska viennent Luther, Hutten, les héros de la guerre de Trente ans, les combattants cévenols, les assaillants de la Bastille, etc. (i). (( Seule, cette constatation peut réconcilier Tesprit avec l'histoire universelle et la réalité, dit Hegel, à savoir que tout ce qui est arrivé et arrive encore chaque jour, non seulement n'arrive pas en dehors de Dieu, mais est essentiellement son œuvre propre (a). »

Telles sont les conclusions dernières de la philosophie de Hegel et de la pensée de Lenau. Après avoir longtemps erré de système en système, il s'est arrêté déQnitivement au pied de cette doctrine forte entre toutes (3). Nous avons essayé de retracer, dans ce court exposé, l'histoire de ses croyances philosophiques, telles que sa correspondance, le témoignage de ses amis, et son œuvre épique nous la révèlent. Spinoza, Schelling, Baader et Hegel nous ont semblé tour à tour subjuguer son esprit. Ce sont là des autorités bien différentes. Peut-être conviendrait-il d'ajouter encore à cette liste les noms de GôiTes, Herbart, Feuerbach, Feuchtersleben, que Lenau a certainement connus, même étudiés. Mais rien, ni dans sa vie ni dans sa production poétique, ne permet de soutenir qu'ils aient exercé une action quelconque sur le développement de ses idées philosophiques. Ces idées philosophiques de Lenau, variables et ondoyantes à Fexcès, ne peuvent guère être caractérisées que dans les quelques phases essentielles de leur évolution. Il serait vain d'en tenter

(i) Albigeois. Schlussgeaang'f II, 2189-90.

(2) Hegel. Philosophie de VHisioire^ IV, 547.

(3) Le Don Juan n*est plus une œuvre philosophique proprement dite. C'est un thème byronien développé à l'aide de souvenirs personnels et surtout de réminiscences littéraires. Il ne nous intéresse donc pas en tant que document philosophique.

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une analyse plus subtile et de se perdre dans le chaos des sensations originales et des réactions qui forment le tissu de sa vie morale de tous les jours.

Les résultats que nous avons obtenus suffisent cependant à donner un aperçu de ce qu'était sa culture philosophique. Cette culture ne manquait pas de largeur, mais bien de profondeur. La mobilité extrême de son tempérament n'a jamais permis à Lenau d'étudier sérieusement une doctrine philosophique. Un système que Ton possède pleinement forme un bloc massif qui résiste longtemps aux attaques du doute. Lenau se bornait à emprunter aux diverses métaphysiques un petit nombre de principes généraux ou de concepts intéressants, autour desquels il groupait ses idées et expériences personnelles. Et il abandonnait le tout à la première occasion. C'était son droit. Nous ferons observer pourtant que cette versatilité lui a porté préjudice à plusieurs égards. Elle a compromis d'aboi*d Tunité philosophique de chacune de ses œuvres, qui sHnspirent souvent des théories les plus opposées. Elle a dérouté, en outre, le public, qui ne comprenait pas comment on pouvait écrire un Saçonarole après un Faust, un poème des Albigeois après un Saçonarole, pour ne parler que des grandes compositions. Si Lenau n'a pas agi sûr son siècle comme il l'aurait voulu, il ne doit se l'imputer qu'à lui-même. Les hommes qui ont la prétention de servir de guides à leurs contemporiains, peuvent, comme tout le monde, changer d'opinion, mais à chacun de ces changements correspond pour eux une perte d'autorité équivalente. Car le public ne se laisse gouverner que par ceux qui savent se gouverner eux-mOmes et résister aux sollicitations journalières de leurs caprices propres ou des intérêts étrangers.

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