CHAPITRE PREMIER
De l'hommb a. l'œuvre
Tel était à peu près Thoinme, considéré sous les divers aspects de sa personnalité ; des origines ethniques complexes et un atavisme singulièrement chargé, qui n'imposent rien de précis à Ta venir et iaîssentbeaucoup attendre de lui ; une organisation nerveuse très délicate, un tempérament de sensitif et de violent, dépourvu d'endurance, de jugement pratique» de tout ce qui constitue l'énergie, déséquilibré au sens propre du mot, de très bonne heure et de plus en plus entraîné vers les jouissances ou les souffrances extrêmes dans ses rapports avec la nature, l'art et les hommes, par un développement exclusif de la sensibilité ; une vie sentimentale iiTégulière qui se fourvoie dès le début, passe à côté des simples joies humaines, se laisse guider par des besoins littéraires» des modes, et aboutit à une passion sans issue, qui doit nécessaii^ement finir par une catastrophe ; des goûts littéraires et philosophiques à la fois exclusifs et changeants, déterminés le pWs souvent par des influences extérieures, dépourvus de cette logique dans l'évolution qui est le propre des pensées robustes et des volontés conscientes de leur but ; en somme, une prodigieuse faculté de subir et de souffrir, unie à un sentiment très vif de cette souffrance et à la puissance d*expression qui en résulte. — C'est là un type humain bien caractérisé, attachant et déconcertant à la fois, dont la gran-
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deur est faite presque uniquement de difformités morales bizarrement accumulées et développées à un degré extraordinaire.
Il nous reste à étudier son œuvre lyrique. Nécessairement cet œuvre offrira des rapports étroits avec l'individualité que nous venons d'analyser. Notre tâche sera donc ici, d'établir ces rapports et de montrer comment les quelques courants principaux de préoccupations ou d'idées que nous avons discernés dans la vie sentimentale et intellectuelle de l'auteur s'unissent ou se croisent pour donner à ces productions leur caractère original, en d'autre termes, comment ces productions reflètent la vie mentale du poète et les lois qui la régissent, d'après les principes que nous avons établis dans notre préface.
L'œuvre poétique de Lenau se divise en deux parties nettement séparées au moins par leur forme extérieure : une partie lyrique et une partie épique. A vrai dire, cette distinction est superficielle, car les poèmes de Lenau, qu on est convenu d'appeler épiques, le sont aussi peu que possible. Nous avons vu qu'ils procédaient directement de la romance byronienne ; or, rien n'est plus lyrique, en dépit des apparences que Manfred, Childe-Harold, Lara, le Corsaire, De même le Faust, le Saponarole, les Albigeois et le Don Juan de Lenau, pour ne citer que les compositions principales, sont avant tout des chants lyriques, écrits à l'occasion d'un événement historique ou sur un thème littéraire conventionnel. Nous conserverons cependant la distinction que Lenau a voulu introduire dans ses œuvres poétiques, parce qu'elle correspond à une division plus générale de tout le lyrisme moderne, division qu'il importe de maintenir au moins dans l'intérêt de la critique.
Nous avons dit que les poésies épiques de Lenau avaient été écrites à l'occasion d'un événement historique ou sur un thème littéraire conventionnel. On se rend compte tout de
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suite, en effet, que révénement ou le thème en question ne sont qu'un cadre commode dans lequel l'auteur dispose ses propres aventures et développe des idées personnelles. Mais ce cadre est pourtant choisi de telle façon qu il impose à l'auteur une tendance philosophique ou sociale précise. Le sujet du Faust impliquait la recherche de la vérité au-delà des limites de la religion, le Don Juan la peinture du libertinage et la condamnation de l'immoralité pour une raison ou pour l'autre ; la guerre des Albigeois, de tout temps considérée comme barbare et arbitraire, évoquait des souvenirs désagréables aux doctrinaires du christianisme. Le Saçoranole ne pouvait être traité qu'avec une certaine sympathie pour le héros et par conséquent pour sa foi puisée aux sources primitives du christianisme* Lenau, en empruntant des sujets de ce genre, savait donc bien à quoi il s'engageait. Il adoptait une opinion philosophique, il essayait de l'imposer au public par la force ou le charme de sa poésie. Cela revient à dire qu'il obéissait à un plan fixé d^avance et ne se contentait pas, comme dans la poésie lyrique proprement dite, d'exprimer, au jour le jour, ses douleurs, ses joies, ses espérances.
Au contraire, les pièces plus courtes que l'on trouve dans son œuvre lyrique traduisent cette vie quotidienne de l'âme avec une fidélité beaucoup plus grande. Elles la suivent dans toutes ses sinuosités capricieuses, montent et descendent avec le flot des sensations, se rétrécissent et s'élai^issent avec le courant psychique. Rien ne sui^t dans cette conscience mobile à Texcès, rien ne s'y engloutit qu'elles ne recueillent, semblables au vent léger qui passe sur les eaux et emporte au loin, pour en composer une harmonieuse chanson, les mille bruits que font les vagues incertaines. Elles surprennent la rêverie à son éclosion timide, les regrets dans leur ombre fugitive, les désespoirs qui soulèvent de vastes remous et semblent attirés vers les profondeurs d'un
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gouffre invisible. Là pensée consciente, elle-même, ne leur échappe pas, elles notent son devenir, accompagnent les phases successives de son cours et ne Tabandonnent que lorsque ce long et clair filet d'eau lisse va se perdre dans les oscillations du fleuve agité. Tandis que les poèmes épiques de Lenau prétendent nous livrer le résultat de ses recherches philosophiques, groupées en vue d'une démonstration finale, ses poésies lyriques nous les présentent pêle-mêle, telles que le hasard d'une lecture, d'une conversation, d'un spectacle de la nature les a suscitées. Sa poésie lyrique proprement dite est donc plus intimement liée à sa vie émotive que sa poésie philosophique. C'est par elle qu'il importe de commencer, quand on passe de l'homme à l'œuvre. Ëlte nous sufHra d'ailleurs pour cette fois.
Et pour rétablir tout de suite l'union parfaite qui associait dans la réalité cette vie et cette poésie, pour rattacher aux observations consignées dans la première moitié de celte étude celles qui vont suivre, nous choisirons tout d'abord dans l'œuvre lyrique de Lenaù les pièces qui se rapportent plus spécialement à ses aventures sentimentales, à ses amours et aux émotions de toute sorte qui en dérivent. Nous passerons ensuite à celles qui doivent leur origine à la contemplation de la nature extérieure et du Divin qui la traverse. Notre tâche sera d'examiner ce qu'est devenue la réalité dans la poésie, c'est-à-dire comment et suivant quelles lois les sentiments, les idées et les faits que nous connaissons se sont transformés en vers et en strophes, et quelle a été la part du tempérament, des goûts littéraires, des conceptions philosophiques de l'auteur dans cette œuvre d'élaboration. Nous obtiendrons ainsi comme sujets d'étude : i<> les poésies amoureuses de Lenau ; a^ les poésies qui se rapportent à la nature et celles qui cherchent derrière les phénomènes transitoires les lois et les fins éternelles, en d'autres termes, la pensée de Dieu. Enfin, l'œuvre lyrique
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<le Lenan une fois circonscrite, explorée et expliquée dans tous les sens y nous essaierons de caractériser les procédés de Tai-tiste et nous comparerons son lyrisme, pour le mieux comprendre, à celui de quelques. grands poètes contemporains.