CE QU’ON PEUT PENSER DE LA GUERRE MICROBIENNE
Il aurait été surprenant que l’homme dont le génie s’emploie tout autant au mal qu’au bien n’ait pas cherché une arme de destruction contre ses semblables dans les acquisitions de la science des maladies infectieuses.
Il est certain qu’il serait possible à un crimind, ne connût-il pas les méthodes de laboratoire, de transmettre une maladie contagieuse à un autre homme.
Le fait s’est produit sans doute plus ou moins souvent depuis que l’on a découvert comment certaines maladies se propagent. Si les annales de la justice ne contiennent pas beaucoup de documents concluants, c’est que, de tous les attentats, il n’en est pas de plus difficile à reconnaître puisque c’est celui qui singe le mieux un fait banal, journalier, la maladie naturelle. La littérature, par contre, nous offre bien des exemples dont le tréponème de la syphilis est le secret héros. Faut-il rappeler la légende qui associe l’un de nos meilleurs rois, sa maîtresse, le mari de ceUe-ci et le réservoir professionnel de virus auquel le tréponème aurait été empnmté pour assurer, aux dépens de deux intermédiaires, le troisième passage. Si l’inoculation criminelle d’un virus est possible, la maladie transmise s’arrête d’ordinaire à la première victime. Il faut, pour qu’elle se répande ensuite, que son germe soit contagieux. Dans ce cas, les conditions se trouvent être ce qu’elles sont pour la maladie naturelle. Le crime individuel n’a pas des suites différentes de celle qu’aurait eue la cont^on la plus fortuite, la plus honnête.
Bien différent est le cas dans lequel on se propose de créer une maladie épidémique et, par son moyen, d’affaiblir ou de détruire une collectivité humaine.
LES MALADIES IXFECTIEUSES
On a donné à cette catégorie de crimes le nom de guerre microbienne.
Il ne faudrait pas croire que l’ho mm e ait attendu, pour songer à Tutilisation des maladies, la découverte des microbes. De tout temps, des catégories de malheureux ont été accusés de transmettre les maladies contagieuses : lépreux, juifs, sorciers, fous et innocents de toutes espèces. Dors des épidémies de peste d’autrefois, bien des misérables ont été condamnés, torturés sous prétexte qu’ils propageaient le fléau. On les nommait, chez nous, engraisseurs de la peste. Comment auraient-ils pu remplir le rôle abominable pour lesquels ils étaient poursuivis, alors qu’on ignorait les conditions exactes de la contagion ?
Mais, à côté de ces accusations iniques, n’a-t-il pas pu se produire de rédles tentatives criminelles ? Rien de plus vraisemblable. On conçoit pourtant qu’ü ne soit possible de rien affirmer sans documents irréfutables. De ces documents, un seul sans doute nous est parvenu. Il se rencontre dans la correspondance échangée entre le général Amherst, gouverneur de la Nouvelle-Écosse (Acadie), et son subordonné le colonel anglais Bouquet, lors de l’affaire Pontiac en 1763.
« — Ne pourrions-nous pas, écrit le Général,
tenter de répandre la petite vérole parmi les tribus indiennes qui sont rebelles. H faut en œtte occasion user de tous les moyens pour les réduire.
— Je vais essayer, répond le Colonel, de répandre la petite vérole, grâce à des couvertures que nous trouverons le moyen de leur faire parvenir.
— Vous ferez bien, approuve le Général, de répandre ainsi la petite vérole et d’user de tous les autres procédés, capables d'exterminer cette race abominable. »
Nous ne savons s’il faut admettre, smvant le témoignage de l’abbé Maillard, missionnaire des sauvages, que l’attentat ait eu les résultats que ses auteurs en attendaient. L’épidémie' qui fut remarquée à la suite peut tout aussi bien avoir été la conséquence d’une contagion inintentionnelle, les européens ayant importé la variole par leur seul contact chez tous les peuples nouveaux qu’üs affrontaient.
Il vaut mieux se rappeler qu’à quelques années de là un autre anglais, Jenner, découvrait la vaccine et donnait ainsi aux hommes le moyen de se prémunir contre toute nouvelle tentative de propagation de la variole.
Si nous avons cité ce cas, c’est que nous n en
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connaissons pas d’autres indiscutables dans les archives de l’histoire. C’est aussi que, d’emblée, il nous montre l’un des obstacles auquel des tentatives criminelles du même genre se heurteraient. Certes le choix de la variole indiquait de la part de ses auteurs une réelle perspicacité, à moins qu’ils n’y aient été conduits tout simplement par la facilité de l’entreprise, cette maladie étant alors ordinaire. Aujourd’hui le même acte criminel trouverait devant lui des sujets vaccinés, même dans les populations arriérées ; car, avant l’exterminateur, seraient sans nul doute passés des vaccinateurs, médecins ou missionnaires. Il serait aussi plus difficile de se procurer le virus en raison du recul de la variole et de la rareté actuelle de ses épidémies. Enfin, en cas de guerre entre civilisés vaccinés de part et d’autre, la tentative serait vouée à un échec complet.
Des essais de propagation du choléra, de la dysentérie bacillaire, de la fièvre typhoïde, fussentils scientifiquement réalisables, rencontreraient le même obstacle, la vaccination préventive. D’autre part, nulle de ces maladies n’aurait chance de se propager sur des populations soumises aux règles de l’hygiène et ne buvant que des eaux stérilisées.
H est, au demeurant, d’autres raisons qui rendent
à peu près impossible le succès de tels attentats. La plupart des agents pathogènes de nos maladies sont fragües ; leurs cultures, versées à doses élevées dans une eau ou sur le sol, en disparmtraient rapidement. Il y a, d’autre part, tant de virus qui ne cultivent pas. Avec ceux que transmettent des invertébrés piqueurs, l’entreprise serait moins réalisable encore. Pas de propagation du typhus exanthématique sans poux, pas de propagation de la fièvre jaune, du paludisme sans moustiques, pas d’épidémies de peste sans rats et sans puces. Sans doute, si, au cours de la guerre mondiale, quelque savant criminel avait introduit (mais par quelle voie ?) des poux porteurs du virus du typhus dans les rangs de l’armée adverse, étant donnée la pullulation enrayante des poux chez les combattants des tranchées, une épidémie aurait pu être réalisée. Mais la nature du mal n’eût pas tardé à être reconnue ; des mesures auraient été prises aussitôt contre les poux et l’épidémie artificielle se serait vite arrêtée.
Sans la découverte que nous avons faite, quelques années plus tôt, du mode de propagation du tj-phus, les choses se seraient passées d’autre manière. Il n’eût pas été besoin d’un attentat criminel pour propager cette maladie, fléau ordinaire, fatal
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avant nous, des lor^es guerres. Les troupes indigènes du nord de l’Afrique auraient apporté, non pas une fois, mais régulièrement avec elles le typhus et les poux ; la maladie aurait sévi, se serait propagée sans qu’on ait su comment ; elle aurait gagné l’autre front, contaminé, de son côté, par les contingents venus des provinces slaves des empires centraux,.où le typhus existe, et, des deux côtés, assailli les populations civiles. Avant la cinquième année de massacres, le typhus aurait terminé la guerre en déterminant la plus horrible mortalité que les hommes eussent jamais connue. Pour empêcher ce désastre, ü a suffi qu’on connaisse le rôle du pou. Les troupes indigènes, introduites en France, avaient, avant leur départ d’Afrique, été débarrassées de leurs parasites. La pullulation ultérieure de ces insectes dans les tranchées, se faisant en l’absence de malades atteints de typhus, n’a pas eu la conséquence terrible qu’elle aurait eue S cette mesure n’avait point été prise. De ce fait, les progrès de l’hygiène ont sauvé plus de vies que les projectiles ou les autres maladies n’en ont inutilement retranché en ces années sinistres.
Dans bon nombre de cas, la propagation criminelle d’une^maladie infectieuse quelconque aurait
cette fatale conséquence qu’elle se retournerait contre ceux qui l’emploieraient. De l’adversaire contaminé, à la suite de l’avance dans un pa3'S infecté, la maladie passerait, par les prisonniers, aux soldats et à la nation victorieuse. Il faudrait, pour l’en préserver, la connaissance préalable, demeurée secrète, d’une méthode de vaccination contre la maladie qu’on répandrait. Quel que soit le génie et la méchanceté des hommes la solution de tels problèmes offre des difficultés si grandes que cette méchanceté même et ce génie y trouveront toujours une barrière.
Ne concluons pas que la guerre microbienne est impossible. Elle pourrait, dans des conditions déterminées, créer peut-être quelques foyers épidémiques, mais qui seront vite arrêtés. Ea besogne serait plus mal aisée en cas de transmission aux animaux de certaines maladies contagieuses et il en pourrait résulter de sérieux dommages pour le ravitaillement. Peut^tre l’essai en a-t-il été tenté pendant la dernière guerre ? Mais, en somme, à côté des effets de l’artillerie, des gaz que cette œuvre serait peu de choses ! Si ceux auxquels il faudrait bien s’adresser, les savants, méconnaissaient leur devoir au point de songer à faire d’une science humanitaire une arme contre les hommes, le sen-
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timent qu’ils auraient du juste et fatal retour sur leurs soldats et leur pays de l’épidémie déclarée suffirait à les arrêter.
Ne craignons rien, quoi qu’il arrive, de l’emploi des maladies comme moyen de lutte entre les hommes ou, s’il nous reste encore quelque crainte, que ce nous soit une raison de plus pour nous opposer au retour des guerres.