L'ÉGLISE DBS CORDELIERS ET LA CHAPELLE FUNÉRAIRE DES DUCS DE LORRAINE
La Lorraine féodale : Gérard d'Alsace ; les Vaudémont. — La Lorraine au temps de la Renaissance : monument de René II par jMansuy Gauvain ; monument de Philippe de Gueldres par Ligier Richier ; monument du cardinal de Vaudémont par Florent Drouin. — La Lorraine du xvne siècle ; la chapelle ronde ; Callot et les Misères de la guerre. — La Lorraine sous Léopold.
La Lorraine est toute là : telle est l'épigraphe qu'un historien lorrain place en tête d'une description de l'église des Cordeliers et de la chapelle ducale de Nancy. Non : toute la Lorraine n'est pas là. Il y a dans son passé des événements glorieux et des noms illustres dont rien, dans ce lieu, n'évoque la mémoire, même pour l'imagination la plus docile à la suggestion des pierres et des images. Mais, malgré l'injure du temps et la malice des hommes, il reste sous ces voûtes assez d'art et d'histoire pour qu'un pèlerinage aux Cordeliers soit le préambule nécessaire d'une étude de Nancy. De vieux plans nous ont permis de dessiner le « portrait » de la ville. Ici nous connaîtrons l'esprit de ses souverains et le génie de ses artistes.
Le couvent des Cordeliers fut fondé par René II pour remercier Dieu de lui avoir donné la victoire sur les Bourguignons. Du monastère même il ne subsiste plus que -des bâtiments défigurés et dépourvus de caractère ; la gendarmerie est construite sur les anciens jardins des religieux. Mais l'église, consa-
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crée en 1487, est encore ouverte au culte ; elle est desservie par un chapelain de l'empereur d'Autriche, en souvenir des ducs de Lorraine ensevelis dans la chapelle.
Cette église à une seule nef sans transept est d'une extrême simplicité. Son petit portail à fronton date des premières années du xvme siècle ; la voûte du chœur fut maladroitement remaniée à la même époque. Elle était autrefois remplie de monuments funéraires et ses murs étaient couverts d'épitaphes. Iya révolution cassa les vitraux, saccagea les tombeaux, viola les sépultures, martela les bas-reliefs et effaça les inscriptions.
Sous la Restauration, l'on voulut réparer l'édifice et lui rendre autant que possible son caractère ancien. Dans le chœur, dévasté depuis 1793, on plaça de précieuses boiseries du xviie siècle qui venaient de l'abbaye de Salivai et sur lesquelles se détachent six délicates statuettes d'enfants jouant des cymbales, du tambour, de la flûte, du serpent, de la viole et du triangle. Puis, on restaura les monuments anciens à demi épargnés par la Révolution ; on recueillit dans la nef des tombeaux abandonnés qui avaient appartenu à des chapitres ou à des monastères détruits ; on éleva même des monuments nouveaux. Et l'église offre ainsi un singulier mélange de chefsd'œuvre et de médiocrités. Interrogeons les uns et les autres, en suivant l'ordre des temps.
Un groupe du xne siècle représente, dit-on, Gérard Ier, comte de Vaudémont, fils de Gérard d'Alsace, et sa femme Hadwige de Dagsbourg. Par sa facture grossière et sa force d'expression, il rappelle beaucoup la sculpture conservée en Alsace, dans le couvent de Sainte-Odile et où la tradition veut que l'on reconnaisse Odile elle-même et Étichon. Quels que soient les personnages dont elle traduit les traits, cette effigie barbare remonte aux origines de la Lorraine historique, alors que les premiers ducs se débattaient contre leurs voisins, nobles ou
ecclésiastiques, pour protéger et élargir le domaine qu'ils tenaient de l'empereur dans l'ancienne Austrasie démembrée, — temps de tueries et de pieuses fondations, car, après avoir terriblement guerroyé contre les évêques de Toul et de Metz, on voulait mériter la clémence divine et assurer à son âme les oraisons d'un monastère.
Henri III comte de Vaudémont (mort en 1332) et sa femme Isabelle de Lorraine gisent sur la même tombe. La tête du comte, ayant été brisée, fut refaite quand on apporta la statue aux Cordeliers. Nous ignorons donc le visage de ce grand batailleur, un des plus turbulents de la turbulente noblesse lorraine, sans cesse en révolte contre l'autorité ducale. Il avait si bien battu son suzerain, Thiébault II, que celui-ci, pour en finir avec le rebelle, fut obligé de lui donner la main de sa sœur.
H faut s'arrêter un peu plus longtemps devant le tombeau d'Antoine de Vaudémont (mort en 1447) et de Marie d'Harcourt, son épouse. Les niches du sarcophage abritent de fines statuettes, dont certaines furent épargnées par les restaurateurs. Parmi tous les Vaudémont en qui, durant le moyen âge, s'est incarné l'esprit belliqueux et intraitable de la chevalerie, le plus célèbre et le plus habile fut ce comte Antoine. Son père était tombé sur le champ de bataille d'Azincourt ; mais luimême entra dans le parti bourguignon pour y disputer à René d'Anjou le duché de Lorraine. René vaincu fut mené captif à Dijon. Cependant Antoine que ses alliés avaient dupé, se réconcilia avec son rival, et la tragédie finit par un mariage. Le fils d'Antoine épousa la fille de René. L,a maison de Vaudémont fut appelée à recueillir la couronne de Lorraine. Elle la recueillit, trente-huit ans plus tard, à l'avènement de René II, et ainsi se termina « cette éternelle bataille qui, dit Michelet, avait été la vie des pays lorrains ».
Quels merveilleux effets produisit ce mélange du sang lorrain et du sang angevin, comment les trois grands princes qui gouvernèrent la Lorraine durant le xvie siècle, René II, Antoine et Charles III unirent le courage et le goût des armes, qu'ils tenaient des Yaudémont, à l'intelligente bonté et à l'amour des arts qu'ils avaient hérité du roi René, on le peut voir dans cette église des Cordeliers ; et désormais, pour ressusciter le passé, nous avons sous les yeux autre chose que des épitaphes reconstituées ou des statues affreusement mutilées.
René II, dans son testament, avait demandé qu'on lui fît une sépulture modeste : « Et voulons que sur notre corps soit fait un monument de cuivre en forme platte, de haulteur seulement qu'en soy agenouillant à l'encontre, l'on puisse tenir un livre en main et reposer ses bras dessus, et sur le dit monument la pourtraiture insculpée de notre image, avec une épitaphe aussi insculpée à l'environ. » Philippe de Gueldres, sa veuve, n'exécuta point cette volonté ; elle commanda au sculpteur Maïisuy Gauvain un tombeau magnifique. Ce monument n'est pas venu .jusqu'à nous tout entier. La statue du duc et celle de la Vierge, le rideau rouge peint au fond de la niche, la plaque de marbre où est gravée une épitaphe, d'ailleurs fautive, datent de 1818. Mais la grande décoration de pierre qui encadre les images est celle que sculpta Mansuy Gauvain et que peignit Pierquin Fauteret. Les ornements des pilastres, les sculptures des éeussons, les statuettes des saints, de la Vierge et de l'ange sont à peu près intacts. Dans ce genre d'ouvrage, la Renaissance tourangelle n'a rien produit de plus délicat, de plus achevé.
Quand, après la mort de son mari, Philippe de Gueldres se fut acquittée des soins de la régence, elle entra dans le couvent des Clarisses de Pont-à-Mousson. Elle passa la fin de sa longue existence dans le renoncement, la prière et la pénitence, adonnée aux infimes besognes de la vie monastique. Elle mourut à
85 ans, ayant demandé qu'on l'ensevelît dans le cimetière des religieuses et que l'on mît sur sa tombe un simple crucifix de pierre. Son vœu fut exaucé : le petit monument a été naguère retrouvé et déposé dans le Musée Lorrain. Mais les petits-fils de Philippe avaient commandé à Ligïer Richier « une statue de marbre artistement travaillée », et ils la firent placer dans la chapelle des Clarisses. Bile demeura cachée sous les décombres du monastère, après la Révolution, et fut recueillie dans l'église des Cordeliers, en 1822. C'est une des sculptures les plus émouvantes qu'ait exécutées le génie réaliste de Ligier Richier. La vieille Clarisse aux traits émaciés et ridés, repose, les deux mains croisées, dans la paix de la mort, — vision tragique, et que rend plus saisissante encore l'opposition du manteau de marbre gris et de la robe de marbre noir avec les tons d'ivoire des chairs exsangues. Aux pieds de la gisante une religieuse, le voile baissé, tient la couronne de Lorraine.
Dans le chœur des Cordeliers, il reste un fragment du tombeau d'un jeune cardinal de Vaudémont (mort en 1587), évêque de Toul et de Verdun. C'est une statue agenouillée. Bile était jadis placée sous un édicule aux pilastres ioniques et entourée des quatre docteurs de l'Église latine. L' édicule a disparu et les quatre docteurs ont été portés dans la cathédrale où nous les retrouverons. La statue est seule demeurée à sa place. Le visage et l'attitude du cardinal en prière expriment à merveille la ferveur et l'humilité ; mais son manteau se plisse lourdement, défaut que l'on relève dans d'autres œuvres de Florent Drouin.
Mansuy Gauvaiu, Ligier Richier et Florent Drouin, sont les trois grands noms de la Renaissance lorraine et, à contempler leurs œuvres, on aperçoit aussitôt les étroites affinités de cette Renaissance lorraine avec la Renaissance française. Les ducs du xvie siècle ont constitué la nationalité de leur pays ; mais en même temps, ils en ont francisé le goût. Antoine fut l'ami
io NANCY
de François Ier. Charles III fut élevé à la cour des Valois : Michel l'Hcspital lui avait enseigné la politique et Ronsard la poésie.
« Arrête-toi ici, passant et adrnire. Autant de ducs de Lorraine ensevelis ici, autant de héros. Autant de duchesses, autant de femmes courageuses. Autant de leurs enfants, autant de princes nés pour l'empire et plus dignes encore du cieL » Cette inscription dont la traduction affaiblit la pompe latine surmonte le portique par où l'on passe de l'église dans la chapelle funéraire des ducs de Lorraine.
Le vœu de Charles III, le fondateur de ce monument, a été à peu près exaucé. Les restes des princes de sa dynastie reposent dans les caveaux de la chapelle ronde. Peut-être y sont-ils confondus avec les restes de quelques bourgeois de Nancy. Les tombes furent violées en 1793. et quand, sous la Restauration, on alla rechercher les ossements dans le cimetière où les révolutionnaires les avaient relégués, on accorda, peut-être, sans le vouloir, les honneurs de la sépulture ducale à quelques squelettes de roturiers. Mais cela ne diminua point le prix de l'hommage que. les Lorrains rendirent à la mémoire de leurs anciens souverains en relevant les cénotaphes de marbre, en restituant, tant bien que mal, les épitaphes anciennes et surtout en restaurant l'édifice.
Charles III avait conçu l'idée de cette chapelle, un an avant sa mort, à l'imitation de la Cafiella Medicea que les ducs de Toscane venaient de faire construire à San Lorenzo de Florence, sur les plans de Matteo Nigetti et don Giovanni Medici. Il confia le soin de cet ouvrage à Jean Richier, petit neveu de Ligier, et à Jean-Baptiste Stabili, un Italien qu'il avait chargé d'établir les défenses de la Ville-Neuve. Ses successeurs achevèrent cette entreprise ; mais, faute de ressources, ils se résignèrent à faire exécuter un décor moins brillant et moins riche que celui de la chapelle florentine.
Le monument présente un plan octogonal. Sur chaque face, entre des colonnes, se dresse un grand cénotaphe de marbre noir où sont posés les emblèmes de la souveraineté : la couronne, le sceptre et la main de justice. Au-dessus d'une première corniche s'ouvrent des fenêtres que séparent des médaillons et des trophées. L'édifice s'achève par une grande coupole sculptée portant à son sommet une lanterne d'où tombe la lumière. Deux anges qui semblent sortir d'un ciel peint et descendre vers les tombeaux font, là-haut, un pitoyable effet. Mais la clarté qui se répand du dôme et les lueurs que laissent passer les vitraux violets des fenêtres baignent d'un jour triste et funèbre les marbres et les sculptures.
Un autel placé sous le vocable de Notre-Dame de Lorette occupe le centre de la rotonde. Il fut élevé par le duc François III devenu empereur. Il est orné de belles sculptures du xvnie siècle : une Vierge, deux anges et surtout un admirable Christ au tombeau, dont on ignore les auteurs.
La plus grande beauté de cette chapelle ducale, c'est sa coupole, divisée en caissons où alternent des monogrammes, des chérubins et des anges qui lèvent leurs mains jointes dans un joli mouvement d'adoration, bas-reliefs charmants dont les cadres réguliers n'alourdissent pas la courbe élégante de l'architecture. C'est l'œuvre de Siméon Drouin (aucun lien de parenté, croit-on, ne le rattache à Florent Drouin, le sculpteur du xvie siècle). La coupole fut terminée en 1632.
Il faut remarquer cette date de 1632. L'année même où s'achève le monument élevé à la mémoire des souverains de la Lorraine indépendante, Charles IV est contraint par Richelieu de signer le traité qui remet au roi de France Stenay, Jametz, le bailliage de Clermont et commence le démembrement de la Lorraine. Alors s'ouvre pour ce malheureux paj-s une ère de désastres et de misères. « Il faut, écrivait un contemporain,
que je vous donne un chapitre de la ruine du duc Charles et de la désolation du plus beau pays et du peuple le plus heureux de tout le monde. Imaginez-vous de grands bourgs pleins d'habitants, arrosés de belles rivières, dont les bords étaient couverts de bestiaux de toutes sortes ; des collines plantées, partie de vignes, et partie de bois ; des plaines si fertiles qu'à peine si on peut serrer les blés et menus grains qu'elles produisent ; des paysans avec des vitres à leurs fenêtres et chacun le grand gobelet d'argent au coffre et vous n'aurez qu'une idée grossière de l'état de cette fortunée province, avant la guerre. Je ne vis jamais l'image de l'abondance si bien peinte, ni de tableau qui ne représente mieux la félicité de cette vie. Cependant le malheur et la mauvaise conduite du duc Charles et peut-être l'un et l'autre a réduit toute cette magnificence de 4a nature et de l'art en un désert horrible, il n'}' a presque plus personne qui ait été témoin de son bonheur et de celui de ses sujets. »
Rentrons dans la nef de l'église. Voici le monument maladroitement restitué de Jacques Callot. (Le monument primitif placé dans le cloître des Cordeliers a été détruit au xvme siècle, la muraille à laquelle il était adossé s'étant écroulée.) On a voulu parfois faire du grand dessinateur l'historien des malheurs de la Lorraine, et voir dans ses Misères de la guerre, comme une chronique des scènes de carnage et de désolation qu'il avait eues sous les }Teux. Mais ces célèbres dessins ont été exécutés avant l'occupation de la Lorraine par Louis XIII. La légende n'en a pas moins fait de Callot, un des héros du patriotisme lorrain. Quand Louis XIII prit possession de Nancy, il demanda, dit-on, à Callot de représenter dans une suite de gravures ses derniers exploits, l'artiste répondit qu'il croyait ne devoir rien faire contre l'honneur de son prince et de son pays ; et, comme des courtisans lui reprochaient ce refus hautain, il répliqua : « Je me couperai plutôt le pouce. «Patriotisme obs-
tiné que le peuple de Lorraine ne cessa de montrer au milieu des pires calamités, patriotisme deux fois méritoire, car jamais prince ne fut moins digne de la fidélité de ses sujets, que ce Charles IV, capitaine de génie sur le champ de bataille, mais qui décevait ses alliés, ses ennemis et le sens commun par ses frasques, ses bouffonneries et ses extravagances.
Non loin du monument de Callot, on a, en 1840, dressé devant une pyramide affreuse un buste détestable du duc Léopold. Le prince qui, au commencement du xvine siècle, pansa les plaies de la Lorraine et dont la mémoire est restée chère aux modernes lotharingistes, eût mérité mieux que cette pauvre effigie. Deux très belles statues de César Bagard, sculpteur nancéien du xvne siècle, encadrent la pyramide et en font ressortir la laideur. Biles ornaient autrefois le tombeau d'un évêque de Toul dans la chapelle du collège des Jésuites. Si sotte que soit cette manie de dépecer les monuments (on verra au Musée Lorrain un autre fragment du même tombeau), il ne faut point regretter que ces deux statues aient trouvé place dans l'église des Cordeliers pour y rappeler le souvenir d'un des meilleurs artistes de la Lorraine.
Sur la muraille de l'église, parmi quelques tableaux médiocres, on peut distinguer deux peintures de Claude Charles : la Rencontre d'Eliézer et le Mariage d'Isaac, faciles, mais sans accent. Ce Claude Charles, disciple infatigable de Carlo Maratta, fut un peintre célèbre, au temps de Léopold. Avec les remarquables sculptures de l'autel de la chapelle ronde, elles représentent l'art du xvne siècle, sous la dynastie nationale.
Les Cordeliers^sont le sanctuaire de la Lorraine indépendante. C'est ailleurs que nous rencontrerons les œuvres et les souvenirs de la^Lorraine de Stanislas, de la Lorraine française.