Le Rhin. Lettre xxix
« entre deux trains ». En une heure, Victor Hugo avait dîné, aperçu des « buissons de fleurs » au sommet des édifices de Nancy, évoqué des souvenirs de Lisbonne et bâti toute une théorie sur l'architecture du xvme siècle.
On verra plus loin ce qu'il faut penser du « rococo » des constructions de Héré. Examinons cette cathédrale « Pompadour ».
Victor Hugo l'a mal vue. Mais l'eût-il regardée plus attentivement, il l'eût sans doute jugée avec le même dédain. Le romantisme a été injuste pour l'art du xvne et du xvine siècle, croyant ainsi venger le moyen âge du mépris où l'avaient tenu les classiques. Il a répandu dans le public des préventions dont tout le monde n'est pas encore revenu. On parle peut-être un peu moins, aujourd'hui, du « mauvais goût » des constructeurs du xvme siècle. Mais on en a beaucoup parlé, et très souvent à propos de la cathédrale de Nancy.
Charles III avait décidé la construction d'une grande église primatiale dans la Ville-Neuve et, pour ménager l'emplacement nécessaire, il avait élargi vers l'est le tracé primitif de l'enceinte fortifiée. Une église « provisionnelle » fut bâtie, en attendant que l'on eût élevé l'église définitive. Mais durant tout le xvne siècle, l'entreprise resta en suspens. On ne se remit à l'œuvre qu'en 1703, sous le règne de Léopold. Les travaux s'achevèrent en 1742.
La Primatiale, — devenue la Cathédrale depuis que Nancy possède un évêché — est l'œuvre de deux grands architectes Jules Hardouin-Mansart et Germain Boffrand. Au premier revient l'invention du plan général et de la façade. Le second bâtit les deux tours, la charpente de la coupole et dessina plusieurs détails importants de la décoration. Boffrand, après la mort de MansarL (1708), avait repris à Luné ville et à Nancy, la suite de ses travaux.
La façade rappelle par son ordonnance générale celle de
S. Andréa délia Valle de Rome, église qui fut construite, au milieu du xviie siècle, par Carlo Rainaldi : nous sommes assez loin du « Pompadour ». Le bas-relief qui surmonte la porte principale, les clefs sculptées, les deux niches ornées de statues, les colonnes accouplées qui, aux trois étages se détachent sur l' avant-corps, les pilastres qui décorent les arrière-corps et les tours donnent à cette façade de la vie et de l'éclat. Chacune des deux tours carrées supporte une tour ronde formée d'arcades ouvertes et surmontée d'un dôme que termine une petite lanterne à jour. Ce sont les « poivrières ». Ces tours, vues de près, paraissent un peu gauches : le passage de la forme rectangulaire à la forme arrondie est trop soudain. Mais qu'on les considère d'un peu plus loin, de la place de la Carrière, lorsqu'elles surgissent au-dessus de l'hôtel de ville, ou du faubourg Saint- Georges, quand elles dominent la vieille porte, ou des hauteurs environnant la ville, quand elles se dressent au-dessus de Nancy : alors, elles prennent un air charmant de grâce et de légèreté.
Malgré tout, il faut reconnaître que cette façade nous choque par un défaut de proportion. L' avant-corps est trop haut et l'espace entre les deux tours trop large. Les architectes n'en sont pas responsables. Mansart calcula l'écart des deux tours de manière à pouvoir édifier un dôme au-dessus de l'église. Cette partie du projet fut abandonnée. Pour pallier l'inconvénient qui devait en résulter, on haussa le fronton qui surmonte la façade. On déséquilibra ainsi les lignes de la construction ; et cette malencontreuse surélévation ne put combler la distance démesurée qui sépare les deux tours.
A l'intérieur, règne la sévère majesté des grandes églises bâties à la romaine.
On raconte que la voûte n'a pas été élevée à la hauteur prévu.1 dans les premiers plans et que l'architecture de Mansart
comportait un ordre de plus. Mais uu chanoine Dumolard, chargé de suivre les travaux et de payer les mémoires, fort impatient de voir la fin de l'ouvrage, aurait, dit-on, affirmé au duc Ivéopold, que les fondations ne pouvaient soutenir ce second ordre. On ajoute que le prince ordonna de construire tout de suite les voûtes sans pousser plus loin l'édifice.
L/anecdote est invraisemblable. Il y a dans l'édifice achevé une si parfaite harmonie et les proportions en sont si justes ! Boffrand dans son Livre d'architecture écrit : « Quelques églises gothiques quoique toujours gâtées par quantités de sculptures sans correction, sans goût, mal imaginées et mal placées, par des ornements de mauvais choix, et par des monstres inconnus ne laissent pas d'avoir leur beauté. D'où peut-elle provenir si ce n'est d'une juste proportion de la hauteur à la largeur et du rapport de toutes les parties avec le tout ?» — Négligeons les blasphèmes de Boffrand. Mais ce « rapport de toutes les parties avec le tout » — loi suprême de l'architecture — , ce « rapport » qui fait la beauté des cathédrales ogivales, nous le retrouvons aussi dans les grandes œuvres de l'architecture religieuse du xvne siècle et du xvnie siècle, dans la cathédrale de Versailles de Hardouin- Mansart, dans l'église Saint-Jacques de Lunéville dont Boffrand lui-même a dressé les plans, et enfin, dans la Primatiale de Nancy.
Dans la coupole qui s'élève d'un mouvement si élégant au-dessus de l'avant-chœur, Claude Jacquart, peintre nancéien et élève de Claude Charles, a brossé un ciel ouvert, immense composition dont le dessin est ingénieux et le coloris désagréable. Deux tableaux de Claude Charles : le Couronnement de saint Sigisbert et les Pauvres servis par saint Sigisbert décorent le chœur. L'abbé Lionnois remarque qu'ils sont d'une hauteur prodigieuse et qu'ils ont coûté seulement 1.200 livres :
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ils n'en sont pas meilleurs. Girardet a peint une Assomption et un Sacré-Cœur.
Le tableau le plus intéressant que renferme la Primatiale est un ex-voto qui vient de l'église détruite des Minimes.
La famille de Lorraine montrait une dévotion particulière pour François de Paule. Charles III avait contribué à la fondation du couvent et de l'église des Minimes de Nancy ; il se fit donc peindre, avec sa famille, dans un tableau qui fut placé au-dessus du maître-autel de l'église.
La Vierge et l'Enfant Jésus présentent le rosaire à saint François de Paule et à saint Dominique. Au-dessous de ce groupe, sont rangés : à droite, Charles III, ses trois fils et un pape ; à gauche, la duchesse Claude de France et ses quatre filles, « les plus belles blondes de l'univers », suivant un dicton populaire, et le peintre pour ne pas faire mentir le dicton, leur a donné les carnations les plus blanches et les plus transparentes. Ce sont de beaux et précieux portraits que l'on attribue avec la plus grande vraisemblance à Jean de Wayembourg, peintre de Charles III. On a facilement reconnu les traits des princes et des princesses ; mais on s'est demandé quel pouvait être le pape représenté au milieu de la famille ducale. On a, pour des raisons diverses, prononcé les noms de Léon X, de Clément VIII, d'Innocent IX. M. Auguin incline à penser que ce portrait doit être celui de Pie V, fondateur de la fête du Rosaire. Une suite de médaillons figurant les quinze stations du Rosaire entoure le tableau ; elle ne paraît pas de la même main qui a exécuté la Vierge, les saints et les portraits.
Une vierge charmante qui se dresse au fond du chœur est attribuée à César Bagard et un Christ en bois serait, dit-on, de Ligier Richier. Une statue de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, apportée au xvnie siècle de la collégiale Saint-Georges et terriblement restaurée au xixe, est surtout remarquable à
cause des innombrables miracles qu'elle fit jadis. Enfin, dans les deux chapelles du transept, on a placé les statues des quatre docteurs de l'Église latine par Florent Drouin, statues qui jadis entouraient le tombeau du cardinal de Vaudémont dans l'église des Cordeliers. Ces nobles et vigoureuses sculptures semblent assez dépaysées dans la cathédrale. On a souvent demandé qu'elles fussent ramenées à leur place primitive et qu'ainsi fût reconstitué le monument du cardinal, on ne Tapas encore obtenu,
La Primatiale ne fut achevée que sous Stanislas. De cette époque (1751) datent les deux grilles magnifiques de Jean Lamour, qui ferment la chapelle de Saint-Charles, dans le collatéral de droite, et la chapelle de Saint- Jean, dans celui de gauche. Ues grilles des autres chapelles sont signées et datées : Jean Maire, 1759 ; le travail en est moins hardi, le décor moins somptueux.
Enfin, dans la sacristie de la cathédrale, une grande armoire renferme de belles orfèvreries et le précieux trésor du chapitre de Bouxières-aux-Dames : un évangéliaire du ixe siècle sous une merveilleuse couverture d'or où sont enchâssées des pierreries et gravées les figures des quatre évangélistes ; un anneau dont le chaton porte un des cailloux avec lesquels fut — probablement — lapidé saint Etienne ; un peigne d'ivoire orné de rinceaux, d'oiseaux et de feuillages dont les dents sont si longues et si espacées que les Lorrains avaient coutume de dire d'un homme à la tignasse inculte : « Il s'est peigné avec le peigne de saint Gauzelin. » C'est en effet à saint Gauzelin qu'auraient appartenu l' évangéliaire, le peigne et l'anneau. Cet évêque de Toul avait, au xe siècle, fondé sur la « montagne » de Bouxières un couvent de Bénédictines, qui, plus tard, devint un des quatre chapitres nobles de la L/orraine. L,a « montagne » est une colline abrupte et battue par les vents du Nord. Bien que la vie la plus libre et la moins austère leur fût permise, les
clianoinesses finirent par s'ennuyer sur ce promontoire escarpé. Elles obtinrent un jour la permission d'en descendre et de se fixer à Nancy. C'était en 1785. Elles n'avaient pas achevé d'édifier leur nouvelle maison que la Révolution supprima noblesse et chapitres. Aujourd'hui, à Bouxières, il reste seulement quelques pans de murs des bâtiments d'autrefois ; des paysans ont fait leur logis dans les ruines et au sommet de la montagne, sur la grande pelouse ombragée de vieux arbres où, au temps du roi de Pologne, dansaient les chanoinesses et les chanoines, maintenant, par les beaux dimanches d'été, les Nancéiens en promenade viennent contempler — à travers les fumées qui montent des hauts fourneaux — le site admirable où se rencontrent la Moselle et la Meurtrie... La dernière abbesse avait confié les reliques et le trésor de Saint-Gauzelin à un chanoine de Nancy. Celui-ci les remit à la cathédrale en
Derrière la cathédrale, s'étend l'ancien quartier du chapitre, quartier silencieux et charmant : on y voit, çà et là, les frondaisons d'un grand arbre déborder du mur d'un petit jardin, et l'on y entend le pas menu des dévotes se hâtant vers l'église. Tout est demeuré canonial dans ces rues paisibles et la vie s'y ralentit au rythme de jadis. Au-dessus des portes étroites des maisons sans faste, de petites grilles l formées de deux initiales ou des simples feuillages décorent les impostes : ce sont des « ouvrages en araignées » de Jean L,amour.
1. Notamment rue Montesquieu, n03 9 et 11; rue de la Primatiale, 17, 18, 20.