CHAPITRE IV
La porte Saint-Nicolas. — La porte Saint-Georges. — L'église Saint- Sébastien. — La Cathédrale : l'œuvre de Hardouin Mansard et d Boffrand ; les peintures ; l'ex-voto des Minimes ; les sculptures de Drouin : les grilles de Lamour; le trésor de Bouxières-aux-Dames. — Le quartier du Chapitre.
Une fois qu'il eut tracé le plan de sa Ville-Neuve (1598), Charles III commença par fortifier la place. Les remparts achevés, les premiers édifices qui s'élevèrent dans l'enceinte furent des maisons religieuses. Puis, pendant plus de soixante années, la guerre et tous les fléaux s'abattirent sur le duché : jusqu'à la fin du xvne siècle ou cessa de bâtir dans Nancy. Sous Léopold, à la faveur de la paix et de la prospérité publique, on construisit des églises et quelques hôtels.
Ou aura vite énuméré les monuments qui, élevés pendant cette période, dans la Ville-Neuve, n'ont point disparu. Les remparts furent définitivement rasés après la paix de Ryswick ; mais deux des portes sont encore debout. Presque tous les couvents ont été démolis pendant ou après la Révolution. Il reste deux églises datant du règne de Léopold : Saint-Sébastien et la Primatiale.
La ville neuve de Charles III avait trois portes : la porte
Saint- Jean dont l'une des façades fut démolie en 1868 et l'autre en 1874, la porte Saint-Nicolas et la porte Saint-Georges.
La porte Saint-Nicolas, ainsi nommée parce qu'elle donne passage à la route de Saint-Nicolas-du-Port, l'un des plus célèbres lieux de pèlerinage de la Lorraine, termine la rue Saint-Dizier. Elle ne reçut jamais les sculptures qui la devaient orner. Au xvme siècle, à l'occasion d'une visite que Mesdames Adélaïde et Victoire rirent à leur grand-père en revenant des eaux de Plombières, on décora la façade intérieure dans le goût du temps et on eut la singulière idée de placer sur cette porte militaire des vases et des groupes d'enfants pareils à ceux qui ornaient les pavillons de la place Royale. Du côté du faubourg, on a surmonté l'édifice d'obélisques et de grenades enflammées : l'effet en est plus heureux. Le bâtiment intermédiaire a été démoli. Mais il faut être indulgent pour ces remaniements et ces mutilations. La porte est conservée, c'est l'essentiel.
Il y a une vingtaine d'années, il s'en fallut de peu que la porte Saint-Georges ne subît le même sort que la porte Saint- Jean. On s'avisa qu'elle gênait l'établissement d'une ligne de tramways et la majorité du conseil municipal décida de l'abattre. A Nancy et à Paris, des artistes, des archéologues, des écrivains s'élevèrent contre ce projet sauvage. L'État classa la porte ; puis il la déclassa ; puis, tous les membres de la Commission des monuments historiques ayant là-dessus donné leur démission, il la reclassa. La victoire resta aux défenseurs des vieilles pierres. Une nouvelle rue fut tracée, à côté de la porte Saint-Georges, pour la circulation des tramways.
C'eût été grand dommage de sacrifier cet édifice précieux. Sans doute son architecture a perdu quelque peu de sa beauté guerrière depuis qu'elle ne se raccorde plus aux bastions qui la
flanquèrent autrefois. Ce n'est plus maintenant qu'un monument d'apparat et de souvenir. Mais par sa carrure robuste, noble, pesante, par le luxe discret de ses ornements, il montre, mieux qu'aucun autre, le caractère original que les artistes lorrains — nous en avons déjà cité des exemples — imprimèrent au style de l'extrême Renaissance.
Tout le premier étage de la porte d'ordre toscan, est simple et nu. Mais, aux deux extrémités de l'entablement, se dressent deux figures allégoriques où l'on croit reconnaître la Guerre et la Paix. Entre deux sphinx ailés s'élève une attique où deux hommes barbus dont le corps finit en feuille d'acanthe forment cariatides. Au sommet du monument, au milieu d'un fronton entrecoupé, chevauche le saint Georges de Florent Drouin. Jean Richier, petit-neveu du grand Ligier, exécuta les autres sculptures.
La statue de Drouin offre un grave défaut : si l'on vient du faubourg, à mesure qu'on approche de la ville, on voit la tête du saint disparaître derrière celle de sa monture. Mais le cheval cabré et le dragon terrassé forment un groupe pittoresque, qui couronne la porte d'une façon vraiment triomphale.
En rasant la porte Saint-Georges, on n'eût pas seulement détruit une belle œuvre d'art ; on eût encore effacé un des grands souvenirs de l'histoire de Nancy. Ce monument est maintenant le seul vestige de la vieille dévotion des Lorrains à saint Georges. Au xrve siècle, une église collégiale avait été élevée, sous le vocable du saint, par le duc Raoul et, avant que les Cordeliers eussent été consacrés à la sépulture des ducs, elle avait reçu la dépouille des souverains de la Lorraine ; elle avait aussi abrité, jusqu'en 1550, la tombe de Charles le Téméraire. Léopold en commença la démolition et Stanislas l'acheva. Cette collégiale possédait une relique que les Nancéiens tenaient
pour le plus vénérable de leurs trésors, un os de la cuisse de saint Georges et, chaque année, le 5 janvier, la « procession des Rois », instituée en souvenir de la défaite des Bourguignons, se déroulait dans les rues de Nanc}r, au son des hymnes et des cloches, faisant cortège au cuisseau Monsieur Saint- Georges. Stanislas supprima la « procession des Rois ».
En 1720, l'église Saint-Sébastien, contemporaine de la fondation de la ville neuve, menaçait ruine. Léopold la fit démolir et l'architecte Jennesson bâtit une église neuve, qui fut achevée en 1731. Le sculpteur Meny exécuta les délicats bas-reliefs qui encadrent le portail en forme de fer à cheval et où sont représentés des trophées d'église. La voûte en arcs doubleaux de la nef et des collatéraux repose sur de belles colonnes d'ordre ionique. L'ensemble de l'édifice séduit par son air d'élégance noble et aisée. Son unique défaut est, peut-être, l'excessive hauteur de la nef. On dirait que l'architecte a dû, ses plans terminés, supprimer une travée de l'église et qu'il n'a point su rétablir les proportions ainsi altérées.
Il est inutile d'insister sur les peintures qui sont probablement de la main de l'inévitable Claude Charles et sur le mobilier moderne qui s'accorde mal avec la grâce des architectures.
Dans l'intérieur de l'église les artistes lorrains du xvine siècle ont érigé un monument au peintre Girardet, paroissien de Saint-Sébastien. C'est une agréable allégorie de Joseph Sontgen : la Gloire repousse le Temps qui tente d'étendre un voile sur le portrait de l'artiste. En décrivant les bâtiments du roi de Pologne, nous aurons à revenir sur Girardet et sur Sontgen.
En 1839, Victor Hugo traversa Nancy ; il écrivit à un ami l :
« La ville a peu d'aspect ; les clochers de la cathédrale sont des poivrières Pompadour. Cependant je me suis réconcilié avec Nancy, d'abord parce que j'y ai dîné et j'avais grand faim; ensuite parce que la place de l'Hôtel-de- Ville est une des places rococo les plus jolies, les plus gaies et les plus complètes que j'aie vues. C'est une décoration fort bien faite et merveilleusement ajustée avec toutes sortes de choses qui sont bien ensemble et qui s'entr'aident pour l'effet... C'est une place marquise.
« J'ai regretté que le temps me manquât pour voir en détail et à mon aise cette ville toute dans le st}de de Louis XV. L'architecture du xviiie siècle, quand elle est riche, finit par racheter son mauvais goût. 3a fantaisie végète et s'épanouit au sommet des édifices en buissons de fleurs si extravagants et si touffus que toute colère s'en va et qu'on s'y acoquine. Dans les climats chauds, à Lisbonne, par exemple, qui est aussi une ville rococo, il semble que le soleil eût agi sur cette végétation de pierre comme sur l'autre végétation...
« Ce qui est remarquable et ce qui achève d'assimiler l'architecture du xviii0 siècle à une végétation, j'en faisais encore l'observation à Nancy, en côtoyant la cathédrale, c'est que, de même que le tronc des arbres est noir et triste, la partie inférieure des édifices Pompadour est nue, morose, lourde et lugubre. Le rococo a de vilains pieds.
« J'arrivais à Nanc}^ dimanche à sept heures du soir ; à huit heures la malle repartait... »
On sourit parfois des touristes pressés qui visitent une ville