CHAPITRE III
AU-DELA DU (( Moi M. PAYSAGES ET TypES
De très bonne heure Lenau avait éprouvé le besoin d'étendre sa vie sentimentale en la mêlant à la vie de la nature entière et d'élargir par là-même sa poésie. C'est ainsi que nous Tavons rencontré, tout d'abord, en compagnie des poètes de Gœttipgue et de Klopstock, sous les ombrages frais des bosquets anacréontiques, au milieu de troupeaux bêlants et de chalumeaux plus ou moins rustiques. C'est là qu'il situait ses amours imaginaires, au sein de paysages conventionnels, faciles à représenter, sans excès dans leur beauté ou leur grandeur. Lorsqu'il voulut chanter la nature en ellemême, il n'alla pas chercher ses tableaux plus loin. 11 est bien inutile d'insister sur ces débuts de l'art de Lenau. Rien là-dedans ne lui appartient en propre. Ses yeux n'ont pas encore appris à voir. Où pourrait-on retrouver le site décrit dans Abendbild, ou plutôt où ne pourrait-on pas le retrouver ? — Une montagne lointaine qui se fond avec les nuées en une masse confuse d'où surgit, la lune. La lune salue les campagnes et Philomèle, bien entendu, salue la lune de ses chansons. Mirzy et son amoureux, assis au milieu d'arbustes en fleurs, écoutent ses accords mélodieux. Sur cette colline quelconque, leurs troupeaux unis paissent et on entend ^le tintement joyeux de leurs clochettes (i). — Ou bien, la paix
(I) Abendbilder, II, 347.
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du soir descend sur les campagnes qui s'endorment au crépuscule. Comme un enfant, la nature repose entre les bras du père — Dieu — qui veille sur elle (i). — Ou bien encore, les forêts deviennent silencieuses, les petits oiseaux choisissent un abri pour la nuit, le soleil se couche, les arbres ou plutôt (( les géants de la forêt » se colorent de lumière à leur sommet, la prairie est muette, les bœufs rassasiés, paissent plus mollement Therbe déjà sombre, et, là-bas, le pasteur innocent joint les mains et prie rÉternel.
Veut-on des « élévations à la Klopstock )) ? — En v#ici : (( Je te salue, ô nuit favorable à la contemplation silencieuse... w Clair de lune, nuages légers, fuite des choses, fleurs qui se fanent, créatures qui passent, désirs séducteurs, immortalité de Tâme, rien n'y manque. On sait gré à (( Philomèle », cependant, d'intervenir et de distraire par ses chants le jeune poète qui trouve — un peu trop à notre gré — « dans celte considération des choses... des joies sans cesse renouvelées » (a).
La nature n'est là, en eff'et, que pour inspirer des pensées philosox)hiques aux âmes méditatives. Et ces pensées sont joyeuses ou tristes selon les cas. Une nuit d'été comme celle-ci faisait pressentir la divinité et inondait le cœur de délices. Mais toutes les nuits d'été ne produisent pas cet effet. Si vous avez près de vous un manoir en ruines ou un cimetière, il ne vous est plus possible de vous faire illusion, en dépit de Philomèle, de la lune et des étoiles, sur le véritable sens des choses et le but de la création. Les souffles recueillis et caressants de tout-à-l'heure murmurent à présent ces paroles funèbres : tout passe, tout passe! Et les tertres que l'on aperçoit là-bas avec leurs croix bien alignées signifient la même
(i) Abendbilder, I, 65.
(a) In einer Sommera 2cht gesungen» II, 353» — Cf. Klopstock, Die Sommernacht,
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chose. Tout passe ! Chagrins, rêves de jeunesse, émotions amoureuses (i) !
Les ruines et les cimetières n'empêchent pourtant pas le poète de célébrer comme il convient le retour du printemps — malheureusement. — Que de merveilles ne produit-il pas, le printemps, quand on se donne la peine de F observer ! Le printemps éveille Tunivers entier à la joie ; la terre secoue sa torpeur, Thirondelle revient à son nid, la cîgogne regagne son pays, la fleur s'ouvre, le papillon voltige autour d'elle, les arbres boui^eonnent, le rossignol chante dans les buissons, le ruisseau s'écoule mélodieusement, le pâtre, etc. . . Nous nous fatiguerions plus vite que le poète, qui veut faire venir^Veau à la bouche d'un malheureux captif, enfermé dans la plus affreoee des geôles (2).
La nature, on le voit, n'est pas extrêmement compliquée pour le jeune Lenau. Elle n'enferme guère que des étoiles, des fleurs, des bergers, des troupeaux, des rossignols — choses belles et bonnes — des nuages, des ruines, des cimetières, des cachots — objets tristes et mauvais. Et les hommes qui se meuvent dans cet univers simplifié sont tous des héros ou des scélérats. Il y a, nous nous en souvenons, des tyrans sanguinaires, des bourreaux d'un côté, de l'autre, des victimes, des prisonniers coupables d*avoir trop aimé leurs semblables. Lenau prend tous ses personnages dans Tune ou Tautre de ces catégories. Tantôt il nous montre un bon jeune homme qui se risque sur l'océan de l'existence et fait voile vers une terre nouvelle où la vie l'accueille en souriant, parmi les fleurs et le chant des oiseaux, mais pour le tromper, en attendant qu'un « faux ami » lui tende aussi ses pièges ; tantôt de sinistres chasseurs qui poursuivent par monts et par vaux le « noble gibier Liberté », des poètes
(i) Vergangeheit, I, 19.
(2) Der Gefangene, I, a8.
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avilis qui transforment leur Muse sacrée en courtisane et Tobligent à paraître devant de lubriques Mécènes, « effrontément troussée et les membres à nu » (i), ou bien des prêtres peu scinipuleux qui attirent les badauds dans leur baraque, aûn de leur vider les poches, pendant qu'ils regar^ dent le ciel ou l'enfer au bout d'une lunette (q). Tous ces gens-là ne valent pas cher, évidemment. Mais, dans un univers- qui contient tant de moutons à clochettes, il faut bien aussi quelques loups.
S*ii est une constatation humiliante pour Tamour-propre littéraire, c'est bien celle-ci, qu'on peut faire au début de toutes les vocations poétiques, à savoir que les spectacles les plus frappants et les plus originaux de la natui^e s'imposent moins vite à une jeune imagination que les pires sottises imprimées dans les livres. Au moment où Niembscli écrivait ces pastorales ou ces satires insignifiantes, il avait déjà subi et subissait encore l'impression des steppes hongroises et des Alpes autrichiennes. Mais c'est seulement lorsqu'il aura quitte déûnitivement sa patrie qu'il essaiera d'en évoquer les paysages grandioses. La nature, semble-t-il, ne violente jamais les jeunes talents. Bile se montre simplement à eux et sait attendre, sans s'offusquer de leur indifférence initiale, que son heure arrive. Les regards distraits de ses enfants l'effleurent à peine, occupés qu'ils sont par mille et mille objets indignes de les retenir. Puis, un jour, ces insouciants sont arrachés aux sites familiers, jetés dans la souffrance extérieure et a\ovs le réveil a lieu. La beauté du pays natal se dresse devant leur âme effarée, qui se sent tout entière secouée de remords et cherche par tous les moyens à garder en elle les souvenii*s lointains qui s'envolent. Lenau n'échappa point à cette loi commune. Mais ce réveil s'accom-
(i) Fragmente, I, i33.
(a) Der geldgierige Pfaffe^ II, 365.
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pagna chez lui d'une ardeur et d*une tendresse d'émotion qui annonçaient un génie véritable.
De toutes les années de sa jeunesse la plus heureuse avait été, sans contredit, celle de Tokay. Les joies de la vie familiale et de l'amitié s'y étaient librement épanouies au sein d'une nature souriante, toute de chansons et de fleurs. C'est vers Tokay qu'iront tout d'abord, et même jusqu'à la fin de sa carrière, ses rêveries d'exilé, de voyageur inquiet, à jamais banni de la paisible vallée hongroise par un besoin de mouvement, de vie intense : « Là-bas, vers le Sud, la pluie s'en va, les vents mugissent et courent vers le Sud, vers les grondements lointains du tonnerre. C'est aussi vers le Sud que tend mon cœur. Là-bas, dans le lointain pays hongrois, un joli et gai village repose au milieu des forêts quibruissent et des bénédictions qui flottent autour de lui. A la lisière du paisible village se dresse une petite maison, qui, dans son étroite enceinte, renferme tout l'univers de mon âme. Des arbres attirés hors de la forêt vers la maisonnette, par un désir aflectueux, entourent le toit et les murs, de leurs branches intimement enlacées (i). » Je sais bien que la jeune fille qui songe à la fenêtre de cette chaumière et regarde les eaux s'écouler, les feuilles mortes s'envoler, est de provenance littéraire, comme son nom l'indique — Lilla — , mais les premières strophes sont sincères déjà et pleines de fraîcheur. Peu à peu la réalité comprise, aimée, refoulera les thèmes conventionnels, après quelques hésitations qu'il faut bien pardonner à un débutant.
Le même mélange de fiction et de vérité sentimentale — que nous avons d'ailleurs constaté déjà dans les premières poésies amoureuses de Lenau — apparaît dans une autre pièce qui raconte un retour imaginaire au pays « où il avait été autrefois si heureux, où il avait vécu et rêvé la plus
(x) Nach Suden, I, 3.
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belle année de sa jeunesse o, et qui est certainement Tokay. Il revient, sans doute, dans la « vallée famiiièi*e », mais les impressions de jadis ne se présentent plus. Comme on salue d'anciens amis, il salue maint endroit cher, et pourtant son âme reste triste : tout ce qu'il avait aimé dans ces lieux a disparu. Voilà bien le sentier de la forêt, mais où est la mère qui rentrait, par là, le soir, à la maison ? Le petit ruisseau a le même murmure encore, mais la voix d*un ami ne s*y mêle plus. Les rossignols, les fleurs sont partis et u la bonne jeune fille d aussi (i).
La sobriété dans la plainte est toujours la marque d'une véi*itable émotion. Lenau n'a consacré aux jours de son enfance heureuse que ces deux courtes poésies, qui ne sont pas exemptes de maniérisme, mais représentent malgré tout un pix)grès décisif de son talent lyrique. La discrétion même dans révocation d'un passé adoré leur donne tout le charme indéfinissable des premières poésies vécues. Il faut d'ailleurs savoir gré à Lenau de n'avoir pas livré entièrement les réminiscences de son foyer et les alfections de sa jeunesse à la littérature qui souille toujours un peu ce qu elle touche et mêle dans son courant bourbeux les sentiments les plus délicats aux pires vUenies passionnelles.
Cette note personnelle, cette vision émue du passé, disparut de bonne heure du lyrisme de Lenau. 11 en arriva très vite à noter simplement et objectivement les traits caractéristiques du paysage hongrois. Nous allons d'abord les trouver réunis dans quelques tableaux d'ensemble, qui nous les montrent dans leur liaison habituelle. Comme on peut s'y attendre, ce sont les aspects grandioses et redoutables de cette naiure qui se sont le plus fortement imposés à son imagination. Dans la Hongrie inculte et barbare qu'il avait
(i) Einsi undjetzt, I, ai. On sait que Lenau n'est jamais retourné à Tokay.
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pu connaître, les fi'aîches vallées, comme celles de Tokay, formaient des sortes d*oasis aussi délicieuses qu*inattendues. Le désert monotone, où les éléments s* ébattent tout à leur aise, dans leurs jeux capricieux et cruels, convenait d'aiU leurs de mieux en mieux, comme sujet de contemplation, à une âme que les tourmentes de la vie commençaient à secouer durement. Dans la transformation des impressions printanières décrites jusqu'ici, en images sombres et émouvantes, il faut voir, en effet, plus qu'un élargissement ou un progrès du sentiment de la nature de Lenau ; ce changement est dû en grande partie aux besoins nouveaux que la souffrance et aussi la « littérature » ont fait naître en lui. A Tadolescent qui s'enivrait du chant des rossignols dans les bosquets de Gœttingue et de Tokay, la vie n'avait encore montré que son plus accueillant sourire. Le poète des immensités balayées par Touragan, brûlées par le soleil, désolées par l'hiver, est un homme mûri par la douleur et attentif déjà au (( mal du siècle ». La tristesse des choses Tintéresse comme le complément de la sienne propre : « Sur le visage du ciel passe une pensée, ce nuage sombre là-bas, si anxieux, si lourd. Comme sur sa couche un homme à Tâme malade, l'arbuste s'agite en tous sens sous le vent». Est-ce que l'orage va éclater ? — Non, c'est la lassitude mélancolique de la nature qui voudrait s'exprimer. Dans le firmament gronde sa tristesse, ses sombres paupières laissent parfois échap. per des édàirs — comme les yeux lorsqu'ils sont sur le point de pleurer. De froides vapeurs montent des marécages et couvrent la lande. Le soleil s'abîme dans le brouillard. C'est le rêve morne d'une après-midi d'été sur la Puszta (i).
D'autres poésies nous familiarisent avec les divers aspects de la lande. Regardez par exemple cette chaumière perdue, « si légèrement construite, si légèrement cou veile », qu'on y
(i) Himmelatrauerf I, 47«
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entend à son aise mugir les vents et accourir la tempête nocturne, (( cette chère maîtresse ». Elle a connu de meilleurs jours que ceux de maintenant. Aux alentours croissaient jadis des moissons joyeuses ; de vertes prairies, arrosées par mille ruisseaux d'eau claire et coupées de sentiers capricieux, s'étendaient devant sa porte. Les troupeaux bondissaient dans les pâturages,et le soleil illuminait ce bonheur paisible. .. Actuellement, la maisonnette se dresse en face de Timmensité stérile et semble continuer son rêve de félicité, alors qu elle n'abrite plus que deux ruines humaines, un vieil invalide et un jeune Manfred plus douloureusement atteint encore. Pendant que Tun songe au massacre inutile de Leipzig, Tautre contemple, dans les soirs tranquilles, le ciel étoile et la lune qui fait aboyer les chiens au loin dans la steppe (i).
Çà et là, de petites forêts tachent de sombre la verte étendue de la lande. La forêt est, en eflet, le seul joyau cpie cette terre « silencieuse, pauvre et morne » ait conservé, comme la veuve indigente et abandonnée de tous garde sa parure de fiançailles, pour la considérer avec attendrissement quand sa soullrance devient par trop amère. Autour de ces bouquets d'arbres, rien que le désert. Partout un gazon court tapisse le sol marécageux jusqu'aux limites de l'horizon « où les nuages passent, où le ciel et la lande se confondent en une masse douteuse ». Ni plantes, ni broussailles n^arrêtent le regard. Parfois, cependant, ces paysages désolés s^animent pour un instant. Des bergers réunis en petites communautés y cherchent un refuge^ La joie et la douleur, la vie et la mort de ces simples s'y succèdent sans laisser de traces, perdues au milieu du silence universel (2).
En fait d'êtres humains, on ne i^encontre guère dans la steppe que des nomades. Mais de toutes ces iigui*es, les
(i) Robert iind der Invalide , I, 48.
(a) AhoBver der ewige Judr, I, 55.
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plus originales, les plus sordides, sont les mariniers du Danube et les Tziganes. Les mariniers sont les humbles et les opprimés. Gelùi-ci, qui dort sur le rivage, épuisé de fatigue, à côté de ses chevaux, mérite bien un peu de pitié. C*est un réprouvé du bonheur. Il n'a pas de foyer, pas de chaumière. Sur son sommeil la nuit est froide, le vent mugit et la lune* rayonne silencieusement. Le Danube, seul, murmui*e à Toreille de son enfant des chants berceurs. Qu'il dorme en paix, le pauvre marinier, et que ses songes lui apportent les consolations que la réalité lui refuse ! Qu'il se voie, par une claire aurore, sur le^ prairies de la colline et qu il écoute dans les bois les fraîches chansons des oiseaux ! Quil tiH>uve une hutte accueillante pour Tabnter soas Tombrage des grands arbres et au seuil de cette hutte, une belle et jeune fiancée, qui sera la compagne de ses jours. Le soir, ils causeront tous les deux, assis sur un banc devant leur porte, au moment où les troupeaux rentrent du pâturage. Oui, c'est cela... il y est, il a tout oublié. Il n'entend pas sonner le sabot des chevaux près de lui et claquer le fouet des mariniers, il ne voit pas le câble sournois du bateau précipiter son camarade dans les flots (i).
Mais place maintenant aux hôtes mystérieux de la lande, aux bruns Tziganes. Superbes d'insouciance, ces vagabonds se couchent tous les jom^s sous les arbres en fumant leur pipe ou en râclant du violon (a). Ce sont les don César de Bazan de la steppe. Ils ont une façon à eux de se griser de liberté. Leurs vêtements ne sont que trous et pièces rapportées. Tant pis. Leur instiTmient sur l'épaule, ils s'en iront, le soir, vers l'aubei^e ou le château, et partout ils seront les bienvenus. Car ces pouilleux sont des musiciens endiablés. Assis sur des tonneaux, au fond de la salle, ils font vibrer
(i) Der ScfUfferknechtf I, io5.
(a) Die drei Zigeaner, I, 173.
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les cordes de leurs violons avec une passion sauvage qui aflble les auditeurs et les entraîne malgré eux en des danses échevelées qui durent parfois jusqu'au lever du soleil (i). Personne ne connaît mieux que ces aventuriers les vieux airs nationaux, les gloires antiques du peuple madgyar, dont ils partagent la vie mouvementée depuis des siècles, tour à tour soldats, bandits et ménestrels. De génération en génération ils se sont transmis les vieilles marches, les naïves mélodies qui guidaient les guerriers d'Huniade aux formidables batailles contre les Turcs. Leur sang s'est mêlé au plus pur sang madgyar dans les combats de l'indépendance, qu ils chantent maintenant. Aussi iont-ils bon ménage, somme tonte, malgré leurs vices, avec cette race hongroise éprise avant tout d*action et de musique. <. Trois hussards chevauchent en chantant à travers « le pays des Madgyars, où les flots clairs de la Bodrog se mêlent avec un murmure joyeux aux ondes vertes, limpides de la Theiss, où, sur les pentes dorées par un gai soleil, rit la grappe de Tokay ». Un pêcheur, qui les regarde passer et entend retentir par la vallée leurs refrains guerriers, marqués par le trot des chevaux et sourdement accompagnés par le grondement des flots, envie en secret le sort de ces hardis compagnons. Il fait nuit et la lune, en se jouant sur les eaux du fleuve, peint à ses yeux étonnés toute sorte de scènes étranges de batailles. Il perçoit le bruit lointain des tambours et des trompettes. Des voix confoses résonnent... Les hussards, cependant, s'éloignent. Leur chanson est terminée et ils rêvent au pas de leurs chevaux fatigués. Tout d'un coup, les accents d'une musique familièi*e parviennent à leurs oreilles : a C'est Mischka et sa bande I n En un clin d'œil ils sont arrivés devant l'auberge où le vieux Tzigane s'est réfugié. Ils sautent à bas de leurs chevaux et demandent à boire. « Car maint violon retentit dans
(i) Die Bauern am Thissastrande, I, a59.
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le beau pays des Madgyars, maïs personne n'y joue comme Mîschka le Tzigane. » Celui-ci salue avec une évidente satisfaction ces hôtes inattendus, on échange des toasts, on parle des vieilles campagnes contre les Français, et en avant les violons ! Les airs d'autrefois lancent leurs notes ardentes. Le sabre à la main, les cavaliers dansent, excités par le vin et la musique, en faisant grincer leurs éperons. Une sorte de folie belliqueuse s'empare d'eux, ils s'enivrent de rêves épiques et appellent, en les défiant, les escadrons ennemis. Mais seul le murmure confus du fleuve, qui coule sous la lune entre ses berges désertes, répond à leurs clameurs furieuses.
Lenau lui-môme considérait cette poésie de Mischka, que nous venons d analyser, comme une des plus caractéristiques de son œuvre. C'est pourquoi îl essaya, vers la fin de sa carrière, ému par le succès des tableaux hongrois de Karl Beck, de reprendre ce thème. Mischka reparait donc en 1842. Mais il n*est plus, à ce moment-là, dans la joyeuse vallée de la Theiss. C'est sur les bords de la* Marosch, dans une solitude âpre et désolée, qu'il s'est retiré, pour finir ses jours. Il y mène .une vie d'anachorète dans sa hutte de roseaux, n'ayant auprès de Inique sa fille Mira, l'orgueil et le charme de sa vieillesse. Loin des fêtes, loin du monde, il joue seulement pour elle et pour lui ses chants merveilleux. De temps à autre, pourtant, il va réjouir quelque noce du voisinage des sons de son violon. Sa fille reste alors dans la cabane solitaire et passe les longues heures à rêver. Elle est jeune, ardente et d'une race où l'amour entre bien vite dans le sang ; mais la vie singulière qu'elle mène l'a préservée jusqu'ici de ses troublantes atteintes. Et cependant un regard de proie s'est déjà posé sur elle. Accroupi dans les taillis prochains, un chasseur a entrevu, dans la magie du crépuscule, cette fille superbe, aux boucles noirs, aux yeux de flamme. Il a deviné, aux ondulations de cette poitrine bronzée, quelle ardeur
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d'amour pourrait s'y allumer. Heureux celui qui connaîtra les premiers baisers de cette bouche et frémira sous les éclairs de ces regards brûlants. . . Une nuit que Mischka s'est absenté, le hardi gentilhomme se glisse jusqu à la porte close de la chaumière. Sa Toix est douce, caressante, suppliante. Un enchantement inconnu s'en dégage. Mira le laisse entrer. « Si tes paroles, ô jeune homme, sont vraies, je serais heureuse à jamais ; si elles me trompent, tu m*as tuée. » L'hymen mystérieux des jeunes gens s'accomplit sous le pauvre toit de chaume, au murmure solennel du fleuve qui étoufle le bruit des baisers.
Il s'en va. Mira lui a promis de l'attendre,, puisqu'il doit revenir. Mais Tattente est longue, si longue que la pauvre iille a le temps de mourir de chagiîn. Son oublieux fiancé a choisi une demoiselle de haute lignée.
Mischka doit assister à la noce. II a tendu, cette fois, sur son violon, en guise de cordes, les crins dun cheval noir du comte, arrachés à minuit. Et sur ces crins, il joue une mélodie si douloureuse, si déchirante, que le maiié voit l'horreur de son crime se lever devant lui et se précipite au dehors, dans la nuit, comme un insensé, pour aller se rompre le cou dans les fossés de son château. La musique des Tziganes donne la vie et la mort (i).
D'autres loqueteux encore hantent la lande. Le colporteur juif y erre de village en village, de ferme en ferme, par la neige et la tempête. Sur les traces de la peste, îl se ti^aine à la recherche de tous les débris que la mort laisse derrière elle : vêtements, ustensiles, meubles. — « Rien à vendre, rien à acheter ?» — Il lui arrive parfois de tomber, épuisé de fatigue, au pied d'une croix isolée et de tirer de sa besace quelques mauvaises croûtes pour tromper sa faim. Mais il s'endort tout en mangeant et ses songes lui parlent des pro-
(i) Mischka an der Marosch, I, 819.
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messes faites jadis par Dieu à son peuple, du -Messie libérateur qui doit toujours venir... Un chasseur passe, cependant, près de cette ruine humaine et son chien, goulûment, ramasse le morceau de pain du pauvre vagabond. Plus charitable, un paysan essaie de le réveiller : a Ne t'endors pas, sinon le froid va t' engourdir !... Dépose en vérité ton fardeau, près de la croix, et la malédiction que tu portes... Juif, convertistoi... laisse-toi baptiser et métamorphoser. Maint de tes coreligionnaires Ta fait et file maintenant au galop de quatre ' chevaux et au son des trompettes, qui jadis criait d'un côté et de l'autre : « Rien à acheter, rien à vendre ! » Mais le Juif répond : (( Je ne me laisserai jamais, jamais baptiser. Ne voulez-vous pas acheter des habits pour les filles, les valets?)) Et lorsque le paysan s'est éloigné, il retombe dans son sommeil. On le retrouve mort de froid au pied de la croix (i). La vie est dure au pays hongrois et il ne faut pas s'étonner que les « outlaws )> de toute sorte y abondent, tels que braconniers et brigands. On raconte sur leur compte des histoires terrifiantes. — Le Vieux meunier Jacob, qui veillait par un soir d'orage, dans son moulin, avec une bouteille de vin, vit venir à lui, à minuit, un chasseur avec son fusil et son chien. L'étrange personnage lui fit signe de prendre sa carabine et de le suivre. C'était Kurd, le braconnier, qui avait été tué quelques jours auparavant dans .la forêt, par un garde. Ils partent ensemble et chassent avec ardeur dans les broussailles. Tout d'un coup, le braconnier montre à son compagnon, au plus profond du bois, un endroit sinistre et s'écrie avec d'affreux blasphèmes : « Tu vois, c'est là, qu'il m'a tué comme un sanglier » (q) ! Les brigands, eux, parcourent la lande en troupes, au galop de leurs chevaux, poursuivis sans cesse par les hussards. Le sourd ébranlement de
(i) Der arme Jude, I, 2$8.
(a) Der Ranbschïiùi, I, ii3.
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ces chevauchées éperdues est un des bruits familiers de la steppe. — Le poète traverse la campagne hongroise, silencieuse, vide. De lourds nuages courent sur le ciel où brillent parfois des éclairs. Un bruit confus se fait entendre dans le lointain et grandit rapidement. Le sol frémit, anxieux. C'est un troupeau d'étalons qui passe à toute volée, chassé par ses farouches gardiens. Tout cela ne dure d'ailleurs qu'un clin d'œil. Bientôt la bande sauvage s'est évanouie dans les profondeurs sombres du crépuscule. Mais longtemps encore Toreille croit percevoir le piétinement des sabots pressés... Il arrive alors devant une auberge ; le vent est tombé, le ciel se dégage et un immense arc-en-cicl se déploie sur la lande. Les fenêtres de la maisonnette brillent sous le toit de chaume. On danse et on joue de la musique à l'intérieur. Les filles sont jolies... les gars sont des brigands qui attrapent à la dérobée une heure de joie. Devant la porte le chef rêve. Assise à ses côtés, une jeune fille, son enfant, le considère avec des yeux pleins d'affection. Les violons s'exaltent, les couples bondissent au cliquetis sonore des éperons, le vin est frais, les femmes sont ardentes. Le capitaine, cependant, tend l'oreille vers les lointains mystérieux de la steppe. La première fois rien... tout est calme. Mais voici qu'il écoute plus attentivement. Un signal retentit, les compagnons saur tent en selle et s'enfuient. Quand les hussards feront irruption dans la salle, ils ne trouveront que des Tziganes en train de jouer la marche de Rakoczy le rebelle (i).
Ces brigands-là sont parfaits et bien de leur époque. En voici d'autres moins romantiques. Ce sont les porchers de la forêt de Bakony. Embusqués sous les chênes, ils surveillent la route, tandis que leur troupeau en grognant fouille le sol. Malheur au voyageur qui passera I Ils tiennent à la main un long bâton, garni à l'extrémité d'un fer de hache. C'est
(i) Die Heideachenke, I, 6i.
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avec cette arme qu'ils abattent leurs animaux d*un seul coup infaillible. « Si c'est un homme avec argent et provisions, le gardien se dit : son sang n'est pas différent du leur, il est tout simplement rouge et chaud, et moi je suis pauvre (i). »
Tous ces hommes sont des violents, des primitifs. Des uns le besoin a fait des brigands, l'amour des aventures et de Tindépendance transformera les autres en hussards. Le racolage est là-bas une institution nationale, une joyeuse fête. Le sergent racoleur, debout, en grand uniforme, au milieu d'une troupe de Tziganes, attend les gai*s du pays. Il fait grincer ses éperons, ondoyer son panache. Il excite les musiciens. <( Toujours plus fort, toujours plus échevelée, gronde la bataille des instruments, gronde l'antique mélodie héroïque, qui jadis, avec puissance, entraînait frais adolescents et vieillards flétris aux combats des Turcs. )) Le sabre du guerrier lance des éclairs, les plumes de son schako s'agitent, (( ivres de joie ». Dans la foule des « Madgyars barbus ». il vient d'apercevoir un jeune homme grand et fort. « Que n'es-tu cavalier, toi, lui crie-t-il. Une taille, une vigueur pareille conviendraient pour un hussard ! Viens et trinque fraternellement ! » Mais le jeune homme penche silencieusement la tête, assiégé par des désirs contraires. Il voudrait bien devenir un héros comme les aïeux, mais, d'autre part, comment abandonner sa mère et sa fiancée dont il entend les voix lointaines le supplier, comment laisser la petite maison avec le tilleul qui l'ombrage, le ruisseau qui murmure doucement dans le voisinage ? <( Viens donc dans nos escadrons, ccmtinue le racoleur, c'est une belle vie que celle des hussards, celle-là seule s'appelle vie I » La nmsique redouble d'ardeur, les violons enragés précipitent leur invitation fougueuse. Pauvre mère, pauvre fiancée ! — « Tu n'es
(i) Die Rauber in BakonXt h i4^*
3i8 l'ceuvrk lyrique
donc pas un fils de héros, ta n'est donc pas. un vrai gars hongrois ? Hors d'ici, couard ! » C'en est trop. Le jeune homme frappe dans la main tendue du racoleur, boucle le sabre de combat autour de ses reins. Dans la barbe des Madgyars témoins de la scène coule silencieusement une larme, (( la larme honteuse dés hommes » (i).
C*est en eflet un sort enviable que celui des hussards. La guerre les appelle partout, d'un bout à Fautre de TEurope que les légions napoléoniennes traversent dans to«is les sens. Et ils obéissent joyeusement à cet appel. — Qu'est ce en eflet que le danger ? — Le vin, la maltresse, la chanson préférée du hussard, tout ensemble. La paix lui est odieuse. Elle rouille les armes. Mais vive le combat où le sabre se grise de sang, comme son maître se grisait de vin! Le hussard pointe bien, taille bien. Sur sa route les ennemis gisent en longues files rouges, mais tandis qu'ils se débattent dans les dernières convulsions de l'agonie, il essuie sa lame humide à la crinière de son cheval et bondit plein d'ardeur vers la mêlée (2). Il ne connaît pas la peur. — Que veut ce Juif avec sa cuirasse ? Est-ce que les hussards ont besoin de cui lusses ? (( Juif, connais-tu les coups des hussards ? Mon poing brandit à la fois sabre, bouclier et cuirasse. Juif, au large, au large, sinon tu pourrais goûter à ces coups ! » Et le cavalier fait tourne ver autour de sa tête le sabre éclatant qui l'entoure comme d'un nuage de feu et de fer. « Bravo, seigneur Hussard, mais deux précautions valent mieux qu'une. Achetez-moi cette cuirasse. Rendez-vous et rendezmoi service en même temps. Voyez, là-bas accourent à cheval trois matamores. Dieu ! Trois ennemis ! Ils vont être là ! » — <i Eh bien arrive ici, s'écrie le Madgyar, je vais te porter secours, pauvre malandrin ! » Et il le saisit par son talar, le
(i) Die Werbung, I, io3.
(a) Hnsarenlieder^ I, 229.
AU-DELA DU (( MOI )> : PAYSAGES ET TYPES 3lQ
place devant lui sur le pommeau de sa selle. Protégé par cette vivante cuirasse, il met en fuite les ennemis, sans avoir reçu, non plus que le Juif d*ailleurs, une seule égratignure. Puis il le laisse aller en lui abandonnant sa bourse pleine (i).
La défaite serait-elle inconnue aux braves cavaliers hongrois ? — Hélas, non. Car en voilà trois là-bas qui s'en viennent doucement sur leurs chevaux, au pas, après avoir perdu la bataille. Leur sang coule de blessures profondes, il coule sur les flancs du cheval, dégoutte de la selle, de la bride, entraînant avec lui la poussière du champ de bataille. Les trois hommes s'appuient l'un contre l'autre et se regardent : « J'ai chez moi, florissante, la plus belle des fiancées, aussi ma mort prématurée me chagrine-telle », dit l'un. — « J'ai ferme, maison, verte forêt, et il me faut mourir ici si tôt ! M s'écrie le second. Et le troisième ajoute : « Je n'ai, moi, que le spectacle de l'univers du bon Dieu, rien de plus, et pourtant la mort m'est pénible. » Trois vautours planent cependant sur le groupe funèbre et choisissent déjà leur proie. ((Tu mangeras celui-ci, toi celui-là, moi cet autre (a). »
Les souvenirs du pays hongrois ont inspiré Lenau pendant toute sa carrière poétique. Quelques-unes des pièces analysées précédemment ont été composées après 1840. D'autres, et c'est le plus grand nombre, remontent à la période des débuts, c'est-à-dire à i825-i83o. Ce sont de beaucoup les meilleures. Écrites avant les années de gloire, en pleine naïveté littéraire, elles sont exemptes de recherche et ne visent pas à l'effet. Lorsque Lenau présenta ses essais poétiques à Schwab en i83i, ce furent précisément ces natures et ces scènes hongroises qui produisirent l'impression la plus vive sur le rédacteur influent du Morgenblatt et servi-
(i) Der Kurass., II, 3^9.
(a) Die Drei, I, 256.
3âo l'œuvre lyrique
rent de recommandation à Tinconnu qui devait s'appeler Lenau. Ce sont les Haidebilder^ les tableaux de la lande, qui ont assuré le succès étonnant de son premier volume de vers.
Le goût contemporain retrouvait, en effet, dans ces courtes et vivantes descriptions de paysages et de types exotiques, ce qui lavait séduit chez Chateaubriand et surtout chez Byron. L'écrivain anglais avait découvert et inti*odait dans la littérature les Orientaux d'Europe ; Turcs, Grecs, Albanais, le poète autricliien nous présente pour la première fois ceux que Metternich appelait les (( demi-Asiatiques »» ces Hongrois que les armées occidentales avaient appris à craindre et à admirer pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire. Ottomans, Albanais, Madgyars, tout cela n'était-il pas également exotique pour les lecteurs de i83o ? Pour nos pères, T Espagne était déjà TOrient et le merveilleux des Mille-et-une Nuits commençait au-delà des Pyrénées. « Avez-vous vu dans Barcelone, Une Andalouse au sein bruni?... » Quel effet autrement considérable devait produire sur les bons Souabes ce pays de Hongrie avec ses bandits généreux et mélancoliques, ses Tziganes, virtuoses « par la grâce de Dieu », ses déserts infinis? Lenau le comprit tout de suite ; il le comprit trop bien même, car ses dernières poésies hongroises, comme Mischka an der Marosch, ont été écrites avec Fintention bien visible de faire quelque chose de hautement romantique, d'aussi romantique au moins que les tableaux d'Alexandre de Wurttemberg, de. Beck et de Vogl, dont les « gardiens de chevaux », les « braconniers » et les (( Tziganes » avaient fait fortune.
Mais Lenau ne doit pas seulement à son pays d'origine les Uaidebilder et les poésies du même genre ; sa manière poétique tout entière e^t affectée, pour ainsi dire de « madgyarisme ». Les spectacles familiers de la vie hongroise, les impressions de la steppe lui fourniront jusqu'au bout de sa
carrière, des termes, des images, des comparaisons typiqnes. Noas verrons, en étudiant ses procédés artistiques, quelle place tiennent dans sa poésie les sensations auditives et les sensations de mouvement. Or, toutes ces sensations, ou peu s'en faut, lui viennent de sa première jeunesse. Et le plinne fois pris, il a continué à percevoir la nature et la vie extérieure surtout sous les catégories du mouvement et du son. G*est là un trait caractéristique de sa production qui mérite d'être signalé ici. Il confirme, en effet, ce que la lecture des poésies (( madgyares » elles-mêmes laisse supposer ; c'est qu'en dépit de la mode littéraire et de l'exemple de Byron, cette partie de l'œuvre de Lenau n'est pas ai*tificielle jusqu'au fond, quelle repose au contraire sur un sentiment très vif et souvent très juste des choses de sa patrie d'origine.
Mais il ne s'éternisa pas comme bien d'autres dans cette première manière. Toute beauté, toute grandeur attirait son âme mobile, sur laquelle la routine n'avait aucune puissance. Aux étendues désolées de la steppe hongroise succéda bientôt la vivante et sereine majesté des Alpes autrichiennes tlans son œuvre rajeunie. Il était dit que le lyrisme de Lenau devait refléter Tempire tout entier des Habsbourg, dans le dualisme frappant de ses plaines immenses et de ses sommets hautains. Nous savons avec quelle passion Lenau pratiqua l'alpinisme pendant toute sa vie. Sa poésie des montagnes est une poésie vécue, fraîche et drue. L'air salubre des cimes y circule en larges courants, avec la lumière pure des glaciers éternels et le parfum des herbes aromatiques. On y aspire à pleins regards la sereine joie des vastes perspectives. -*- Voici l'aube qui point à l'orient. Les étoiles envoient au voyageur leur dernier salut. Il prend son bâton, dit à son hôte : « Dieu vous récompense », et s'éloigne plein d'espoir. L'alouette lance autour d'elle, de très haut, ses chansons, comme une pluie de notes claires; l'abeille bourdonne aux premières pentes des montagnes. En avant ! Voici
3asi l'œuvre lyrique
que led forêts apparaissent. Les chênes germaniques reposent dans le murmure de leur feuillage austère. Un ruisseau babille parmi les fleurs et semble prier le Dieu invisible et présent de la Nature, jusqu'au moment où il se tait intimidé... En avant encore ! Les troupeaux errent dans les pâturages, leurs clochettes tintent, les bergers rêvent assis. Le sentier devient de plus en plus raide, la solitude commence. Une source se précipite vers les abîmes avec une clameur d'angoisse. Ici la vie n'existe plus. Ni oiseaux, ni arbres même. Dieu seul est encore là. Sous les regards du hardi voyageur s'élargissent des horizons illimités. Les campagnes se déploient à ses pieds avec leurs villages, leurs^ forêts, leurs champs, leurs fleuves. Et, brusquement, un désir inexplicable d'atteindre ces lointaines choses fait battre le cœur de l'alpiniste. 11 redescend. Car il doit y avoir là-bas des joies pour lui, des aflections, des espoirs. Mais le vent s'émeut, le tonnerre gronde et la pluie tombe. Il faut se réfugier dans la première habitation venue. Un vieillard accueille le voyageur. Il est hospitalier et conduit l'étranger dans une grange, où il pourra dormir sur le foin odorant, en écoutant la pluie* tomber goutte à goutte sur le toit (i).
Que de souvenirs émus se rattachent à ces fugues en pleine nature ! — C'était par exemple, un jour, une bergère qui envoyait aux rochers de la vallée un chant que Técho répétait sans se lasser. Un jour elle s'en ira, cette jolie fille, emmenée par son époux, peut-être par la mort, et les rochers se tairont en rêvant à ses joyeux appels (â). — Et cette autre, dont les yeux bleus rayonnaient d'une lumière si limpide ! Sans doute, il s'était produit, jadis, un miracle sur ces hauteurs voisines de Dieu. Elle devait être occupée à prier avec ferveur, lorsque le Ciel fit descendre jusque dans ses
(i) Wanderung im Gehirge, I, 66.
(a) Die Sennin, I, 94.
yeux un regard bienveillant, qui y est resté tout entier avec son azur et sa profondeur. Sa mère Fa probablement couchée auss», pendant son enfance, sous les arbres en fleurs, pleins de chants d'oiseaux. Et voici que le printemps s'est approché de la fillette endormie ; il lui a baisé les joues avec la fleur de ses rosiers, qui y a laissé ses fraîches couleurs, tandis que les rayons de son soleil couchant doraient pour toujours les cheveux déployés de Tenfant (i). — Heureux celui qui conduira la^bergère des Alpes dans sa chaumière ! Ce sera, sans doute, un gars robuste et agile, comme celui qui danse là-bas les i*ondes styriennes avec sa jeune épouse. « Son chapeau vert poi*te barbe de chamois et plume de coq. De ses yeux résolus jaillit un éclair de triomphe. Le chamois que son regard saisit, dans sa retraite rocheuse^ ne broutera plus longtemps les fraîches herbes des Alpes ; la fille que son regard saisit n'errera plus longtemps sur les pâturages verts, le cœur léger et libre. » La danse de ces jeunes montagnards est une sorte de défi courageux jeté au destin. « Vois-tu comme il frappe le sol du pied ? Dans le débordement orgueilleux de sa joie, il donne à la terre, avec fracas, le coup de pied du mépris. Tu n'auras que notre cendre ! lui crie sa voix joyeuse et claire, et flamboyant, son œil se fixe dans celui de sa bien-aimée, avec la sûreté de l'immortalité. « Nous nous appartenons éternellement (a) I »
Il règne parfois dans les hautes vallées de Alpes, au crépuscule, un vaste silence qui élargit l'âme et l'emplit d'une rêverie imprécise. — Un lac immobile s'étend au pied des sommets couverts de sapins, déchirés par des gorges profondes, couronnés de glaces étemelles. Aucun soufile n'erre sur ces eaux et l'air est si calme qu'on entend choir les feuilles sèches et rouler les cailloux que le chamois précipite
(i) Die schône Senniriy î, 76.
(2) Der SteyrerianZy I, 168.
3a4 l'cEUVRB LYRIQUE
dans sa fuite. Au loin, des cloches tintent, éveillant une douce mélancolie qu'elles endorment aussitôt. Ce sont des vaches qui paissent sur les pentes vertes. Le poète songe à cette paix qui a fui la terre avec les- jours du paradis terrestre (i). Mais cette tranquillité n'est pas toujours aussi reposante. Il y a dans la montagne des vallées désertes, dominées par des rochers abrupts et de sombres sapins. La nuit les enveloppe de mystère. I^es blocs de gi^anit y ont Tair de rêves pétrifiés d'un monde antique. Un Vî^utour y plane dans les airs comme une pensée de mort. 11 pleut. Ce sont de grosses larmes du Ciel qui tombent sur les rochers, sans pouvoir les éveiller de leur torpeur. Semblables aux débris gigantesques de passions cosmiques éteintes maintenant, ils dorment dans leur insensibilité. Jamais plus ils ne porteront des fleurs d'amour, de douloureuse volupté, d'espoir enivrant. Devant eux, Thomme se sent pris d'un besoin d'anéantissement... Mais la pluie redouble d'intensité. Dans l'obscurité, les torrents se fraient un chemin k travers les rochers, et les vents, captifs dans les ravins, geignent. Où se réfugier ? Dans le lointain monte la fumée d'une cheminée. Une hutte se cache, là-bas, parmi les sapins. Les fenêtres brillent à ti*avers les sombres verdures. Des voix humaines se font entendre. Une scène des plus pittoresque s'offre aux regards du poète. Un vieillard est assis et, tout en confectionnant avec soin une barbe de chamois, il rêve aux aventures de chasse de ses années de jeunesse. Son fils, debout, polit sa carabine. Ses épaules sont larges, ses traits durs et résolus. C'est un braconnier. Sa femme prépare le repas du soir au foyer et appelle, en ce moment, les hommes, car déjà les petits, impatients,' frappent sur la table. « J'éprouvai, dit le poète, quand j'eus contemplé ce tableau, qu'un cœur est heureux lorsqu'il est entouré de près par Tamour et les
(i) Siimme der Glocken, I, 19a.
AU-DELA DU « MOI » : PAYSAGES BT TYPBS SaS
soucis et qa'un cœur sur les voies de l'orgueil, errant vers des vœux grandioses, s*épuise douloureusement (i). n
Lenau a résumé en un hymne aux Alpes tout ce qu'il devait à leurs spectacles fortifiants : a Alpes, Alpes, vous êtes inoubliables, pour mon cœur, à jamais. Cachant au monde une amère souffrance, je Tai portée vers vous. » Entre les rochers il a découvert une gorge solitaire, profonde, sauvage, u Comme on peut voir dans les chapelles chrétiennes la poitrine de Marie percée par le glaive, ainsi le cœur de la Nature, cette mère sacrée, y semblait fendu par cette source. » Là, sous les rochers gris, Thomme oublie son propre chagrin, en face de la tristesse des choses. U comprend ces mille voix qui racontent leur misère hautaine, le sens du malheur lui est révélé. C'est la douleur et l'amour qui ont enfanté le monde. De même, douleur et amour sont le partage de l'homme qui ne se soustrait pas à runiverselie destinée. S'il retire le trait de son sein, il est peixlu pour le monde et pour Dieu. L'âme de la Nature est désir et nostalgie. Ce sont les Alpes qui ont l'évélé au poète ce .mystère de la création et de la vie humaine tout ensemble. Elles l'ont apaisé, quand il reposait sur leurs molles prairies, dans le parfum des herbes salubres, sous les sommets géants (( harnachés de glace ». L'alouette chantait son chant « trouble de joie », Taigle silencieux passait lentement sur les cimes, les troupeaux broutaient en agitant leurs clochettes. Partout le calme sublime des hauteurs faisait pressentir le repos en Dieu. Et de là il partait avec un frais courage, rajeuni, pour les combats et les douleurs d*en bas. « Alpes, Alpes, vous êtes inoubliables, pour mon cœur, à jamais (â) ! » — Et lorsqu'il s'éloignera définitivement des rivages de la patrie, ce sont encore les souvenirs alpestres qui le hante-
(i) Der ewige Jude, l, 149.
(a) An die Alpen^ I, S139.
3a6 t'ŒUVftE lyiUql'Iî
ront : le l>ruisseinent des forêts de chênes, le fracas des torrents, le tintement des clochettes lointaines dans les j)acages. Mais il cherche maintenant autre chose : « Notre chère A.utriche, écrit-il à Braun de Braunthal, oui, c'est un pays divin, que rend plus divin encoi'e le contraste des hommes qui l'habitent. Les Alpes ont beau s'y dresser, les torrents s'y précipiter, les avalanches y gronder : le cœur alTaibli des hommes y frémit dans la poussière et ne peut se hisser le long des rochers jusqu'à des pcnsers et des sentiments élevés... (i) » Adieu donc, ù mon pays et toi, mer, que Tincessante ondulation de tes vagues réduise Tablme qui me sépare encore de la Liberté ! Nouveau Monde^ monde libre, sur tes rivages fleuris, les flots de la tyrannie se brisent. Je te salue, ô ma patrie (a) ! ))
Le Monde de ses rêves ne devait apporter à Lenau, nous le savons, que de nouvelles désillusions. Mais en attendant, rOcéan lui oflrait un spectacle digne de ceux qu'il venait de quitter. Des paysages du Rhin et de la Hollande, sa poésie n'avait pas retiré grand'chose. Ils ne satisfaisaient pas son besoin de larges et fortes émotions. Seule, la mer lui parut digne de ses Alpes et de ses immenses steppes hongroises. Nous possédons de lui une poésie de jeunesse, allégorique comme de juste, où la mer intervient avec ses « voiles de nuées », « les danses sauvages de la tempête », les voix mystérieuses, confusément mêlées des vagues (3). C est, en somme, une imitation de Heine, un mauvais pastiche des admirables Poésies de la mer du Nord, qui avaient paru en 1826 (4). On se rendra compte tout de suite de l'impression véritable produite sur l'esprit de Lenau par l'Océan, en
(i) Lettre du 17 juillet i83i.
(2) Abschied, l, las.
(3) Der tr'àbe Wanderer, I 17.
(4) La i'^' partie au moins dans le v^ volume des /{eùedî^er (Hambourg, Hoffmann et Campe, 1826).
comparant à cette description littéraire les poésies conçues pendant la traversée d*Europe en Amérique. La nîajesté des flots calmes le frappe, semble-t-il — et c'est là que réside Toriginalité de son sentiment de la mer — , plus que les bouleversements de l'orage : « La tempête avec ses éclats de tonnerre, ne peut remuer comme toi les profondeurs ultimes de mon cœur, ô calme profond de la mer ! » Le silence de la nuit sur la mer ainsi apaisée est tel, que Tâme « entend tinter sa propre l'ôverie » (t). — Le ciel semble se coucher fatigué sur les ondes, le vaisseau oublie son but lointain et s'arrôte, toutes voiles pendantes. Il ne passe pas un seul oiseau, aucun poisson ne trouble de ses bonds capricieux le miroir liquide. On éprouve ici, sans savoir pourquoi, le.besoin de pleurer, comme dans les bois. La nature porterait-elle, partout, en elle, une obscure souffrance qu'elle nous verse secrètement dans le cœur ? Mais où sont alors les confidents de la mer ? Au fond des vagues sans doute ? Oui, dans les abîmes inexplorés de rOcéan habite une a race d'hommes », qui se contente de cette nuit éternelle et de cette existence cachée, car la nature a besoin de trouver, en tous lieux, des amis auxquels elle fait part de sa douleur (a). Patience, nous aurons peut-être l'occasion d'apprendre quelque chose sur ces créatures étranges. Voici que le soir descend sur les eaux. La lune et les étoiles s'allument, a La paix et l'amour gracieusement unis flottent sur les profondeurs, comme si la mort, avec ses blessures, sommeillait désormais pour toujours. » Les flots entretiennent avec la lune, dans l'immensité crépusculaire, (( un commerce secret )>. Mais que signifient ces Yagues qui surgissent brusquement des profondeurs ? Viennent-elles apporter aux étoiles la salutation de ceux qui ne les voient pas ? Ou bien ce salut est-il destiné au poète qui
(i) Meereastillef I, 91.
(a) Meereastille, I, 9S.
328 l'œuvre lyrique
13asse ? C'est que là-bas, au dessous de la nappe tranquillct résident les nymphes de la mer, les vierges mystérieuses, et c'est d'elles qu'est monté cet appel. Ont-elles, dans leurs demeures de corail, confusément senti qu'un cœur chaud battait en ce moment tout près d'elles ? Bienheureux, en tout cas, les pilotes auxquels elles apparurent, avec leurs beaux visages, gracieux et étranges ! — Les abîmes liquides ont toujours exercé sur la poésie un attrait invincible, qu'elle s'est eflbrcée de traduire au moyen des symboles les plus divers depuis l'antiquité jusqu'à nos jours : Polyphème et Galatée, le Pêcheur, la Ville engloutie. — « Si je pouvais plonger jusque là-bas, là-bas, s'écrie à son tour Lenau, jusqu'auprès de vous*, si je pouvais contempler les mouvements légers de vos membres sveltes ! Vous Toir esquisser vos rondes, ô sœurs enlacées, silencieuses dans les crépuscules éternellement sombres de la mer (i) !» —Et cette mer elle-même sent et vit, pour le poète, comme la création entière. Elle a des appétits féroces. — Un mousse tombe à l'eau : « Comme des bêtes aflamées, les vagues se ruent vers leur victime, elles reniflent et aboient. Déjà Tune d'entre elles l'a furieusement englouti, et par-dessus celle*ià bondissent en hâte les autres, qui se pressent envieusement autour de la gloutonne, la gueule pleine d'écume, avec des cris sauvages. » Le malheureux enfant est perdu sans rémission, car l'océan ne connaît pas de pitié. Il est inconscient. Son crime une fois consommé, il considère le ciel d'un regard serein, le vieux meurtrier, comme s'il n*avait rien fait (2). »
La mer mauvaise a, comme un monstre énorme, ses instincts élémentaires. Muette parfois et immobile, elle repose si lourdement qu'on la dirait morte. Le soleil s^en est allé,
(i) Die Seejnngfraiien, 1, 96.
(a) Der Schifféjunge, I, loi.
la nait tranquille étend ses voiles sombres sur cette paix funèbre des flots. Mais voici que du fond de Thorizon accourent des nuages pressés. Anxieux, ils s'approchent de la dormeuse, se penchent sur elle et lui demandent avec la voix sourde de leurs tonnerres : « Vis-tu encore ? » Des pleurs coulent de leurs visages attristés et leurs éclairs tremblants illuminent les traits de la mère antique, couchée en son vaste lit. Mais non, elle vit. (( Le chagrin de ses filles Ta secouée de son sommeil. Elle bondit bien haut sur sa couche. Mère, enfants, sVmbrassent en mugissant. Ils dansent dans leur joie sauvage et chantent à leui* amour un hymne, en un chœur d'ouragans (i). » À ces scènes farouches succèdent parfois des intermèdes de joie claire et fraîche. Les vagues taquinent le vaisseau, sous la brise matinale et les rayons de l'aurore. Mais il bondit légèrement, d*une lame à Tautre, et frémit du désir d'arriver au port. « Tissé par la main dorée du soleil, avec la poussière des flots, un iniban d'arc-en-ciel flotte et s'agite étincelant à ses côtés (2). » La mer est comme les puissances formidables de la nature, toute méchanceté ou toute grâce.
Le poète l'a suivie dans les incessantes métamorphoses de sa vie démesurée et il en a été récompensé. Car les Atlantica, qui lui sont voués, comptent parmi les pièces les plus originales de l'œuvre lyrique de Lenau. On n'en peut dire autant, malheureusement, des poésies consacrées à r Amérique, qui sont manquées en général, sauf une ou deux exceptions. Lenau n'a pas plus saisi les caractères intéressants de la nature américaine dans ses poésies que dans ses lettres. Rebuté par la dureté du climat et des hommes, il a tout regardé à contre-cœur et avec mauvaise humeur. Et ce qu'il a écrit sur l'Amérique, après son retour en Europe, à
(1) Starmesniythe, I, 91.
(2) Seemorgen, 1, 9g.
33o l'œuvre lyrique
l'aide de ses souvenirs, donne Timpression très nette de l'effort. On sent qu'il veut à tout prix retirer un profit quelconque de son voyage et ne pas revenir, les mains vides, de ce Nouveau-Monde qu'il avait tant célébré avant de le connaître. Tout est bon à sa Muse aux abois, qui n'arrive pas à découvrir un sujet fécond et s'obstine, en présence des fleuves géants, des forêts vierges et des sauvages authentiques, à rêver aux raines de Heidelberg, aux jolies bergères des Alpes et au Juif-Errant. Ni les prières ni les menace» n'y font. Elle se détourne maussadement des Indiens coiffés de plumes de coq et armés de tomahawks qui se glissent sur le sentier de la gueri*e, et si, à forcé d'insistance, le poète arrache enfln à son Pégase enrhumé et chagrin deux longues mélopées, le résultat est si piteux qu'on voudrait pouvoir le supprimer, a Les blancs maudits », a l'avide charrue » qui éventre les bois séculaires, laissent le noble animal aussi froid que possible (i). Le Niagara lui-même a beau enfler la voix, il n'obtient qu'une banale allégorie et quelques réflexions philosophiques superflues comme réponse (a). Ce n'était pas la peine assurément d'aller si loin pour ramasser ces fleurs-là ! Le Blockhaus , qui a l'air de quelque chose, est rempli de souvenirs de la mère-patrie. Le feu et les bûches, il est vrai, y sont américaines, mais les pensées viennent d'Europe, et le tout chauffe bien peu (3). C'était la banqueroute totale.
Mais pourquoi, demandera-t-on, l'Amérique n'a-t-elle rien fourni d'original et d'intéressant à la poésie de Lenau« alors que la steppe hongroise, les Alpes et TOcéan» lui-même, ont été pour elle des sources inépuisables d'inspiration ? Faut-il en accuser les déceptions qu'il a éprouvées dans ce
(i) Der Indianerzug, I, 8i. — DUi drei Indianer, I, 84. (a) Verschiedene Deutang, I, 87. — Niagara^ I, 88. (3) Daa Blockhaus, 1, 89.
•AU-DELA DU (C MOI )) : PAA'SAGES ET TYPES 33f
Nouveau-Monde dont il s^était fait une idée si extravagante ? Gomme si Lenau n'en avait pas éprouvé partout des déceptions ! Comme si la Hongrie et TAutriche ne lui avaient apporté que des heures de félicité ! Sur dix poèmes qui y ont pris naissance, on en trouvera neuf, au contraii*e, qui n'expriment que de la tristesse et môme que du désespoir. Car enfin, dans sa patrie d'origine il avait vécu en étranger, ignorant la langue et les sentiments de ses concitoyens ; il y avait connu la misère et perdu son meilleur ami. Et l'Autriche n'avait-elle pas été le théâtre de ses épreuves sentimentales les plus poignantes, de chagrins, auprès desquels les ennuis du voyage en Amérique ne comptent pas 7 Tout cela ne l'avait pas empêché, pourtant, de conquérir ces régions diverses à la poésie. IL avait chanté la Hongrie, une fois arrivé en Autriche, et il avait célébré TAutriche pendant son séjour en Amérique. En somme, Lenau n'a jamais cessé de se plaindre, sur le moment même, des lieux où il habitait et des hommes qui l'entouraient, quitte à les idéaliser plus tard sans mesure. Et Ton a le droit de s'étonner, précisément, qu'il n'ait pas idéalisé dette Amérique et n ait pas réussi à la faire entrer, au moins api*ès coup, dans sa poésie, n est impossible de trouver une explication purement psychologique à cette inconséquence de Lenau. Seules, des considérations littéraires nous apporteront la solution d'un cas (c littéraire ». L'Amérique était une terre nouvelle, inconnue même, pour la poésie. Personne encore, du moins parmi les maîtres que Lenau admirait et suivait (i), n'avait encore dégagé et exprimé nettement les éléments de poésie qu'elle recelait. Byron n'en avait parlé que d'une manière accidentelle. Sa contrée de prédilection était l'Orient, le pays des hommes ardents, des mœurs primitives, des costumes bariolés, des beaux faits d'armes. L'Amérique ne l'attirait pas.
(i) U ne semble pas avoir connu Chateaubriand.
332 l'œuvre lybique
Or, on ne saurait trop le répéter, Lenau, poète épique et poète lyrique, n'a fait que marcher sur les traces de Byron, Nous avons déjà essayé de montrer, dans la première partie de cet ouvrage, comment les goûts littéraires de Byron avaient, d'une façon générale, déterminé les goûts littéraires de Lenau. Les analyses complaisantes que nous venons de donner des poèmes « pittoresques » de ce dernier auix>nt convaincu, sans doute, le lecteur que ses procédés sont en tout et partout ceux de son maître. Voyez, par exemple, ces hussards de Lenau. Ils sont braves et insouciants, ils passent leur vie à se battre, à boire et à caresser les filles. Ce sont les dignes pendants des Albanais, des Turcs, que Byron avait présentés à l'Europe étonnée dans sou Childe-Harold et dans les notes qui l'accompagnaient. Les traits caractéristiques sont les mêmes des deux côtés. Les brigands de Lenau sont héroïques et généreux. Ils mènent une existence indépendante, épargnant le pauvre, rançonnant le riche, s'insurgeant seulement contre les barrières étroites dont l'État moderne tente d'emprisonner toute individualité. Ces redoutables chefs de bande, qui sèment la terreur dans la « Puszta », le poète les a vus rêver aux étoiles, assis devant la porte d'une auberge perdue, leur fille bien-aimée à côté d'eux, tandis que leurs hommes dansaient et chantaient au milieu de la nuit pleine d'embûches. Qui ne songe, en présence de ces héros ultra-romantiques, à leur prototype à tous : le « Corsaire » mélancolique et mystérieux ? Quant aux Tziganes, ce sont de véritables ménestrels, dignes d'une époque plus poétique, des virtuoses-philosophes que Lenau se plaît à opposer aux Juifs rapaces et prosaïques. Eh bien, Byron n'avait-il pas rencontré un peu partout sur sa route, en Espagne, en Turquie, des vagabonds de ce genre ? N'avait-il pas essayé de déchiffrer leurs mélodies étranges ? Il est probable que Lenau, s'il avait observé directement tous ces personnages, hussards, brigands, Tziganes, aurait vu en eux des
hôtes tort incommodes, des « primitifs » à coup sûr, mais des primitifs qui se distinguaient de l'homme civilisé surtout par leur fainéantise, leur cruauté et leur vermine. Il nous a montré lui-même, en un jour de franchise, très tard, aune époque où il était revenu de tout romantisme, ce qu'étaient en réalité les « porchers » de la forêt de Bakony. Mais des poèmes comme celui auquel nous faisons allusion sont rares dans son œuvre « pittoresque ». Le plus souvent, il s'est contenté d'imiter Byron, en produisant, cependant, les personnages du poète anglais dans un milieu nouveau, la Steppe hongroise, qu'il a su représenter avec un relief étonnant. Mais ce milieu lui-même était fortement a orientalisé », si on peut dire. Lenau, dans ses conversations avec les bons Souabcs, se plaisait à faire ressortir le caractère a tropical » de son pays, affirmant qu'il ressemblait au désert avec son sable éclatant et qu'un œuf y pouvait cuire au soleil !
On peut faire la même observation à propos des poèmes que Lenau a consacrés aux Alpes et à l'Océan. Partout Byron lui montrait la voie. En contemplant pour la première fois les cimes de la Haute-Autriche et de la Styrie, Lenau songeait aux passages bien connus du Manfred et du Childe- Harold qui célèbrent la magnificence terrible des Alpes. Il savait donc, déjà, quelle sorte de spectacles elles offrent au poète, comment il convient de représenter ces spectacles et surtout il savait qu'il existe une « poésie des Alpes )). L'exemple et le succès de Byron rassuraient son disciple hésitant. Nous accordons, cependant, que Lenau a montré ici plus d'originalité véritable et plus d'indépendance que dans ses Ileidebilder. Mais c'est que, dans l'intervalle, son talent avait mûri. Et puis il aimait réellement les Alpes, tandis que sa nostalgie de la Hongrie était fortement mêlée de « pose » et avait des origines plutôt littéraires. Du reste, ce. qu'il fallait au génie peu entreprenant de Lenau, c'était moins un soutien continuel, qu'une impulsion première. Bien souvent
334 l'œuvre lyrique
il a pu se passer de guide, lorsqu'on Tavait mis sur la route. Mais la route, la bonne route, il ne la trouvait pas seul. Qui sait si Lenau eût jamais songé à admii*er les Alpes sans Byron ? En^ tout cas, le plus grand nombre de ^es poésies résulte de la coUaboratiosi de deux éléments : impressions directes et influences littéraires. C'est ainsi qu'il a chanté rOcéan lui-même d'après son maître, tout en donnant ici encore sa note personnelle. Tout le monde sait par cœur les strophes magnifiques que la mer a inspirées à Byron d'un bout à l'autre du Childe-Harold, En les comparant aux Atlantica de Lenau, on se rendra compte, tout de suite, qu'il y a dans les impressions du poète autrichien quelque chose de plus fragmentaire, de plus court, de plus précis, que dans la vision grandiose de l'Anglais. 11 ne faut pas oublier, non plus, qu'un autre disciple de Byron, Heine, avait ici frayé la voie à Lenau. N'est-il pas surprenant au moins, que Lenau, qui a toujours manifesté une aversion profonde pour le caractère et les goûts littéraires de son rival en poésie lyrique, n'ait cité de lui, avec admiration, qu'une <( marine » (i) ?
Nous entrevoyons donc, dès à présent, la conclusion qu'il importe de donner à ce chapiti*e. La poésie « pittoresque » de Lenau est essentiellement une poésie de disciple, une poésie d'imitation, de plus en plus indépendante à mesure que le génie de l'auteur prend conscience de lui-même, de ses besoins et de ses forces. Que cette poésie ait une valeur réelle, nous ne le contestons pas. Lenau n'a pas imité Byron servilement, il a su, au contraire, transplanter le romantisme de son maître dans un terrain nouveau. Et les fleurs en ont changé de teinte et de parfum. Par une bonne fortune singulière, ce domaine choisi par Lenau s'est trouvé coïncider, en gros, avec les frontières mêmes de l'Empire des Habsbourg, que le génie du poète a parcouru tout entier, en remontant,
(i) Es ragt ins Meer der Runenatein.
pour ainsi dire, le Danube, de TAIfôld hongrois aux Alpes bajuvares. La nature qu'il a réellement \aimée et comprise ne va pas plus loin. Mais dans ces limites tout est à lui. La lande hongroise lui appartient sans conteste et mal en a pris à ceux qui ont ose s'y aventurer après lui (i). Il en a dépeint les horizons inOnis, la morne désolation, la vie héroïque et sauvage, avec des couleurs peut-être un peu romantiques, mais vives, expressives. Les cimes bleues et blanches du massif styrien sont aussi son fief propre. Il a chanté leur séi*énité majestueuse et leurs vastes tempêtes avec une sincérité d'accent et un respect artistique qui font supposer des impressions déjà plus profondes, plus immédiates. C'est pourquoi il n'a pas à craindre une comparaison dangereuse, sur ce point particulier, avec son grand prédécesseur, Byron. Ses Alpes à lui sont bien autrichiennes. Moins colossales, moins inaccessibles que celles du poète anglais, elles gardent un aspect plus triste, plus accueillant, on voudrait dire plus humain. Et c'est là, plus encore que dans les Heidebilder, qu'il faut chercher le pittoresque de Lenau.
Il nous reste à étudier, maintenant, la partie originale de son œuvre lyrique, celle où il s'est montré le plus indépendant de ses modèles littéraires et où il a vraiment ouvert des chemins nouveaux à la poésie allemande. Mais là encore nous aurons l'occasion de constater, devant la lutte pénible et parfois infructueuse, qu'il a eu à soutenir contre son sujet, à quel point nous étions dans le vrai, en affirmant que le talent de Lenau est surtout un talent d'épigone, qui a besoin pour déployer toute sa force de s'appuyer sur une autorité étrangère,et qui chancelle, succombe même — comme tous les talents irrésolus — chaque fois qu'il est livré à luimême.
(i) Alexandre (\e Wnrttemberjç, K. Beck, Vogl, etc.