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CHAPITRE III

La porte de laCraffe. — Rues, maisons, hôtels, portes, cours, fontaines. — Saint-Evre : l'ancienne église et l'église neuve. — Le palais ducal : la porterie ; la galerie des cerfs ; la pompe funèbre de Charles III. — Le musée lorrain : les épaves du vieux Nancy ; le tombeau de René de Beauvau et de sa femme ; le lit du duc Antoine ; les tapisseries dites de Charles le Téméraire ; céramique ; numismatique ; gravures, etc.. — La Carrière.

La Ville-Vieille occupait l'espace compris dans le Nancy moderne entre la Pépinière au levant, le cours Léopold au couchant, la porte de la Crafïe au nord, la rue de la Pépinière au midi. Une voie à peu près directe, la Grande-Rue, la traversait dans toute sa longueur.

Pénétrons dans cette Ville-Vieille par l'entrée septentrionale, la porte Notre-Dame ou porte de la Crafïe. De cette dernière appellation notons au passage les étymologies diverses et incertaines : la porte aurait été, dit-on, bâtie par un gentilhomme napolitain nommé Caraffa ; selon quelques historiens, elle tirerait son nom de l'allemand Kraft, à cause de la force de ses défenses ; selon d'autres, le mot est d'origine française : craffe (coquillage) allusion à certains motifs sculptés sur les pieds-droits, ou bien graffe (crampon) pour rappeler une particularité de la construction.

En venant du faubourg, on rencontre une première porte où

trois ouvertures rectangulaires s'encadrent entre des pilastres rustiques. Au-dessus de l'un et de l'autre des deux passages latéraux s'ouvre une niche. Le bâtiment est surmonté d'un fronton triangulaire entrecoupé d'une niche centrale qu'entourent des canons et des drapeaux.

C'est la pure architecture de la Renaissance. La date de 1598 est inscrite sur la muraille. De l'ancienne sculpture il reste seulement des trophées. Les armes de Lorraine qui ornaient le dessus de la porte principale ont été supprimées. Dans les deux niches creusées sur les côtés on a placé des statues allégoriques, très dégradées aujourd'hui et que l'on suppose non sans vraisemblance avoir décoré les bosquets du jardin ducal. Dans la niche centrale, une statue moderne de Charles III, œuvre de Jorné Viard, a pris la place d'une Vierge détruite en 1792.

La façade intérieure de ce même bâtiment a subi, elle aussi, quelques mutilations. Mais l'encadrement de la porte avec ses riches trophées et ses énergiques bas-reliefs donne une belle idée du talent de Florent Drouin qui le sculpta.

Cette porte passée, nous sommes dans la citadelle formée par des bastions qu'au xvie siècle les ducs élevèrent sur ce point contre les ennemis du dehors et des fortifications qu'en 1634, les Français bâtirent contre la ville même.

Quelques pas plus loin se dresse la porte de l'enceinte précédente, construite par le duc Jean Ier, à la fin du xive siècle. La façade tournée vers le dehors porte encore la marque de la Renaissance, car elle a été rebâtie par René II, après la défaite du Téméraire. En souvenir de la Lorraine sauvée, le duc victorieux avait placé sur la muraille une Annonciation, et, au-dessus de la sculpture, quelques vers gravés dans la pierre invitaient quiconque entrait dans la ville à saluer d'un Ave Maria la protectrice de Nancy. L'inscription et l'ex-voto furent martelés

par la Révolution, mais le nom de Notre-Dame est demeuré dans la mémoire populaire. A vrai dire, ce nom est donné le plus souvent à la porte de la citadelle,, et l'on a coutume de nommer la porte de la ville porte de la Craffe.

Du côté qui regarde Nancy l'édifice se présente à peu près sous son aspect primitif. Deux grandes tours rondes, coiffées de lanternes élégantes, flanquent le corps de logis principal, la prison. La porte est de forme ogivale. Il n'y a pas beaucoup plus de quarante ans que le monument a été remis dans cet état. Au xviie siècle, pendant l'occupation française, on avait plaqué sur cette façade gothique des pilastres doriques et un fronton triangulaire. C'est le génie militaire qui a fait tomber ce décor classique. Malheureusement, emporté par son zèle, il a voulu orner à sa façon la vieille muraille : il y a sculpté des portraits fantaisistes ; il y a placé la croix de Lorraine et le chardon de Nancy, sans songer que ces emblèmes étaient encore inconnus à l'époque où la Craffe fut bâtie ; enfin il y a inscrit des dates qui mettront dans un affreux embarras les archéologues des siècles à venir, car elles ne répondent à rien dans l'histoire de l'édifice.

Ces deux portes, celle du xrve et celle du xvie siècle, forment un ensemble grandiose et émouvant. Sans doute, isolées par la destruction des remparts, placées de plain-pied avec la ville par le nivellement du terrain, les architectures ont perdu à la fois de leur force et de leur légèreté. Malgré tout, il faut louer les Nancéiens de ne les avoir pas abattues, sous prétexte de « faciliter la circulation ». Ils ne possèdent aucun monument plus ancien ni plus glorieux : ce fut sous la Craffe que, jusqu'au jour où s'éleva la Ville-Neuve, les ducs de Lorraine passèrent pour faire leur entrée dans la capitale de leur duché.

Dans l'intérieur de la Ville-Vieille il subsiste peu de chose des édifices d'autrefois. Couvents et églises furent détruits pendant ou après la Révolution. C'est à peine si l'on en découvre maintenant quelques épaves dispersées : les fonts baptismaux de Notre-Dame recueillis au Musée Lorrain, le portail trans-, porté à Remicourt ; quelques restes du vieux Saint-Bvre, démoli en 1863, que nous retrouverons dans les musées ; la statue de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle qui, au xvme siècle, fut transférée de la Collégiale Saint-Georges dans l'église primatiale. Les seuls monuments encore debout sont la chapelle des Cordeliers et un bâtiment du palais ducal.

Mais la ville n'a point encore perdu sa physionomie ancienne ; le tracé de ses rues étroites et pittoresques n'a pas été partout régularisé. Ce ne sont pas seulement quelques vocables, comme la rue du Cheval-Blanc, la rue du Maure-qui-Trompe, le Haut: et le Petit-Bourgeois qui lui ont gardé son air d'autrefois. Ici une petite tourelle surplombe de son encorbellement le coin d'une ruelle sinueuse ; là, une enseigne sculptée se détache sur le mur d'une maison. Et les façades, les portes, les cours des logis privés, évoquent encore la vie et les goûts de la vieille Lorraine.

Il ne faut pas, à la vérité, vouloir remonter plus haut que 1450. Les vestiges du moyen âge sont infiniment rares. Mais la Renaissance a laissé dans les rues de la Ville- Vieille de charmants morceaux d'architecture et de décoration. Le plus précieux, l'exquise façade de l'hôtel Lunati-Visconti qui rappelle par son dessin et par ses ornements la maison dite de François Ier, maintenant au Cours la Reine, a disparu de la place qu'il occupait rue de Guise ; mais on le peut voir aux portes de Nancy, dans le château de Renémont où il a été réédifié pierre par pierre. D'autres sont demeurés intacts dans la ville : la cour de l'hôtel d'Haussonville avec ses fines galeries, la façade

harmonieuse et le bel escalier de l'hôtel Lillebonne, la jolie fontaine de l'ancien hôtel du marquis de Ville où, entre deux cariatides, se dresse un dieu marin. Dans la rue Saint-Michel (numéros 4 et 6) et surtout dans la Grande-Rue (numéros 23, 29, 92, 139) des demeures plus modestes présentent de petites portes surmontées d'écus et d'armoiries et, au bout de longs couloirs obscurs, des cours étroites, irrégulières, où régnent des balcons de pierre : des consoles y supportèrent jadis des bustes, des niches y abritèrent des statues. L'art de ces ornements est sobre, un peu lourd, robuste, discret, et l'on remarque en général plus de recherches dans le décor des cours que dans celui des façades : peut-être à ces diverses particularités reconnaîtra-t-on quelques traits du caractère lorrain.

La Ville- Vieille ne fut pas dépeuplée par la création de la Ville-Neuve. La noblesse continua d'y demeurer; souvent elle s'y fit bâtir des hôtels d'un goût plus moderne. C'est ainsi qu'aujourd'hui dans ces mêmes quartiers où tant de détails d'architecture rappellent le souvenir de la Renaissance, on rencontre aussi de belles maisons du xvne siècle ou même du xvnie, comme l'hôtel de Ludre et l'hôtel des Loups.

Lorsque Boffrand fut appelé à Nancy par le duc Léopold, il dirigea de nombreux travaux dans la Ville- Vieille. Il construisit, en 1721, l'hôtel de la Monnaie qui, après avoir reçu des affectations diverses, est aujourd'hui devenu le dépôt des archives départementales. Il reçut aussi la commande d'un grand nombre d'hôtels privés. Presque toutes les constructions de la rue du Haut-Bourgeois datent de cette époque : elles montrent une grandeur et une noblesse singulières. L'hôtel de Fontenoy (numéro 4) et l'hôtel de Mahuet (numéro 6) font penser par la simple majesté de leurs lignes aux hôtels qui, dans le même temps, s'élevaient à Paris, dans le faubourg Saint-Germain. Le plus vaste et le plus grandiose (à ses immenses pilastres on

reconnaît tout de suite la manière de Boffrand), c'est l'hôtel du Ferrary (numéro 29). Sa façade, d'ailleurs, n'est point seule digne d'attention : d'aimables peintures décorent la voûte de la porte cochère et, au fond de la cour, dans une large niche peinte, coule une fontaine au-dessus de laquelle, entre deux groupes d'enfants qui jouent avec des dauphins et des monstres, un Neptune couronné brandit son trident.

Au milieu de la Ville- Vieille s'élève la grande église neuve qui a remplacé la plus ancienne des églises de Nancy : Saint-Evre.

L/6 vieux Saint-Evre était fort délabré quand, en 1863, furent décidées sa démolition et sa reconstruction. Bâti au milieu du XVe siècle, il ne présentait pas une rare beauté d'architecture. C'était une petite église ogivale construite sur un plan fort irrégulier. Une tour carrée, qui avait perdu sa flèche depuis le xvme siècle, surmontait le portail. Cependant les mille souvenirs du passé lorrain évoqués par les tombes, les reliques et les autels de Saint-Evre auraient pu préserver l'édifice de la destruction. On fit bon marché des souvenirs ; on rasa l'édifice. On aurait pu recueillir dans la nouvelle église les œuvres d'art qui paraient l'ancienne. On les dispersa. Quelques-unes furent portées dans les musées de Nancy. Une Pieta du xve siècle reprit sa place dans le sanctuaire.

Le nouveau Saint-Evre est surtout remarquable par la rapidité que l'on mit à le construire. I^a première pierre fut posée en 1864. 1/ église fut consacrée en 1879. Ce fut un prêtre d'une inlassable activité, l'abbé Trouillet, qui accomplit ce miracle.

Sous tous ses aspects, ce monument néo-gothique cause une assez fâcheuse impression. Si l'on vient de la place de la Carrière et que l'on sorte de l'élégant hémicycle bâti par Héré

devant le palais du Gouvernement, on est surpris de rencontrer ce pastiche d'architecture ogivale dans le voisinage de tant de beautés classiques. Débouche-t-on des rues tortueuses de la Ville-Vieille, on demeure confondu devant cette masse de pierre, isolée sur une place trop vaste, et que rien ne rattache à la vie séculaire de la cité.

L'œuvre de l'architecte Morey ne manque sans doute ni de science ni de logique. La flèche de pierre se dresse au-dessus de la façade avec une certaine légèreté. Mais les lignes de l'édifice l araissent sèches et ses formes efflanquées. On admire la foi et la volonté qui, en quinze années, élevèrent et décorèrent cette immense église. Mais on souhaiterait plus de vie et de caractère aux sculptures des portails ; on voudrait que les quatre sujets de cuivre doré, emblèmes des quatre évangélistes, placés sur le perron de l'église, ne semblassent pas détachés du monument ; on regrette que les vitraux de Car Geyling soient dessinés si durement, colorés si froidement, disposés au hasard sans aucun plan d'ensemble ; on déplore la pauvreté d'invention des portes, de la chaire, du maître-autel et du banc d'oeuvre, si délicatement exécutés par l'alsacien Klem ; on pense enfin que le reste du mobilier de l'église laisse voir trop clairement qu'il fut fabriqué en Bavière.

Sur la place du vieux Saint-Evre s'élevait une petite fontaine surmontée d'une statue équestre de René IL La statue qui datait de 1828 était ridicule ; mais la fontaine qui lui servait de piédestal était d'une rare élégance : exécutée par Mengeot, architecte de Léopold, pour la place de la Carrière, elle avait été déplacée lors des grands travaux de Stanislas. On a relégué le piédestal et la statue dans le jardin du Musée Lorrain. Depuis 1SS3, on las a remplacés par une fontaine de l'architecte Cuny qui ne vaut pas celle de Mengeot et par une bien jolie statue, nerveuse et délicate, du sculpteur Mathias Schiff.

C'est encore le nom de René II qui est attaché à la construction du palais ducal. Après sa victoire sur le duc de Bourgogne, le duc de Lorraine s'était un instant flatté de. recueillir tout l'héritage de la maison d'Anjou, mais l'Anjou et le Maine avaient fait retour à la couronne dont ils étaient des apanages ; la Provence s'était donnée à la France, et Charles VIII avait affirmé que la conquête du royaume de Sicile ne regardait que lui-même. René renonça à ses illusions et se consacra au gouvernement de son duché.

Un de ses premiers soins fut de rebâtir le vieux palais à demi ruiné de ses prédécesseurs. Les travaux commencèrent en 1502 et furent conduits par Jacot de Vaucouleurs « maître des œuvres du duché de Lorraine ». Antoine (1508-1544) fit achever la Porterie et la galerie des Cerfs. Ses successeurs agrandirent et embellirent le palais. Louis XIV déclarait que c'était « une vieille, grande, commode maison ». Mais les bâtiments se détériorèrent durant les longues guerres du xvne siècle. Léopold conçut le projet qu'il ne put achever de bâtir un palais magnifique, « un Louvre ». Nous verrons comment Stanislas réalisa un dessein plus modeste et fit élever par Héré le palais du Gouvernement.

Les travaux de Léopold et de Stanislas avaient à peu près respecté une partie des constructions de la Renaissance, le bâtiment dont la ravissante façade borde la Grande-Rue. En 1792, un bataillon de fédérés saccagea cette façade et en brisa toutes les sculptures. En 1849, on la restaura et, à la place de la statue jadis sculptée par Mansuy Gauvain et détruite par les révolutionnaires, au-dessus de la grande porte, Jorné Viard exécuta la statue équestre du duc Antoine. L'année suivante

on installa le musée lorrain dans la galerie des Cerfs. Mais le 17 juillet 1871, un grand incendie dévora une partie des collections du musée et ruina, une fois de plus, ce qui restait du palais de René II. L'architecte Bœswilwald répara l'édifice et le remit dans l'état où nous le voyons. Nous avons donc sous les yeux un monument presque neuf, du moins dans son décor, mais la grâce du dessin primitif, la délicate justesse des proportions, la fidélité avec laquelle on refit les sculptures ornementales justifient les Lorrains d'avoir choisi ce monument pour 3r placer le trésor de leurs antiquités.

La façade — allongée en 1875 — présente de jolis balcons de pierre soutenus par des grotesques et, sous la corniche, une élégante torsade de pierre. Sur le faîte de la toiture court une fine crête de métal dentelée.

La plus grande des deux portes est formée d'un cintre entre deux pieds-droits sculptés ; une grande décoration de pierre la surmonte et dresse jusqu'au-dessus de la corniche ses tiges fleuronnées, ses panaches fleuris, couronnant d'un fronton dentelé, ciselé, ajouré, la niche où chevauche le duc Antoine. La Renaissance y encadre de ses arabesques les plus délicates les caprices les plus imprévus de l'ogival flanûx^ant. Au sommet du monument, une dernière niche abrite les bustes affrontés d'Antoine et de René II.

Deux génies soutiennent les armes de Lorraine au tympan de la porte basse — la porte de Masco, comme l'avait nommée le peuple, en souvenir de la touchante hospitalité qu'un petit savoyard mourant de faim et de froid reçut un jour de l'ours Masco, lequel au temps du duc Léopold avait sa niche dans la galerie voisine.

Du vestibule du palais une galerie ouverte s'étend jusqu'à la tour de l'Horloge, dont le large escalier en vis conduit à la galerie des Cerfs.

Cette salle superbe, que décoraient jadis des trophées de chasse et dont les murs étaient couverts de peinture, a reçu de Bœswilwald une décoration assez banale. C'est aujourd'hui la grande salle du Musée Lorrain.

Si l'on veut ici évoquer les fastes de la cour de Lorraine, et les magnificences du vieux palais, il faut se pencher sur une des vitrines du musée et y contempler la longue suite d'estampes où Claude de la Ruelle fit graver la pompe funèbre du duc Charles III.

C'était un proverbe lorrain que les trois plus magnifiques cérémonies qui se pouvaient voir en Europe étaient le couronnement d'un Empereur à Francfort, le sacre d'un roi de France à Reims, et l'enterrement d'un duc de Lorraine à Nancy. Les cérémonies de l'enterrement de Charles III durèrent deux mois et quatre jours. Feuilletons les gravures et le récit de Claude de la Ruelle.

Le duc meurt le 14 mai, on l'embaume et son corps est porté le surlendemain dans la Chambre des Trespas où il reste, recouvert de velours et de draps d'or, sous un grand dais, parmi les cierges, gardé par des valets de chambre en deuil et des gens d'église qui psalmodient. On l'y laisse jusqu'au 8 juin pour permettre aux marchands de Nancy de réunir tous les velours, serges et draps qu'il faudra pour le deuil de la Cour.

Le 8 juin, la salle d'honneur (cette partie du palais a été détruite) est tendue de tapisseries. Au haut de la salle, sur une large estrade entourée de balustres, on dresse un lit d'honneur, au-dessus duquel est élevé un grand dais que décorent des alérions et des cornes d'abondance. Autour du lit, on dispose des chandeliers et une croix d'argent surchargés de pierreries, puis la chapelle et le prie-Dieu du duc, et enfin sa table et son fauteuil pour le couvert. Une effigie du défunt est couchée sur le lit d'honneur, vêtue d'un pourpoint de soie cramoisie, d'une

tunique d'or et d'un manteau à la royale, fourré d'hermine mouchetée, dont les plis retombent jusque sur les pieds du lit. Elle est coiffée d'un petit bonnet rond constellé de diamants et de perles. Sa tête repose sur des oreillers de drap d'or frisé d'or. Sur d'autres oreillers on a mis le sceptre et la main de justice.

Dès que la salle est ouverte on y introduit les gentilshommes et les officiers de la cour, les hauts fonctionnaires du duché, les prélats et les chanoines. Après le chaut des Vigiles et les thurifications, commence l'extraordinaire simulacre du souper de l'effigie.

Au couvert pour feue Son Altesse ! crie un huissier de la salle et les fourriers dressent la table. A la viande four feue Son Altesse ! crie le même huissier, et les pages vont à la cuisine chercher les mets. Ils en font l'essai, puis les portent dans la salle avec les révérences accoutumées. L/échansou présente les boissons devant le fauteuil vide. L'aumônier dit le Benedicite. Le pannetier découvre les plats et les services se succèdent ainsi jusqu'au dessert. L'aumônier dit les grâces. Les mets sont distribués aux pauvres.

Du 9 juin au 13 juillet, chaque jour les dîners et les soupers alternent avec les offices et les psalmodies des prêtres. Le 14 juillet on offre à feue Son Altesse un dernier souper, celui-là servi « à la Royale », c'est-à-dire que les mets viennent sur la table précédés de hérauts et de trompettes.

On passe alors de la Salle d'honneur dans la Salle funèbre, la galerie des Cerfs, qui a reçu un décor approprié. Les trophées de chasse ont disparu, tous les murs sont tendus de noir. Le cercueil du duc est posé sur des tréteaux recouverts de tentures de deuil et on y place la couronne, le sceptre et la main de justice. Au milieu de la salle une balustrade contient la multitude. Comme les draperies interceptent la lumière du jour, la galerie

est éclairée par les chandeliers de l'autel, les vingt-quatre cierges brûlant autour du cercueil et quatre grands lustres garnis de serge noire. Dix fauteuils sont réservés au premier rang pour le nouveau duc et les princes du sang. Il y a des sièges pour la noblesse, les ambassadeurs, les prêtres et les religieux. Des valets gardent le cercueil. Deux jours durant on célèbre des offices funèbres.

Enfin, le 16, messieurs du clergé et de la noblesse ainsi que les officiers de la couronne se réunissent dans la cour du palais où les hérauts d'armes, suivis de vingt crieurs et sonneurs de clochettes crient 1' « édit funèbre », qu'ils vont répéter devant Saiut-Evre et dans la Ville-Neuve.

Le lendemain, trois cents pauvres portant des torches, trois cents bourgeois portant des cierges, la pompe funèbre se déroule par les rues de la Ville -Vieille. Nobles et prêtres forment le cortège. Quatre chevaux, caparaçonnés et empanachés, sont menés au convoi : le cheval d'honneur, le cheval bardé pour la bataille, le cheval de secours et le cheval de service.

Le cercueil est ainsi porté dans la collégiale Saint-Georges où l'on a échafaudé un étrange décor composé d'obélisques et dont l'ordonnance paraît magnifique et singulière. L'enterrement définitif n'a lieu que le lendemain. Nouveau cortège. Cette fois on se rend aux Cordeliers. Là aussi on a composé une extraordinaire machine funèbre qui semble, lorsque les cierges sont allumés, une véritable pyramide de feu. Et le cercueil est enfin descendu dans les caveaux de l'église...

Le Musée historique Lorrain fut reconstitué après l'incendie de 1871 grâce au concours de la ville de Nancy, de l'État fran-

çais et de l'empereur d'Autriche qui, en maintes occasions, témoigna son intérêt à la ville où régnèrent ses ancêtres. Des achats et des donations ont enrichi les collections, si bien qu'en moins de trente années les locaux sont devenus beaucoup trop étroits. Il faut espérer que la ville finira par entendre la plainte des Nancéiens et des étrangers. Il n'y a pas en France de musée provincial plus riche et qui réponde mieux à son objet. Il contient des documents précieux de numismatique et d'iconographie, de beaux spécimens de toutes les formes d'art particulières à la Lorraine. Il est propre à éveiller la curiosité, amuser l'imagination et éveiller chez les Lorrains d'aujourd'hui le goût de leurs chroniques et l'amour de leurs traditions. Mais, faute de place, les objets y sont exposés sans méthode. Le bon vouloir et les efforts des conservateurs ne servent de rien : les œuvres d'art — il en est d'admirables — sont privées de lumière ; d'intéressantes estampes sont reléguées dans des cartons ; et le pêle-mêle des bibelots finit par déconcerter l'attention du visiteur.

Des sculptures remplissent le jardin et les galeries du rez-dechaussée du palais ducal. Ce sont les épaves des églises, des fontaines et des maisons détruites. Les unes viennent des villages ou des bourgs de la Lorraine : telle cette magnifique « croix d'affranchissement » que les gens de Frouard n'ont pas eu la piété de conserver chez eux. Les autres, les plus nombreuses, sont les débris des monuments de Nancy même.

Stanislas avait commencé l'œuvre de destruction. Cependant on a exagéré les méfaits de son vandalisme. Après lui, à la veille de la Révolution, Nancy, dans ses églises, dans ses couvents, dans ses hôtels, possédait encore d'incomparables trésors : l'historien Lionnois les a décrits en 1788. Mais, sans recourir à Lionnois, il suffit de regarder les estampes du xviiie siècle exposées dans ce même Musée Lorrain : on y voit

représentés tous ces édifices maintenant démolis. Que de richesses dispersées, disparues !

Quelques-unes cependant ont été recueillies ici. Voici le délicat portail de l'hôpital Saint- Julien, rasé il y a peu d'années. Voici des sculptures provenant de la porte Saint- Jean. Voici un groupe charmant de César Bagard : deux génies tenant un médaillon où sont sculptés les traits de Jean des Porcelets de Maillane, évêque de Toul. (Nous avons vu aux Cordeliers deux statues appartenant au même tombeau qui se trouvait jadis dans la chapelle du collège des Jésuites.) Voici enfin les restes de la vieille église de Saint-Bvre : quelques statues, une Vierge, un saint Joseph, une sainte Catherine, une Notre-Dame de Pitié et la Cène de Florent Drouin. Ce dernier bas-relief plein de vie et de mouvement où l'artiste lorrain s'est manifestement inspiré de Léonard de Vinci, excitait l'admiration de Stanislas qui en fit exécuter une réduction en argent pour sa chapelle de Bonsecours. On ne peut voir visage plus doux et plus noble que celui du Christ.

Des peintures à demi effacées, que l'on a rapportées sur une muraille mal éclairée, viennent aussi du vieux Saint-Bvre. Biles représentent les Miracles de la Vierge. L'excellent Lionnois les attribuait sans hésiter à Léonard de Vinci. Autant qu'on en peut juger aujourd'hui, c'est probablement l'œuvre d'un de ces peintres peu inventifs qui, au commencement du xvie siècle, se contentaient, pour décorer les murs d'église, d'agrandir des miniatures de manuscrits. On a voulu rapprocher les peintures de Saint-Bvre d'une suite de compositions que l'on a découvertes naguère — et restaurées — dans une église de la banlieue de Nancy, à Malzéville. Ces dernières — qui ne sont pas, non plus, des chefs-d'œuvre — semblent présenter un caractère germanique plus accentué.

Parmi les débris de statues, les bas-reliefs rongés, les bois à

demi dédorés, les pierres tombales mutilées (rien n'est mélancolique comme le spectacle d'un musée de vieilles sculptures), on rencontre une des belles œuvres de la statuaire lorraine : le tombeau de René de Beauveau et de Claude de Baudoche, sa femme, par Ligier Richier. En 1886 l'église de Noviant-aux- Prés à laquelle il appartenait manifesta l'intention de s'en défaire et le musée le recueillit. La salle voûtée où il est placé convient à un monument funéraire ; on rougit cependant à la pensée qu'une église puisse brocanter ses tombes ! Le chevalier gît, tête nue, les mains jointes, vêtu de son armure de guerre. A côté de lui sa femme est couchée avec un semblable mouvement de prière : sa coiffe, son rosaire, sa longue robe sans ornements la font ressembler à une nonne. Une même expression de ferveur, de confiance et de bonté illumine les deux visages. La virtuosité de l'artiste se révèle dans l'adroite exécution du blason et des draperies. Les statues n'ont subi que des restaurations insignifiantes. Le lion et la levrette accroupis au pied des gisants paraissent modernes. Ce tombeau, comme toutes les œuvres de Ligisr Richier, est taillé dans la pierre de Saint- Mihîel et couvert d'une merveilleuse patine à la cire qui conserve au grain de cette pierre son admirable finesse, tout en lui donnant le poli, le brillant et la nuance du vieil ivoire.

D'autres sculptures, parfois charmantes — notamment deux figures allégoriques cataloguées sous le numéro 143 ■ — sont attribuées à l'« école des Richier ». En Lorraine, toutes les sculptures du xvie siècle étaient naguère de Ligier Richier. On se contente maintenant de les donner à 1' « école des Richier ». C'est plus prudent.

Au premier étage, une première chambre, dite du duc Antoine, a été construite par Bœswilwald ; elle occupe une partie du bâtiment où s'étendait jadis la salle d'honneur. On y a installé une belle cheminée de la Renaissance, qui vient d'une

maison de Saint-Nicolas-du-Port, et qui offre un décor sobre, énergique, un peu lourd, très lorrain.

Dans cette salle est placé le lit du duc Antoine qui, échoué, vers 1837, dans la boutique d'un marchand d'antiquités de Nancy, passa par le garde-meuble de la Couronne où on le restaura, et fut enfin envoyé au Musée Lorrain où, en 1871, les flammes l'épargnèrent. Les armes, les emblèmes et les devises qui décorent ses panneaux permettent de croire qu'il fut exécuté pour le duc Antoine. D'ailleurs, quelle que soit la valeur historique de la relique, il faut admirer la richesse de l'ornementation, le fini du travail, le goût avec lequel sont nuancés les ors et les couleurs qui recouvrent la sculpture. Ce travail fut exécuté par des^ artistes lorrains, M. L/éon Germain l'a prouvé par des raisons ingénieuses et convaincantes.

L>es célèbres tapisseries, dites de Charles le Téméraire, sont tendues en partie sur les murailles de cette salle, en partie sur la paroi voisine de la galerie des Cerfs. Biles se composent de deux séries différentes : La Condamnation de Banquet et L'histoire d'As sué rus.

Selon une tradition ancienne ces tapisseries décoraient la tente du duc de Bourgogne et faisaient partie du butin pris par l'armée lorraine après sa victoire. Cette tradition est-elle conforme à la vérité ? M. Pfister le croit et donne ses raisons dans sa grande Histoire de Nancy. Mais dans une brochure intitulée Le Butin de Nancy, M. Pierre Boyé affirme qu'aucun document ne justifie la légende, que ces tapisseries ont dû être exécutées plusieurs années après la défaite du Téméraire. Sans entrer dans cette controverse, observons seulement que les tapisseries représentant la Condamnation de Banquet reproduisent exactement les diverses scènes d'une moralité de Nicolas de la Chesnaye, parue en 1508, que dans la tapisserie même certains vers sont littéralement transcrits de la moralité, qu'il est naturel

4o NANCY

d'imaginer le poète inspirant les auteurs de la tapisserie et que la conjecture inverse est moins vraisemblable. D'ailleurs, il y a longtemps déjà que la tradition est combattue, et on lit dans la dernière édition du catalogue du musée cette prudente mention : Tapisserie de haute lice dite la tente de Charles le Téméraire.

Les cinq panneaux de la Condamnation de Banquet présentent une suite de compositions compliquées, tumultueuses et spirituelles. Des légendes en vers tissées dans la tapisserie, exposent de place en place le scénario de l'allégorie. L'honnête Dîner a invité à sa table Bonne Compagnie, Je boy à vous, Passe-temps, Gourmandise, Je vous plaige, Friandise, et cinq autres convives : trois musiciens égaient le repas par des airs de flûte. Mais Souper et Banquet, personnages cauteleux, s'offensent de la préférence que l'on a accordée à Dîner et méditent de se venger. Banquet à son tour régale les hôtes de Dîner : la salle est magnifique, le festin superbe et l'on voit sur la table un vaisseau qui porte une Vénus à son mât, des paons et une hure de sanglier ; des vaisselles d'or encombrent les dressoirs. Le traître cependant fait un signe et voici la salle envahie par la horde des maladies : Apoplexie, Fièvre, Goutte, Colique, Gravelle, etc.. La troupe affreuse se jette sur les convives, et les massacre à coups de couteau et à coups de lance. Seuls, Passe-Temps, Bonne Compagnie et Accoustumance sortent de la mêlée sains et saufs. Ils vont porter leur plainte au pied du trône de Dame Expérience. Celle-ci, ayant réuni ses sénateurs, Secours, Clistère, Pilule, Remède et Diète, ordonne que les coupables soient conduits devant elle. Clistère les amène, tandis qu'Averroès et Gallien ratiocinent sur le cas. Le tribunal est formé. Dame Expérience préside entre Gallien et Averroès. Les accusés sont sur la sellette et les plaignants à la barre. Le greffier écrit la sentence. Un dernier pan de la tapisserie devait

sans doute représenter le supplice de Banquet et de Souper : il est perdu. Cette histoire naïve se déroule dans un décor d'une prodigieuse opulence où éclate le faste des cours de la Renaissance, tandis que, dans les légendes versifiées qui commentent les tableaux, on retrouve la railleuse bonhomie du moyen âge. Ives acteurs de la moralité populaire sont costumés de velours de soie et d'or. Et cette tapisserie nous révèle assez bien les goûts divers d'une société qui, tout en s'enivrant de luxe, continuait à se divertir des mêmes enfantillages qui avaient diverti ses ancêtres.

Quant aux deux pièces de l'Histoire d'Assuérus, ce sont aussi de belles tapisseries d'origine flamande. I^e duc de Bourgogne, Philippe le Bon, les avait achetées, dit-on, à Pasquier Grenier de Tournai. Mais on a contesté aussi qu'elles aient fait partie du butin de René II.

Au fond de la galerie des Cerfs se dresse une magnifique cheminée décorée de cariatides et de trophées ; d'opulents rinceaux sont sculptés sur ses tablettes. Elle vient de l'ancien auditoire de la ville de Join ville. Elle orne à merveille la salle où on l'a placée.

C'est dans cette salle et dans un cabinet qui lui fait suite que sont exposées les diverses collections du musée. Quelques peintures et quelques esquisses rappellent les noms des peintres de Léopold, Claude Charles et son élève Jacquard dont nous retrouverons ailleurs les œuvres abondantes et faciles. Une belle série de vases de pharmacie en faïence de Niderviller donnée par Stanislas à l'hôpital Saint- Jean-de-Dieu, des plats, des assiettes, des statuettes en biscuit de faïence ou de porcelaine sorties des fabriques de Belleville-Toul, de Niderviller et de L/unéville représentent la céramique lorraine. On peut déjà connaître ici tout l'esprit de Cyfflé et toute l'élégance de Guibal (la statuette de Stanislas est une pièce charmante) ; mais, en

parcourant les places de Nancy, on verra que l'un et l'autre étaient capables d'œuvres plus considérables. Puis des fragments de grilles de Lamour et quelques chefs-d'œuvre de la serrurerie lorraine, des meubles précieux, des bois sculptés que l'on a eu longtemps coutume d'attribuer à Bagard, des horloges, des armes et des bibelots rares, comme cet étrange globe terrestre, en argent finement ciselé, qui s'ouvre pour former un hanap. Une longue suite de peintures — le plus souvent médiocres — nous fait connaître les visages des princes et deprincesses de la maison de Lorraine, ainsi que des Nancéiens illustres. Quelques vues des châteaux de Stanislas évoquent, tant bien que mal, de belles architectures disparues. Enfin des reliques de toutes sortes : le manuscrit de la Nancéide, poème où Pierre de Blarru célébra la défaite des Bourguignons ; le médaillon de Louis XV par Walneffer, réduction de celui qui fut placé sur l'Arc de Triomphe de la place Recale ; un mannequin costumé représentant Bébé le nain du roi de Pologne, etc..

Les médailliers sont riches et l'on y peut voir l'œuvre de Saint-Urbain, le graveur-architecte du duc Léopold, qui, après une vie glorieuse, tomba dans la misère et finit par faire de la fausse monnaie.

Des gravures de Callot, d'Israël Silvestre qui, né à Nancy, a consacré à son pays natal quelques planches charmantes, de Collin, de François ressuscitent les aspects de la ville de jadis, ses édifices, ses cérémonies, ses fêtes, en même temps qu'une série de plans permet d'en suivre toutes les transformations.

Même si l'on ajoute à cette longue énumération des objets préhistoriques, des antiquités gallo-romaines, des bijoux mérovingiens et une curieuse collection de taques de cheminées lorraines, on n'a encore donné qu'un inventaire bien incomplet de ce beau musée d'art et d'histoire.

Avant de le quitter, il faut pénétrer dans la salle réservée aux séances de la société d'archéologie lorraine et y admirer les fines boiseries du xvme siècle dont elle est lambrissée : elles ont été apportées d'un vieil hôtel de Nancy, l'hôtel des Salles.

Nous avons fait le tour de la Ville-Vieille. Il nous resterait à dire un mot de la place de la Carrière, puisqu'au milieu du xvie siècle elle fut englobée dans l'enceinte de la ville. Mais Stanislas l'a comprise dans l'ensemble de ses travaux et lui a donné l'aspect qu'elle présente encore aujourd'hui. Nous la décrirons en étudiant les bâtiments du roi de Pologne.

De l'ancienne Carrière nous possédons une gravure par Callot. L,e plus sage est de suivre le conseil qu'un rimeur inconnu avait écrit sur la tombe du grand artiste :

En vain tu ferais des volumes Sur les ouvrages de Callot ; Pour moi je n'en dirai qu'un mot :

Son burin vaut mieux que nos plumes.

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