‹ N. Lenau, poète lyriqueChapitre 37 sur 43 · CHAPITRE il · texte numérisé non relu

CHAPITRE il

C'est dans une lettre écrite le 8 mars i8ai à sa mère que le jeune Niembsch trahit pour la première fois le seci'et de ses goûts poétiques. « Mes occupations préférées, lui dit-il, sont maintenant de lire et d'écrire des poésies. D'ici h mon départ pour Presbourg, je serai probablement à même de vous lire déjà un ou plusieurs actes de la tragédie que m'aura inspirée la muse terrible que je préfère à toutes les autres. J'ai conçu le projet de laisser après moi des poésies en manuscrit que mes enfants feront connaître au public. » Bientôt, nous apprendrons que la composition d'une poésie le {( transporte, au moins pour quelques instants, parmi les dieux ». C'est seulement à partir de 1821 qu'il est question de vers dans ses lettres, probablement parce que sa vocation littéraire, comme il arrive bien souvent, lui avait été soudainement révélée par une intervention étrangère. Dans les derniers jours de l'année 1820, en effet, il avait fait la connaissance de Schurz, à Stockerau, et le futur beau-frère, qui ne mettait pas sa lampe poétique sous un boisseau, avait, à l'occasion des fêtes de Noël, débité devant lui et d'autres personnes quelques pièces de sa propre facture. Les lauriers de Schurz troublèrent le sommeil de Niembsch qui se sentit, et à bon droit, tout aussi qualifié que lui pour écrire en vers. Il remarqua bientôt qu'il « composait volon-

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tiers des poésies et n'était pas dénué de tonte capacité de ce côté-là )) (i). Par ce terme de poésies, il faut sans doute entendre des essais lyriques, bien que (( la Muse terrible » de la tragédie fût, à ce momenMà, sa préférée. Cette préférence était une erreur de débutant qui s'explique par Vengoûment universel pour le théâtre qui sévissait à Vienne, comme nous l'avons vu, au commencement du siècle dernier. Lenau mit longtemps à s'apercevoir qu'il faisait fausse route. En i833 (a) il travaillait encore à une Barbara Radzimll, empruntée à un roman historique en langue allemande de Bronikowski. Il n'était pas non plus resté étranger à la comédie, puisqu'il composa dans sa jeunesse un Mariage en Hongrie dont il ne reste plus de traces. Enfin, il nous est parvenu, par hasard, une scène d'un drame intitulé Hélène qui l'occupait vers i83o. Mais de toutes ces tentatives il ne pouvait rien résulter de sérieux. Lenau n'était pas doué pour le théâtre et il le reconnut luimême en fin de compte (3). Son aversion pour les planches se tourna plus tai*d en manie. Nous avons déjà cité les avertissements qu'il adressait à Prechtler. Selon lui la poésie dramatique ne signifiait rien, la poésie actuelle étant, dans * son essence intime, poésie lyrique. « Croyez-moi, Messieurs, s'écria-t-il un jour, dans cinquante ans, il n'y aura plus de théâtre (4) ! » H renouvela cette déclaration, fort inconsidérément d'ailleurs, chez l'auteur dramatique Caroline

(i) Lettre de Lenau à sa mère, i*' juin iSai.

(s) Voir lettres de J. Kerner à Mayer du ii mars i832, de Lenau à Schurz du 19 mai iSSa, à K. Mayer du ^ juin i83a.

(3) Il fait la déclaration suivante à Emilie Reinbeck le a5 novembre 1889 : a Dass die Tragôdie das einzige Feld ist, wo der Dichter heutzutage einen schlagenden ErfoJg errlngen kann, ist ganz gewiss; ob aber gerade ich die persônliche Befâhigung dazu besitze, muss ich freilich bezweifeln. »

(4) Emman. Straube, lUastrirtea Familienbuch des œsterr. Lloyd, Vol. I, livre H, i85o.

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Pichler (i). Pour lui, la poésie lyrique était la poésie même» toute la poésie, et il se sentait avant tout poète lyrique (2). Quels qu'aient été, en tout cas, ces premiers essais, drames, comédies ou compositions lyriques, le jeune Lenau les cachait soigneusement à ses amis. Schurz et sa mère étaient ses seuls confidents. On se doutait bieii dans son entourage, notamment au Café d'Argent, que <( maître Niklas » faisait des vers^ mais il évitait toute occasion d'en parler et ne soumettait jamais le moindre brouillon au jugement de ses confrères en Apollon. C'était un poète honteux, un (( cryptopode n. Un de ses intimes cependant, J. G. Seidl, qui jouissait de toute sa confiance, parvint à lui arracher, à force de persévérance, l'aveu qu'il écrivait « des réflexions, des préceptes de vie, des considérations sur les questions les plus importantes de l'humanité, des fragments, rapsodies, aphorismes, des sottises quoi (3) I » Seidl le décida, non sans peine, à lui livrer une de ces étranges pièces, pour le recueil Aurora dont il venait d'accepter la direction. C'est dans ce périodique, en effet, que parut en 1828 la première des poésies de Lenau qui ait été publiée. Die Jugendtràume. Elle fut suivie en i83o de la Werbung^ imprimée par la Modenzeitungy et de Glauben, Wissen^ Handeln, révélé au public par la Damemeitungj grâce aux efforts d'A. Grûn. Cette dernière pièce était signée d'un nom qui devait bientôt devenir familier à toutes les mémoires : Lenau (4)* Enfin, en i83i, Braun von Braunthal fit accepter par le Freimûtig de Berlin Die Zweijler. Personne cependant n'eût pris garde à ces échantillons, d'ailleurs assez peu remarquables, si l'on en excepte un seul, du talent de Niembsch, si, brusquement, en

(i) Schurz, I, 24 ï sqq.

(s) Lenau in Schwahen^ a63.

(3) Wiener Sonntagsblàtter, 1848, n' 5.

(4) Abréviation de son titre nobiliaire : von Strehlenau.

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i833, la librairie Gotta de Stuttgart n'eût lancé dans la circulation un volume assez mince, qui,'Comme les Méditations de Lamaii^ine, laissa derrière lui an sillon de lumière et entraîna son auteur en pleine gloire.

Ce volume, intitulé Poésies de Nicolaus Lenau^ contenait en substance un certain nombre de tableaux de genre, d'une inspiration vraiement originale et des poésies sentimentales de mérite divers. Les unes se rapportaient à Bertha, les autres à Lolte. Un troisième groupe comprenait quelques essais de jeunesse insignifiants par eux-mêmes. Il est probable qu'ils n'arrêtèrent pas longtemps les lecteurs du petit volume en 183a. Nous n'en ferions guèi*e plus de cas aujour^ d*hui, si ces essais médiocres, auxquels sont venus s'en ajouter d'faïutres par la suite, découverts dans les papiers posthumes, ne présentaient, au point de vue de la psychologie et de Thistoire du talent de Lenau, un intérêt considérable.

Les sujets en sont coinmuns, les titres vagues. Us s'intitulent odes, tout simplement, ou odes à quelqu'un, àSénèque, à Hôlty, aux tyrans, etc. D'autres sont adressés à la fiancée désirée ou à TEspérance. Quelques-uns même se passeraient parfaitement de sùscription. Il suffit de les considérer d*un peu plus près pour s'apercevoir qu'ils n'enferment rien de vraiment attachant et de vécu. Ce sont des devoirs d'écolier, des exercices de débutant qui se tâte. Il y a beaucoup d'imitations parmi ces premières pièces. Lenau, comme tout le monde, n'a trouvé sa voie qu'à force de s'égarer sur les traces des autres. Le poète par excellence de la jeunesse, Schiller, lui inspire vers i8aa un Reiterlied, dépourvu d'ailleurs de toute originalité, et c'est aussi le langage « sublime )) des classiques que nous rencontrons dans les quelques poèmes composés à cette même date (i). Dans une courte pièce de cir-

(i) Frage, I, 4, Unmôgliches, I, laS, Die Gôttin des Qlûcks, II, 363 (éd. Castle, cf. Bibliogr.).

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constance, Der Unbestàndige (i), l'étudiant Niembsch s'efforce de justifier réclectisme peut-être excessif qui le faisait passer tous les six mois d*une faculté à Tautre. Enfin, un Ghasel nous prouve qu'il n'était point indifférent aux progrès de la littérature contemporaine. De plus en plus, cependant, les essais poétiques du jeune Lenau accusent une orientation uniforme. On sent que d'autres modèles s'imposent & son goût encore hésitant. Quels sont ces modèles ? L'examen le plus rapide des poèmes en question suffit à nous renseigner à ce sujet. Ces mètres compliqués qui apparaissent, ces strophes saphiques etalcaïques, tout cela vient en droite ligne du vieux Klopstock. Nous sommes en pays de connaissance. Et puisque Klopstock ouvre le branle, toute son école va suivre. Hôlty, Voss, Bûi^er et même G. Jacoby, défilent avec leur chalumeaux ou leurs lyres archaïques, ornées de rubans comme des houlettes, et c'est le jeune Lenau qui nous introduit en si vénérable compagnie.

Nous avons essayé d'expliquer cette anomalie : un jeune poète autrichien de l'époque romantique imitant les pseudoclassiques. C'est Schurz, le brave Schurz qui est responsable de ce méfait ! Schurz était sans doute un fonctionnaire modèle que l'Administration a su dignement récompenser; il se montrait bon époux, père vigilant et ami dévoué, mais ses vers et sa religion poétique méritaient Tanathème. En revanche, il possédait une certaine suffisance et l'autorité naturelle qui en résulte. Il déclamait d'un ton pathétique les chants sacrés du prophète Klopstock, qui, semblable à Mahomet, avait lui aussi son jour d'entêtement et son jour d'ignorance, et les petites ballades vieillottes de ses disciples. Lenau, préparé par ses études classiques à goûter cet art poncif, l'admira et l'imita consciencieusement.

Aussitôt, sur les pages blanches de son manuscrit, les

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thèmes de rigueur apparurent. Son âme, que la souffrance et Tamour n'avaient encore qu'égratignée, fut d'autant plus sensible à la fausse souffrance et au faux amour. Il prit sa lyre, dénoua ses cheveux et partit à la recherche d'un bocage frais, traversé par un ruisseau clair, sur les bords duc(uel croîtraient des fleurs pures. En haut, dans les branches touffues, il y aurait des rossignols, des rayons de soleil empourprés par le couchant ; au fond du paysage, à droite, des bei^ers innocents pousseraient devant eux leurs brebis inoffensives en murmurant des strophes sentimentales en rhonneur de Laura, Selma ou Cidli. Des jeunes filles, vêtues de longues robes blanches aux plis chastes, ignorantes des arts pervers de Lutèce, fouleraient le gazon épais dans leurs rondes ou attendraient rêveusement le lever de la lune. Quelque part, dans le voisinage, un adolescent vertueux se hâterait vers elles, non sans songer à Dieu, à Téternité et à la religion, en passant devant les terlres de gazon du cimetière .

Ce paysage, il le trouva bientôt. La Leine y coulait doucement au milieu des herbes épaisses et le calme du crépuscule y endormait le bruissement des feuilles. Nul doute que l'idéale fiancée attendue par lui n'y apparût bientôt. Klopstock l'avait appelée en des vers brûlants, entrecoupés de sanglots, avec des cris d'amour et de desespoir (i). Hôlty, l'ami du printemps, l'y avait entrevue et des joies angéliques avaient inondé son âme ; autour de lui la nature s'était transfigurée ; il savait qu'elle viendrait et lui souhaitait toutes les bénédictions du ciel (2). Lenau voudrait parler comme eux, mais déjà une inquiétude singulière trouble les accents d'un hymne qui devait être presque religieux. Klopstock avait vu le nom de l'Aimée écrit en toutes lettres : elle

(i) Die kunflig'e Geliebte,

(a) Die kilnfUge Geliebte, 104, m.

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s'appellerait Cidli comme les Séraphins, et descendrait en droite ligne du ciel. Pour Hôlly, ce serait quelque douce jeune fille des champs, aux .yeux bleus et à Tâme bleue. Nicmbsch ne se montre pas aussi rassuré. Jamais il ne connaîtra cette fiancée idéale. Sans doute, elle apportera beaucoup de félicité avec elle dans le monde, mais il ne jouira pas de cette félicité. La jeune fille ne trouvera que son tombeau fraickement gazonné, sur lequel elle pleurera, saisie d'un douloureux pressentiment (i). Voilà déjà la note individuelle, u les plumes noires de corbeau d de maître Niklas, comme il disait un jour lui-même. Niembsch a beau se blanchir pour la circonstance pour ressembler à une col«mbe, ses yeux sombres le trahissent. Comme le farouche Bûrger, il n'est pas à sa place dans cette volière. Mais il n'en a pas encore conscience et personne autour de lui ne le lui fait remarquer.

Il continue donc à tirer de sa lyre des tons graves et émus. De plus en plus, c'est le Maître lui-même, Klopstock, qui l'attire et lui en impose par la solennelle élévation de sa poésie. Comme lui, Lenau aligne des hexamètres, où il célèbre l'approche de la nuit qui descend sur la nature. Et voici qu'une sorte de prière recueillie s'exhale de son sein, se mêlant aux mille rumeurs confuses du crépuscule. Le l)oète se prend à songer aux destinées futures de la meilleure partie de lui-même. Où s'en ira-t-elle ? Passera-t-elle comme les fleurs sans laisser de trace, ou vivra-t-elle éternellement pour comprendre et aimer de plus en plus la divinité (a) ? — Les idées, les termes, les procédés même de Klopstock passent dans la poésie de son disciple ingénu, qui met toute sa gloire à ressembler le i^lus possible au prophète sublime du Messie. Comme lui encore, il voit dans Tamour une source inépuisable de joies spirituelles. Assis auprès de

(i) An die Ersehnte, I, lo.

(2) In einer Sommernacht gesungen, 11,353.

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celle qu'il vénère, il rentretient, dans la paix d'un soir d'été (seule la majesté du soir semble à notre jeune barde dig^e de son inspiration sacrée), du mystère ineffable de l'immortalité et lui montre l'âme s'élança nt un jour vei*s les étoiles avec tout ce qu'elle a connu de beau et de pur ici-bas... Dans les yeux de Mathilde brillent des lueurs célestes (i).

Hélas, qu'il est incertain et fugitif, ce bonheur lui-même ! Qu'arriverait-il, par exemple, si l'Aimée venait à quitter ce monde ? Si tu partais, Selma, que de viendrai s- je? — Selmar, si tu me quittes, je ne te survivrai pas. Que de larmes coûtent à nos poètes leurs angéliques fiancées, toujours prêtes à s*envoler loin d'une terre indigne d'elles (2). Klopstock, qui connaît le ciel comme s'il Tavait fait, et s'y promène de temps à autre avec les Séraphins, ne peut se résoudre, pourtant, à y laisser aller sa Cidli ou sa Meta ; Hôlty retrouve partout Timage adorée de Minna et se plaint que Dieu ne l'ait pas emmené avec elle dans son royaume, comme cela fut fait pour le brave Wilhelm (3). Il est donc nécessaire que la problématique amante de Lenau s'éteigne d'un mal inconnu, en laissant d'éternels regrets. Il la voit déjà dans le cercueil et se souvient qu'un soir où il lui demandait d'avouer son amour elle ne répondait que d'une voix faible et distraite. Était-ce un douloureux pressentiment de sa fin prochaine ? La voilà morte maintenant. Il n'entendra plus ce murmure léger de ses lèvres dont il se contenterait bien aujourd'hui. Que le temps est long lorsqu'on reste seul ici-bas, et qu'elles sont vaines les promesses que l'on s'est faites de se retrouver un jour (4) !

Un jeune honmie, un poète, qui vient de perdre sa fiancée

(I) An Mathilde, II, 349.

(a) Klopstock, Selmar und Selma, 89.

(3) An Minnas Geist. Der arme Wilhelm, i34, 4^.

(4) An der Bahre der Geliehten. In der Nacht, I, 67, II, 348.

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et promène en tous lieux son désespclir, n'est pas sans inspirer quelque intérêt aux âmes sensibles. Mais combien plus sympathique encore est le jeune barde qu*un impitoyable destin a voué à un trépas prématuré ! Le robuste Klopstock lui-même n avait pu résister à la tentation d'étaler ses dépouilles mortelles sur une civière et de pleurer un peu sur elles, avec la modération, sans doute, que lui imposait la conscience d'une santé inébranlable ; mais Hôlty portait véritablement en son sein des germes de mort et toutes les pages de son recueil exhalent la plainte à-de^ni voilée de son âme encore éprise de printemps, de lumière et de vie (i). U ne réclame pas de pleurs, lui, mais seulement un souvenir discret de ses amis qui le sentiront flotter autour d'eux dans les souffles du crépuscule. Lenau, bien entendu, aurait manqué à tous ses devoirs s'il n'eût prophétisé sa fin. Aussi, le voyons-nous profiter avec empressement de la première maladie venue, pour gémir copieusement sur son soi*t cruel. Il est condamné et attend l'heure fatale, tout seul dans sa chambre. La pendule répète son invariable tic-tac et il songe aux heures qui s'écoulent. De plus en plus distinctement grondent à ses oreilles les ondes du Cocyte. Versera-t-on des larmes sur son cercueil ? Cela même n'est pas sûr. Aucun sein ne se soulèvera d'émotion, car il n'est aimé de personne (2).

Il ne meurt pourtant pas cette fois. Mais qu'importe ! Si son corps subsiste encore, c'est son âme qui est défunte. Quand on a éprouvé des chagrins comparables aux siens, on n'a plus besoin que d'un seul reniède, l'oubli. Comme Hôlty, Lenau réclame un peu de l'eau bienfaisante du Léthé. Cocyte ou Léthé, tout cîla vient du même endroit. Le désir s'est éteint en lui. Que lui font l'amour et le printemps!

(1) An Miller^ An Vosa^ Klage an den Mond, 91, 95, 181. (a) In der Krankheit, I, 118.

VÉRITÉ ET POBSIS ^63

Pour ce qu*il en a retiré ! — Nous le croyons sans peine (t)'. Voilà, Dieu merci, l'apprentissage de Lenau terminé. Il a été docile et a répété tout ce qu'on avait dit avant lui. Si nous voulions insister sur ses débuts, nous trouverions encore d'autres imitations dans ses devoirs poétiques. Toutes les ritournelles de Klopstock et du cénacle de Gœttingue y ont passé. Comme eux, il sent déjà vieillir les joies de son enfance et lès regrette (a) ; comme eux, il adresse de longues épîtres à des amis auxquels il n'a rien à dire (3) ; comme eux il interpelle des tyrans sanguinaires qui se repaissent de carnage, etc. Tout cela se vaut. La seule question qui doive nous préoccuper ici, c'est de savoir ce que Lenan a retenu de ces premiers exercices. Kn examinant les œuvres qui vont suivre, nous pourrons constater que l'influence de Klopstock n'a été ni profonde, ni durable, tandis que celle des poètes de Gœttingue et surtout d'Hôlty, auquel Lenau a d'ailleurs fait hommage de quelques vers très délicats (4)» s'est prolongée sur sa production lyrique tout entière. C'est à eux qu'il doit ces images naïves et gracieuses, bien qu'un peu vieillotes, ces roses, ces rossignols, ces zéphirs, que Ton rencontre dans la plupart de ses poésies d'allure légère (5). Et si ce symbolisme, qui passe en général pour conventionnel, est resté si cher à Lenau, c'est très probablement parce qu'il se vivifiait chez lui de souvenirs pei*sonnels et traduisait les impressions inoubliables du pays des fleui's et des oiseaux

(i) Hôlty, Die Schale der Vergesaenheit, 114. Lenau, Sehnsncht nach Vergessen^ I, 66.

(2) Die Jugendlraume, I, 22, Cf. Hôlly, Die KnabenzeiU lai.

(3) An einen Jugendfreund, I, 26. Cf. Klopstock, Wingolff 6. — UOlty, An Miller, An Voss^ etc , 92, 95. — Cf. surtout Byron, Hoara oj Idlenesa : To a Youthfal Friend {Poeiry$ I, 271) dont Lenau pourrait bien s'être inspiré ici.

(4) Am, Orahe Hôltya, I, 67.

(6) Le symbole de la rose Jouera, comme nous le verrons, un rôle important dans les poésies consacrées à Lotte.

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chanteurs : Tokay. De tous ces anacréontiques, c'est pourtant G. Jacoby qui semble avoir conservé pour lui Tatti'ait le plus persistant. SU ne Ta guère imité qu^une seule fois(i) dans cette première période, il lui restera plus longtemps fidèle, en revanche^ qu'à nimporte lequel de ses aati*es modèles. Klopstock était déjà bien oublié, que Lenao lisait encore avec plaisir les vers faciles du poète des Ris et des Grâces (2). Mais^ sans doute, parce qu*il n'y avait pas que des Ris et des Grâces dans la poésie de Jacoby. Cet écrivain, trop oublié des contemporains de Lenau, avait, en effet, trouvé dans Télégie amoureuse des accents qui ne manquaient ui d'émotion ni de profondeur^ Et Lenau, lorsqu'il voudra flétrir l'infidélité de Bertha ou évoquer le bonheur perdu des années d'insouciance, n'aura qu'à s'inspirer de certains poèmes de Jacoby (3). En outre des titres, des métaphores, rappelleront ses procédés dans les œuvres les plus originales de Lenau (4).

Mais ces jeux poétiques ne pouvaient, malgré leur caractère anodin, se prolonger plus longtemps sans nuire à l'évolution de son génie. A force d'emprunter à son imagination

(i) Dos Rosenmàdchen, qui rappelle Die Welke Hortensia de Jacoby, IV, 3i3.

(a) « Da lasg man sich vop, écrit Mayep {Briefe an ein. Freundy id5) was man gegenseiiig gedichtet batte; oder wir griffeD za eioer Sammlung aller Musenalmanacbe und ûberbaupt zu ftlteren Dicbtern, besonders Hôlty und dem nur theilweise in meinem Besitze befindlichen Jacoby, den beiden Lieblingen Lenaus. »

(3) Traner der Liebe, II, 356 sqq. fClage, II, 366 sqq. In der Miiternachty II, 43^1 etc.

(4) Lenau, comme Jacoby, intitule volontiers ses poésies il/i. ..(Cf. Jacoby, 1, 2ai, II, 378, III, ^45, IV, 275). En outre, on ne peut s'empêcher de trouver quelque ressemblance entre les poésies suivantes : Jacoby, An ein Veilchen^ (II, aaS). Lenau, Primula veris, (I, 68) ; Jacoby, Die Heide (I, 364), et les Heidelieder de Lenau ; Jacoby, Der Alte an die Rose^ IV, 178, et Lenau, Der Greis (1,129); Jacoby, An die Natar(lV, 3o), Lenau, Ilerbslenischluss (I, ^o).

YéRITB ET POESIE 36S

OU à sa méinoii*e des thèmes irréels, il en serait arrivé à ouvrir un véritable fossé entre sa vie et sa production poétique. II fut, Dieif merci, préservé de ce danger, car bientôt son jeune talent n*eut pas trop de toute son énergie pour transformer en une poésie douloureuse une réalité plus douloureuse encore. Nous connaissons Thistoire de sa liaison avec Bértha et les phases principales de cette funeste aventure. Nous avons également montré comment cet épisode, assez banal, en somme, s était métamorphosé, sous l'action de la mode littéraipe-etTle Tautosuggestion, en un roman tragique, semblable à ceux que les héros byi*oniens traînaient dans les plis sombres de leur manteau ou portaient dans le désesgoir farouche de leur regard. Ce n'est pas la vérité, mais le roman que nous retrouverons dans la poésie de Lenau, car sa poésie ne s'ajoute pas immédiatement aux événements, mais elle résulte de tout le travail préparatoire que sa fantaisie et ses mauvaises habitudes littéraires leur avaient fait subir. Ici encore cette poésie ne parle jamais au présent. Des^ heures d'enivrement et de l'ivresse amoureuse, elle ne dit rien avant la rupture (i). La joie ne tente pas le talent lyrique de Lenau. C'est la douleur qui le réveille. Y a-t-il là une sorte de pudeur du plaisir ou simplement une incapacité de sa poésie ? Les deux peut-être. Quoi qu'il en soit, les premières inquiétudes font surgir, comme par enchantement, une poésie toute nouvelle, simple et alerte comme le voyageur qui a conscience enfin d'être sur le bon chemin. Les ornements factices du début sont devenus inutiles. Le poète recueille en son âme quelques sentiments élémentaires et les fixe, tels quels, dans ses vers. Habitué qu'il est, cependant, à regarder x^lutôt au dehors qu'en lui-même, il les unit à n'importe quel phénomène de la nature qui offre un support h son analyse psychologique encore timide et courte.

(1) Sauf peut-être dans Erinnerung^ U, 354. E^iicoi'c, voyez le titre.

qS6 l'œuvre lyrique

Les jours de tristesse arrivent pour l'univers comme pour l'àme, Tair est froid, le vent d'automne siffle. Les paroles de son amante sont froides aussi, elles n'apportent plus avec elles la chaleur vivante du cœur. Bientôt l'hiver étendra son linceul de neige sur la campagne et sur leur amour (i). — De même que dans la montagne les nuages montent du fond des vallées vers les sommets purs, dès qu'une pierre, en roulant vers les abîmes, vient déranger leur lourde quiétude, de môme ses rancunes et ses appréhensions montent jusque dans son regard, pour l'envelopper d*ombre, parce que sa fiancée a jeté dans son âme un mot imprudent, dont elle ignorait la portée (2). Nous assistons à la mort lente d'une passion qui a perdu sa chaleur intérieure et que le moindre souffle menace d'éteindre. De l'évolution entière de ce sentiment, qui eut comme tous les autres son aurore joyeuse, son midi éclatant, nous ne j)crcevons que les heures crépusculaires, emplies d'un brouillard gris et glacé (3).

A la première nuit de la déception succèdent d'autres nuits de rêverie sombre (4). Peu à peu, cependant, les faits douloureux reculent dans le passé et se confondent en une masse livide de chagrins et de repentirs qui obscurcit tout un coin du ciel, pourtant si limpide, des années de jeunesse. Les instants d'enivrement sont oubliés, le poète ne voit plus que le dénoûment fatal et ne sent plus que la déchirure de la soufl'rance dernière. Sa poésie, qui s'était assoupie sous l'arbre fleuri du bonheur, veille et pleure maintenant que les branches sont sèches au-dessus d'elle et que l'hiver la mord de tous côtés. Cette aventure maudite la hante sans cesse et prend toutes les formes possibles dans les souve-

(i) Sommerfdden, I, 89.

(3) Leichte Trûbung, I, i5.

(3) Dahin, II, 356.

(4) Verlornea Gl'àck, II, 366.

nirs du poète, parfois même celles du cauchemar plein de fictions sinistres. De ses anciennes pratiques littéraires, Lenau avait gardé Thabitude de mêler beaucoup d*invention à la réalité, et il ne peut renoncer tout de suite à ce procédé» Cest ainsi qu il aperçoit, un jour, près de lui, dans Tombre, le fantôme de sa fiancée morte qui raccompagne. Elle lui parle doucement et cherche à le consoler comme autrefois à son heure dernière : u Dompte ce désir de mort qui brille rigidement en tes yeux, lorsqu'on m'arrachera de ta poitrine pour m'enfermer dans la tombe ! » Le petit ruisseau, qui coule tout près, murmure cependant une invitation lugubre : viens, viens boire la mort ! Mais les paroles de la fiancée mot*te retiennent le poète qui continue sa marche dans les ténèbres, en demandant à la foudre de remporter vers sa bien-aimée (i). Un mélange pareil de réalité et de fiction, qui touche à l'hallucination, ne s'explique certainement que par un état d*âme complexe lui-même et difficilement pénétrable. Cette transformation de Tinfidjèle Bertha en une fiancée morte en plein amour serait-elle une concession à quelque fade idéal romantique, un moyen de rendre intéressante une infortune banale ? Peut-être. L'influence de Byron et de Heine, que Lenau subissait fortement à cette époque, autoriseiraitune supposition de ce genre. Il est probable, cependant, que le poète obéit ici à un sentiment d'indulgence, dont il ne se rend pas compte lui-même très nettement. On dirait qu'il cherche à réhabiliter et à idéaliser Bertha, pour racheter, en quelque sorte, les torts qu'il a eus envers elle. Car enfin, sa conduite n'est pas absolument sans reproche. Cette jeune fille, qu'il vient d'abandonner avec un enfant, c'est lui qui Ta séduite. Si peu que vaille Bertha, c'est pourtant un être humain. Plus loin, Lenau avouera ses remords d'une façon moins détournée.

(i) Nàchtliche Wanderung, I, 7.

!i68 l'œuvre lyrique

Ces sentiments d'indulgence firent bientôt place dans son âme à une sourde rancune. La rcûexion lui montra un « rocher nu m là où il avait cru voir « un parterre de fleurs ». Non, Bertha était une créature mauvaise et rien n'excusait sa fausseté. Tandis que son malheureux amant blasphème contre Dieu, pareil à un insensé, elle coule des jours agréables, protégée contre le i*emords par son incurable futiiité(i). Il est entendu, maintenant, que le poète a été victime d'une infâme trahison et que Bertha est indigne de toute pitié. Plus la date de la séparation définitive s'enfonce dans le passé, plus les doutes, qu'il avait pti conserver sur la légitimité de sa colère, perdent de leur force et, de toute cette aventure simplifiée par Téloignement, il ne subsiste qu'un profond mépris et une rancune inextinguible contre l'ancienne maîtresse. Lentement, la figure de Bertha se brouille, elle devient (( la fille )) en soi, la prostituée qui vit dans la iange et brave toutes les lois divines et humaines. Le thème de l'infanticide se présente naturellement à lespritdu poète, (f Fille »,(( infanticide », tout cela se tient. Du moment que Bertha n'est plus qu'un type général, la représentation qu'en a le poète s'enrichit de tout ce qui appartient aux personnes de sa catégorie. La « fille » doit avoir un enfant et le tuer ensuite. C'est d'ans l'ordre des choses. Il s'agit simplement d'adapter la réalité à ce schème. Bertha n'a pas tué d'enfant bien qu'elle en ait eu un, mais cette « fille » a tout de même jeté dans le ruisseau un petit être vivant, et ce petit être c'était le bonheur du poète qui, naïvement, lui souriait et se laissait caresser par elle (a). Si le symbole arrange aussi bien les choses, le poète va continuer à s'en servir. Voici maintenant Bertha réduite à une entité. Elle s'appelle l'Espérance, apparition séduisante et menteuse, qui accueille les jeunes gens à leur

(i) Die WaldcapeUCy I, iio.

(a) Da8 tote Gluck, I, i6.

entrée dans la vie : a L'Espérance, fille mauvaise, a dissipé mes instants en cares?es, elle a volé, avec un front d'impudence et de mensonge, son bonheur à ma jeune Vie. » Et la métaphore se poursuit avec toute sorte de diilicultés à travers deux strophes (r). N'est-ce pas là un exemple frappant de la puissance extraordinaire que gardent les thèmes littéraires consacrés sur l'imagination des poètes les plus originaux?

Ce thème de la (( fille » qui noie son enfant ne venait pas de bien loin. C'est le Faust de Gœthe qui Ta fourni à Lenau, sans aucun doute. Déjà, dans ses poésies du débuts des rémini^cences du Faust interviennent. Comme Gretchen, la fiancée de Wilhelm se souvient des jours de sa naïve jeunesse, des jours où, dans la maisonnette paternelle, la paix du Seigneur récompensait son âme pure, où elle allait pieusement à l'église, où sa joue brûlait lorsque les yeux de tous, au village, s'attachaient à sa jeunesse en fleur (2). Les membres de l'œuvre gœthienne sont dispersés, mais reconnaissables. C'est ainsi que Lenau imitera toujours, avec la plus entière indépendance pour l'ensemble, une fidélité scrupuleuse dans le détail. On s'en convaincra le plus facilement du monde, en comparant ses poèmes épiques à ceux de Byron.

Mais l'infidélité de Bertha n'était pas un sujet inépuisable d'inspiration, pas plus qu'un motif de deuil éternel. Lenau Teût assez vite oubliée, si la mode littéraire ne l'avait obligé à conserver son attitude de héros byronien au passé terrible. Il va donc jouer au Lara dans la poésie comme dans la vie. Tous les nuages qui passent sont chargés de porter ses reproches et ses imprécations à celle qui l'a trahi. Qu'ils Tefiraient pendant la nuit en lui rappelant ses serments violés et entourent sa maison d'orages (3) ! — Ce brouillard

(i) Unmutt I, 18.

(a) Marie und Wilhelm, I, 106.

(3) An die Wolke, I, 5o.

ajo l'œuvre lyrique

que voilà caché la vallée, le fleuve, les montages et les rayons du soleil, il epveloppe la terre d'obscurité. Puisse-t-il abîmer aussi le passé odieux qui le torture (i) 1 Dans toutes les situations, en tous lieux, ce souvenir amer devra le poursuivre. 11 entretiendra de ses misères un vieil invalide qui en a vu bien d'autres dans les champs de Leipzig, a pleins de flammes, de fumée, de membres déchirés, de cadavres, de malédictions tonitruantes » ; il essaiera de lui faire croire que son mal, à lui, est le pire de tous. Les spectres des jours écoulés le hantent et lui demandent, en le raillant, s*il n'a pas encore noyé son chimérique espoir dans ses larmes. Il oublie donc ! — Hélas non, car a ce qui nous a profondément et vraiment atteint une fois, reste à jamais planté dans nos moelles (a). » — Cette banale histoire de Beii;ha aurait accumulé tant de tristesses ? Dieu merci, nous sommes en pleine littérature byronienne.

Et de plus en plus la littérature dominera dans les poésies qui vont suivre, au point de leur enlever toute espèce d'intérêt. Lenau exploite désormais une fornmle antithétique qui devient vite fastidieuse : illusion délicieuse de l'amour, réveil atrqce et désenchantement pour le reste de la vie. Sous cet arbre, nous étions assis un soir de printemps, elle me prodiguait les serments de fidélité, je croyais en elle en la tenant dans mes bras. Dès l'automne, toute cette félicité était anéantie. Les jours qui viennent me sont indifférents. — Le même arbre, ou un autre, a été témoin de ses promesses, il continue pourtant à fleurir bien que ces promesses aient été menteuses, et que le cœur du poète soit brisé pour jamais (3). La déception fatale, qui fait tache dans son souvenir, s'élargit et absorbe bientôt toute sa jeunesse, qui lui

(f) Nebel, I, 34.

(a) Robert und Invalide^ l, 48.

(3) Erinnerungf II, 305 — Der Bauin der Erinnernngj I, 35.

VÉRITÉ ET POÉSIl! ajl

apparaît simplement comme une longue préparation à cette infortune finale. — Le voilà, encore adolescent, dans ses yeux naïfs, avec ses camarades, sa bonne mère, plein d'une Joyeuse confiance, sur a les champs de douleur de la terre » ; sa poitrine bat, ses larmes coulent à Téveil de ses sentiments. Un soir embaumé de parfums lui apporte la fiancée qu'il attendait inconsciemment : elle rougit en lui murmurant de chastes aveux... les rossignols chantent. — Pauvre jeune homme, il se retrouve, au sortir de son rêve dans la désolation de rhiver et de Torage (i) ! Mais tout est bien ainsi. Il faut à l'homme, pendant toute sa vie, des regrets douloureux pour raccompagner : (( Les mots de cet amour défunt me supplient de les anéantir aussi. Comme des menteurs è jamais immobilisés, ils sont là, devant moi et me fixent. Pourtant, je ne veux pas faire à ma douce illusion la grâce de les jeter au feu ; ces mots me regardent, désolés de ne pouvoir mourir. Je retiens solidement, en vue d*amères joies, tout ce qui fut mon bonheur ; dans ma perte douloureuse, je veux encore me relire... (2) » On demandait un aveu, le voilà. Que serait un poète sans mystère, sans fantômes qui troublent son sommeil ? Il faut bien que la poésie vive, et, si elle a besoin de vieux restes de douleur pour s'en repaître, on les lui conservera pieusement. Que dis-je, on les assaisonnera de quelques remords, puisque la faute obscure, irréparable, fait partie du bagage d'un véritable héros à la Byron. — Souvenons-nous que la pièce a été écrite après la gloire, à une époque où la pose est devenue non seulement agréable, mais nécessaire. — (( L'herbe, sans doute, a poussé sur cette histoire et je ne sais plus bien comment tout s'est passé, mais parfois il me parait vaguement, comme en un crépuscule, que j'ai à m'accuser d'une faute (3). » Faut-il, ou non,

(i) Die Felsenplatte^ I, aa.

(a) Dos dûrre Blatt, I, a33.

(3) FaUiatU, I, 194.

35*i l'œuvre lVhiqub

l'expier, cette faute, avant qne la mort n'arrive et ne fauche l'herbe qui la recouvre ? — Oui, sans doute. Mais Tessentiel est d'en parler.

On voit, maintenant, tout ce que cette aventure de Bertha est devenue en poésie. D'abord, Lenau se plaint sincèi^ment, brièvement, opposant sa misère présente à son bonheur passé. Mais, peu à peu, cette simplicité fait place à la virtuosité. Des souvenirs littéraires viennent déformer et transformer une réalité qui n'est pas assez romanesque en ellemême. Le drame romantique s'échafaude. avec ses péripéties funèbres : tromperie, infanticide, folie. Et Lenau reste, comme Manfred, l'inconsolable victime d'un sort d'exception. Poésie et Vérité !

Heureusement que la littérature ne tue pas à cet âge. Deux ajis se passent. Avec une étonnante plasticité, l'âme de Lenau a subi des impressions nouvelles qui l'ont changée de fond en comble. Le Lenau qui arrive à Stuttgart n'est plus celui que nous avons connu. Plein d'ardeur, de confiance en lui-même, il s'impose à Schwab et aux littérateurs souabes« s'établit en maître chez Cotta, recueille les hommages de la haute société et du public cultivé de la capitale. Des femmes sentimentales se mettent à l'adorer, une jeune 011e exquise vient à lui. Des projets de mariage s'ébauchent, favorisés par la complicité tacite de tous. Lenau a l'air enchanté de ce qui se passe, multiplie les avances à Lotte, jouit de son trouble manifeste, s'abandonne lui-môme sans résistance à l'émotion amoureuse qui l'envahit et qui lui parait aussi fraîche, aussi délicieuse que celles de ses premières années de jeunesse. On se quitte donc avec de bonnes résolutions. Tout s'arrangera, s'il plaît à Dieu... Brusquement, la mélancolie, un instant écartée, reprend ses droits et s'impose au poète solitaire dans sa mansarde de Heidelberg. Il ne veut plus, ne peut plus se marier. Il ne rendrait pas cette femme heureuse, comme elle le mérite, sa vie est trop triste et elle

VBRITB BT POE8IS ajS

le sera toujours — par suite de Thistoire que Ton sait. — De plus, il est ici-bas uniquement pour faire œuvre d'artiste, il a besoin de se posséder tout entier. La poésie est son seul but, son seul idéal. . . Bref, il faut renoncer à Lotte. L'intervention maladroite de Schwab oblige le poète encore hésitant à se prononcer définitivement et le rejette dans la vie tourmentée à laquelle il avait failli échapper. Le rêve a été court» divinement court, le réveil est affreux dans cet hiver de Heidelberg, plein de spectres. Mais Tinlage touchante de Lotte flotte encore sur le chaos des sentiments douloureux, comme un astre paisible sur les vagues agitées d'un lac. Il l'aimera toujours, c'est son droit. Éternellement, il*lèverales yeux vers le rayon pur et timide qui vient d'elle . . . car la réalité est épouvantable. Jamais il ne s'était senti misérable comme à présent, dans cet exil, sous l'accablement d'une infortune récente. Il écrit des lettres passionnément désespérées à son cher Mayer, à Schurz, à Kemer, qui ne le comprennent qu'à-demi. Il voudrait être mort. S'il se relève^ c'est pour tomber encore plus bas. Un démon furieux s'agite en lui.

. . . Mais qu'ils étaient doux les jours de Stuttgart ! Par lestiëdes après-midis ensoleillées, on s'en allait tous ensemble sur le chemin de la Solitude, entre les hautes futaies, les feuillages jaunissants des hêtres et des marronniers. Les lointaines perspectives mollement violettes, du bon pays souabe s'élargissaient parfois au bout d'un sentier capricieux. Sur ces collines et ces forêts, éternellement caressées par la brise vagabonde, passait comme le murmure de légendes antiques, réconfortantes et parfumées de liberté, de vieille fidélité germanique. Les châteaux en ruines se profilaient, çà et là, aux angles abrupts des rochers, Puis, c'était, à l'infini, un moutonnement de cimes arrondies, un enchevêtrement de paisibles vallées qui appelaient vers elles toutes les rêveries de bonheur, assoupies au plus profond de l'âme. Et près

aj4 L*ŒUV11E LlTRIQinEe

de Ini cheminait Lotte ; il entendait son rire frais sonner à ses oreilles et, tout en causant avec sa voisine d'art et de littérature, il l'observait à la dérobée, dans sa démarche légère et le rayonnement pur de sa jeunesse. On était ensuite arrivé à la Solitude. Le palais des anciens ducs de Wurttemberg avait scintillé sous le soleil couchant et on avait admiré la grâce un peu mièvre de ses jolis parois blanches, filigranées d'or, où revivaient les galantes bergeries du siècle passé. Et le retour au crépuscule, dans les chemins mystérieux des bois, où passait l'ombre inquiète des chevreuils ! Parfois un étang solitaire brillait sous la lune et les roseaux frêles de ses bords s'agitaient, abritant des oiseaux aquatiques. Le gazon épais de la forêt assourdissait le bruit des pas. la paix des choses était immense, on avait l'illusion d'être seul, dans un songe, auprès de Lotte. . .

C'était là le Wurttemberg, la campagne souabe, pays de gestes héroïques et d'amours fidèles. De calmes troupeaux y paissaient près des sources claires, des bouquets d'arbres s'y dressaient le long des ruisseaux ; des prairies verdoyantes, des sommets, tour à tour bleus ou roses au lever et au coucher du soleil, y enfermaient une nature tranquille, complaisante à l'homme, sans caprices, sans excès dans ses hivers et ses étés. Le printemps y faisait éclore. mille boutons d'églantines au bord des sentiers, l'alouette y montait en fusée vers le ciel, les chaumières solitaires aux toits pointus s'y cachaient dans les feuilles. Puis, le soir descendait sur ces choses simples et bonnes. Des foyers hospitaliers s'éclairaient où déjeunes hommes sérieux et forts tendaient la main à de robustes filles aux joues fraîches, aux hanches fermes. On y courtisait en été pour y épouser en hiver et s'enclore dans le tiède bonheur de la vie familiale. A Noël, on buvait un bol de punch flambant avec des amis sûrs, en parlant du bon vieux temps, du bon vieux droit, des libertés futures. Le pays souabe avait un grand passé de coups d'épées, de chevau-

VÉRITÉ ET POÉSIE i^75

chées, de batailles, de discussions, pour la cause juste ; il voulait un avenir d*équité et de libéralisme.

Uhland avait chanté ces choses. Il avait associé intimement r amour à l'éclosion des fleurs, au chant des oiseaux dans les bois et les jardins. Mélancoliques ou joyeux, toujours loyaux, ses sentiments avaient vécu dans la fréquentation des êtres simples de la montagne et de la vallée. C'est dans la forêt qu'il avait attendu sa bien-aimée, dans la fraîche odeur des troncs moussus (i), ou bien parmi les fleui*s humides du jardin. Quand elle avait tardé à venir, il s'en était allé, le soir, vers sa maison et avait cherché à l'apercevoir chez elle, dans ses occupations quotidiennes. Son amour jeune et naïf avait trouvé, pour lui parler, des mots purs comme ceux qu'on adresse aux enfants. Il avait célébré ses ûançailles, aurore joyepse de la vie familiale, en y associant toute la nature accueillante dont il avait coutume de partager les émotions journalières (2). Kerner, Schwab et les autres avaient aussi limité leur poésie aux horizons des campagnes prochaines, aux bonheurs et aux chagrins de leur existence paisible, de sorte que l'œuvre tout entier de ces hommes avait Farôme sain et fortifiant des forêts ^vurttembergeoises.

Mais le plus caractéristique, le plus «souabe », si on peut dire, de tous ces poètes, était encore Karl Mayer, dont Lenau eut occasion de lire et de relire bien souvent les courtes pièces (3) : « Peut-être te souviens-tu encore de ces poésies de Ki^rl Mayer^ publiées par XAlmanach des Muses de

(i) Waldlied, Jâgerlied^ Lauf deP Weltj Die Zufriedenen (1, 20, 26, ao, 39).

(d) Nàhe^ I, aS. Nachts, I, 34* An/ ein Kind, I, 11. Brautgesang, I, 18, etc.

(3) Lenau corrigeait régulièrement les poésies de Mayer, avant rimpression. 11 les examina de très près dans les premiers mois de i83tt.

ajô l'œuvrb ltriqus

Wendt, écrit-il à son beau-frère le la janvier i83q, de ces jolies scènes des bois, où Ton voit des chevreuils errer autour d'un étang silencieux (i), etc., de ces souffles purs de la Nature... » Personne, en effet, n'excellait mieux que ce naïf et sincère génie à percevoir les mille voix mystérieuses de la vie dans les fourrés touffus, pleins de bonnes odeurs fraîches, de vols d'insectes, de rayons furtivement ravis par les sources espiègles. Là, toutes les petites créatures innocentes de la forêt, primevères, anémones, pinsons, lui coniist^ent le secret de leur bonheur paisible. Il savait le coin retiré, près du rocher, où il faut se placer pour jouir à l'aise du chant de l'oiseau des bois, sans l'effaroucher. Il y conviait sa bienaimée à une fête de baisers qui resteraient ignorés (a), sachant bien que les hôtes innombrables de la ravine et du taillis ne le trahiraient pas. Puis, il gravissait la colline prochaine pour se plonger tout à fait dans le bleu du firmament, dominer les horizons ensoleillés du pays natal et s'en aller ensuite, le bâton du voyageur à la main, comme les écoliers et les apprentis' vagabonds des vieux chants populaires, vers les tours lointaines des villes et les clochers des villages dont on entend tinter doucement le carillon (3). Pénombre des taiUis, babil des ondes claires, cris vainqueurs de l'alouette, et joie immense du ciel azuré, toute la nature souabe revivait dans les vers limpides de Mayer, et Lenau avait bien raison de lui dire : (( O Mayer, quand tu seras mort, il ne viendra plus personne qui chante comme toi. Ta es l'organe populaire de la nature, ne l'oublie pas. Le peuple

(i) On remarquera qne cette image a été reprise dans les Schilflieder,

(a) May ers Gedichte (Cf. Bibliog^.), Tm Gebuseh, ii, Brstes FriihUngy 3o, Aafein Waldvogelein, 8, etc.

(3) Wanderliederf a3 sqq. Reiseblàiterf a5 sqq. WcmdernMn, 70 sqq. Auf der Beise^ 88. Bei biauer Lu/lE, 18. Die LerchCy 10. Die Vesperglockey 79, etc., etc.

YÉRI'TÊ ET POlSsiE 'IJ'J

mystérieux et merréilleùx dés génies de la nature t^a choisi dès le berceau pour son député (i). Quand je lis une de tes poésies, il me semble toujours entendre la Nature elle-même, qui veut me faire, au moins une fois, Tamabilité de parler mon langage. Il y a des oiseaux qui sont verts comme le feuillage des arbres, de tçUe sorte qu'ils font TefiTet d'une feuille qui chanterait. C'est ainsi que m' apparaît ta gentille Muse. Tu ne devrais pas mourir (a). »

Lenau sentit et parla comme tous ces poètes. Il écrivit les Schiljlieder et les autres poésies à Lotte, où revit non seulement le souvenir attristé de la jeune fille, mais quelque chose aussi de la douceur souabe. (3) — Le soir descend lentement sur la vallée, où Tétang solitaire dort entre ses roseaux pressés. Les saules se penchent vers Teau, très bas, en silence et des pensées mélancoliques assombrissent Fâme du poète : il lui faut éviter la présence de sa bien-aimée... les vents murmurent à travers les arbres et les roseaux leur chanson monotone, qui éveille et accompagne la plainte imprécise de son cœur. Au loin brille Tétoile du soir ; sa lumière timide se glisse dans les jolies et les branches jusque vers Teau muette. C'est ainsi que l'image de Lotte éclaire chastement la souffrance de son malheureux amant... (4) Mais voici que les nuages se mettent à courir hâtivement sur le ciel, la pluie tombe avec fracas et les vents déchaînés semblent chercher le reflet des astres jusqu'au fond de

(i) Allusion aux préoccupations politiques de Mayer. (q) Lettre de Lenau à Mayer, i*' décembre i83i.

(3) Le cadre des Schiljlieder est emprunté sans doute aux paysages du Trauosee^sur les bords duquel Lenau avait passé quelques semaines pendant Tété de l'année précédente. Mais nous voulons parler ici de l'âme de ces poésies.

(4) Limage de Lotte s'associe fréquemment dans la poésie de Lenau à ces représentations d'astres nocturnes clairs, chastes, froids (Voir Dein Bild, I, 5; Dos MondliehU h 6; Mein Stem, I, laS).

2^8 l'œuvre lyrique

l'étang bouleversé. L*amour de Lotte ne luira plus <:omme nn sourire sur la douleur intime de son âme. Par les sentiers des bpis, il se glisse, au coucher du jour, vers les bords de l'étang tranquille et songe à elle en écoutant le frémissement mystérieux des roseaux qui soupirent. On dirait le souffle léger de sa voix, son chant délicieux, qui meurt sur les eaux. Puis, c'est de nouveau le visage adoré de Lotte qui lui apparaît dans les éclairs, avec les ondes de sa chevelure déployées sur le ciel chaud et orageux.

Maintenant la lune repose sur Tétang immobile, la pâleur de ses rayons se mêle au vert sombre des roseaux. Dans sa clarté on voit passer des cerfs, là-bas, sur la colline. En songe, des oiseaux aquatiques s'agitent dans les joncs serrés. Les regards du poète s'abaissent et à travers son âme attendrie passe un .souvenir semblable à une prièi*e nocturne (i).

Ailleurs, la jeune fille elle-même intervient d'une façon plus directe. Par exemple dans le Waldgang (2). Ils étaient ensemble, elle marchait à ses côtés, mais d'autres personnes les entouraient et ils ne pouvaient causer librement. Seuls, leurs regards se rencontraient furtivement, pleins de témoignages attendris... (( Si nous ne devons plus nous voir en cette vie terrestre, mes chants flotteront autour de toi comme une glorification. » L'automne épandait partout sa tristesse et le ruisseau précipitait ses vagues impatientes, mais dans cette mélancolie générale des choses, parmi les voix de la mort universelle, montait comme un murmure d'espérance, d'au-revoir pour l'éternité. Cette idée que le poète et sa fiancée n'ont pu se faire des aveux, empêchés qu'ils étaient par des témoins indiscrets, revient dans plusieurs poésies, notamment dans celle qui est intitulée Am Rhein et qui

(i) SchUJlieder,!, ta.

(2) Wald^ang, 1, 139.

YBRITE BT POESIE ^79

prodnit l'effet d'un rêve fantastiqae. Elle a du reste été composé relativement tard (i). Le poète se figure être avec Lotte sur un bateau qui descend le Rhin. Ils eussent été heureux d'avoir un instant de solitude, mais on les épiait de tous côtés. Il fallait causer à voix basse, en se cachant. Ils parlent de leur séparation... La nuit vient, on descend à teiTe et les passagers se dispersent. Le poète accompagne sa fiancée jusque chez elle. Il regarde un moment la porte où elle disparaît et regagne son propre logis, bien loin, de . l'autre côté du fleuve. Là, il se met à sa fenêtre et fixe longtemps la lumière qui bidlle chez la jeune fille. Il lui semble qu'ils sont morts tous les deux et qu'ils habitent des mondes distincts. Cette lueur lointaine devient Tétoile perdue qu elle habite dans les profondeurs de l'espace. On retrouve dans cette poésie des souvenirs hétérogènes, empruntés aux diverses phases de la liaison de Lenau et de Lotte. Les témoins indiscrets qui les gênent viennent de Texcursion à la Solitude, où Lenau dut, bon gré mal gré, s'entretenir tout le temps avec Emilie Reinbeck. Le voyage en Amérique a fourni l'épisode du bateau à vapeur (a), et cette vision d'une fenêtre éclairée rappelle la lettre du poète à K. Mayer où il raconte qu'il se promène le soir, en secret, devant la maison oii repose Lotte et lui jette toute son âme par la fenêtre (3). Le thème du songe a été probablement emprunté à Heine.

Puis,' c'est la tristesse de leur séparation brutale, obscurément nécessaire, que le poète évoque. La réalité n'oflrait pas de raison suflisanle pour la justifier, comme nous l'avons vu; la poésie l'admet comme une douloureuse fatalité. — Un soir, ils sont seuls enfin dans un bosquet. Le son des

(i) Ara Rhein, I. 177. Probablement composé vers i838. (a) Lenan s'était embarqué sur le Rhin, à Mannheim. (3) Voir pages 108-9.

a8o l'œuvre lyriqub

cloches s'éteint doucement dans le crépascule et les souffles s'apaisent. Il peut enfin lui déclarer son amour immense (i). Mais à quoi bon, puisqu'il faut se quitter ? Le destin veut Téloigner d'elle. L'heure maudite arrive. C'est en vain que la jeune fille murmure à Toreille de son bien-aimé le chant triste de l'éternelle déception féminine : (( Les fieurs sont parties maintenant avec les rossignols et par les fourrés dénudés, vides de chansons, souffle le vent glacé et solitaire de l'automne, mon bonheur est tombé avec les feuilles. Voici le bosquet, où je m'arrêtais si souvent avec toi . . . tu t'en vas, tu veux parcourir le monde et voilà le sentier si tortueux et si froid qui t'attire, ô mon bien-aimé, irrésistiblement, qui t'emmène vers la terre étrangère, vers Toubli ! » Il obéit cependant à sa funeste destinée. Mais, à peine arrivé dans le pays de son rêve, il se souviendra, plein d'émotion, en face d'une nature hostile et d'une humanité odieuse, de cette bonne et simple jeune fille aux yeux sincères qui l'aimait et voulait lui donner sa vie, sans rien demander en échange. Toutes les fleurs qu'il rencontre là-bas lui parlent d'elle, car rien n'est trop gracieux pour incarner la fraîcheur de son teint et de son âme : « Cette rose que je cueille, ici, dans l'étranger, dans l'éloignement, chère jeune fille, que je te l'apporterais volontiers à toi, oui à toi ! Mais avant que j'arrive à tes côtés, après des lieues et des lieues, la rose sera depuis longtemps flétrie, car les roses se flétrissent vite. Jamais l'amour ne devrait quitter Tainour et s'enfoncer plus loin dans les terres qu'on ne peut porter à la main une rose épanouie... Oh! fou, fou que j'étais de quitter mon ciel, de perdre un seul regard, un seul souffle d'elle (2) ! » Ce qu'il y avait d'arbitraire et de choquant

(i) Stille Sîcherheit, I, iSg.

(2) ^feine Rose, I. 186. Ailleurs encore ce symbole <1e la « Rose » lui sert à représenter Lotte. Cf. An meine Rose, î, 17.

VÉRITÉ ET POÉSIE ùSl

dans la conduite de Lenau Tis-à-vis de Lotte est précisément ce qui fait le charme douloureux de sa poésie, car la poésie vit de nos fautes, de nos cruautés, de nos regrets, comme on peut s'en convaincre ici. Lenau avait tort au point de-vue purement humain, d'abandonner son a ciel », de perdre « un seul regard, un seul souffle » de Lotte ; il avait peutêtre raison en tant que poète.

Le ton qui domine, en tout cas, dans ces courtes pièces est bien celui des odes légères de Uhland et de Mayer ; ce sont des confidences fugitives à la nature amie, des regrets émus, enveloppés d'une tristesse délicate, nuancée comme les mille plaintes de l'automne, sans désespoir bruyant, sans pose, sans malédictions romantiques. Qu'est devenu Byron ? Le spectre de l'homme fatal qui se querelle orgueilleusement avec la destinée, le héros funeste à ceux qui l'approchent et voué au malheur, le passé mystérieux et terrible que Lenau aimait à rappeler dans les lettres de cette même époque, où sont-ils ? Quelques strophes seulement se ressentent de la manière byronienne, isolées dans le crépuscule paisiblement voilé de cet amour, comme des arbres-fantômes au sein d'un paysage d'automne. — Il passait, ployé dans le mai>teau de la mélancolie, emporté par l'orage de la vie, lorsque soudain il l'aperçut, elle, en sa timide beauté. Il s'arrêta, sentit son cœur battre, sa joie renaître ; mais la tempête le ressaisit et l'emporta dans les ténèbres. Il conservera éternellement dans son cœur celte image bénie (i). Ou bien : il l'a rencontrée trop tard sur sa route, quand sa jeunesse était déjà loin de lui, avec ses illusions naïves de félicité. Maintenant, il est entouré par le sauvage combat de l'existence, il se débat au milieu des morts et des mourants. Que ne l'a t-il aperçue plus tôt, alors que ses vœux la cherchaient partout ! Son doux visage surgit parfois devant lui,

(i) Mein Stem, I, Xâ6.

a82 t'ŒUYRE LtHIQÙE

du sein dé la mêlée sanglante ponr y disparaître aussitôt (i). Il ne doit plus songer à elle. Ses joies sont mortes, sa poitrine est assiégée par le malheur, il ne pourrait Tépouser que devant le cercueil de ses espérances terrestres. Qu'elle s'éloigne de sa route périlleuse (2) !

Si Ton se reporte aux poésies à Bertha qui traitent le même thème des illusions perdues, du découragement devant l'avenir, on constatera, tout de même, une grande différence entre les premières et celles qui nous occupent présentement. En apparence, c'est le même pessimisme qui s'exprime dans les unes et les autres, mais la nature de ce pessimisme est bien différente ici et là-bas. Dans les poésies à Bertha, c'est le dégoût, la haine, la révolte contre la destinée qui l'engendrent ; les poésies à Lotte ne maudissent et n'accusent personne, parce que personne n'est coupable, sinon peutêtre une nécessité cruelle, mais juste. Dura lex, sed lex. Ni le poète ni la jeune fille qu'il a aimée n'ont la moindre faute morale à se reprocher. Celle par laquelle il a souffert est une créature d'élite, pure et innocente qu'il a aimée respectueusement, sans jamais la désirer. Aussi toute familiarité passionnelle est-elle bannie de ses protestations les plus ardentes. Si l'image de Bertha s'accompagilait invariablement de représentations dégradantes et tragiques à la fois, les paroles adressées à Lotte sont parfumées comme des fleurs et forment une guirlande printanière autour de son idéale jeunesse. Des souvenirs du « lied « populaire viennent à l'esprit du lecteur en présence d'une affection aussi simple et aussi profonde : « Il n'est pas de rose, pas d'oeillet qui exhale une odeur aussi douce que deux âmes amoureuses qui sont ensemble. « La douleur même du poète est reposante parce qu'elle est exempte d'amertume. Pour la

(I) Za spàU I, 18.

(a) Ohne Wnnsch, an.

TâlUTB ET POÉSIE ùSi

{Première fois de sa vie, pour la dernière aussi, il se moiib*e plus fort que sa destinée. Le rêve supprime la réalité brutale. On est frappé, en effet, du contraste qui existe entre la vie psychologique de Lenau, telle que nous la révèle sa , correspondance, et sa création poétique. Au moment même où il écrivait à Mayer et à Kemer les longues descriptions que Ton sait de sa souffrance* dans la période la plus sinistre de sa vie, il composait ces Schilflieder qui sont la douceur et la résignation même. Par Teffet d'un dédoublement dont on l'aurait cru incapable, il arrivait à retrouver, au milieu de la désagrégation totale de^ ses sentiments et de l'effroyable tempête de ses idées, assez de tendresse et de renoncement pour en envelopper le souvenir de sa bien-aimée comme d'une auréole. La nature se montrait méchante, au dedans de lui son âme ployait sous le fardeau du chagrin, qu'importe ! Assis à sa table, pendant que la rafale mugissait au dehors avec des tourbillons de neige, dans sa chambre déserte, assiégée, par le froid, il écoutait bruire les rameaux des saules au crépuscule, frémir les roseaux, et remuer doucement les oiseaux aquatiques sur les bords d'un étang éclairé par les derniers rayons du couchant. Il faut s'attendre dans les faits d'ordre psychologique aux contradictions les plus surprenantes, dès que la volonté ou, ce qui est bien souvent la même chose, l'intelligence consciente de ses fins intervient pour en modifier les rapports.

Sans doute,cette indépendance à l'égard des circonstances extérieures et des émotions intérieures est nouvelle chez un homme comme Lenau que la masse sentimentale accablait entièrement il n'y a qu'un instant, qu'elle écrasera bientôt ; mais elle s'explique poui^tant. Le milieu souabe que nous avons essayé de décrire, Tuniverselle bonté des choses et des âmes autour de lui, avaient peu à peu apaisé les puissances mauvaises qui l'agitaient. Il avait ainsi appris à comprendre et à aimer plutôt qu'à critiquer et à maudire. D'au-

284 l'œuvrb lyrique •

très influences vinrent s'ajouter à celles-là. Spinoza, qu'il étudiait assidûment à Heidelbei'g, lui montra le rôle de la nécessité divine dans le cours des événements. Tout ce qui arrive est nécessaire, disait le sage philosophe, et nous devons nous appliquer à reconnaître celte nécessité pour l'accepter joyeusement. Rien, dans l'Univers divin, n'est livré au hasard ou à l'arbitraire. Sachons n'être qu'une partie obéissante de ce tout. C'est ainsi que le sacrifice de son amour et d'un bonheur domestique longtemps attendu lui apparut comme imposé par les exigences de sa carrière poétique. Le culte de l'art, comme la religion, n'admet pas de partage. Lenau était ambitieux : aut Caesar aut nihil, eût-il dit volontiers. Pour devenir un Byron germanique, il avait besoin encore de beaucoup de souflrance. 11 fallait donc se détourner de cette femme aimée, et aller vers ce qu'il appelait « la vie sérieuse », sans un regret, sans un mot de révolte.

Lenau se 'faisait illusion sur les véritables mobiles qui déterminaient sa conduite, mais cela n'a pas d'importance ici. Le point de vue auquel il se plaçait nous intéresse seul, et c'est ce point de vue essentiellement spinoziste qui nous a valu les Schilflieder . C'est précisément parce qu'ils ont été conçus et rédigés à un moment où le poète triomphait déjà de sa douleur, qu'ils offrent ce caractère de haute sérénité, unique dans sa production tout entière. Les poésies à Bertha, écrites en pleine crise de désespoir ou dans des accès de rancune, se ressentent du trouble intérieur de l'âme qui les a portées. Elles ne sont pas venues libérer le poète de sa souffrance, elles n'ont fait que la lui étaler plus nettement encore sous les yeux. Et c'est pourquoi, en les lisant, nous sommes oppressés de toute l'angoisse qu'elles contiennent sans la maîtriser ni la réduire à ses véritables proportions. Les SchilJUeder sont l'acte de foi d'un cœur qui croit en la Sagesse du destin. Ils annoncent la fin d'une période de ténèbres, l'aurore des conceptions rationnelles, sur le pèle-

VÉRITÉ ET POBSIB a85

mêle des douleurs instinctives et inexpliquées. En essayant d*arraeher ses peines aux régions profondes de la vie émo« tive pour les élever jusque dans l'air lumineux de la conscience, le poète les a dissoutes. C'est ainsi que les brouillards qui montent des vallées se fondent au large des cieux.

Il faut bien avouer, cependant» que cette perfection artistique des Schilflieder a été atteinte aux dépens de leur originalité apparente. Gomme ces quelques strophes calmes et doucement résignées sont uniques dans l'œuvre de Lenau, on les oublie facilement, lorsqu'il s'agit de porter un jugement général sur sa poésie. Et, en effet, elles passent et disparaissent sur le fond bouleversé de ce lyrisme, comme un sourire sur le visage d'un malade. Il est entendu que Lenau est le maître pessimiste par excellence, le chantre de la douleur universelle, qui lui inspire des accents de sauvage désespoir. Un Lenau qui ne brave plus la destinée en lui montrant le poing n'est plus lui-même. Considérés de ce point de vue, les Schilflieder et les poésies à Lotte en général peuvent sembler un peu ternes. Est-ce du Lenau^ du Môrike, du Gœthe ? — C'est bien du Lenau, car la marque y est, mais plus dissimulée que dans ses autres productions lyriques. Et c'est du meilleur Lenau. Tant pis si notre goût moderne, gâté par toute soRte d'exagérations de pensée et de style, est devenu incapable de saisir les nuances et de suivre les artistes jusqu'à ces hauteurs de paix sentimentale et de maîtrise technique qu ils atteignent toujours, une fois ou l'autre, pour en redescendre plus ou moins vite et se rapprocher de nous.

Lenau, en effet, ne s'y maintint, pas longtemps. L'espèce d'exaltation que nous avons constatée chez lui au moment même où il se figurait sacrifier à la poésie ses joies humaines les plus légitimes, tomba dès que les conséquences douloureuses de ce sacrifice se firent sentir. Car il était de ces hommes qui sont bien capables^ dans un moment d'enthou-

a86 l'oeuvre lyàique

siasme, d'accepter les pires épreuves, mais qui perdent courage dès qu'il s'agit de les supporter véritablement. C'est ainsi qu'il avait fait le geste sublime d'écarter de lui toutes les tentations du siècle pour se consacrer uniquement à l'Art, pensant bien que l'Art ne se montrerait pas ingi^at. Le bonheur, un instant caressé, puis repoussé brusquement, s'éloigna de lui ; c'était maintenant à la poésie dlntervenir et de récompenser libéralement son fidèle chevalier... Mais, plus que jamais, la poésie se dérobait. Lenau, qui était parti pour l'Amérique afin d'y raviver son imagination, d'y élargir son talent et de suffire ainsi aux exigences de sa renommée littéraire, errait là-bas à travers des forêts vierges, froides, muettes comme des cimetières, parmi des hommes égoïstes et fermés à la poésie. Avoir fait tant de lieues pour voir cela, pour rentrer un jour chez soi sans une seule acquisition de prix ! Quel désastre ! Les regrets furent bientôt aussi amers que les illusions avaient été douces. Où étaient donc les Alpes bleues, le ciel, les joies du pays ? Gomment avait-il pu quitter ces lieux bénis a où la joie lui fleurissait comme nulle part ailleurs », se chasser lui-même « de ce paradis où les amis étaient si affectueux, les femmes si gracieuses et si bonnes » (i) ?

Il se mit à maudire sa détermination, funeste. Son âme peu faite pour la solitude à la Byron, chaude et molle encore des caresses de la patrie allemande, se sentit abandonnée, perdue, exposée à toutes les chutes. Oh ! n'avoir plus personne à qui se confier, n'entendis plus les consolations de ces amis dévoués qu'on initiait à la vie ténébreuse de son cœur, ne plus rencontrer le bon regard de Mayer, de Kerner, d'Emilie, ne plus pouvoir rêver à Lotte, comme à la fiancée désirée, à l'épouse possible, avec laquelle on s'enfermerait « dans la chaumière bienheureuse de Famour », quel vide

(i) Die Rose der Erinnervng, I, 80.

épouvantable ! La vie sérieuse pour la Nature, pour l'Art, il la connaissait maintenant. — Une duperie. Ni l'Art ni la Nature n'avaient tenu compte de sa bonne volonté. .Qu'avaitil donc retiré de son voyage en Amérique ? Rien, ou à peu près. Il s'en était allé là-bas songer à sa félicité passée, pleurer à 'toute heure sur sa misérable erreur.

II revint d'Amérique. En touchant la terre germanique, il eut l'impression de renaître tout entier* Il revit Stuttgart, Weinsberg, les horizons familiers, les visages souriants de son pays d'adoption. Puis il partit pour Vienne, l'âme encore pleine de son rêve délicieux de jadis, y composa quelques pièces à Lotte déboi*dantes d'amour et... s'empressa de la renier pour une autre. Dès l'automne de i833, en eftet, on remarque un changement (i) soudain dans son inspiration. Le passé ne la hante plus désormais, car voici qu'un présent de souffrance et de joie va s'imposer à elle. S'imposer est bien le mot. Cette fois encore, le talent de Lenau se laissera subjuguer tout entier par la réalité sentimentale dont il avait réussi à se rendre maître dans la phase j)récédente. Si les courtes pièces à Lotte, empreintes d'une mélancolie atténuée, font songer à ces nuages lointains qui flottent très haut dans le ciel du crépuscule, empourprés par d'invisibles rayons, les poèmes inspirés à Lenau par sa nouvelle passion semblent, au contraire, ne pouvoir se détacher du sol, tant ils sont chargés de désirs, de peines, de malédictions. A peine s'ils s'élèvent au-dessus des , flots tourmentés de la douleur amoureuse. C'est ainsi que par les jours d'orage, sur la mer, de vastes nuées sombres, striées d'éclairs, s'accrochent à la cime des lames inquiètes, les oppressent de leur masse et paraissent liées à elle par une communauté mystérieuse de bouleversements. La houle s'exagère, les larges sillons de

(i) Ce changement se voit très nettement quand on passe de Stille Sicherheit, Waldgang, à Scheiden,

a88 l'œuvre lyrique

la tempête se creusent, les nuages oscillent, montent pour s'aiTaisser encore et, au fond de Thorizon, Tœil ne distingue plus entre eux et les montagnes d'eau qui s'insurgent contre ces fantômes obsesseurs. Telles sont les poésies à Sophie.

On dirait même que, dès le commencement de ses relations avec cette femme, Lenau éprouve une sorte de pressentiment pénible de l'importance qu'aura pour lui la crise qui s'ouvre. Il y entre avec une ardeur fiévreuse qui ne présage rien de bon. — Le voyage lui avait paru long, il désirait vivement revoir la terre natale, et, lorsqu'il avait abordé sur les rivages de la patrie, arbres, oiseaux, vents, montagnes, tout Tavait accueilli avec allégresse et bonté. Il aurait voulu presser les cailloux du chemin sur son cœur, . . Mais voici qu'il l'a rencontrée. Elle, et toutes ses joies sont tombées à ses pieds, son âme s'est emplie d'un amour infini, désespéré. Maintenant, il regrette le sourd grondement des flots, il voudrait, seul avec l'image de sa bien-aimée, se perdre dans les immensités de l'Océan (i). — Oui, sans doute, il est fort. Comme le Corsaire, comme Manfred, il se sent de taille à braver les fureurs de l'orage ; il méprise les tonnerres et les éclairs, ces brutales plaisanteries de la tempête ; car il est lui-même a une force qui va », aussi élémentaire, aussi redoutables que celles de la Nature, et pourtant une voix le fait trembler, une voix lui briserait le cœur, si elle disait : (( Je ne t'aime plus (a). » Le voilà donc qui se grandit, d'après le procédé byronien bien connu, pour se faire tout petit devant elle ; lui qu'aucune puissance terrestre n'a encore dompté, il va courber la tête devant une femme. C'est ainsi que le Corsaire, invincible pour ses ennemis, redoutable même à ses bandes sauvages, trouve pour parler à Médora des mots tendres et des phrases soumises. Le respect de la

(i) Wandel der Sehnsucht^ I, i5.

(a) Meine Furcht, I. i83.

faiblesse belle ou touchante est la caractéristique des forts. Lenau qui se croit fort et veut passer pour tel, prend devant Sophie des attitudes de héros byronien... Elle Fécoute encore, inquiète et ravie.

Cette femme, qu'il aime si éperdûment, est belle. Avec ses bandeaux noirs et lisses, les longs cils qui voilent ses yeux bleus, son teint pur, ses lèvres au pli mutin, elle fait songer à ces Madones que Ton adore dans les sanctuaires. Elle en impose au poète fébrile par sa réserve et son calme hautain. Il voudrait qu'un destin iavorable lui permît de se consumer dans le voisinage enchanteur, sous le regard délicieux de sa bien-aimée, comme la lampe meurt et s'enflamme encore une dernière fois,d'une muette extase, devant la Vierge céleste (i). Ne senton pas dans ce langage des effluves troublants de mysticisme et comme une première ébiauche de ces contemplations muettes que le poète du Saçonarole va bientôt décrire avec tant de complaisance ? La religion et l'amour de Lenau grandissent ensemble, et dans le demi-jour de son cœur transformé en chapelle leurs fleurs éclatantes, mais fragiles, s'entrelacent, au point qu'il ne sait plus distinguer ce qui 'appartient à Dieu, en lui, de ce qui appartient à Sophie. Nous avons vu la même confusion se produire dans les lettres. La poésie n'ajoute rien à la réalité. Et jusqu'au bout les sentiments de Lenau pour Sophie resteront empreints de cette dévotion mystique. Il lui dira plus tard avec une adoration de croyant pour son Dieu, humblement, respectueusement, ce qu'on ne dit que dans la prière : « Quand des mots s'exhalent de ta bouche de rose, que tu es belle ! Quand tu

(i) Stumme Liebe, I, i4- Il s'agit bien ici de Sophie, que Lenou compare ailleurs à une Madone. « Ich werde so glûcklieh sein, Ihnen meinen Savonarola zu Fûssen zu legen, ivobei ich cin recht frommes Madonnengesicbt zu machen bitte, dainit sich der heilige Mann die demûtige Stellung gern gefallen lasse. » (Lettre de Lenau à Sophie. i«' sept. 1837.)

ago l'(£uvrb lvriqub

inclines ton visage, silencieusement, que tu es belle eDcore ! Que faut-il que j'implore de toi : Parle-moi, ou : ne me dis rien ? » Pourtant qu'elle daigne murmurer, si elle veut, à voix basse et comme en un rêve, ces mots : « Je t'aime (i). » « Tu veux que je te dise à quel point je suis ^ toi, ajoute le poète, je ne le sais pas et ne veux pas m'interroger... silence ! sinon je pourrais prendre peur, si je ne découvrais pas en moi un seul endroit qui resterait intact pour Dieu, à la mort (de notre amour (a) ! »

(( Tu es pour moi la vivante plénitude de toute vérité et de toute beauté )), lui éciivait-il dans ses lettres. Rien n'attire et ne charme plus sa poésie, lorsqu'elle est absente. — C'est en vain que le printemps s'épanouit autour de lui, que les oiseaux chantent, que les fleurs répandent leurs parfums, il ne peut qu'être triste, puisque le regard de sa bien-aimée ne rayonne plus sur lui. Sa patrie, où est-elle? — Ni sur les eaux, ni dans les étoiles, ni dans les régions merveilleuses de la fantaisie ; elle est dans les yeux de Sophie. Tout ce qui a jamais inondé son âme de béatitude, tout ce qui ranima la vie en lui ou lui fit désirer voluptueusement la mort, les jours heureux de son enfance, les songes divins de sa jeunesse, le salut familier des morts chers à son cœur, les visions fortifiantes de la divinité, tout cela il le retrouve dans ces yeux adorés. 11 envie les pierres, les fleurs, les hommes, les étoiles insensibles sur lesquels ils se posent, ne fût-ce qu'un instant (3). Et quel chagrin n'éprouve-t-il pas lorsqu'il est obligé de se séparer d'elle ! — Le voici qui s'en va vers une destination lointaine. 11 se retourne encore une fois, plein de tristesse, et voit qu'elle ouvre la bouche et agite la main. Elle a voulu sans doute lui envoyer un der-

(i) Zwei/eLnder Wunsch, I, 259.

(2) Frage nicht, I, 188.

(3) Neid der Sefinsucht. I, i8a.

VSRITE BT POESIE H^I

nier mot d'adieu, mais il ne Ta pas entendu. « O soufQe rude et froid du vent, n'est-ce pas assez poui' moi d'être obligé de laisser tout mon bonheur, que tu me dérobes encore, le dernier salut d'Ëlle (i) ! » Et nous assistons à un des fréquents départs du poète, dans les premiers temps de leurs relations, alors que leur amour encore jeune, naïvement confiant en sa durée et sa pureté, n'appelait que des paroles de tendresse sur leurs lèvres, des larmes sincères dans leurs yeux. La diligence attend sous le soleil de la grande route, les chevaux piafient, le postillon lance un dernier appel joyeux avec sa trompe et au bord du chemin, là-bas, une jeune femme aimée et amoureuse fait un signe avec son mouchoir. Elle est émue de douleur et de bonheur à la fois, car son bien-aimé s'en va, sans doute, mais, tous les deux, ils conservent au fond de leur cœur un secret délicieux que le monde n'a pas encore profané.

Fortunées entre toutes sont les heures d'amour que les soupçons extérieurs et les doutes intimes ne viennent jamais troubler^ et où l'on ne conçoit sa félicité que « sub specie œternitatis ». Lenau en est encore à ce premier stade de la passion sincère et exclusive. Il se promet bien de consacrer à Sophie tous les efforts de son génie, jusqu'à la fin. — Pendant les jours froids et sombres qui se succèdent maintenant, l'automne a retenu dans leur fuite rapide quelques fleurs suprêmes, pour en faire un cadeau à la bienaimée du poète. Comme l'automne, quand des vents mortels passeront sur les bruyantes forêts et les champs fleuris de pensées de son âme pour y répandre le deuil, il conservera pour Elle la verdure dernière (2). — Car de tous ceux qui l'aiment, qui ont senti ce qu'il éprouvait, qui s en sont entretenus, personne ne l'a compris comme elle. Plus fidèlement

(I) AndenWindA, i85.

(fl) Bei Uebêraendnng einea Strausses^ I, 2i36.

ag3 l.'œuvrb lyrique

même que ses vers, Tâme profonde et délicate de Sophie a accueilli les plaintes qui jaillissaient de son cœur pour devenir des chants. Les frémissements qui le traversaient et que la poésie ne saurait exprimer, il les a retrouvés dans le son de sa voix chère. Lorsqu'il se plongeait dans le mystère des pensées éternelles, c est dans son regard , à elle, que lui apparaissaient les obscures délices de la divinité. Ce regard lui-même a pleuré sur ses chants, comme le ciel pleure sur le chant des rossignols, en gouttes tièdes d'orage. Aussi toute son âme, avec ce qu'elle contient, la forêt entière avec ses branches, ses fleurs, ses murmures, est-elle la propriété de cette femme unique. Sa gloire sera pour lui comme une fleur ramassée au bord du sentier pour parer le sein de la bienaimée. . . (i) Ce sont là des accents que nous avons déjà entendus dans les lettres de Lenau : a C'est vous, chère amie, qui avez formé ce qu'il y a de meilleur dans mon talent : mon cœur. » Nous savons aussi comment Sophie répondit à cet acte d'adoration unique — par un haussement d'épaules. Son amour avait déjà parcouru plus de chemin que celui du poète. Lenau n'était plus, à ce momentlà, rhomme qu'elle avait cru voir en lui, le vainqueur brutal qui dompterait son orgueil par la force et lui imposerait l'esclavage délicieux de la passion — pas seulement idéale. Des vers, toujours des versl Elle n'en avait que faii*e. Cet homme passait son temps à gémir, à pleurer, à prier. Dès le début, il avait accepté de fait que leur amour fût sans espoir. Mais il n^avait cessé de se plaindre en prose et en vers. — Voici des sapins sombres et sauvages, une source qui murmure tristement, c'est bien l'endroit qui convient à un cœur malade d'amour. Un oiseau chante dans les branches, son chant est plein de souffrance, mais la forêt ne lui répond rien. Qu'il continue, quand même, ce pauvre oiseau,

(i) Zneignung, I, 196.

VBR1T]& ET POBSIfi âgS

d'exhaler sa doaleur ; le soufiQe de Famour passe dans ce bois, il épie, il comprend cette lamentation. Ainsi Dieu comprend la désolation secrète du poète, son amour profond et désespéré (i). — Ailleurs il est avec celle par qui il est devenu malheureux. Ils se promènent dans la forêt joyeuse : partout du vert, des chants d'oiseaux, des tressaillements furtifs dans les broussailles. L'amour i*etentit ici librement de toutes les branches, mais leur amour, à eux, traverse sans espoir cette forêt pleine de vie. Ils s'en vont sur le fleuve. Autour d*eux, encore du plaisir, des rires. Leur amour, cependant, se tait et songe à Técoulement des heures iuutiles qui fuient comme les vagues. Us redescendent à terre. Des nuages gris courent sur le ciel, le vent siffle parmi les croix d'un cimetière. Rieix encore dans ces lieux qui puisse abriter leur amour. Les morts ont dû les voir pleurer quand ils passaient (a). — De nouveau^ ils sont ensemble dans un jardin, sous un crépuscule lourd d'été. La nuit est muette, sans étoiles, comme leur amour, et bien faite pour qu'on y pleure. En lui disant bonsoir, il a souhaité, dans son chagrin, de tout cœur, la mort pour lui et pour elle (3). Il n'est pas capable de supporter plus longtemps ce tourment d'un amour sans issue. La passion inassouvie le torture dans la réalité et dans la poésie : « Je ne connais pas d'autre volupté, s'écriaient les lettres, que cette volupté unique qui sera toujours l'objet de mon désir et de mon épouvante suprêmes I » — « Ah ! si tu étais mienne, répètent les strophes lyriques, ce serait une belle vie. Mais pour l'instant ma vie n'est que renoncement et tristesse, inutile grondement de colère, inutiles regrets. Je ne puis pas pardonner cela à ma destinée. L'ingratitude fait du bien et aussi toute peine terrestre : oui, savoir mes amis dans leurs cercueils, cadavre contre cada-

(i) EinsamkeU, 1, i8o.

(a) Traurige Wege, I, i8o.

(3) Der achwere Abend, ly 179.

«194 L^ŒUVRE LYRIQUE

vre, n'est pour moi qu'un chagrin léger, quand je le compare à la douleur de ne jamais devoir te posséder (i)^)). — a Ah, si je pouvais avoir, implore ailleurs le poète, un vêtement de toi, vois-tu, un de tes vêtements intimes, qui serait encore chaud de ton corps adoré ! . . . d

Mais cette possession de la bien-aimée, il ne la conçoit pas comme possible dans les conditions normales. Pour que Sophie fût à lui complètement, il faudrait une situation exceptionnelle, un changement imprévu et total dans leurs rapports avec la société. Incapable de franchir d'un bond les barrières qui les séparent, anéanti de douleur à Tidée que jamais il ne pourra se résoudre à arracher cette femme à son bien-être bourgeois et à l'entraîner à sa suite vers une existence aventureuse d'outlaw, le poète rêve et appelle de ses vœux une intervention miraculeuse du destin, un a deus ex machina )). Une fois délivré de cette effroyable nécessité de prendre un parti extrême et de se chaîner d'une responsabilité, il donnerait libre carrière à ses instincts surhumains, à ses sentiments d'exception. Nouveau Byron, il se dresserait en face des éléments déchaînés, serrerait « sa femme » sur sa poitrine,au milieu de la tempête, en la consolant, en l'enivrant de sa force titanesque. Quelle prière sublime d'amour (|ue celle qui sortirait alors de leur âme élargie par le spectacle de l'immensité. Il s'y voit déjà et respire l'odeur acre de l'Océan. — « Les importuns, les espions, les trouble-fête qui glacent, l'abîme ondoyant, la mer menaçante les tiendraient loin de nous. Nous serions bien en sûreté, délicieusement seuls. Et si l'ouragan survenait, je te presserais sm* mon sein. Quand les vagues, avec un fracas de tonnerre, se soulèveraient jusqu'au ciel, mon cœur plein d'ivresse se soulèverait plus haut encore, et mon amour, qui est éternel et fort, te tiendrait, débordant de joie, dans la tempête. En

(i) An..,,, 1, 179.

VÉRITÉ ET POÉSIE TtgS

tremblant, tu regarderais dans mes yeux> et tu y verrais ce qui jamais ne sombre dans aucune tempête, et tu sourirais et tu ne tremblerais plus (i). »

(( Oh ces poètes!... pensait Sophie, en écoutant la description de ces faciles prouesses. Il y avait beau temps qu'elle savait à quoi s*en tenir sur le a titanisme » de Lenau. Grincer des dents, rugir d'amour en vers, voilà son affaire, mais des paroles aux actes il y avait loin chez lui, si loin, que les agaceries les plus significatives, les menaces même n'arrivaient pas à le mettre sur la voie que le plus prosaïque des philistins eût trouvée tout de suite. Elle se lassa et en vint bien vite à traiter son « imposteur » — 7cor/jTr,ç — comme il le méritait. Elle feignit de désirer ou de craindre une rupture. Et lui de se récrier, de jurer ses grands dieux que ce serait quelque chose d'horrible. — Dieu a voulu dans sa bonté, lui explique-t-il, que nous fussions contraints de pleurer au chevet des mourants, il a voulu qu à force de larmes nous ne pussions ôti'e témoins des derniers tressaillements de Tagonie, de la fuite de Fâme, et malheur à celui qui ne pleure pas dans ces moments-là, car une terreur secrète le poursuivra pendant tout le reste de sa vie. Mais il est un spectacle encore plus angoissant que celui de la mort, c'est la séparation de deux cœurs (a). — Serait-il vrai qu'elle ne l'aime plus ? 11 vaudrait mieux alors, pour lui, n'avoir jamais contemplé dans ses yeux ce rayon d'amour immortel qui l'avait ébloui, puisque l'amour lui-même s'éteint, comme les sommets blancs des Alpes perdent leur lumineuse clarté lorsque le soleil disparaît (3). Oui, oui, ce rayon divin, il ne Ta plus revu sur son visage... Mais il en est encore à la période où on supplie, où.on essaie de conjurer l'inévitable :

(i) Wunsch, i83.

(2) Tod and Trennnng, I, 2o3.

(3) Brinneriing'f I, a34*

!ig6 l'œuvbb lyrique

« Les coeurs des poètes peuvent bénir ceux qu'ils aiment, garde-toi de traiter froidement et durement mon cœur, ô belle femme ! » Et il lui raconte l'histoire de cet esprit qui sortait chaque soir du fond d*un lac et entrait dans les chaumières du voisinage pour leur apjjorter du bonheur et des bénédictions. Un jour, quelqu'un se permit à son égard des paroles irrespectueuses ; sans répondre, il s'éloigna, et nul ne le revit (i). Mais cette parabole ne la touche pas. De plus en plus, Sophie se montre ironique et méchante, a Oh ! n'ose pas plaisanter avec moi, s'écrie t-il encore, ce n'est pas pour plaisanter que j'ai conclu cette union. Oh ! ne joue pas avec mon cœur ; ne sais-tu pas encore à quel point il est meurtri? Parce que je me suis enflammé jusqu'au fond pour toi, parce que je me suis montré à toi si faible, appelant ton cœur ma douce patrie et ton regard tout mon royaume céleste : oh ! ne viens pas secouer mon orgueil qui sommeille, car il s'arracherait à sa douce patiîe, à son ciel en taisant son chagnn, et leur tournerait à jamais le dos (s).» Ce sont à peu près les paroles de la lettre du 8 octobre iSSj. « Ne m'humilie pas, même en plaisantant, c'est là une égratignure qui fait toujours couler du sang, si légère soit-elle, et que toi-même tu n'arriverais pas à guérir, si elle était un jour plus incisive. » Et ainsi de suite. Les querelles journalières « dont la correspondance des deux amants nous a livré le secret, s'étalent dans la poésie, désormais, avec l'ftpre saveur de la réalité immédiate. Quelque chose comme une rupture de feuilleton ou de faits-divers déroule sous nos yeux ses péripéties lamentables. Il n'y a ici que des strophes et une douleur vraie, déchirante, en plus. « Laisse-moi partir. Je ne suis pas amateur d'agonies. Si ton amour doit mourir, qu'il meure seul, je veux rester seul et silencieux

(i) An eine Freundin^ I, aaS.

(a) An. ..,1, 187.

vÉRiri ET PoésiB S97

avec le mien (i). » Il n*y a plus d^illusîon possible. Quand il regarde dans le cœur de Sophie, il n'y trouve plus un sentiment qui soit pour lui ou vienne de lui. L'oubli a tout dévoré, n en restait beaucoup sans doute et la mort a eu bien à faire, mais tout lui est voué de cet amour qui fut si riche. « Tu ne t'en rends pas compte, c'est pour moi qu'est la souffrance, mais ton cœur se sentira plus léger, quand tu te seras séparée de moi, car aimer est un sort d'angoisse. Comment la mort et l'amour luttent en toi, femme que je ne puis oublier, je ne veux pas le voir... Il est bon de pouvoir cacher son visage entre ses mains, devant un spectacle qu'on ne saurait supporter. Pourquoi le cœur ne peut-il ainsi échapper h la lumière devant un spectacle qui le brise ! Je ne crois pas qu'à ton âme si belle l'amour éternel ait été refusé, mais je regretterai, jusqu'à ce que le tombeau me recouvre, que mon amour n'ait pu l'y éveiller ! » Cet aveu désespéré <;lôt dignement le cycle des poésies à Sophie auquel on pourrait donner pour épigraphe ces vers d'un grand contemporain du poète :

Une lutte éternelle, en tous temps, en tous lieux,

Se livre sur la terre, à la face de Dieu

Entre la bonté d'homme et la ruse de femme. . .

Lenau lui-môme n'en a pas tiré cette morale. Occupé tout entier de sa douleur ou de sa volupté présentes, il n'a pas su découvrir le combat plus ou moins sournois des sexes qui subsiste au fond de l'amour moderne, comme un souvenir affaibli de la prise de possession brutale des anciens ftges, et que le génie d un Byron, d'un Vigny ou d'un Heine a si brutalement et si douloureusement exprimé. De là son impuissance à vaincre ces douleurs et ces voluptés, à triompher de cette femme qui le haïssait et l'aimait à la fois, par le mépris

(i) La88 mich zieJm, I, i4i*

298 l'œuvre lyrique

hautain, la raillerie dédaigneuse ou Tindulgente compassion, cette forme supérieure de la maîtrise de soi,

Car la bonté de l'homme est forte, et sa douceur Écrase, en l'absolvant, l'être faible et menteur...

Les poésies à Sophie ne sont, au contraire, qu'un compterendu serTile de la réalité ; elles n'y ajoutent rien, n'en retranchent rien. Si l'on rapproche ces quelques pièces lyriques des lettres vibrantes d'émotion amoureuse ou de douleur que nous avons examinées plus haut, on retrouvera toutes les strophes poétiques ébauchées dans la correspondance, avec les mêmes termes, les mémi&s images, la même succession des sentiments. Souvent même, la confidence, commencée en prose, se termine en poésie, tant le passage de Tune à l'autre est facile (1). C'était d'ailleurs un procédé habituel de Lenau, que d'ajouter ainsi aux épanchements à demi-lyriques de ses lettres la poésie qui les résumait ou les complétait, et fréquemmqnt ses amis recevaient les deux ensemble. Mais c'est ici surtout que cette pratique devient significative. Car nulle part le parallélisme de la réalité et de la poésie, leur confusion même ne sont aussi sensibles que dans cette partie de son œuvre. Les poèmes à Sophie nous font assister à toutes les phases essentielles de la liaison fatale, ils nous renseignent d'une manière suffisante sur l'histoire intérieure et même extérieure de cet amour, et sur les causes qui ont amené la rupture. Les lettres ne servent guère qu'à remplir les quelques vides laissés par le lyrisme, et à compléter l'impression qui s'en dégage.

C'est pourquoi les poésies à Sophie sont d'un intérêt si

(1) La poésie Ach wàrsi du mein s'ajoute sans transition à une lettre (20 août 1837). Lasa mich ziehn, An. . . (O wage es nicht), Blick in den Sirom sont les lettres des 26 oct. iS38, 8 oct. tSS^, 17 sept. 1844. mises en vers, etc.

poignant. Elles nous racontent la vie sentimentale de Lenau jour par jour, heure par heiu'e. Entre le désespoir éprouvé par l'homme et le cri de douleur du poète il n'y a pas d'intervalle. Le second surgit du premier, directement ; il en exprime le tressaillement immédiat, la palpitation chaude.. Ici, tout est au présent ou conçu comme présent encore. Le temps et la réflexion n'ont pas passé sur cette agitation tumultueuse de l'àme pour y apporter un peu de calme. Les émotions bouillonnent et s'entrechoquent et, si loin qu'on regarde, on ne découvre pas d'endroit où règne la paix. Le ciel tout entier est couvert de nuages sur TOcéan déchaîné de la passion. Comme la première strophe, la dernière vient se ruer, avec un fracas énorme, sur le rivage déjà semé de débris. Chaque Qot y laisse, en se retirant, une parcelle des assises profondes de l'âme el le poète a raison de dire que son moi s*émiette. En vain nous attendons la fin de cette tempête, les larges secousses de l'onde en engendrent de plus larges encore, jusqu'au moment où, fatigués, les flots semblent vouloir se recueillir et réfléchir la lumière d'en haut. Mais on perçoit alors dans leur succession plus rapide une plainte aussi profonde que celle de l'orage lui-même. Puis le vent se remet à souffler et le concert sinistre reprend de plus belle.

Et que de voix lamentables dans cet orchestre ! L'âme de Lenau, sans doute, s'est enrichie depuis l'époque de ses premières infortunes amoureuses avec Bertha. A cette fille perverse il n'avait livré en pâture que quelques illusions de jeunesse, destinées tôt ou tard à disparaître ; Sophie reçoit le sacrifice sanglant d'une vie entiète. Il a raison de le dire dans une de ses lettres à son amante : a Ce n'est pas de la matière terrestre qui se consume ici. » Non, ce sont les enivrements, les triomphe^ poétiques, les espérances, les désespoirs de vingt années de gloire et de misère qui servent de nourriture à cette passion dévorante. Aussi la flamme en est-elle

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plus vivante et plus chaude. Et tous les jours l'amour jette dans ce brasier insatiable de nouveaux aliments. L'univers tout entier des sensations, des désirs, des idées, qui s'est révélé à lui, pendant sa longue liaison avec cette femme unique, à son dire, doit s^efTondrer, lui aussi, dans cette combustion générale de tout son être. Nous sentons nousmêmes, au dégagement prodigieux de chaleur qui nous environne, toute l'immensité de cet incendie désastreux. Jamais encore le génie du poète n'avait osé nous conduire aussi près des abîmes flamboyants de son lyrisme et de son martyre. Jamais la lueur n'avait été aussi aveuglante.

Ceux qui veulent du Lenau, du vrai Lenau, n'ont qu'à venir ici. Nulle paii; ils ne retrouveront dans son œuvre autant de volupté et de misère. Évidemment, à côté des poésies à Sophie, le cycle de Lotte peut paraître froid. Mais qu'est-ce qu'une création poétique qui consume Fâme où elle s'effectue (i) ? Les douces strophes de Heidelberg éclairaient d'un jour limpide l'avenir du poète et lui ouvraient de lointaines perspectives de sérénité. Ici, le sentiment même de l'avenir manque, comme d'ailleurs celui du pi*ésent. Ce qu'on appelle la conscience de soi a disparu. C'est la-sensation brutale qui domine seule ; elle envahit l'âme tout entière et ne laisse pas la moindre place à la réflexion. Dans le processus général de la vie intellectuelle qui va de l'impression extérieure ou de la sensation intérieure à la pensée claire, libératrice du moi, il y a un immense espace que ces poésies n'embrassent pas. Elles grouillent tout au fond. Ce

(i) Lenau attribuait à cette immolation continue de lui-même dans Tart la supériorité de sa poésie : « Man bat meine Arbeiten zuweilen plastisch gt^nannt, écrivait-il à Sophie le 5 juillet 1889, daran isi wenigstens so viel wahr, dass ich wie ein plastischer Kûnstler zu Werke gehe und mich selbst zerschiage, wie der Bildhauer die Porm, um den Gedanken heraustreten zu lassen. Vielleicht ist die Eigenschaft meiner Poésie, dass sie ein Selbstopfer ist das Beste daran. »

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sont des tableaux sans arrière-plan, sans perspective ; tout s'y déroule sur Tavant-scène, dans la confusion et Fincohérence des instincts. L'image qui nous est offerte commence et finit avec les ébats des passions et des sentiments émotionnels, ces acteurs bruyants, mais en somme inférieurs, du drame psychologique. Toujours sollicité par de nouvelles hordes qui frappent à la porte, le poète n'a pas le temps de disposer en groupes harmonieux ses divers états d'âme eu allant des plus grossiers et des plus accidentels aux plus raffinés et aux plus durables. Aussi son œuvre est-elle artistiquement imparfaite. Elle ne satisfait qu'une catégorie de nos besoins, les besoins de sympathie, d'ébranlement nerveux. Ni l'intelligence, ni la raison n'y trouvent leur compte. A la douleur qui s'étale en désordre doit succéder la résignation. Du milieu de ces confuses manifestations de la vie émotive, il faut que la réflexion philosophique se dégage, pourv généraliser, ejçpliquer, humaniser ce qui reste, sans elle, individuel et obscur. Alors, et seulement alors, la poésie a rempli tout son rôle. Après avoir bouleversé l'âme, elle Tapaise et la réconcilie avec la réalité qu'elle domine par la force de sa pensée libératrice. C'est là ce qu'avaient essayé de faire les poésies à Lotte ; c'est là ce qui manque totalement aux poésies à Sophie.

En somme, après quelques tâtonnements, Lenau avait trouvé sa voie véritable déjà dans les poésies à Bertha, qui sont une peinture de la souffrance et de la désillusion amoureuse, deux thèmes qui resteront chers à Lenau et reviendront constamment dans les poésies ayant trait à sa v|e sentimentale. Il reprend le premier, en effet, dans les Schilflieder et les autres pièces à Lotte. Seulement ce thème nous apparaît ici comme épuré et élargi par un idéalisme nouveau, fait de résignation et de sérénité spinozistes. De là le caractère de dignité artistique de ces courtes compositions, qui comptent parmi les plus belles de Lenau. Les

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poésies à Sophie traitent le mérae sujet que les deux groupes précédents et avec une intensité d'émotion, une force d'expression inimitables, mais leur caractère uniquement pathologique, qui proscrit la réflexion et paralyse l'essor de rimagination elle-même, leur enlève cette signification largement humaine, cette puissante gravité, qui est le propre des maîtres du lyrisme : Lamartine, Vigny, Léopardi et surtout Gœthe.

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