CHAPITRE IV
Par la Nature a l'Absolu
Les poésies que nous venons de considérer ne forment que la parure extérieure du lyrisme de Lenau, et il faudrait bien se garder de leur attribuer plus d'importance ({tt'ril6& n*en méritent. Dessiner des paysages et des types humains, si originaux qu'ils soient, faire, en un mot, « de la couleur locale )), c'est noter les dehors changeants et fortuits d'une nature dont la vie véritable est toute à l'intérieur, c'est s'attarder à de vaines apparences qui n'ont pas en elles-mêmes de raison d'être, c'est rester à la superficie des choses. Or, de même que la science décrit les phénomènes, mais pour les expliquer ensuite par leurs lois profondes, l'art a pour mission certaine de dépasser le règne des formes et de pénétrer, par les moyens qui lui sont propres, jusqu'à Tâme qui circule à travers les phénomènes naturels et moraux de l'univers. C'est-là ce que beaucoup de Romantfques n'ont pas compris et c'est pourquoi les jeux puérils et incohérents de leur fantaisie n'ont intéressé qu'un moment les lecteurs. Lenau s'est fait une idée plus juste et plus sérieuse de la poésie. Décrire i^our déciîre n'a jamais été son fait. Au contraire, le sens intime des réalités l'a inquiété de bonne heure. Nous le verrons, en effet, tâtonner successivement, pour ainsi dire, autour des manifestations visibles de la vérité
PAR LA NATURE A L'ABSOLU N SSj
universelle, les observer, les interpréter de différentes feçons. Mais il ne faut pas croire que cette évolution de son génie se soit produite en droite ligne. Il n'a pas commencé par regarder pour expliquer ensuite. Non. Chaque période de sa carrière littéraire offre un mélange de ces diverses formes de Factivité poétique. C'est tout au plus si on peut constater chez lui, à mesure que son talent mûrit, une tendance de plus en plus prononcée à délaisser le pittoresque extérieur pour la réalité profonde des choses. Nous essaierons de reBcfape compte de ee progrès.
n y a d*un bout à Tautre de l'œuvre lyrique de Lenau une série de pièces qui ne font qu'effleurer la nature. Le poète se contente de recueillir une impression et de la noter sans en rechercher les causes intérieures. — Voici, par exemple, un voyage en diligence par une belle nuit de mai. La paix règne sur les champs embaumés que la lune éclaire. Tout est muet, la solitude n'est troublée que par le murmure léger de la brise nocturnOv La diligence roule dans ce repos universel et le postillon fait claquer son fouet tout en sonnant bruyamment du cor. Un cimetière apparaît. Notre homme arrête ses chevaux et envoie aux tombes blanches les notes mélancoliques d'un air connu. C'est, dit-il, pour son camarade qui dort là-bas. De son vivant, il aimait cette mélodie entre toutes. L'écho des collines renvoie les accords affaiblis. Sei'ait-ce le postillon mort qui répond à son tour (i) ? — Une autre fois, le poète veille avec sa tristesse dans la petite ville solitaire. La nuit est sereine, sous les rayons lunaires un x>etlt ruisseau s'enfuit à quelque distance de là. Dans le lointain, sonne la trompe d*un postillon. C'est un départ. Il doit y avoir là-bas des adieux. Comme les hommes se quittent facilement ! Où sont ceux qu'il a aimés, autrefois dans son pays ? Sa vie est maintenant privée de conso-
(i) Der Postillony I, 78.
338 L*ŒUVRE LYHIQÙK
lation et le temps passe, la mort approche... (i) C'est la rêverie toute pure, qu'un incident quelconque éveille et qui erre passivement d'image en imagé, de sentiment en sentiment. De même, il aperçoit, au hasard d'une course, une maisonnette joyeuse dans un bosquet de bouleaux. Le soleil levant se mire dans les fenêtres entourées de vigne grimpante et le paysage tout entier est comme noyé dans la brume matinale. Ces fenêtres fascinent le poète. Il lui semble, à tout instant, qu'elles vont s'ouvrir et que sa bien-aimée va lui envoyer de la main un salut affectueux. Sa bien-aimée ! C'est là qu'il voudrait habiter avec elle, au sein de cette nature fraîche et accueillante, dans cette douce retraite... Un chasseur ouvre la porte et sort hâtivement de la petite maison. I^ songe du poète a pris fin brusquement (o). — Ailleurs il verra des gens de la campagne rentrer chez eux, le soir et il se comparera instinctivement à eux. L'indigent revient avec un fagot de branches sèches, le valet ramène son chariot rempli de gerbes, les troupeaux rassasiés suivent leur berger à Té table... Que rapporte-til lui? — Il sort de la forêt avec im faix de pensées immortelles (3). — Voici maintenant un vieillard qui se traîne péniblement par les sentiers des bois. Tout près de lui, dans les fourrés, un chevreuil s'est arrêté. Il a l'air de considérer ce malheureux avec compassion. Regarde jusqu'au fond de ces yeux simples et bons, pauvre homme, peut-être y trouveras-tu une consolation (4) ! — Les hommes sont méchants. Ils oublient vite. Cette vieille mendiante, qu'on enterre honteusement, a eu ses jours de jeunesse et de beauté. On s'empressait alors autour d'elle. Mais où sont maintenant ses adorateurs de jadis (5) ? La critique
(i) Dos Posthorn, I, 8.
(2) Reiseempfindung^ I, a.
(3) Abe/idheimkehr, I, i3i,
(4) Waldestrost, I, i36.
(5) Begràhnis einer alten Hettlerin, I, 109.
PAR LA NATURE A l'aBSOLU 339
moderne a trouvé une désignation juste pour ces vagues et superficielles remarqués faites en passant, presque involontairement, sur les choses. Elle appelle cela de « Timpres* sionisme ». G*est de la poésie à fleur d'âme.
Mais Lenau ne se contente pas toujours de subir ainsi les impressions de la nature. Il essaie parfois de se mêler à elle La vie de ces bois, de ces montagnes l'intéresse, elle fait à certains égards partie de la sienne propre. A tout changement dans les choses va correspondre un changement à l'intérieur de son âme. La joie et la souffrance, qui traversent la nature, entrent maintenant en lui par mille ouvertures. Comme elle, il aura ses saisons de printemps et d'hiver, ses bons et ses mauvais jours. — Une jolie petite fleur vient d'éclore : c'est la primevère, primula veris. Il la salue avec émotion. Cette mignonne avait le sommeil si Jéger que le premier appel du printemps Ta interromp . Elle a cru tout de suite à sa parole. Elle s'est élancée vers lui, confiante, et voici que les nuées, le gel, ont pénétré jusqu'à ses moelles. Il était encore trop tôt pour éclore. Tant pis, l'acte de foi de cette petite fleur ne sera pas perdu (i) ! — Il arrive enfin, ce printemps désiré. « Un léger message d'amour souffle du ciel à travers la forêt. » L'arbre étend ses branches. Il les plonge (( dans le beau rêve du printemps ». La petite fleur, elle-même, reçoit sa goutte de rosée et frémit de joie en voyant que le Ciel pense aussi à elle. Aucun mot cependant n'a été prononcé. La création tout entière a ti^ssailli sous un regard . . . comme le cœur désolé du poète s'est ouvert sous un regard chaud et silencieux d'amour (2). — La fête commence. L'alouette s'élance dans les airs, un chœur joyeux de chanteurs fait retentir les échos de la forêt. Partout des autels sont dressés au jeune dieu Printemps.
(i) Primula veria, I. 68.
(a) FruhlingabUck, I, 32,
34o L*<EUTRS LYRIQUE
Les roses s*allnment sur lenrs candélabres d*émeraude. Le parfum des sacrifices s*exhale de toates les âmes et s'unit en une colonne gigantesque qui monte aux cieux (i). — Ce jeui^e dieu est un joli petit garçon que tout le monde adore. Il arrive en sautant de joie et avec un sourire. Le vieil Hiver se renfrogne à sa vue, car l'espiègle a coutume de lui jouer de fort mauvais tom^. Il délivi-e, par exemple, les ruisseaux que le vieux tenait captifs sous la glace et les petites vagues s'enfuient en se moquant du tyran déconcerté. Mais il ne s'en tient pas là. Il s*approche' avec des caresses de sa mère, la Terre, qui tout heureuse, le serre dans ses bi*as. Il en profite pour arracher de son sein la violette, la rose et d'autres fleurs encoi*e. Puis il appelle à lui ses vents agiles et les envoie dans toutes les directions annoncer sa venue. Gomme des fusées de chansons, il jette vers le ciel ses alouettes (2). — La bande capricieuse des génies printap niers est déchaînée. Tout cela vole et se mêle confusément. De chaque buisson, leur essaim surgit et fond sur le cœur du poète qui voulait pourtant se fermer à eux. Mais ils secouent les portes closes. Que demandent-ils ? Leur aurait-il trahi en rêve son secret ? Savent-ils qu'ils gardent là-dedans le portrait de leur jolie compagne, le portrait de sa bienaimée (3) ?
— Paix, paix autour de son âme ! Le poète est triste. Depuis le dernier printemps il a beaucoup souffert; l'hiver, un hiver dévastateur, a enfoui ses joies sous la neige, il est exclu du bonheur général (4). Pourtant, il.regi^ettera ce printemps si gentil. Déjà le bruit de sa mort circule, en effet. Les souffles errent, anxieux, dans les bois, les flots s'écoulent
(i) Liebesfeier, I, 28.
(2) Der Lenz, 1, 27*
(3) Frùhlingsgedràngey I, 33.
(4) Trauer, I, 32.
avec des gémissements. Le ciel se voile de crêpe pour cacher son chagrin, le rossignol pleure. Le printemps, cependant, meurt en souriant et verse son sang de roses (i). On ne peut s'empêcher de l'aimer et de le désirer, car il ne vient que pour apporter la joie. Il songe même aux morts ! Avant que la neige fût fondue, il a déposé des fleurs sur le tombeau d'u,n jeune homme. Il est venu trouver celui qui ne pouvait plus aller à lui. Ces fleurs sont*elles les joies qui attendaient le défunt s'il avait vécu et qui ornent maintenant son tertre (a) ? — La création entière est consternée quand il tarde un peu d'arriver. Les arbres, comme des mendiants, tendent les bras vers lui, des fleurs succombent dans Fattente. L'hirondelle affligée erre en tous sens et regrette d'avoir si tôt franchi les me»6 (3). — Que n'accourt-il, le printemps de la nature et de Tàme, le printemps qui enivre toute créature et fait jaillir de toutes les poitrines un chant nuptial ? Et qui nous donnera un cœur assez large pour le savourer tout entier (4) ? -
L'inflnie variété de ces hjonnes de joie se retrouve dans les plaintes qu'arrache au poète le spectacle de la nature en deuil. — Maintenant que le printemps s'en va, que les vents d'automne mugissent et semblent pleurer dans les buissons, le cœur se pose mainte question avec anxiété. Un an vient de se passer, Qu'a-til laissé en fait de bonheur ? Rien ou presque rien. Chaque année apporte seulement ses feuilles et ses espérances flétries (5). Comme la tristesse de la nature dans la froide saison, celle de l'âme est immense et imprécise. Elle s'exprime par d'inutiles gémissements. — Les campagnes silencieuses se recouvrent de neige, la lune brille
(i) Fruhlingatod, I, 35.
(a) Im Vorfruhling, I, 235.
(3) An den Fràhling, I, 225.
(4) Frûhling, I, 239.
(5) Herbatklage, ï, 36.
34îi l'œuvre lyrique
sar les sapins. Cette paix froide des choses fait envie au poète ! « O gel, glace mon cœur jusque dans ses profondeurs, mon cœur ardemment agité, mon cœur farouche, afin que le repos y règ^e enfin comme ici sur ces plaines assombrîes par la nuit ! » Mais voici qu'un cri douloureux traverse le silence hivernal. Cest un loup qui demande à la nuit sa pâture sanglante. Les vents s'en mêlent. Quelle course échevelée sur les champs de neige ! « O mon cœur, éveilletoi, éveille ta plainte sauvage, laisse ressusciter tes morts et les hordes sombres de tes peines (i) ! )) Ces accents byro* niens sont pourtant assez rares dans cette partie du lyrisme de Lenau. Lé ton de la résignation soui^de et accablée lui est plus familier. — Le vent meurtrier de l'automne souffle à travers les forêts qui se lamentent, il poursuit le voyageur attardé, comme les souvenirs de son passé s'attachent à ses pas. La nature entière semble^ lui être hostile. Les feuilles mortes s'entassent devant lui et lui cachent le sentier. Ne vaudrait-il pas mieux mourir ici tout de suite (2)? Nous l'avons déjà fait remarquer en étudiant le lyrisme amoureux et « pittoresque )) de Lenau, son thème préféré, son thème unique, pourrait-on dire, c'est l'évocation d'un souvenir heureux dans la mélancolie du présent. Le passé se transforme rapidement dans sa mémoire, les événements heureux ou malheureux s'y confondent en une impression totale qui lui devient chère et qu'il conserve jalousement pour la réveiller dans sa conscience invariablement douloureuse du présent. La souffrance actuelle est mauvaise, les souffrances perdues étaient bonnes. — Voici fa chapelle de Wurmlingen debout sur sa verte colline. Jadis le poète y était venu, au coucher du soleil. La parole sacrée, les chants y retentissaient, l'image de Marie souriait. Où
(i) Winternacht, I, i5.
(a) tJerbutgefuhl, I, 36.
PAR LA NATT7RE A l'ABSOLU 3^3
sont leÉ hommes qui s'agenouillaient là ? Des tombeaux silencieux sont rangés devant le seuil, la paix de l'automne et du crépuscule repose sur eux. Gomme ils dorment douce* ment^ ces morts ! L'âme se sent envahie en ces lieux par je ne sais quelle fatigue de vivre, par un besoin bienfaisant de mort (i). — Et si la mort ne nous rappelle pas tout de suite, nous tuerons en nous le désir, nous fermerons notre poitrine à la tempête et au zéphir printanier. La dernière étape sera silencieuse et solitaire, parce que la nature n'est qu'une suite de déceptions, a Où sont vos délices, forêts ? Campagnes, les vagues dorées de vos moissons opulentes se sont écoulées. )) Tout est morne, tout est lugubre. Il faut se recueillir (a). — Mais quelle tyrannie ! Ne pourrait-on pas essayer de résister intérieurement à «ette conspiration de tristesse des choses? L'âme, n'a-t-elle plus d'indépendance, de vie propre ? Faut-il subir les influences extérieures et s'y soumettre sans réagir ? Oui, oui, car cette force de résistance n'est pas donnée à tout le monde. Voyez plutôt. Dans le deuil général de la forêt, que les vents froids parcourent seuls, le sapin conserve, il est vrai, le vert sombre de ses branches, il verdoie quand l'oiseau fait son nid, il verdoie encore quand le gibier amaigri cherche les racines sous la neige ; mais le hêtre languit sous le gel, il abandonne aux souffles du Nord ses dernières feuilles. L'âme du poète ressemble à ce pauvre arbre qui « prend tant à cœur les frissons de l'hiver (3) ». — Le premier signe- de douleur de l'hiver est pour, elle une raison de s'abandonner au chagrin. Oui, oui, il les a bien entendus, les croassements des corbeaux qui flairent l'enterrement colossal de la nature. Il prête l'oreille à leur chœur funèbre. Lui
(i) Die Wwrmlinger Kapelle, I, 4o.
(a) Herbstlied, I, ao5.
(3) Herbatlied, 1, ao6.
344 l'œuvre lyrique
aussi porte une charge mortuaire. Il tient à la iliain un faisceau de joies desséchées qui autrefois étaient couvertes de ileurs. . . Peul-ôtre ferait-il bien de les jeter là, dans la neige, et d oublier (i). — Car ses souvenirs sont une torture pour lui. 11 sait bien qu il a manque sa jeunesse comme jadis il manqua un printemps eu naviguant sur la mer déserte (a).— Cest pourquoi il se repaît avec une volupté meurtrière du spectacle afiligeant de l'automne. Quand la nature s'apprête à mourir, que ses bois se colorent une dernière fois, comme les joues d'un agonisant, quand mille voix diverses chuchotent dans Tunivers comme dans une chambre mortuaire, nous sentons que notre douleur est comprise dans ces regrets. Oui, nous sommes pleures aussi par les créatures attristées*,, et c'est i)Ourquoi leurs lacmes nous sont une amère jouissance (3),
Anxieusement, le lecteur attend la conclusion de cette longue plainte. Le poète ne finira-t-il pas par se révolter, par braver une Nature qui tente de Taccabler sous sa mélancolie impitoyable ? Une parole, une seule parole de déii le soulagerait et nous soulagerait, car Tasservissement de cette âme frémissante de souffrance fait mal. Vigny répondait froidement à la Déesse mauvaise : « Tu ne recevras pas un cri d'amour de moi ! » Heine, devant cette comédie vulgaire, qu'elle essaie de nous jouer chaque jour avec la mélancolie de son soleil couchant, souriait seeptiquement et disait à sa voisine : a Mademoiselle, soyez tranquille, c'est là une vieille histoire. Là, devant, il se couche et derrière nous, il se lève ». Lenau ne trouve que des paroles de soumission. Plus la Nature le rudoie, plus il se fait petit devant elle. 11 ne sait pas plus lui résister et imposer silence
(i) HerbatUed, I, ao8.
(2) Herbst, I, 39.
(3) HerbBtgefuhl, I, 95.
PAR LA NATURE A L^ABSOLtT 349
a sa iroix menteuse» qu'il ne savait retourner les railleries ou les offenses de Sophie. Ici comme en amour, il en est à '^implorer un regard bienveillant, une parole d'encouragement de celle qui est sa souveraine maltresse. Cet homme à Tapparence farouche est un inofTensif que la nature méprise parce qu il n a pas su la prendre dans ses bras comme Byron ou lui tourner le dos comme Vigny, et qu'elle promène de mauvaise grâce dans le labyrinthe morose des phénomè* nés, au lieu de le conduire tout droit à la vérité absolue. Il devra donc explorer minutieusement les champs de douleur de r Univers, goûter à toutes les amertumes avant de connaître la paix et la douceur de la connaissance. Les moindres changements dans la succession des jours et des heures lui seront une occasion de souffrance. — L'étoile du soir apparaît, un jour vient de s'écouler, de choir dans la mort. Comment ne pas songer aux joies perdues aux amis défunts (i) ? Le crépuscule ou l'automne ne pourront plus assombrir les collines sans assombrir aussi l'âme du poète. — Quand il considère les nuages légers qui dansent dans l'or du couchant, sur les cimes lointaines, il lui semble que sa fiancée désolée l'attend là-bas. Il voudrait bien aller vers elle. Mais l'obscurité se fait et la voix dure de la Nature lui crie : Insensé, ta fiancée s'appelle la Douleur et c'est le Malheur qui bénit votre union (a) ! — Elle ne lui montre que des lieux solitaires et mornes, a De hauts rochers en cercle fermé, quelques rares sapins rabougiMs, compagnons au murmure triste qui n'entendent jamais un seul oiseau ici »... des vents qui exhalent sourdement leur chagrin, çà et là une pauvre fleur orpheline qui tremble dans l'àpreté du soir : c'est bien l'endroit qui convient à un amour malheureux pour verser en toute liberté ses larmes (3). La nature veut
(i) Vefgangenheit^ I, 19.
(s) Afeine Braut, I, 10.
(3) Asxl I, 3i.
^ l'ckt^mb ltriqub
le pousser à bout. Les symboles quelle loi offre sont déconrageants. — Le misseau ne eoule pas au pied de la rose pour Tabreuver de £ralcheor« mais pour l'entraîner et la/ perdre dès qu'elle se pencbera vers lui. C*est ainsi que Tamoar caresse en apparence et que le mariage tue la beauté (i). — Le bruit de la pluie dans la lande est lamentable. La pluie déverse sur Ta me une indicible mélancolie (a). — Quant au vent, il est sévère. 11 interrompt brutalement la rêverie de Tàme, comme un père arrête les jeux de ses enfants (3). — Mais malheur à celui qui comprendrait entièrement le chant qui monte de la création, le chœur lugubre des esprits de la Nature ! Il en mourrait (4). — Et pourtant le poète vient nous dire de faire comme le g^ier lorsqu'il est blessé, de nous réfugier au plus profond des bois, dans le sein de la Nature maternelle (5).
(( J'ai quelque chose du barbet en moi, disait un jour Lenau.Quand j'aime quelqu'un, je me sens toujours attiré de nouveau vei*s lui ; il faut que je le revoie sans cesse. Voilà la plus forte des chaînes ! » Ces paroles expliquent toute la vie sentimentale de Lenau et aussi ses rapports avec la Nature. On peut dire, à cet égard, que son génie n'est qu'une longue patience. Car il a supporté sans jamais se décoiu^ager les caprices de la Nature, cette amie exigeante, avec le secret espoir qu'un jour il serait récompensé de sa persévérance.^ Il Ta interrogée dès la première rencontre, alors que, fiancée au voile blanc, elle s'avançait vers lui, prête à recevoir son baiser, si anxieusement, si maladroitement, qu'il n'a pas reçu de réponse. Et lorsqu'elle s'est détournée de lui, offensée, il l'a poursuivie encore de ses questions. C'est d'elle seule
(i) Liebe und Vermàhlung, 1, 34.
(a) Stimme des Regens, I, 191.
(3) Stimme des Windes, I, 191.
(4) Am Sarge eines Schwermûiigen^ H, 264.
^5) ZaJluchU ï. 8.
PAR LA NATURE A L'aBSOLU 3^J
qu'il a voulu tenir sa révélation, son Dieu. Lentement, avec les énigma tiques solutions qu'elle lui fournissait, il a construit sa croyance, de plus en plus large, de plus en plus haute, à mesui'e que la Nature, se relâchant de sa sévérité, devenait plus familière dans ses confidences. On ressent une sorte de commiséralion respectueuse pour le poète, en suivant pas à pas ce ûlet ténu de lumière qui le guide vers l'Absolu à travers le fouillis inextricable des apparences hostiles. La marche à l'étoile a été longue, pénible. Le voyageur n'est arrivé que bien tard au but, quand ses membres étaient brisés, son courage vaincu, son inspiration épuisée. Sa poésie s'était dépensée à chercher et, maintenant qu elle se trouvait en face de la Vérité, la voix allait lui manquer... Mais c'est justement cette poursuite ardente et si longtemps infructueuse de l'Absolu, qui caractérise en dernière analyse le lyrisme de Lenau. Dès ses poésies de jeunesse on sent chez lui le besoin d'appliquer à Tétude de la Nature et de la Vie les quelques notions philosophiques qu'il possède. Parmi ses essais de débutant se trouvent quelques pièces médiocres qui accusent déjà cette tendance.Nous avons mentionné plus haut la longue rapsodie à la Klopstock intitulée In einer Sommer nacht gesungen, où s'exhalent des sentiments d'un mysticisme imprécis et fade. Il faudrait bien se garder d'y voir une profession de foi sérieuse. Ce sont là, bien plutôt, des accents conventionnels. A cette date, en effet, les croyances religieuses du jeune Lenau avaient déjà subi de graves atteintes. C'est ainsi qu'il raillait ouvertement, dans une autre pièce de vers de la même époque, les curés, qui, à force de fumée, de chants, de cloches, de mômeries, de gesticulations, attirent les imbéciles vers leur merveilieux kaléidoscope où on aperçoit le. ciel et l'enfer, mais pour leur vider adroitement les poches (i). Le catholicisme ne sufQt
(i) Der geldgierige Pfaffe, U, 365.
348 t^ŒUVRE LYRIQUE
plus à Lenau. Quel sera donc le contenu positif de son lyrisme philosophique ? II est fort mince : de vagues principes stoïciens qui sentent encore Técoie et lui fournissent surtout des thèmes à déclamations. — Au milieu d'une tempête toute littéraire, un voyageur hésitant — c'est lui-même — implore les liïmièrcs de la philosophie de Sénèque. C'est elle qui le guidera jusqu'au bout de cette vallée ténébreose de l'existence (i). — Ailleurs, l'écolier se moque de son professeur de métaphysique. Ce n'est pas à lui qu*il faut raconter que l'âme est immortelle parce qu'elle est indivisible ou que l'existence de Dieu et le libre-arbitre se prouvent par des syllogismes en ergo et quia (a). — Notre sceptique précoce est las de la scolastique tout autant que du catéchisme.
En i83o apparaît une profession de foi plus nette et plus détaillée. A l'enseignement des professeurs et des livres s^est ajouté celui de la vie. Comme une fiancée elle est venue à la rencontre du jeune homme. Sous le voile qui cache son visage, il a deviné des charmes troublants. Et il l'emmène avec lui. Ils s'en vont d'abord à travers le paradis de la croyance, a où les moindres souffles d'air parlent de Dieu », où la création entière, fleurs, chants d'oiseaux, clameurs de Forage, proclame sa puissance en un chœur aux mille voix. Mais ce paradis ne saurait les retenir. Le poète part à la recherche de l'arbre de la connaissance. Tortueux et équivoque est le sentier qui y conduit, mais pourtant on l'aperçoit enfin. Dans son feuillage épais brillent les fruits .d*or de la science. Malheureusement, il est impossible de les cueillir, car les branches qui les supportent sont trop ténues. Plein de découragement, le poète regarde sa fiancée. Hélas I Son voile est en lambeaux, ses habits sont souillés, ses traits déjà fanés I — Vite, il retourne avec elle en arrière. Mais ils
(i) An Seneca, II, 347.
(a) Au/einen Profesaor philoaophiae, I, i34.
PAR LA NATURE A l' ABSOLU 349
se sont égarés et ne retroavent plus le chemin qui les avait conduits en ces lieux. Le paradis de la foi est perdu pour euXi Le hasard de leur course les amène, cependant, devant un temple où trône Timage superbe de la Patrie, entourée d'une foule bruyante de guerriers, de poètes, d'artistes. Mais cette image elle-même est sans vie. La foi est insuffisante, la science inaccessible, TAction inutile. « Et sur ton front, ô ma Vie, le Destin, solennellement, tristement, a jeté le chagrin comme un second voile, un voile tissé par lui, qui enserrera encore plus étroitement tes traits. Et c'est seulement quand nous nous coucherons dans le tombeau hospitalier et sombre, pour y trouver l'oubli délicieux, qu'il se détachera de ton visage et s'accrochera aux cyprès frémissants (i). » — L'idéal serait peut-être de ne jamais quitter les sûres retraites de la religion et d'y attendre paisiblement la fin de nos jours, car la poursuite de la vérité est douloureuse et vaine. Les impatients et les curieux ressemblent à ce papillon qui a déserté les prés fleuris, séduit par les mirages trompeurs de l'Océan. Le vent du large le saisit, l'emporte toujours plus loin, sans qu'il puisse regagner le rivage. Le voilà condamné à voler et à voler sans^ cesse, sans trouver jamais d'endroit où se poser. Les vagues l'engloutissent bientôt (a).
La seule certitude que le poète rencontre d'abord dans ses errements est celle de la Mort (3). Partout la mort étale son triomphe insolent. On dirait que l'univers avec toutes
(i) Glauben, Wissen^ Handeln^ 1, 43*
(a) Der SchmeUerling'f I, i55.
(3) Dès i83a (le 96 février) Lenau écrit à Sophie Schwab : « Ich glaiibe vielmehr, je nàher man sich an die Natur anschliesst, je mehr man sich in Betrachtong ihrer Zûge vertiefl, desto mehr wird man ergrifTen von dem Geiste der Sehnsucht, des schwermûtigen Hinsterbens, der durch die ganze Natur auf Erden weht. la, tenre Freundin, unsere Mutter Erde ist im Sterben begriflen. x>
35o l'œuvrb lyrique
ses joies et ses beautés n'est là que pour la Mort. C'est en vain que le chant du rossignol essaie de l'attendrir et que les ileui*s innocentes lui opposent leur naïve confiance. La mort, c'est le ruisseau même qui baigne aujourd'hui leur tige et demain, grossi par l'orage, la déracinera et l'entraînera. Toute créature est éphémère. Emportée par le fleuve rapide de la destinée, perdue au sein de l'écoulement univei^sel, elle ne voit rien autour d'elle qui ne descende la pente fatale. Tout passe, les étoiles elles-mêmes tomberont un jour du ciel comme un vol d'hirondelles fatiguées. L'Océan infini de la Mort attend, là-bas, toutes les vagues qui babillent un instant entre leurs berges. Dire qu'il y a des insensés qui parlent d'immortalité! Et d'ailleurs, à quoi bon cette immortalité qui comporterait sans doute des soufi'rances comme la vie terrestre ? Il vaut mieux en finir une fois pour toutes avec l'existence et goûter un jour, pleinement, le repos du néant. Arrive en somme ce qui pourra (i) ! Et cependant cette hantise de la mort jette une ombre sinistre sur toute beauté, toute vie. Les collines verdoient. Qu'elles verdoient tant et plus, « ce que ce château en ruinps raconte là-bas, avec ses traits bouleversés, jamais elles ne pouriX)nt le faire oublier ». La Nature, il est vrai, ne pressent et ne sent pas la mort comme l'homme. Les fieurs poussent indifl*érentes sur les cadavres de leurs sœurs. « Sur les cadavres de leurs sœurs que le Nord brutal a frappées, elles mènent leur cortège de joie, dès que le printemps donne son signal victorieux (a). )) Mais pourtant, par-dessus les maisons delà vallée qui enferment leurs joies et leurs peines, le chûteau en ruines rit amèrement. Et le rossignol, qui chante à plein gosier dans le voisinage, lui aussi veut nous prévenir de ne pas croire au printemps, à l'illusion des fleurs à travers lesquelles se
(i) Die Zweijler, I,'4i.
(2) Die HeUlelbergev Ruine, I, 78.
montre parfois « une firoide grimace de mort ». Le pauvre oiseau est plus perspicace ou meilleur que les autres enfants de la Natui*e. Il songe aux âmes des créatures défuntes qui jadis ont goûté la douceur de vivre sur ces collines, et y reviennent maintenant en rangs scyrrés comme une funèbre procession de spectres. Elles s*en vont sous les branches printanières, là-bas, parmi les fleurs, et le rossignol pleure sur cette infortune. Il pleure sur les fleurs vivantes et les branches vertes qui se flétriront à leur tour. On dirait qu'elles ne poussent si nombreuses que pour donner plus d'ouvrage à la mort. . .
Il est certain que Lenau trouvait dans les œuvres de Spinoza et de Schelling, qu'il étudiait pendant la période de préparation de son Faust, une justification de cette prépondérance de la Mort dans l'Univers. La succession des modes, la transformation perpétuelle des choses dans leur long pèlerinage de l'Absolu initial à TAbsolu dernier, implique l'action continuelle de la mort qui désorganise et renouvelle à tous moments les formes de la vie sensible. Mais ce n*est là que la partie négative du panthéisme statique ou évolutionniste. A côté de Fincessante destruction, il y a Tincessante reconstruction et l'une n'est que la condition de l'autre. La fin de l'Univers entier, c'est l'afiirmation victorieuse de la vie. Lenau semble n'avoir pas encore entrevu ces profondeurs consolantes de la doctrine panthéiste à l'époque qui nous occupe. L'afilux des impressions mélancoliques et des sentiments pessimistes débordait son âme au point de lui enlever le calme nécessaire à la contemplation totale des choses. Il ne voyait dans la Nature que ce qu'elle étale le plus fréquemment et le plus volontiers : la Mort. A quoi cette Mort universelle peut bien servir, il ne se l'expliquera que plus tard. On dirait cependant que, parfois, la raison profonde de la destruction va lui apparaître, mais il passe indifi'érent, aveugle et sourd, à côté des symboles les plus
35a l'œuvre ltriqux
clairs de l'étemité dans la Nature. Le seul progrès de sa poésie consiste dans Tacceptation de la loi inévitable. Sous les rayons du soleil couchant, la chapelle de Wurmlingen entourée de tombes éveille en lui le désir du repos suprême qui doit être doux comme ce tiède crépuscule d automne. Le sommeil a sans doute son charme après les fatigues stériles de cette vie. Les rangées silencieuses de ces tertres funéraires, au seuil de la chapelle, n'ont rien de repoussant; elles consolent, au contraire, elles rassurent : « L'arbre, au vent du soir, laisse tomber ses feuilles sur le sol, comme un enfant que le sommeil envahit laisse échapper ses jouets aux couleurs vives. , . Une fatigue et un désir très doux de mort enveloppent et retiennent Tâme. » — De môme, ce vieillard qui regarde, avec un bienveillant sourire, jouer ses petits enfants aux derniers rayons du jour, éprouve « le calme, avant-coureur de Tétemelle paix ». L'un d'eux lui apporte une fleur. Il l'examine en silence, u comme si son âme s'était abîmée tout entière dans la fleur, comme s'il se sentait le proche parent de cette fleur née de la ten*e, comme si elle l'avait doucement appelé son cher et bon camarade. Déjà il sent peut-être germer en lui la" silencieuse vie végétale qui surgira bientôt de son tertre sous forme de fleurs (i). » L'idée libératrice du Panthéisme ne dessine-t elle pas ses contours vagues dans cette méditation à demi-translucide ? Il suflirait, semble-t-il, d'un pas de plus pour que la main du poète éveille la dormeuse qui se lèverait, rayonnante, sereine comme une aurore, en dispersant lés nuées. . .
Mais le poète ne la sait pas si près de lui. De nouvelles rêveries plus sombres accourent du fond de la nature et s'interposent entre lui et elle. L'effroyable vanité de toute action, de toute existence passe et repasse devant ses yeux. (( Sur chaque joie, je vois bientôt planer le vautour qui la
(i) Der Gréis, J, 129.
PAR LA NATURE A l'abSOLU 353
meaace, s'écrie-t-il. Ce que j*aimais, ce que je cherchais en cette vie est mort ou bien perdu. » A quoi bon se donner du mal pour ne rien obtenir ? La nature est méchante, soit, eh bien, gardons pour nous nos rêves et nos illusions (i). Sachons pratiquer riudifTérence suprême, ou, comme dit Faust, haussons-nous jusqu'au mépris des choses créées. — Que Ton soit un Socrate, que Ton soit un criminel abomi nable, que l'on ait du génie, de la bouté, ou de la vilenie en soi, peu importe. Cela importe aussi peu que de savoir si rinfusoire, dans sa goutte d'eau, va oe diriger vers la droite ou vers la gauche (?). — On se donne beaucoup de mal pour se frayer une voie dans le désert de la vie. L'orage survient, soulève le sable et efluce toute trace de nos pas. L'humanité, comme une longue caravane, s'achemine vers l'au-delà mystérieux, et eh route, sous la chaleur torride, elle songe avec volupté à la fraîcheur du sépulcre, pendant que le sable desséché dévore avidement ses larmes (3). — Le meilleur parti serait peut-être de s'étourdir du a parfum des fleurs, du chant des rossignols, du baiser des flUes et des mots de l'amitié ». Mais la fatalité veut que l'on néglige tout cela pour courir âprement vers un but qui se dérobe sans cesse, jusqu'à ce qu'on trébuche sur un cercueil (4). — Cela explique certains actes funestes de désespoir. Ne maudissons pas ceux qui ont refusé d aller jusqu'au bout et ont interrompu volontairement leur carrière terrestre! Pas de commentaires malveillants sur le suicide ! Dieu veuille que chacun de nous supporte jusqu'au bout l'effort de la tempête (5) !
Telles sont les idées que le lyrisme de Lenau développe
(i) Ans, I, i4t.
(a) Der Indifferentist, I, 124.
(3) In der Wuate, 1, iï.
(4) Vanitas, I, i3a.
(5) Der Selbstmord^ I, 127,
354 l'œuvre lyrique
pendant la période du Faust, Le vide absolu de l'existence, Tinutilité de toute action devant la mort,qui partout s'offre à nos regards et partout accumule les ruines, la négation de rimmortalité personnelle, d'un au-delà de joies et de compensations : le scepticisme le plus complet, en un mot, en matière religieuse et philosophique, avec de vagues tendances panthéistes, voilà le fond intellectuel de cette poésie. On comprendra mieux le Faust en le rapprochant de ces confidences journalières. Une seule croyance paraît subsister dans Fâme de Lenau. C'est une sorte de libéralisme humanitaire et politique, qui s'exprime dans certains épisodes du Faust (i), mais surtout dans les PolenUeder et des pièces telles que Protest, Am Grabe eines Ministers (a), etc. Il n'est peut-êlre pas impossible d'établir une corrélation enfare ces opinions politiques du poète et son scepticisme en matière religieuse. Le scepticisme — on s'en aperçoit bien vite en lisant le Faust par exemple — est un scepticisme de combat qui s'accompagne toujours d'une polémique acerbe contre le christianisme. On connaît par ailleurs la sainte alliance qui unissait à cette époque le trône et Tautel. Attaquer l'orthodoxie, c*était, pour les libéraux de i83o, attaquer en même temps Fabsolutisme. Lenau pouvait donc bien, sans être illogique, se montrer à la fois parfaitement sceptique sur les questions religieuses et très aflfirmatif en matière politique. Affîrmalif ? En apparence plutôt qu'en réalité. Car ce libéralisme de la Restauration était bien plutôt une négation qu'une afllrmation et cela se voit assez à l'incohérence de ses revendications. Le libéralisme de Lenau, comme celui de ses contemporains, niait surtout. De principes positifs, il n'en invoquait pas. Il célébrait la Pologne victime de l'oppression, maudissait la tyrannie en strophes éloquentes,
(i) Die Lection^ II, 29.
(a) II, 3ai, I, 123.
rien de plus. Nous ne pensons pas qu'il faille attribuer grande importance à cette partie de FceuTre de Lenau. Si jamais il a été entraîné dans sa poésie par^un courant extérieur, c'est bien ici. Ses relations personnelles avec le jeune Antoniewics, les poètes libéraux de Vienne, les Souabes, ont nécessairement orienté sa Muse vers un parti politique qui réunissait en son sein toutes les intelligences, tous les talents de l'époque. Mais les railleries et les reproches qu*il ne ménage pas aux ultra- libéraux prouvent que son libéralisme avait des limites fort imprécises et qu'en tout cas il ne faisait aucune concession aux exigences de la lutte quotidienne (i).
Précisément parce qu elles étaient superficielles et un peu conventionnelles, ces idées politiques de Lenau n'ont pas varié. Tout ce qui tenait de près à sa vie intime subissait nécessairement le contrecoup des changements profonds et parfois soudains qui s'y produisaient. C'est ainsi que vers i835 nous voyons la poésie lyrique de Lenau se tourner de plus en plus vers le christianisme, si décrié naguère. La résignation mystique succède brusquement au désespoir farouche. Le poète a retrouvé Dieu dans la Nature après que Martensen le lui avait montré dans la philosophie et Sophie dans l'amour. La piété des humbles et des simples va lui suffire désormais. Assoifle d'espérance et d'amour, il veut croire comme les petits enfants et se réjouir des bienfaits sans nombre de la Providence. — Dans la montagne, un soir d'été, il a rencontré une pauvre femme et une petite fille qui l'ont salué en Jésus-Christ. « C*est le meilleur salut sur les sentiers obscurs. » La fillette et la vieille femme,résignées dans leurs occupations rustiques, lui ont montré le chemin de la vérité. Il les suit du regard et comprend que la vie, pour être belle el heureuse, doit rester étroitement unie
(i) Die Poésie and ihre StÔrer, I, a4i.
356 t 'oeuvre lyrique^
à* Dieu, et à la Nature (i). — Tout est pour lui, maintenant, symbole de l'immortalité de Tàme. Le spectacle de deux jeunes époux qui dansent les vieux rondeaux styriens dans une hutte alpestre devient un enseignement pour le poète. (( Les regards de ces deux-là m'apparaissent comme une garantie certaine de mon immortalité. Ce qui s'est aimé sur terre doit se retrouver là-bas (a). »
La Nature, comme la vie de ceux qui sont restés en elle, révèle Dieu, un Dieu aimant et miséricordieux. Le problème de la mort,qui hantait jadis le poète,va trouver une solution satisfaisante... Mais il faut d'abord se débarrasser entièrement « du vieux démon panthéiste » et cela n'est pas toujours facile. Comme Lenau l'avoue à Sophie, il lui arrive de retomber dans les mauvaises dispositions d'esprit d'autrefois et d'entendre crier en lui sa nature païenne. Lorsqu'il aboi*de, par exemple, des sujets dont la conception première remonte à quelques années de distance, il lui est impossible d'en chasser complètement les doutes impies qui s*y abritent. Les souvenirs d'Amérique conservent leur aspect sinistre et décourageant jusqu au milieu de la période nouvelle. La forêt vierge, à laquelle il songe. entre deux accès de mysticisme moyennâgeux, lui arrache des exclamations de douleur et de désespoir. Dans cet énorme amas de vie et de pourriture confondues, c'est la pourriture qui domine : « C'est en vain que la vie essaie de verdoyer ici, écrasée par le poids supérieur de la Mort, car en fin de compte la Mort, ce lutteur vigoureux, a serré les poings et enfermé la Vie. Elle cherche, bien inutilement, à surgir çà et là, à travers les troncs pourris, semblables aux doigs desséchés de la Mort. » Où donc jette-t-elle, avec son poing vigoureux, la vie de ces plantes et la nôtre ? L'ou vrira-t-elle un jour, ou le crispera-t-elle étemel-
(1) Weib und Kind, I, 167.
(2) Steyrertanz, I, 168.
PAR LA NATURE A l' ABSOLU 357
lement ? La vue de son cheval, bonne et douce bête qui ne demande qu'à vivre, apporte un peu de consolation au voyageur. Il s'éloigne, confiant, vers la nuit prochaine et la nuit mystérieuse de la mort (i). Faut-il le croire ? Le ton de la poésie tout entière réfute cette parole d'espoir de la fin. Il vaut mieux admettre que ces derniers vers ont été ajoutés pour faire oublier au lecteur les dui*es vérités du début et mettre cette vision sinistre en harmonie avec les productions pieuses de la même époque. Car désormais il est entendu que la nature prêche la résurrection, le triomphe de la vie éternelle. — Voyez ce cimetière fleuri de Salzbourg. « Le printemps y chante des chants d'immortalité. » Les fleurs semblent nous dire que les morts attendent ici une vie nouvelle (s). Ayons confiance. La grue qui s'éloigne des champs froids et dénudés de Fautomne, pour gagner des régions plus hospitalières, est soutenue tout le long de son voyage fatigant par Fespoir du printemps qu'elle trouvera. Des souffles parfumés, la vision de forêts vertes, de rayons chauds hantent ses songes. Elle vole, grisée par ces mirages éclatants. Comme cet oiseau, le poète saura se consoler des deuils et des misères de sa vie assombrie. Il sait où son printemps s'épanouit, là-bas, dans TÉternité (3).
Cette vie nouvelle nous est révélée par notre âme tout autant que par la nature. Il y a en nous comme un écho affaibli de ce chant mystérieux que nous perçûmes à notre sortie du paradis. Cette mélodie retentit encore dans les profondeurs de notre conscience et va s'afTaiblissant pendant notre exil terrestre. Elle s*exprime indistinctement dans nos rêves de jeunesse et ceux qui la comprennent pleinement éprouvent un sentiment de nostalgie de l'au-delà dont ils ne guérissent jamais plus. Ce n'est d'ailleurs pas là le seul gage
(i) Der Urwald, I, 85.
(a) Der Salzbnrger Kirchhof, I, 189.
(3) Der Kranich, I, aSa.
358 l'œuvre lyrique
de sa sollicitude qae Diea nons ait donné. Il a ani à notre destinée celle d*un bon ange, compagnon dévoué de nos épreuves. Le jour où l'homme quitta son Créateur, le bon ange suivit ses pas hésitants pour les guider vers le salut et la réconciliation finale. G*est lui qui nous encourage dans nos heures d'abattement et sert d'intermédiaire entre la nature et nous. Il l'amène à se montrer compatissante,, bienveillante même à notre égard, et c'est ainsi que nous éprouvons icibas mainte joie que nous n'avons pas méritée et qui nous échoit d'une façon mystérieuse. Avant de s'éloigner de l'Ëden, patrie de toute prospérité, le bon camarade de rhomme a recueilli à la hâte quelques joies et en a fait comme un faisceau qu'il porte derrière nous. Dieu bénisse ce doux et tendre consolateur qui ne sait ni juger ni condamner, mais seulement plaindre ! Malheureusement, nous nous montrons souvent ingrats envers lui et nous le chassons d'auprès de nous par nos mauvais procédés. Quel est son nom véritable, son origine? On l'ignore. « C'est un > discret, un anonyme bienfaiteur des pauvres mortels (i). »
Nous n'avons donc pas rompu tout lien avec le Divin d'où nous sortons. La présence de ce bon ange et l'écho de la mélodie primitive qui subsiste en notre âme, le prouvent assez. — Nous tenons à Dieu et au monde des créatures tout à la fois. Quand nous arrivons au seuil du tombeau, sur le bord de l'Infini plein d'obscurité,nous éprouvons une double nostalgie : le désir de rester encore dans cet univers, où nous n'avons fait que passer à travers les joies et les peines, et le besoin de respirer enfin l'air matinal qui soufile vers nous des profondeurs du monde nouveau. Notre moi ne serait-il que la ligne obscure où deux règnes se séparent ? — Mais alors,peut-étreque nos fautes nous suivront dans l'au-delà (a),
(i) Der gnte Gesell, I, iSg. Cf. Baader, I, 35a. (a) Doppelheimwehy I, 198, id . , II, 194.
PAR LA NATURE A l'ABSOLU 35g
comme Timpression amfuse et pénible qa'on garde d'un songe pénible lorsqu'on s'éveille le matin (i)? S'il en est ainsi et si nous venons de Dieu pour retourner à lui, si nous avons perdu le Paradis par le péché originel et si nous pouvons perdre le Ciel par nos iniquités terrestres, il ne faut pas nous moquer des ascètes qui font pénitence et se privent de tout plaisir pendant leur vie. Assez d'autres les goûtent, ces plaisirs funestes ! Ils songent, eux, à la chute première de l'humanité et considèrent qu'ils n'ont pas le droit de jouir après avoir péché (la). Comme on retrouve bien, dans ce singulier mélange de religion positive et de symbolisme, l'influence de Baader et le souvenir des lectures pieuses de la période antérieure, dont le contenu, inutilisable pour le Faust, est venu s'ajouter aux renseignements des nouveaux maîtres ! Suso, Baader, Martensen et Sophie sont responsables de ces rêveries théologiques et mystiques, qui se plaisent dans le demi-joui* d'une vague religiosité et dissolvent les dogmes chrétiens les plus précis en de froides et nébuleuses allégories. Le Christ en croix devient l'expression du geste le plus beau, le plus charitable que l'homme puisse esquisser dans l'amour de Dieu et de l'Univers. C'est pourquoi le monde a voulu le fixer une fois pour toutes dans l'image du crucifix (3). Inconsciemment, l'art du poète tente de vivifier et de rajeunir les antiques symboles de la foi en les plongeant dans la nature, dont il ne saurait se détacher. En revanche, Lenau se moque de la science et de la philosophie qui prétendent se passer de la religion. Aux biologistes préoccupés de résoudre le mystère de la création par l'examen attentif des corps vivants, il crie ironiquement: cherchez, cherchez encore (4) !
(I) Frage, î, i88.
(a) Die Aaketeriy I, 190.
(3) Crucifix, I, 198.
(4) An die Bîologen, I, 197.
36o l'œuvre lyrique
Cette conversion religieuse est-elle bien profonde, bien complète ? Quand même nous n'aurions pas le témoignage direct des lettres que Lenau écrivait à Martensen pendant et après la composition de son Saçonarole, il nous serait permis d*en douter, pour des raisons purement littéraires. Toutes les fois qu'un auteur s'applique tellement à poétiser extérieurement la religion, en faisant appel aux ressources de son imagination, comme Chateaubriand, comme Lenau, méfions-nous. Les vrais croyants — Bossuet par exemple — trouvent leur poésie dans le christianisme le plus nu et le plus rigide. Dans les pièces lyriques de Lenau que nous venons d'examiner, il y a plus de fantaisie que de conviction réelle. Le besoin constant qu'il éprouve, ici comme dans son Savonarole^ de dépasser la stricte orthodoxie et de recourir à la (( mythologie » chrétienne, pour trouver des accents poétiques, est fort inquiétant. On peut craindre, que ce qui résiste ainsi à la poésie, en lui, ne soit pas véritablement assimilé. Et que signifie cette éloquente confession d*Héloïse qui a été vraisemblablement écrite vers i838 ? — Toute la religion du monde ne peut faire oublier à la pauvre fllle les joies terrestres dont elle est privée. Elle ne croit pas encore assez pour ne pas regretter sa vie humaine, son mariage, sa maternité future, qui ont été sacrifiés. La nature parle plus fort en elle que l'amour divin. Abélard la préoccupe plus souvent que Jésus. « Pardonne-moi, dit-elle au Christ, si fréquemment, agenouillée devant l'autel, je me figure être agenouillée devant le cercueil de mes joies, si le bonheur maternel que j'ai perdu crie en moi : rends-moi mon fiancé ! Au clair de lune je vois ici ton visage briller, les vents soupirent à travers les arbustes en fleurs. Je suis venue pour prier, mais dans le souffle du vent j'entends gémir l'enfant que mon sein n'a pas reçu (i) ». Est-ce bien Héloïse seule qui est
(i) Héloîae, I, i54.
PAR LA NATVRX A l'aBSOLU 36i
incapable de sacrifier sur i*autel sa vie humaine, avec les joies et les douleurs auxquelles elle donne droit? On connaît cet aveu mélancolique de Lenau qu il a répété si souvent : « Je sens quelquefois très distinctement qu'il faut avoir femme et enfants pour être heureux... »
Il n*a donc pas renoncé définitivement^ en esprit, aux œuvres du monde, pour connaître le royaume de Dieu, pas plus d'ailleurs qu'il n*a renoncé à la nature. Le panthéisme, comprimé de toutes parts par la croyance chrétienne et le mysticisme du chantre de Savonarole, s'échappe cependant de sa poésie- par des interstices sans nombre. L'amour de Dieu ne pénètre jusqu'au cœur de Lenau qu'en trompant sa vigilance et en revêtant les formes de la nature, ces formes qu'une véritable piété dédaigne. — Le cheval, fatigué par une longue course dans la montagne, s'abreuve avec délices aux ondes fraîches d'une cascade et regrette de ne pouvoir absorber tous les flots qui viennent à lui. Le cavalier, de même, contemple les hauts sonmiets, les Alpes qui s'enveloppent d'obscurité, et il savoure, dans la paix du soir, les pensées célestes qui l'inondent d'une rosée bienfaisante. La source de l'amour divin se déverse sur son âme. Il voudrait n'en laisser, perdre aucune goutte, mais il se console en entendant le bruissement des ondes prochaines (i). Cet amour divin qui emprunte à la Nature toute sa poésie est bien suspect. La religion qui est entrée dans le cœur païen de Lenau en sort avec un déguisement qui la rend méconnaissable.
Ce quiproquo ne durera pas longtemps. Lenau n'aimait pas l'équivoque. Lorsque les voix du dehors qui lui prêchaient les bons principes se seront tues et qu'il prêtera l'oreille à celles qui montent de sa conscience ou s'exhalent des choses, il n'entendra plus qu'un lamentable concert de
(i) Dos RoBB und der Reiter, I, ùSàj.
36'J l'œuvre LVHIQUK
misères. — L'orage déchaîne parfois dans la nature de formidables lamentations. Toutes ces lamentations partent de douleurs sourdes, inconscientes, ignorantes des douleurs voisines. Chaque créature pleure sur son malheur particulier et ne connaît pas l'infortune générale. Le tonnerre gronde, les éclairs luisent, les vents sauvages hurlent, les torrents mugissent, un hibou solitaire hue dans la nuit ; tous ces mécontents se désespèrent et s^'agitent pour des raisons diftérentes. Âussi,ces douleurs isolées restent-elles impuissantes contre le Destin et Tunivers n'arrive jamais à conquérir son paradis de joie (i). Il est inutile d'espérer. Le plus simple est de s'étourdir. C'est ce que fait le poète. — Pour s'habituer à l'idée de la mort, il place un crâne sur sa commode ; pour oublier ses privations et ses souffrances, il rêve, en suivant des yeux la fumée capricieuse de sa pipe. A quoi bon s'attacher à ce monde qui n'apporte' que des déceptions, à quoi bon femme, enfants (a)? — Il reconnaît lui-même que ses désirs les plus profonds,les plus chers, s'ils s'étaient réalisés, seraient devenus pour lui des sources nouvelles de malheur. S'il eût goûté au combat, la première balle l'eût couché à terre ; s'il eût possédé une épouse adorée, des enfants, sa femme l'aurait trahi, ses enfants seraient morts en naissant (3). Donc misère et mort partout. L'univers est une affreuse désolation. Les pensées sinistres de jadis entourent le front du poète comme un vol hideux d'oiseaux nocturnes « Si Ton pouvait, au moins, noyer sa douleur dans la nature, jeter tout son chagrin dans ce lac mystérieux et sombre que des montagnes boisées entourent de silence ! L'Univers aurait-il étouffé ici son dernier bruit ? Y aurait-il dans cette torpeur comme un adieu définitif, une volonté suprême de
(i) Tàuachung, I, âo3.
(a) Der HagestolZf I, 212.
(3) Der Pechvogelf I, a5t.
Par t\ NATVKE A L^ABSOLU c)63
renoncement et un conseil donné à Thomme ? Suivons-le, débarrassons-nous de nos amours, de nos l'êves, de nos espoirs, une fois pour toutes. Mais voici que les roseaux frémissent, que le vent s'élève. La nature s'approche comme une bien-aimée, sa voix retentit dans les éclats des tonnerres, le fracas des (lots. Insensé, crient tous ces éléments secoués par la tempête, si lu veux noyer ton amour dans ces eaux, commence par t'y jeter toi-même (i) ! Il faut donc continuer à vivre, par force, à souffrir et à taire une souffrance dont la nature ne se soucie pas. La nature est indifférente. Qui ne Fa éprouvé ? Quand nous lui adressons nos conQdences, elle reste insensible. Elle est assez occupée, déjà, par sa mort continuelle. Car la nature ne fait que mourir. Privé d'amour, ▼ide de Dieu, égolstement cantonné dans sa misère, l'univers est désespérément triste (a). Le poète va, semble-t-il, succomber sous le poids de cette désolation immense. Où trouver du secours ?
Péniblement, il cherche autour de lui, scrutant la nature, interrogeant son âme, levant partout le gibier mélancolique des marécages de l'univers. Tout ce qu'il y a de lamentable en ce monde s'offre à lui : le vent froid, les nuages gris qui courent sous le ciel, les forêts qui gémissent, le ruisseau qui emporte en pleurant les feuilles mortes : « Jamais je n'entendis une source tinter plus mélancoliquement, plus doucement. Un saule est debout sur ses bords et tord ses branches débiles. » Tout cela est comme un adieu suprême des choses à l'âme. (( Nous ne nous reverrons plus ! »... Mais quel est donc ce bruit confus qui retentit dans les airs ? Des oies sauvages partent vers le Sud. « Elles repoussent derrière elles l'automne, de leurs ailes rapides, elles s'éloignent craintivement de l'œuvre de mort sur les collines. » Ces oiseaux,
(i) Der schwarze See, I, aa6.
(a) EUamkeit, I, 193.
364 LCEUVRE LYRIQUE
à quoi songent-ils, que veulent-ils ? Pourquoi cette fuite et ces cris ? La Mort les attend aussi là-bas, dans le Sud. Ne dirait-on pas que la Nature voit l'éternité en rêve, sursaute et essaie d'échapper aux ruines qui vont s'abattre sur elle ? Oui, ces cris bizarres, rauques, des oiseaux migrateurs sont les cris d'un rêve sauvage de vie étemelle... Oui? Non? La vie est-èlle une apparence seulement ? Mais alors pourquoi craindrait-elle la Mort ? Cette crainte ne serait-eiie, à son tour, qu'apparente (i) ? A force de. prêter Toreille aux voix divei*ses de la création, le poète a fini par percevoir un son nouveau, qu'il ne comprend pas encore bien. Mais sa philosophie de la Nature qui s'échafaude sur des sensations et des réflexions innombrables, lentélnent accumulées, est déjà assez élevée pour dominer l'horizon tout entier de la vie et sonder Tespace. Du haut de son piédestal de douleurs, il embrasse au loin la misère universelle. Des cris confus s'élèvent vers lui, et plus il se hausse vers le firmament, plus leurs discordances s'atténuent. Voici qu'ils ne formeront bientôt plus <( qu'un grand mot qu'on entend clairement m.
Ce mot, la poésie de Lenau va le prononcer enfin. Du sein de la mort et de la soufirance générale il a vu se dégager l'immortalité. « Vous qui pleurez près d'un cercueil, près de son voile épais, dit-il aux incertains et aux affligés, venez dans ce val de rochers avec moi et mon vautour. Venez, la Nature veut vous enseigner l'immortalité, elle veut, avec ce sang, vous consoler de vos pleurs. Dans le cri rauque de cet oiseau de proie qui agace peut-être vos sens, il y a un son bienfaisant que l'âme peut percevoir. L'esprit qui alluma dans ce vautour la soif ardente du sang, c'est le puissant génie qui préside aussi aux batailles des peuples. C'est la vie qui frappe sans répit à la porte, et presse, impatiente de les briser, les parois du corps, son cachot. » La mort n'est
(i) Ein Herbstabendf I, 95.
donc qu^un stade passager, un accident négligeable dans l'évolution universelle des êtres, une condition nécessaire du renouvellement de la vie. La vérité c'est le Vouloir-vivre* Tout est vie. En s'exagérant, le mal devient violence et destruction, mais la violence et la destruction ne sont pour la nature que des moyens d'accélérer la vie. La vie veut se répandre et s'échapper, pour changer de forme. Le faucheur d'existences qu'était Napoléon obéissait inconsciemment à la loi mystérieuse de la Nature. Sans doute, la mort que répandent les fléaux contagieux est plus effrayante que celle du champ de bataille, parce qu elle travaille en silence, lâchement, et qu'elle ressemble au serpent si la guerre rappelle le vautour, mais serpent et vautour ne sont là que pour pousser la vie en avant, d'un être dans l'autre. . . Sur le Gange lointain flottent des cadavres, ce sont les victimes du hideux choléra. Corbeaux, cigogiles, vautours s'attachent à eux et se repaissent de leurs chairs. Le fleuve emporte les uns et les autres. Il emporte la vie avec la mort et ce spectacle est consolant* Dans les cris de ces voraces on entend comme le baiser d'amour maternel de la nature. La mort se change en vie par le bec et la serre des vautours. Les victimes deviennent vivantes en leurs bourreaux. Les vautours peuvent descendre maintenant le fleuve sur leurs funèbres esquifs, qu'importe I Des pensées d'immortalité flottent au-dessus de ses eaux (i).
Lenau a repris ailleurs, sous sa forme âpre, cette idée de la résurrection perpétuelle de la vie par la mort, dans le Nachtgesang^ notamment, qui sert d'introduction aux Albigeois, (( Quand le tigre est aux aguets, sournoisement, dans un fourré, qu'il bondit et déchire une forme humaine^ qu'il boit du sangt c'est qu'il s'est enivré de l'esprit de Dieu qu'il sent autour de lui, poussé par un obscur instinct. » C'est à FHégé-
(i) Att/meinen auêgehâlgten Oeier, I, i56.
366 L*<ËaVBE LYRIQUK
lianismc que le poète emprunte cette profonde intuition qui constitue l'àme même de cette philosophie intrépide. L'Etre, selon Hegel, ne vit que par une mort continuelle de ses formes provisoires, qui lui permet de se renouveler et de se perfectionner indéfiniment. La phase de la mort est une condition nécessaire du progrès de l'Absolu (i). L'Esprit traverse successivement la mort et la vie tout le long de son devenir pour atteindre sa forme et sa conscience suprêmes. Ainsi comprise, la mort n*a plus rien de redoutable, elle méiite ce nom de Libérateur céleste que lui donnait Lamartine :
Je te salue, ô Mort, libérateur céleste l
Tu ne m'apparais point avec l'aspect funeste
Que t'a prêté longtemps l'épouvante et Terreur...
(( De cette mort de la Natm*e, dit Hegel, sortant de cette enveloppe morte, se dégage une Nature plus belle, surgit l'Esprit (a). »
Il faudrait bien se garder de croire cependant que Lenau n'a fait que mettre en vers les raisonnements abstraits de Hegel. Ce serait méconnaître totalement la najture de son lyrisme et la nature de tout lyrisme digne de ce nom. Lenau a connu et compris le principe général de la philosophie hégélienne, il en a probablement étudié les conséquences logiques dans les ouvrages du Maître. Mais entre cette assi* milation intellectuelle et la production poétique il y a toute
(i) « Die nâchste Bestimmung aber,welche sich an die Verânderuog anknfîpft, ist, dass die Verânderung welche Uniergang iat, zugleich Hervorgehen eines nenen Lebens ist, dosa aus dem Leben Tod, aber au8 dem Tod Leben hervorgeht... Der Geist, die Hûlle seinerExîstenz verzehrend, wandert nicht bloss in eine andere Hûlle ûber, noch steht er nur verjûngt aùs der Asche seiner Gestaltung auf, sondem er geht, erhoben, verklftrt, ein reinerer Geist, aus derselben hervor... (Hegel. Einleit. zur PhiL der Geschichte, 90 sqq.).
(a) vn, 6^.
PAR LA NATURE A l'aBSOLU 36^
la personnalité, toute la vie sentimentale et sensible de Lenaa. Les vérités qae la philosophie lui révélait ne valaient rien, en tant qu'idées pures, pour la poésie. C'est seulement après avoir été replongées dans la nature, rattachées à laVio, pénétrées de sève, qu'elles pouvaient être utilisées par Tart. En d'autres termes, Lenau a dû retrouver lui-môme, dirigé sans doute par les principes de la philosophie, le sens véritable de la nature, son but, ses aspirations. Il a dû péniblement extraire la vérité de ses souffrances individuelles et des souffrances de l'univers, qui se confondaient en dernière analyse. La preuve du progrès continuel des choses, de l'existence d'une raison vivante qui chemine de créature en créature, de phénomène en phénomène, vers sa réalisation sublime tout à la fois et sa manifestation dans la conscience philosophique de l'humanité, lui a été livrée d'abord par l'étude réfléchie de la doctrine de Hegel, mais ensuite, et d'une manière encore plus complète, par la sensation douloureuse du réel. Nous disons « ensuite », car il n'est pas possible de se faire illusion sur l'ordre de succession de ces deux opérations intellectuelles; et cet « ensuite », retenons-le, car il nous expliquera plus tard bien des choses. . .
Installé, pour le moment, au centre du monde vivant par la toute puissance de sa sympathie poétique et de sa pensée, maître de l'univers et de lui-même, Lenau mesure l'immensité de la création d'un regard apaisé. Sa poésie, d'accord, cette fois, avec les exigences profondes de sa raison, parce qu'elle a suivi la même route et atteint le même but qu'elle, va se déployer avec une sincérité et une ampleur que nous ne lui connaissions pas. Nous n'en tirerons aucune conclusion extérieure. Une critique objective ne doit ni louer ni blâmer quoi que ce soit en fait de croyances ou d'opinions philosophiques. Mais elle aie devoir d'établir des distinctions dans le domaine particulier qu'elle explore. Et c'est en vertu de ce droit que nous saluerons l'avènement de rHégélianisme
368 i/œuvre lyrique
dans la poésie de Lenau. Il en a déterminé Tépanouissement complet. Le scepticisme du début avait, il est vrai, inspiré à Tauteur du Faust et des premières poésies lyriques des accents originaux et émouvants, mais il avait laissé subsister dans l'œuvre tout entière des divisions et du désordre, un antagonisme d'opinions et de sentiments que l'art n'arrivait pas à résoudre. Le Faust et les compositions lyriques qui lui sont contemporaines pèchent par un manque d'harmonie supérieure, qui provient de l'incertitude même dans laquelle se débat le poète. On ne peut rien fonder, je ne dirai pas de grand, mais de beau sur le doute. Les seules pièces lyriques de cette époque qui donnent l'impression du fini et du beau sont justement celles qui ont été écrites sous l'influence d'une doctrine positive, le Spinozisme. Ce se sont les Schiljlieder, La période chrétienne et mystique du Saçonarole et des Poésies nouvelles ne constitue pas un progrès sur la précédente, Lenau est encore ici en désaccord^ avec lui-même. Sa foi est extérieure, subie, i)ar conséquent antipoétique. Le doute la menace à tout instant. Qu'on relise les passages où Savonarole attaque la religion delà nature et le panthéisme; on sera contraint d'avouer que jamais prose n'a été plus froide et plus plate que ces soi-disant vers. Les parties vraiment réussies du Saçonarole sont les épisodes. Dans les Poésies nouvelles les meilleures pièces sont celles d'où toute philosophie a été proscrite, ou bien encore celles où s'expriment des idées étrangères pour ne pas^dire contraii'es à la religion — Der Urwald, par exemple. C'est seulement dans les Albigeois et les dernières poésies lyriques, que Lenau réalise l'accord intime de ses sentiments et de sa pensée, qu'il donne, par suite, la mesure de toute sa puissance artistique. Sa philosophie ne vient pas contrarier ses impressions, ses besoins propres, ou détruire le charme de ses visions les plus poétiques ; elle les élargit et les approfondit.
La négation da début subsiste pourtant ici encore, mais avec moins d'âpreté et une direction plus précise. Elle déblaie le terrain sur lecpiel s^éléveront les constructions grandioses de la philosophie panthéiste. Lenau n'en veut plus, cette fois, à la nature entière, il ne lui reproche plus son silence et sa dureté comme dans le Faust. La polémicpie qu'il entreprend est nettement et uniquement anti-religieuse. Le ton en est dédaigneux et hautain. Il se moque des gens qui célèbrent Tart gothique et admirent les cathédrales. Ont-ils donc oublié que c^étaient là les écuries où s'abritait et se repaissait le monstre dévastateur du Fanatisme (i) ? — Les (( pieux » lui sont antipathiques. Dieu merci, ils sont démasqués. Personne ne les croit plus. L'humanité veut profiter de ce monde terrestre et ne se soucie guère de l'autre (a), — Les criailleries des prêtres importent peu, elles nous prouvent simplement qu'un Dieu nouveau est en train de naître. Les prêtres protestants sont d'ailleurs aussi odieux au poète que les autres. Il raille leurs sermons funèbres. Qu'est-ce donc que cette poussière qui prêche à la poussière de ne pas croire à son instabilité? Et cela au moment même où le vent l'emporte (3)! — Le poète du Saçonarole crie maintenant haro sur. l'orthodoxie, (( ce monstre froid, lourd, stupide, qui dévore les cœurs et dessèche les crânes, qui mâche éternellement,
(i) Nûchterner Blick, II, 146. Hégel ii*aimait pas le Moyen-Age. Voici ce qu*il en dit : « Unbefangene Barbarei, Wildhelt der Sitte, kindische Einbildung ist nicht empôrend, sondern nur zu bedanern ; aber die hôchste Reinheit der Seele diirch die gr&ulichste Wildheit besudelt, die gewusste Wahrheit durch Luge und Selbstsucht zum Mittel gejnacht, das Vernunflwidrigste, Roheste, Schmuizigste durch dos Religiôse begrûndet und bekràftig^ — ; dies isl das widrigstc und empôrendste Schauspiel das jemals gesehen worden. . . » Vol. IX,
(a) Verànderte Welt, I, a46.
(3) An einem Grabe^ I, 245.
3jo l'œuvre lyrique
paresseuiE ruminant, les bribes de la misère du Moyen-Age. Lançons des harpons dans les écailles de ce raide dogmatisme, plantons-y des poignards, ensuite, pour délivrer rhumanité ! » Les prêtres du Christ ont corrompu sa doctrine ; avec son sang ils empoisonnent et aveulissent les foules. Aussi la croix est-elle maintenant un objet de mépris. Les enfants y grimpent et arrachent à Jésus sa couronne d'épines, les chercheurs minent le sol qui la soutient (i). — Le poète propose de mettre à la place de cette image du Sauveur la tristesse infinie de la nature qui se meurt tous les jours (q). — L'humanité a trop longtemps dormi, à michemin de son voyage, à Fombre d'un arbre antique. Son rêve était agréable et le feuillage bruissait sur sa tête. Mais voici venir le Doute. Il pose la main sur l'épaule de la dormeuse et lui dit de se lever. Il faut finir la route avant que la nuit arrive, a Je suis ton ami, lui déclare-t-il, un ami peut-être rude, mais fidèle, et je t'avertis du danger. » ils s'en vont tous les deux par les steppes muettes où la joie et les charmes de la vie se perdent, où la nature se détourne de Tâme humaine. La douleur entre dans le cœur de l'Humanité. Au bruit de ses pas, se lève tout un vol de pensées tristes, d'interrogations insolubles. Le silence et la solitude se font peu à peu. Le crépuscule et bientôt la nuit descendent sur les voyageurs. Vont-ils perdre courage ? Non. Car s'ils regardent en eux-mêmes, au fond de leur cœur, ils y trouveront le ciel, a Là-dedans coule la source étemelle; des chants gracieux y retentissent, de clairs rayons y brillent. » Le cœur renferme la source et l'Océan, le principe' et la fin de toule chose (3). — Comme jadis la nacelle qui portait Jésus, le cœur humain peut braver les tempêtes les plus
(i) Zuruf, U, 323.
(a) Dos Kreuz, I, i44*
(3) Zweifel iind Rnhe, I, i^a.
PAR LA NATURE A l'aBSOLU SjI
redoutables : il p^rte en lui le Dieu de l'Univers. « Sois éternel, mon cœur, et vaillant (i) ! ))
N'est-ce pas là une réponse définitive aux questions angoissantes que Lenau se posait jadis ? On se souvient de cette allégorie où il décrivait son aventureuse et stérile expédition vers l'arbre de la Science. Il y avait perdu sa foi, ses illusions^ et n'avait pourtant pas pu cueillir les fruits convoités. La vie active lui avait paru elle-même une duperie. Le scepticisme douloureux s'était donc établi dans son âme, pour toujours, semblait-il. Pendant de longues années, la seale tristesse de l'univers avait alimenté sa poésie. Aucune doctrine philosophique, aucune religion n'avait satisfait entièrement ce chercheur mélancolique^ Lia mort seule lui répondait quand il interrogeait les choses. Mais voici que dans cette âme dévastée par le doute et dans ce monde* hostile des créatures, assombri par un deuil perpé* tuel, la lumière s'était levée. Une aurore éclatante a révélé au poète l'aspect véritable de l'univers extérieur et intérieur* Il voit maintenant et il comprend la création. Il l'accepte telle qu'elle est, avec ses moyens et ses fins. Il sait que le Mal est un agent infatigable qui travaille pour le Bien. L*hiver dans la nature, le doute et la douleur dans l'homme, la mort che^tous les deux, sont bienfaisants en leur essence. Et il se résigne au long voyage à travers la lande mauvaise, privée de joie, de vie, repaire funeste de la souffrance, car il sait que ni les attaques du dehors ni les tentations du dedans ne peuvent rien contre lui. En lui est la vérité et la connaissance. En lui est Dieu. Dieu est Vérité et Conscience de la Vérité.
Cette Vérité n'a été conquise qu'à force de combats. C'est donc que la lutte est bonne. Il va la chanter maintenant. Le sang qui coule, coule pour Dieu. Un rajeunissement se
(I) Mein Herz, h i43.
37a l'œuvre lyrique
produit véritablement, à cette époque, dans l'inspiration de Lenau. Il retrouve les accents guerriers de sa jeunesse et c'est bon sigpie, car le goût du danger est un indice de force. Il chante de nouveau les hussards, les bandits. Vive la guerre ! (( La paix est un ange perfide. La mauvaise herbe pullule et foi*me des forêts, les impôts croissent dans les champs plus que le bon grain et les tiges de froment. La paix a silencieusement désolé, doucement dévasté la vie humaine. La voyez-vous s'enoi^ueillîr de ses exploits ! Oui, de tous côtés les toiles d'araignées pendent. Mais laissez venir la guerre I Si tout d'abord mainte blessure s'ouvre et bâille, on bâille d'autant moins avec la bouche. Le combat et la mort rafraîchissent l'Univers ». La guerre bannit le mensonge, parce que la mort déchire les masques, parce que les blessures font mal pour de bon. Dans la tempête et les batailles il soufQe un vent pur, le vent pur de la vérité. Les morts ressusciteront, les oppresseurs de l'humanité tremblepont (i). S'il faut de la douleur pour acheter la joie, des cadavres pour renouveler la vie, eh bien, que la douleur; que les cadavres soient bénis ! Les époques en apparence les plus tristes de THistoire sont justement celles où l'Esprit divin s'est manifesté le plus clairement. « Mes yeux voient sur la lame des glaives sauvages qui font jaillir du feu en entrant dans les casques, et à la pointe des lances ailées de malédiction, çà et là, danser des étincelles égarées de Dieu (2). »
La divinité s'est donc révélée au poète dans la nature, dans l'histoire et dans son âme. Partout, il a salué son émancipation progressive, la lente et victorieuse affirmation de sa puissance. Mais après avoir promené ainsi sur l'univers entier un regard satisfait, il revient ^n toute hâte, content
(i) Der kriegsluatige Waffenschied, I, 25o.
(a) AWigenser, I, 269.
de lui-même et des choses, à la nature vivante, qu'il aime par dessus tout, pour y chercher avec délices les traces épai*ses de Dieu. C'est là seulement, sous le feuillage épais des bois, près du murmure des sources, dans le chant frémissant des oiseaux, au sein de ces spectacles familiers et pourtant toujours nouveaux, quil veut entrer en communion avec lui. On dirait que son amour pour la nature -s^est accru de toutes les souffrances qu'il a endurées à son service. Longtemps il lui a, reproché d'être vide, insensible, mauvaise, de le tromper indignement ; mais maintenant il sait qu'il s'était mépris sur son compte, qu il avait mal entendu la voix obscore des choses, lorsqu'elles lui parlaient confusément. C'est pourquoi, il revient à elle plus épris que jamais, le cœur et les yeux laidement ouverts à ses charmes éternels. La plainte timide a expiré sur ses lèvres. Un long aveu de tendresse s*en dégage, aussi délicat, aussi impalpable dans ses nuances que le murmure des souffles et le bruissement de la vie éternelle sous le couvert des bois.
Les derniers et les plus purs accents du lyrisme de Lenau s'exhalent sous le feuillage,dans le parfum des gazons frais et des sources légères. Ce sont les Chants de la Forêt ( WaldUeder), Le poète nous rappélle,dans ce qu'on pourrait appeler le prologue de ce cycle poétique, l'histoire de ses incertitudes et de ses souffrances. — Il est resté longtemps dans le cimetière, là-bas, parmi les cadavres sur lesquels poussent des roses funèbres. Un crucifix se dresse sur le champ de la mort et sur cette croix, par hasard, chante un oiselet... Mais le voilà qui se tait et s'enfuit craintivement, à tire d'ailes, vers la forêt, comme si le silence de ces lieux l'avait eflrayé. Comme lui, le poète a chanté sa chanson à l'image sublime et s'en est allé ensuite sous les ombrages, « Nature, je veux m'appuyer contre ton .cœur. Pardonne, si j'ai pu fuir ta présence, si j'ai cherché un remède aux souffrances que tu m'envoyais comme une âpre bénédiction. »
3^4 l'œuvre lyrique
Désormais, il oubliera la croix et c*est à la nature seule qu'il demandera le secret de la force et de l'inaltérable confiance. Il y a des plaies qu'il vaut peut-^tre mieux ne pas bander. Certains pansements sont illusoires... (i) Nous comprenons bien : la Religion n'a pas guéri le mal dont il souffrait.
Mais voici que la Nature s'émeut à l'approche du poète. Serait-ce une épreuve destinée à tenter son amour ? « Les oiseaux s'enfuient rapidement vers leur nid, dans le souille de l'orage, mais le vent les projette loin de leurs arbris-seaux. Le gibier anxieux et hâtif s'est tapi dans les fourrés, mainte branche verte et fraîche tombe à terre, brisée par la tempête. L'armée des nuages passe avec les étendards rouges de ses éclairs, en tête joue, roule du tambour, siffle, la bande des ouragans. Le ruisselet, d'ordinaire si doux, est maintenant hors de lui, il bondit le long des arbres et ravage les récoltes... Pourtant, dans le fond de mon cœur tout est sérénité, silence. En ces occasions-là ma volonté grandit et se raidit (q). » Les colères de la Nature ne l'inquiètent donc plus. Il en sait la raison et le but. Il ne maudit pas l'Univers pour si peu, comme autrefois, et ne l'accuse pas d'être un bourreau brutal. La « sérénité » est en lui. Le mot et la chose sont nouveaux dans la poésie de Lenau... Sérénité, c'était le terme favori de Gœthe.
La pluie succède à l'orage. Les gouttes tombent, larges, lourdes, comme les larmes d'une profonde douleur, les arbres s'agitent sous le vent. Le poète songe aux battements anxieux de nos cœurs dans la souffrance. Oui, la souffrance existe dans l'âme comme dans la nature, il le sait bien, mais il ne lui accorde pas une seule plainte désormais. Il a vu, cependant, il n'y a pas longtemps, couler des larmes chaudes et amères des yeux de la femme aimée. . . jusqu'à sa mort il les verra. Mais il chasse cette image pénible, il ne
(i) Waldlieder, I, 262.
PAR LA NATURE A l'aBSOLU 3^5
veut pas qu'elle s'interpose entre lui et la nature (i). Nous savons par ailleurs le nom de cette femme, nous savons aussi pour qiielle cause coulèrent ces larmes. Mais ne mêlons pas ce que le poète a voulu séparer : les fugitives épreuves de Fâme humaine et la nature éternelle.
Sans doute, pour se guérir de sa souffrance humaine, pour participer à la souveraine tranquillité des choses, il ne faut pas entrer dans la nature en étranger, y apporter ses préoccupations mesquines, son ignorance. Malheur à celui qui se risque dans les bois sans comprendre leur mystérieux langage. Au bord des sentiers obscurs, ses propres souveiûrs Fassailleront comme des brigands. Mais quelles consolations ces lieux bénis ne réservent-ils pas aux cœurs vraiment initiés, qui sentent la vaste communauté qui les unit à la vie universelle I Le vieillard, entouré d* enfants joyeux, retrouve les illusions souriantes de la jeunesse. Bien plus ellicace encore est le voisinage des êtres simples qui peuplent la forêt. Là travaillent incessamment les puissances inconnues de la création, un rajeunissement perpétuel s'y opère dans la poussée frémissante des tiges. Le songe à-demi conscient des plantes perçoit la sève qui monte et s'épanche le long des canaux intérieurs. Dans les arbres bruissent en rêve des chansons. Sur les gazons s'écoulent des ondes légères aux mélodies voilées. Tout est ici fraîcheur réconfortante, murmure, afflux de vie. Et le cœur humain s'abreuve à ces sources éternelles de jeunesse, il apaise là sa fièvre dévorante et comme ses frères de la forêt,il sent ruisseler en lui la force et le courage, la joie paisible de vivre. Des visions nouvelles se lèvent. Là-bas, avec un sourire plein d'amour et de désir, la Nature s'avance le long du sentier: sous son voile de fiancée, elle vient au devant de son futur époux : l'Esprit. Les gouttes de rosée qui tremblent au
(I) Waldlieder, 1, 263.
3^6 l'œuvre lyrique
sommet des brins d'herbe sont les larmes de sa tendresse émue. Elle se tait, attentive, inquiète. Puis, tout d'un coup, avec un murmure de joie, elle comprend que son amour est partagé, que l'Esprit veut s'unir à elle, l'Esprit qui est sa vie et sa mprt tout ensemble, dont le baiser ardent l'embrasera et l'anéantira pour la rendre immortelle (i).
Ce sont les termes mêmes de la philosophie de Hegel que Lenau reprend ici (q). Soutenu par cette forte conception de la nature universelle, dont la beauté vient de lui apparaître, il ne craint pas de descendre jusqu'aux ultimes profondeurs de la vie, dans cette région ténébreuse où plongent et s'abreuvent les racines de tous les êtres. L'antique figure de la Mère nourricière, de Cybèle au sein inépuisable, se dégage, par un hasard étrange, de cette contemplation toute moderne des choses, de la plus abstraite et la plus logique des doctrines. Les canaux innombrables de la vie se remplissent de sucs féconds qui circulent dans les fibres végétales. Dans les entrailles de la ten*e bouillonnent les sources mystérieuses de toute création. Et le poète voudrait saisir sur le fait ces manifestations Intimes de la génération ; comme Merlin l'enchanteur, il voudrait comprendre ce que les tempêtes racontent dans leurs souilles, ce que signifient les roulements du tonnerre, la flamme des éclairs, ce que disent les arbres quand l'orage les brise. Heureux celui qui pourrait voir, dans les profondeurs du sol, les tentacules
(i) Waldlieder^ I, 264.
(3) « So ist das Naturstudium die Befreiung seiner (des Geistes) in ihr; denn er wird darin, insofern er nicht auf ein Anderes sieh bezieht, sondem auf sich selbst. Es ist dies cbenso die Befreiung der Natuis sie ist an sich die Vcrnunft, aber erst durch den Geist tritt dièse aïs solehe an ihr heraus in die Existenz. Der Geist hat die Ge\^'issheit, die Adam hatte, als er Eva erblickte. « Dies ist Fleisch von meinem Fleisch, dies ist Gebein von meinem Gebein. » So ist die Natur die Braiit, mit der der Geist sich vermàhlL » Hegel, Vn, V* Part.,
PAR LA NATURE A l'aBSOLU 3^7
multiples du chêne sucer rhumidité par mille ouvertures I Merlin livrait sa poitrine aux vents, les éclairs faisaient crépiter sa chevelure et consacraient son front de devin» Et quand la forêt s'endormait en silence, il était le témoin discret de son repos. « Nuit de printemps ! Aucun souffle ne passe. Les tiges les plus frêles ne s'agitent, toute feuille, comme enchantée par les regards de la lune, est tranquille. Pour suri)rendre en silence les dieux et les lois éternelles, le magicien veille à Tombre de grands chênes et songe solitairement, tissant entre leurs branches de mystérieux réseaux de pensées. » Il distingue, l'enchanteur privilégié, des voix qui sont muettes pour d'autres, au-delà du i*ègne des sons perceptibles. Car la reine des Elfes ou quelque sage Norne tient à son oreille un cornet merveilleux, grâce auquel il entend ruisseler, bouillonner la sève dans les arbres, et, dans la poitrine des oiseaux endormis, murmurer en rêve leurs chansons futures. Il perçoit Tharmonie des rayons lunaires, qui descendent sm' les chênes et dans le calice des fleurs. Heureux Merlin (i) !
Insensiblement les souffles se sont tus. Tandis que les oiseaux, étroitement seri'és les uns contre les autres, dorment sur les branches, que la source lointaine murmure, le poète entend pleurer ses souvenirs. Un moment de faiblesse les a conjurés. Ils pas&ent devant lui en se lamentant, comme des ombres, et la tristesse de la mort universelle Tenvahit doucement. . . Mais il se reprend aussitôt. La nature est là qui Tinvite et qui Paime. Elle l'entraîne tout entier avec elle dans ses vastes métamorphoses. Ce n'était rien qu'un regard jeté furtivement en arrière, un oubli. Dans cette suprêuie exaltation de tout son génie poétique, il fallait bien que l'incertitude d'antan reparût aussi. . . (a)
(I) Waldlieder, I, a65.
3^8 l'œuvrk lyrique
Cette incertitude s'endort à son tour et s^eflace dans la paix générale. Le grand jour règne et disperse les fantômes de l'ombre. Il est Midi. Le soleil accable toute vie et toute passion. Les bruits légers et monotones du repos bercent l'âme à-demi somnolente du poète. Une abeille bourdonne languissamment de fleur en fleur et finit par se taire. . . La source tarie ne fait plus entendre de murmure. La lumière brûlante a consumé l'onde joyeuse, avec les chansons qu elle semait sur sa route. La mousse est là qui offre un tapis frais aux membres fatigues. Que le sommeil vienne, dérobe à la main du poète la clef de ses pensées, les armes de sa colère, qu'il ensevelisse sa conscience et Fentoure de paix, le bienfaisant Sommeil ! Il rajeunit Tunivers, il le conserve, il interrompt son formidable labeur. Mais il ouvre aussi aux sensations mystérieusement voilées Taccès de Fàme, que les pensées gardent comme de farouches licteurs, au moment de la veille. Les licteurs une fois assoupis, la multitude fugitive des songes y pénètre, y apporte mille et mille secrets intimes delà vie universelle (i).
Plus fort, plus grave, l'esprit du poète s'est éveillé. Il est tard, (f Les cimes des arbres ondoient et tremblent déjà dans la lumière empourprée. Ici, dans le bosquet envahi par le printemps, j'entends encore chanter l'amour. Avec de caressants gazouillements, des oiseaux se glissent à travers les branches. D'autres chantent. Tout autour de moi retentissent les serments du Printemps, ils jurent a que l'amour est ce qu'il y a de meilleur ». Au bord de la source qui jaillit en ondes fraîches boivent les petits oiseaux. Aucun d'eux ne veut se livrer au repos sans avoir apaisé sa soif. Et le poète souhaite de s'en aller, un jour, de cette vie, comme ils s'en vont vers leurs buissons obscurs, par les soirs de printemps, tranquilles et sans une plainte. Comme eux, il voudrait s'ar-
(i) Id., 267.
PAU LA «TATÙtlB A L' ABSOLU Sjg
rêter encore une fois près de la source de l'amour, y boire délicieusement pour étancher la soif de son âme, puis s'endormir profondément, longuement, plus longuement que les petits oiseaux dans les branches (i).
Quand le printemps s*est enfui, la forêt se décolore et s'emplit de silence. Doucement, avec des caresses, les souffles lui enlèvent ses feuilles desséchées. L'amour s'est tu. Les oiseaux ne chantent plus, on n'entend plus que les feuilles mortes tomber lentement.Dans les branches dépouillées, surgit alors la forme des nids abandonnés. Maintenant, ils n'ont plus besoin de protection et c'est pourquoi les feuilles tombent et tombent sans cesse. Dans le frémissement discret de cette forêt, le poète croit entendre un souffle qui proclame que toute mort, tout écoulement n'est qu'un joyeux échange, mystérieux et silencieux (a).
Le lyrisme de Lenau s'arrête ici, en plein triomphe. Jamais le sentiment de la nature du poète n'avait trouvé des accents plus doux et plus forts que ceux-là. Les Chants de la Forêt, qui terminent la carrière lyrique de Lenau, semblent reproduire tous ses thèmes préférés en les élargissant, en les approfondissant. Et l'oreille qui entend ce chœur immense naître, s'enfler et s'épanouir dans la variété prodigieuse de ses tons, y reconnaît successivement les accords préférés des époques antérieures, mais épurés et sanctifiés par une philosophie grave et sereine. L'amour simple des choses créées, la communauté de vie et de souflrance avec les êtres élémentaires, Tinterrogatoire incessant des phénomènes, la crainte de la mort aniverselle, tout cela se répète et se concentre encore une fois dans ces pièces admirablement souples et ondoyantes. Mais il s'y ajoute un sentiment qui faisait défaut aux productions antérieures : le sentiment
(I) WaldUeder, 1, 2169.
<a) id., 969.
38o l'œuvre lyrique
de la souveraine et intelligente résignation. Si les misères de Tàiiie humaine, les tristesses de Tunivers sont évoquéeencore une fois, si la plainte de la nature s'élève sourde e: voilée, mais pourtant distincte, dans ces rythmes, c'est pour se perdre et se fondre en une harmonie supérieure de paix et d'espoir. La mort et l'écoulement des choses ne sont qu un joyeux éphange. La vie s'endort pour se réveiller bient<)t. comme font les petits oiseaux, le soir, sur les branches. Elle ne meurt pas tout entière et les chansons futures de son printemps la bercent en rêve. Elle rêve à l'esprit qui est en elle, qui se dégage d'elle et ne la quitte cependant jamais. Au fond des choses périssables veille l'esprit étemeliement jeune et actif. Les arbres s'effeuillent, les sources tarissent. les chantres des bois s'envolent, mais Dieu reste. Il reste dans la forêt bien-aimée pour lui rendre la fraîcheur de ses eaux vives, Tombre de son feuillage, les chansons joyeuse> de ses oiseaux. Dieu partout, Dieu toujours.
C'est ainsi que le lyrisme amoureux de Lenau avait atteint son apogée dans les Chants des Roseaux. Alais ces chants des roseaux calmes et résignés, avaient été suivis de plaintes nouvelles, plus âpres, plus sauvages que les précédentes. La réconciliation du poète avec l'univers n'avait pas été définitive, elle n'avait duré qu'un instant et c^était l'intervention d'une douce et charmante créature qui Tavait amenée. Pourtant les Chants des Roseaux et les Chants de la Forêt offrent de singulières analogies. Les uns et les autres ont leur origine dans une pliilosophie de Funivers rassurante et consolante. Ils sont nés de la contemplation bienveillante des choses, telle que l'enseigne le panthéisme. Les uns et les autres ont été composés, -par une étrange coïncidence, entre deux sanglots de douleur, en une claire minute de répit. Les souffrances aiguës de Heidelbei^, les tortures déchirantes de Vienne, deux crises amoureuses, inégalement violentes, mais déprimantes au même degré,
tAH LA NATURE A L*ABSOLtJ 38t
les ont précédés et amenés. Dans les deux cas, le désespoir du poète a dû se taire un moment, refoulé par une réaction puissante de la pensée intelligente. Deux fois, les orages d*une âme bouleversée sont venus se briser contre les assises inébranlables de la raison. Dans le chaos des sentiments déchaînés, dans la nuit des lâchetés, des impuissances, des fautes morales, la pensée philosophique a projeté des rayons libérateurs et proclamé le jour. Ce jour s'est éteint malheureusement, car son intensité môme usait ses réserves de lumière. Mais c'est un beau spectacle, quand même, que cette double victoire de Tldée panthéiste sur la sensibilité brutale, chez Phomme le plus faible, le plus esclave de ses émotions qui ait jamais existé.
Chants des Roseaux, Chants de la Forêt, ces deux cycles poétiques ont sauvé le lyrisme de Lenau. La clarté souveraine qu'ils projettent sur le reste de son œuvre l'explique et la justifie. On voit que toutes les incertitudes, toutes les faiblesses n'étaient là que pour préparer l'avènement définitif de la raison souveraine, de l'art souverain. La vie artistique de Lenau accuse ainsi une finalité comparable à celle de la nature elle-même. Le mal y devient la condition du bien, l'irrégularité et le désordre y préparent le triomphe de la Beauté qui est simple et harmonieuse. Pour comprendre la carrière de Lenau, comme pour comprendre l'Univers, il est nécessaire d'en considérer les fins, tout autant que le principe et l'évolution. On découvrira, par ce moyen, qu'il y a une méthode dans cette incertitude, un but dans ces errements. On s'expliquera la nature de son pessimisme, sur lequel on a si longtemps émis des opinions contradictoires. Ce pessimisme de Lenau, nous l'avons étudié et expliqué en analysant le contenu philosophique de son lyrisme. 11 consiste essentiellement, nous l'avons vu, dans la préoccupation constante de la mort. La mort, la vanité de toutes choses hantent le poète d'un bout à Tautre de son œuvre. 14 cherche
383 L*<£UVRS LYllïQdB
et trouve la mort partout — comme le Gain de Byron — dans la nature et en lui-môme, dans le mensonge du Printemps et de toute espérance, dans la faillite de la Nature. £t il se demande pourquoi TUnivers est ainsi condamné à la mort. Longtemps cette question le tourmente. Il la tourne et la retourne dans sa pensée, il la pose à toutes les créatures, à la philosophie, à la religion, sans jamais trouver de réponse satisfaisante, jusc|u*au jour où la doctrine de Hegel lui apporte une solution définitive, que la Nature semble alors approuver. Il comprend que la mort est un accident, un moment de répit dans le cours de la vie universelle. Il se rend compte que partout la Vie guette la Mort pour lui arracher sa proie éphémère, par le bec des vautours, la gueule du tig^*e, les racines avides du chêne. Et le pessimisme de Lenau 8*incline devant cette loi grandiose. Il devient lui-môme un simple épisode dans sa recherche poétique de la vérité.
Cette vérité, le poète Ta trouvée ou a cru la trouver dans le panthéisme de Hegel, mais il Fa payée bien cher. D'abord de tout son sang. Car le jour où il a pu la contempler dans sa consolante et sereine Beauté, il a fallu se séparer d*elle. Lenau est mort à la poésie au moment môme où elle lui apportait des raisons de vivre, comme il est mort à la société au moment où il allait enti*er en elle. Il l'a payée aussi d*une partie de sa gloire. Sa poésie a souffert, en effet, jusqu'à la fin, de n'ôlre qu'une recherche pénible (i). L'art comme la science doit, sans doute, dépasser les formes extérieures de la réalité et pénétrer jusqu'aux lois intelligibles de l'Univers moral ou physique, c'est-à-dire tendre aux Idées, mais pour qu'il suscite en nous cette émotion joyeuse qui accompagne le triomphe du génie sur la matière, rai*t est tenu de nous
(i) Il y a du vrai dans cette épigramrae que Griliparzer adresse probablement à Lenau :
Du denkst und denkst! Wir wollen gern dir's danken, Doch gfb dein Denken nicht, nain, gib Gedankenl (III, laa.)
représenter non un labeur pénible et inachevé, mais un résultat. Or, les trois quarts . des pièces de Lenau en sont encore au stade de la lutte entre la pensée et la matière sentimentale. Ce sont des ébauches d*atelier, des expériences qu'on pardonnerait peut-être à Lenau s'il avait eu le soin de les grouper en séries cohérentes et de les expliquer par une Idée finale. Mais de séries, il n*y en a pas chez lui. C'est nous qui en avons constitué pour les besoins de la critique. Il est certain que c'est le Romantisme qui est ici le vrai coupable. En mettant l'homme au dessus de l'œuvre, en laissant croire à l'auteur que tout était intéressant en lui, du moment qu'il avait du génie — et qui n'en aura pas ? — il a ruiné la conscience artistique et ouvert la littérature à toutes les faiblesses, les inconstances, les présomptions. C'est ainsi que Lenau, égaré par les préjugés de son temps, a pu jeter pêlemêle sur le papier des impressions à demi élaborées, contradictoires, inutiles, puisqu'elles ne sont pas expliquées et (( humanisées » par une Idée maltresse. « Je ne suis pas de ces poètes heureux, avouait-il un jour lui-même (i), à qui leur « moi » et leurs œuvres apportent de la joie, comme Gœthe. Je ne possède pas mes écrits et je me donne moimême volontiers. On a quelquefois appelé mes œuvres (( plastiques ». Il y a au moins ceci de vrai dans cette appréciation, que je procède à la façon des maîtres de la plastique^ me brisant moi-même, comme le sculpteur brise le moule, pour en faire sortir la pensée. Et c'est peut-être à ce sacrifice de moi-même que ma poésie doit ce qu'elle a de meilleur. » — Nous n'avons pas voulu établir autre chose.
Lenau a goûté cependant, au dernier moment, la joie suprême de vaincre, d'affirmer la toute-puissance de l'Idée sur les sentiments et la Nature. Cette victoire a été tardive, parce que Lenau manquait de force virile. Elle est arrivée
(i) Dans une lettre à Sophie Lœiventbal du 5 juillet 1889.
384 L^ŒUVRE LYRIQU£
pourtant parcei qu'il y avait derrière sa faiblesse et ses erreurs, une pensée plus haute que lui qui a voulu ce résultat. Et il dort, en somme, comme un bon soldat, sur le champ de bataille conquis pied à pied par lui, à deux pas de cette forêt de Weidling, où il a conçu ses derniers chants, ses seuls chants de joie et de gloire. Une fraîche vallée abrite son tombeau, loin du fracas de Tardente capitale, au bord d'un petit ruisseau. En face de lui coule le puissant Danube, son fleuve, qui s'éloigne lentement vers les steppes de la Hongrie natale. Tous les amis de Lenau sont là. Les chansons des eaux et des bois bercent son sommeil profond.