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CHAPITRE PREMIER

La beauté de Nancy. — Les origines. — La ville du moyen âge. — René II et Charles le Téméraire. — La ville de Charles III. — La ville de Stanislas. — La ville moderne.

D'autres villes de France s'enorgueillissent de monuments plus anciens ou plus parfaits : la cathédrale de Nancy, œuvre très remarquable de l'architecture du xvme siècle, ne peut cependant rivaliser avec les sublimes cathédrales d'Amiens, de Chartres, de Rouen, de Reims, de Bourges. D'autres contiennent dans leurs musées ou dans leurs églises des œuvres plus nombreuses et plus précieuses : ce ne sont pas de médiocres richesses que les tapisseries dites de Charles le Téméraire, le tombeau de Philippe de Gueldres, le monument de Catherine Opalinska, la Bataille de Nancy de Delacroix, mais on ne les saurait comparer aux trésors accumulés dans les galeries de Lille, de Montpellier ou de Dijon. D'autres, enfin, l'emportent sur Nancy par le pittoresque du site où elles sont assises : on ne peut être insensible à la grâce délicate des coteaux qui enferment la vallée de la Meurthe, et, si on la contemple du plateau de Malzéville ou bien des collines que couronne la forêt de Haye, la grande ville, étalée au milieu des vergers et des prai-

ries où passe la rivière sinueuse et transparente, forme un tableau charmant, — que gâtent un peu les crassins et les cheminées des hauts fourneaux ; mais, malgré ce cadre aimable, elle n'est point de ces cités qui, comme Lyon ou Rouen, doivent à la nature la majesté et la diversité de leurs aspects.

Nancy a reçu toute sa beauté des hommes qui l'ont construit et orné. Avec ses portes pompeuse*, ses vastes places régulières, ses façades élégantes, il est, par lui-même, une œuvre d'art exquise. Il n'y a pomt de ville dont le plan soit mieux dessiné, dont les édifices présentent des dehors plus harmonieux. Aujourd'hui l'on parle souvent de « l'art de bâtir les villes » : en voici le modèle.

Veut-on connaître dans toute sa noblesse et toute sa grâce le goût du xvme siècle, c'est à Nancy qu'il faut aller. Nulle part, même à Bordeaux, on ne saurait découvrir un ensemble d'architectures où se manifeste d'une façon plus claire le style d'une époque. Ailleurs, les événements suspendirent l'ouvrage commencé, et l'on vit plus tard des constructeurs maladroits reprendre les travaux, sans souci des disparates. Ailleurs encore, sous prétexte de « moderniser » la ville, des vandales ou des spéculateurs altérèrent le plan et le décor conçus par les artistes d'autrefois. A Nancy, l'œuvre fut achevée, et, ce qui est plus rare, on l'a respectée. Bile a subi, pendant le xixe siècle, quelques retouches et quelques dommages, mais le tracé des voies publiques n'a pas été modifié. On n'a point démoli tous les arcs de triomphe où aboutissent les grandes rues de la petite capitale. On a conservé les contours et les perspectives des trois grandes places dont chacune est un pur chef-d'œuvre par la justesse des proportions et la convenance des façades, — plus belles encore par le contraste ingénieux de leurs aspects dissemblables : la longue place de la Carrière, que termine

magnifiquement la colonnade du palais du Gouvernement ; la place Royale (appelée aujourd'hui place Stanislas), majestueuse comme un emblème de monarchie, mais dont l'ordonnance presque versaillaise est assouplie, égayée par le caprice des grilles et des fontaines ; enfin la petite place d'Alliance, pareille à un cloître, taciturne, ombreuse, close par de sobres et nobles architectures et dont le silence est seulement troublé par le bruit de l'eau que des fleuves barbus laissent ruisseler de leurs urnes de plomb... Bref, nous avons aujourd'hui sous les yeux la ville créée par les ducs de Lorraine et terminée par Stanislas, l'œuvre parfaite d'une troupe d'artistes admirables : Boffrand, Héré, Guibal, Cyfïlé, Girardet, Iyamour et bien d'autres.

Voilà l'originalité de Nancy, voilà le genre de beauté qui, dès l'abord, frappe l'étranger. Le souvenir qui se gravera dans notre mémoire sera l'image d'une cité régulière et spacieuse où ingénieurs, architectes, sculpteurs, serruriers, décorateurs ont réalisé une des merveilles du goût français. Nancy, c'est avant tout la ville de Stanislas ; sa séduction lui fut donnée par l'art du xvnie siècle.

Ainsi s'expliquent sa grâce et son prestige. Cependant, à côté de cette ville, fondée par Charles III et embellie par Stanislas, il y en a deux autres : la première, la Ville-Vieille, la citadelle primitive des ducs de Lorraine ; la seconde, plus moderne, qui, au xixe siècle, a d'abord englobé les faubourgs de la Ville- Neuve et, maintenant, envahit peu à peu de ses constructions la campagne environnante. Ni l'une ni l'autre n'offre rien qui soit comparable aux élégances de la ville de Stanislas. Mais l'une raconte la glorieuse chronique du vieux duché de Lorraine ; l'autre présente le spectacle, aujourd'hui bien rare, d'une ville française qui, non contente du progrès de ses industries, défend son génie particulier contre les influences de Paris

et prépare, chez elle, avec ses propres ressources, une véritable renaissance artistique.

Les trois villes que ne séparent nulles murailles, nulles barrières semblent maintenant se pénétrer. Chacune cependant conserve son caractère particulier. Pour le saisir, il faut savoir à la faveur de quels événements elles se sont successivement bâties et développées l.

Nancy n'est pas très ancien.

Il y a cent ans environ, à une époque où tout bon historien croyait devoir s'évertuer à décorer sa ville natale d'une origine au moins romaine, l'historien de Nancy, le consciencieux abbé Lionnois, était obligé de confesser que la capitale de la Lorraine était âgée de huit siècles à peine. On n'y trouvera donc, écrivait-il, ni bâtiments, ni monuments, ni tombeaux, ni statues, ni anciens vestiges de la magnificence romaine, ni même de précieux restes des ouvrages des rois d'Austrasie ou des premiers ducs de Lorraine. Depuis Lionnois, les archéologues n'ont rien découvert.

Au midi de Nancy, prts de Laneuville, on a exhumé des bronzes antiques parmi lesquels une délicate figurine que l'on voit aujourd'hui dans une des vitrines du Musée Lorrain, la charmante statuette du dieu Lucifer marchant d'un pas alerte au-devant de l'aurore et brandissant le flambeau dont la clarté met en fuite la troupe des étoiles. Au nord, dans un repli de la forêt de Haye, et sur la rive droite de la Meurthe au pied de la côte de Bouxières, on a signalé les traces de très anciennes exploitations de minerais. Mais dans le sol même sur lequel fut

i. Pour l'intelligence de ce chapitre consulter le plan de Nancy placé à la fin de l'ouvrage.

élevé Nancy, on n'a jamais rencontré ni débris ni monnaies qui attestassent que le lieu fut habité à l'époque romaine.

En avril 1895, comme on traçait une rue nouvelle entre l'extrémité du faubourg Saint- Jean et le village de Iyaxou, la rue des Goncourt, les terrassiers mirent au jour des sépultures mérovingiennes, des armes, des couteaux, des fibules, des colliers, des bracelets qui sont maintenant conservés au Musée lorrain. On en a conclu que, vers le vie siècle, une villa s'élevait sur ce coteau. Or, comme le Cabinet des médailles possède dans ses collections un sou d'or, un triens des temps mérovingiens où est écrit Nanciaco, lieu de la frappe, on a été tenté d'identifier ce Nanciacum avec la station dont on avait trouvé les vestiges dans la rue des Goncourt. Mais là-dessus le doute est permis.

Plus incertaine encore est l'origine du mot Nanciacum. Suivant leurs coutumes, les philologues se querellent. Selon les uns, Nantius serait un nom propre. Selon les autres, Nant serait un radical celtique désignant un marécage. Un jour, un Nancéien s'est même avisé de soutenir que Nancy venait du chinois : Nan-Soy (difficile à détruire), « parce que le château de Nancy était situé au milieu d'un marais, recouvert maintenant par la place de la Carrière ». L'étymologie est une science respectable, mais pleine de précipices.

L'acte de naissance de Nancy, c'est une charte de 1073. Les bénédictines de l'abbaye de Bouxières étaient alors en dispute avec les moines de Saint-Arnoul de Metz au sujet d'un pont. Parmi les noms qui figurent au bas de l'accord réglant ce litige figure celui d'Odelric, advocatus in Nanceio. Quelques années auparavant, Gérard d'Alsace (1048 -1070) avait fondé le duché héréditaire de Lorraine et son fils Thierry venait de lui succéder.

Les ducs s'établirent bientôt à Nancy, bâtirent un château fort non loin de la Meurthe, entre deux marais : castrum nanceium. Dès le xne siècle, ils frappaient monnaie. Puis des monastères s'élevèrent dans le voisinage de la forteresse : des religieux venus de Bourgogne fondèrent le prieuré de Notre-Dame qui fut plus tard enfermé dans l'enceinte des remparts et dont l'église n'a été démolie qu'après la Révolution ; les chevaliers de Saint- Jean construisirent une commanderie dont une tour ronde est encore debout dans le faubourg du même nom ; des Bernardins défrichèrent un vallon à l'entrée de la forêt de Haye et y fondèrent le monastère de Clairlieu dont il ne reste plus rien qu'un vieux puits. Au commencement du xnie siècle, Nancy était une bourgade, qui déjà possédait son château, son église et ses couvents.

Une catastrophe ralentit l'essor de la cité naissante. La guerre ayant éclaté entre le duc Thiébaut Ier et le roi d'Allemagne, le futur empereur Frédéric II, Nancy fut brûlé en 1218. On ne sait si le feu fut allumé sur l'ordre du duc ou sur celui de l'empereur ; mais, au dire d'un chroniqueur, « ne resta maison qui fut entière et qui ne fut en flammes ».

Sous les successeurs de Thiébaut, on releva le château ducal et l'on rebâtit les maisons. Mais la ville resta encore, pendant plus d'un siècle, enfermée dans le rectangle que formaient ses premiers remparts. Il est facile de dessiner ce contour en traçant sur le plan actuel une ligne qui suivrait la rue de la Pépinière, le cours Léopold, la rue Saint-Michel et la Grande-Rue. Hors des murs, s'étendait, au midi, le faubourg Saint-Nicolas, et au nord, celui du Bourget. Au xive siècle, sous le duc Jean Ier, l'enceinte fortifiée fut portée jusqu'à la place où finit mainte-

nant la Grande- Rue ; elle englobait ainsi le quartier du Petit- Bourget et celui du Haut-Bourget dont les noms déformés par le langage populaire sont devenus Petit-Bourgeois et Haut- Bourgeois : on les peut voir ainsi travestis sur les plaques de deux rues, dans la ville d'aujourd'hui.

La muraille, flanquée de tours, était percée de deux portes principales : la porte Saint-Nicolas et la porte de la Craffe, aux deux extrémités de la Grande-Rue. La poterne Saint- Jean, à l'ouest, ouvrait un passage vers le chemin de la Commanderie ; une autre poterne, que l'on appelait la porte Sacrée, donnait accès aux prairies marécageuses qui s'étendaient entre le rempart et la Meurthe. Dans les rues irrégulières et étroites, pareilles à celles de toutes les villes du moyen âge, s'élevaient des églises et des édifices publics, l'hôpital Saint- Julien, la collégiale Saint-Georges, la collégiale Saint-Michel : tous ces monuments ont disparu. Au milieu du xve siècle, Nancy comptait environ 5.000 âmes. Ainsi, autour du château fort des ducs se formait lentement une petite place de guerre peuplée de seigneurs, de moines et d'artisans.

L'événement qui fonda la nationalité lorraine, en 1477, assura du même coup l'importance et la prospérité de Nancy. Déjà vaincu par les « pâtres et les bouviers » de Suisse, Charles le Téméraire tenta un effort suprême pour conquérir la Lorraine et réunir les deux tronçons de son empire : Bourgogne et Flandres. Les Lorrains se levèrent alors pour la défense des droits de leur souverain. On raconte que le duc René II s'étant arrêté à Saint-Nicolas-du-Port pour y entendre la messe, au moment où il allait avec ses hommes d'armes rejoindre ses alliés suisses, « passa près de lui la femme du vieux Walter et,

sans faire semblant de rien, elle lui donna une bourse, où il y avait plus de quatre cents florins, et le duc baissa la teste, à elle remerciant ». Pour la première fois un sentiment de patriotisme s'était fait jour dans la conscience du peuple lorrain.

La défaite des Bourguignons marqua pour la Lorraine la fin du chaos féodal. Ce duché morcelé, aux frontières incertaines, constitua dès lors une petite monarchie. Elle tint peu de place sur la carte d'Europe, mais par sa situation géographique, par les alliances de ses souverains, par l'activité de son peuple, elle joua un rôle considérable dans l'histoire des États modernes. Durant près de trois siècles, on revit sur tous les champs de bataille la double croix blanche, emblème de la Lorraine, que René Ier avait apportée de son duché d'Anjou et dont le vainqueur du Téméraire avait décoré la housse de son cheval de guerre.

Nancy recueillit gloire et profit de la belle résistance qu'il avait opposée à l'étranger. La forteresse des ducs passa au rang de capitale. Jusqu'à ce jour, disait Pierre de Blarru, auteur de la Nancéide, poème épique en vers latins, elle ne méritait d'être appelée une ville que si ce nom se peut donner à un simple oppidum. Mais le poète ajoutait :

Nanceium vocat hanc vêtus incola, nomine quondam Obcuro, verum gestis jam relus et armis Percelebri, et quod nunc argentea pervolat astra.

Aujourd'hui encore, l'admirable tableau d'Eugène Delacroix, la Mort de Charles le Téméraire, que l'on voit au musée de Nancy, n'est point seul à rappeler la page la plus glorieuse de la chronique nancéienne.

Dans la Grande-Rue, la date de 1477, inscrite sur le sol par un pavage noir, indique l'emplacement de la maison de Georges Marquiez où fut apporté le cadavre du duc de Bourgogne.

Sur la porte Stainville, élevée en 1789, et que, depuis, on a appelée la porte Désilles, Sontgen a sculpté en bas-relief le tableau de la bataille de Nancy.

Sur une place du faubourg Saint- Jean, une croix marque le lieu où fut retrouvé le corps de Charles le Téméraire engagé dans les glaces d'un étang. Depuis longtemps, cet étang est desséché ; c'est maintenant un des quartiers de la ville moderne. Quant à la croix, elle fut, à maintes reprises, réparée, démolie, refaite; celle que l'on voit aujourd'hui, a remplacé, sous la Restauration, un monument supprimé par la Révolution et qui lui-même avait remplacé le monument primitif abattu au xvne siècle, pendant l'occupation française. Son aspect est humble et inélégant. Qui sait pourtant si nous ne regretterons pas sa simplicité, le jour où l'on aura dressé à cette place le groupe grandiose et compliqué qui, depuis si longtemps, hante l'imagination des artistes nancéiens ?

A côté du cimetière où avaient été ensevelis les soldats bourguignons, on éleva, peu de temps après la bataille, une petite chapelle qui prit le nom de Bonsecours. Du vieux sanctuaire il reste la belle vierge sculptée par Mansuy Gauvain : nous la retrouverons dans l'église que Stanislas éleva sous le même vocable pour la sépulture de sa famille.

Enfin les armes même de Nancy ont perpétué la mémoire de sa défense contre l'envahisseur : le chardon, emblème de la Vierge à qui la ville s'était vouée, devint un symbole d'indépendance que commenta fièrement la devise célèbre : Ne me toqués, il point. — Non inultus firemor.

Le premier soin des ducs de Lorraine est de consolider et d'augmenter les fortifications de la place. René II fait élever

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des boulevards pour couvrir la porte de la Craffe et la porte Saint-Nicolas. Le duc Antoine, son successeur, perfectionne encore ce système de défense, en même temps qu'il achève la construction du nouveau palais ducal.

A mesure que s'affermit la puissance et que s'accroît la richesse de l'État, la population de la capitale devient plus nombreuse. La cité ancienne est maintenant trop étroite et de grands faubourgs se bâtissent au delà des portes de la « ville vieille ». En 1551, l'enceinte est élargie vers le levant ; mais les Nancéiens ne profitent pas de et agrandissement ; car il n'a d'autre objet que d'enfermer dans le rempart la Carrière, place réservée aux tournois et aux fêtes de la cour. A la fin du XVIe siècle, Nancy compte près de douze mille âmes, dont la majeure partie demeure hors des murailles, exposée à tous les périls de la guerre. Les maisons mêmes des faubourgs deviennent un danger pour la place : en cas de siège, elles pourraient protéger l'assaillant. Une transformation de la ville est inévitable. Mais comment concilier avec les besoins des habitants les exigences de la défense militaire ?

Le même problème se posa dans toutes les cités, à la fin du moyen âge. Le plus souvent on le résolut en comprenant tous les faubourgs dans un nouveau périmètre de fortifications, de telle sorte que la ville primitive fut le noyau de la ville moderne. La population croissant toujours, on renouvela plus tard l'opération suivant la même méthode. Que l'on jette les j^eux sur le plan de la plupart des villes d'aujourd'hui, on y retrouvera le dessin des enceintes successives marqué par les voies qui ont remplacé les anciens chemins de ronde. Paris offre un exemple de ce développement concentrique.

A Nanc3^, après des hésitations qui durèrent près d'un siècle, un autre parti prévalut. Au lieu d'agrandir la Ville-Vieille, on décida de la conserver avec ses fortifications et d'élever, à côté

COMMENT FUT BATIE LA VILLE DE NANCY u

d'elle, une Ville-Neuve tracée sur un plan nouveau, munie d'un système de défense indépendant.

En 1508, trois grands faubourgs s'étendaient aux portes de la ville : Saint-Dizier au nord, Saint -Thiébaut et Saint-Nicolas au sud. On jeta par terre les maisons du faubourg Saint-Dizier et, pour dédommager les propriétaires dépossédés, on leur donna des terrains dans la Ville-Neuve ; aussi la principale rue reçut-elle le nom qu'elle a gardé de rue Saint-Dizier.

La Ville-Neuve fut bâtie tout entière au midi de la Ville- Vieille. On rit table rase des constructions anciennes, sauf de celles du faubourg Saint-Nicolas : ainsi s'explique comment la rue qui porte ce nom est demeurée seule irrégulière et sinueuse. Les autres voies furent tracées au cordeau. On en ouvrit six dans le sens de la longueur et cinq en « traversantes ». Quelques-unes, au cours des siècles, ont changé de nom. Mais on n'en a modifié ni les tracés ni les alignements. Ce sont encore les rues du Nancy moderne. Dès la fin du xvie siècle, on leur avait donné une largeur telle que, maintenant, elles sont merveilleusement appropriées à la circulation des piétons et des tramways, dans une ville de cent mille âmes. Un ingénieur italien, Jérôme Citoni, avait donné le plan des bastions et des rues.

La Ville-Neuve sortait de terre, quand Charles III conçut le projet d'en élargir l'enceinte. Il n'avait pu décider Clément VIII à créer un évêché à Nancy ; mais il avait obtenu pour la Lorraine la fondation d'un chapitre primatial. Le primat, chef du chapitre, possédait, à la vérité, des droits mal définis ; il pouvait du moins figurer avec la mitre, la crosse, l'anneau et les sandales dans les cérémonies de la cour, et le duc était ainsi dispensé de recourir à l'un des trois évêques de Metz, Toul et Verdun, créatures du roi de France. Il fallait donc bâtir une église primatiale qui, par sa magnificence, rehaussât

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un peu la condition de ce prélat sans pouvoir. On chercha un emplacement dans la Ville-Neuve ; comme on n'en trouva aucun qui convînt à l'érection d'un grand édifice religieux, on finit par concéder au chapitre de vastes terrains situés à l'est du faubourg Saint-Nicolas, et l'on repoussa la ligne des remparts du côté de la rivière. A cette place furent bâties d'abord une Primatiale « provisionnelle », puis, un siècle plus tard, une très belle église, aujourd'hui cathédrale de Nancy. Tout autour on construisit des maisons de chanoines, et ainsi se forma un quartier paisible qui, jusqu'à nos jours, a gardé le charme, le recueillement et le silence des lieux ecclésiastiques.

La Ville-Neuve fut ainsi constituée dès les premières années du xvne siècle.

Deux autres cités nouvelles, Livourne et Charle ville, ayant été créées à la même époque, Charles III, fier de son œuvre, &t frapper une médaille où l'on voit Paris, juge des trois villes, offrir la pomme à Nancy la Relie. Il n'en courait pas moins un dicton populaire selon lequel le duc de Toscane avait fondé une ville pour les commerçants, le duc de ^lantoue pour les banqueroutiers et le duc de Lorraine pour les moines. Le dicton disait vrai. Charles III avait beau prendre des mesures draconiennes pour obliger ses sujets à bâtir des maisons, les gens d'église, de justice et de négoce n'auraient point suffi à peupler la Ville-Neuve, si les ordres religieux n'y étaient accourus en foule : dans l'espace de quarante années treize monastères furent bâtis à Nancy.

Les misères de la guerre fondirent sur la Lorraine, puis les épidémies, puis les famines. Les Français occupèrent, abandonnèrent, reprirent Nancy. Les monuments commencés restèrent inachevés. Les maisons désertes s'écroulèrent. L'histoire de la ville depuis la guerre de Trente ans jusqu'à la paix de Ryswick n'est qu'une longue suite de catastrophes et de

ruines. Mais dès que Louis XIV eût rétabli Léopold dans les duchés de Lorraine et de Bar, Nancy se releva. Les travaux interrompus depuis soixante-dix ans furent repris. Boffrand, appelé par le duc pour lui bâtir un « Louvre », éleva sur la Carrière, dans les rues du Haut-Bourgeois et Saint-Dizier de grands hôtels d'une ordonnance classique, magnifiques modèles dont allait bientôt s'inspirer l'architecte de Stanislas.

Quand le roi de Pologne, successeur de François III, s'efforça, en créant des établissements de bienfaisance et en ordonnant de grands travaux, d'apaiser les révoltes du sentiment lorrain, il ne fit que continuer les projets de Léopold.

Les remparts de la Ville- Vieille s'écroulaient. Le traité de Ryswick avait imposé au duc de Lorraine le démantellement de la Ville-Neuve. Les deux villes restaient séparées par des terrains nus et déserts ; il fallait les réunir, les souder par un quartier nouveau. Dans ce but, Stanislas traça sur les glacis des bastions détruits deux rues, la rue Saint-Stanislas et la rue Sainte-Catherine, créa la Place Royale et la réunit à la place de la Carrière.

Après Stanislas, pendant un siècle, le plan de Nancy ne subit plus que des modifications insignifiantes. Les faubourgs se développèrent lentement. La population vivait au large dans les limites de la Ville-Vieille et de la Ville-Neuve qui désormais n'en faisaient plus qu'une. Il en fut ainsi jusqu'en 1871. Dans les années qui suivirent la guerre, Nancy prit un brusque essor. La proximité de la frontière et l'immigration des Alsaciens- Lorrains accrurent l'importance de son industrie, augmentèrent le nombre de ses habitants. Alors toute une ville nouvelle s'éleva, au delà du cercle des anciens remparts, entraînée vers

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le couchant par une force irrésistible. Malheureusement, personne ne prévit, personne ne régla l'expansion de cette cité improvisée. Les constructions s'élevèrent de toutes parts sans plan, sans méthode, au hasard des spéculations. Le contraste est criant entre cette ville moderne, toute désordonnée, où il n'y a ni places, ni perspectives, ni jardins, et la ville régulière, commode, spacieuse de Charles III à laquelle Stanislas avait donné d'admirables ombrages, d'admirables perspectives et des places, comme nulle cité n'en posséda jamais.

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