‹ Nancy; histoire et tableauChapitre 13 sur 56 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est inutilement que l'on chercherait à Nancy des débris d antiquités austrasiennes ou romaines, a plus forte raison gauloises; car, loin de remonter si haut, le noyau même de cette ville n'était pas encore formé sous les Carlovingiens. A l'époque, en effet, dont il s'agit, elle n'aurait pas eu de raison d'existence, les populations descendues des Leuques et des Médiomatriciens ayant jusqu'alors conservé d'habituelles relations, sinon de dépendance, au moins de clientelle, avec leurs anciennes capitales, et d'ailleurs la suprématie d'Aixla-Chapelle étant venue dominer sur le tout.

Mais lorsque, peu après la création du royaume de Loihaire ou de la Loher- Règne (855), ces rapports leuquois et

médiomalriques achevèrent de tomber en oubli, au milieu du désordre amené par les irruptions réitérées des Normands (876-900), puis des Huns-Abares (900-930), et par les guerres civiles qui suivirent ces longs désastres ; — lorsque , chacun n'ayant plus songé pendant soixante ans qu'à sa sûreté particulière et locale , Toul et Metz furent devenus de simples individualités, de petites républiques dont le patriotisme rétréci finissait à quelques milliers de toises de leurs murailles ; — lorsqu'en même temps, prise et pillée par les Barbares, la grande ville impériale, centre administratif des provinces d'entre Rhin et Meuse, de ces provinces qu'avait déjà groupées auparavant ensemble leur soumission commune à la couronne d'Àustrasie; lorsque la ville de Charlemagne, disons-nous, cessa de les tenir liées et.de faire sentir au loin son ascendant : — alors, — pour les contrées surtout les plus voisines des Vôges, et où les eaux de cette chaîne commencent seulement à couler vers le Nord , — l'état des choses se trouva changé, la cohésion détruite; le pays restait acéphale. Il dut tendre, dès cette époque, à se créer une tête.

Il le dut, disons-nous; et par conséquent le désir ne put que s'en accroître, dans la région dont nous parlons, quand le génie du fameux Brunon, frère d'Othon le Grand, coupant en deux l'ancien royaume de Lothaire (959), eut formé sous le nom de Mosellane, de Haute Lorraine ou de Lorraine propre, — séparée désormais de la Basse Lorraine ou du Lolhier, — une nationalité bien conçue, bien distincte, qui réunissait tous les éléments de vie et de durée.

Non que la tête dont nous parlons se soit constituée aussitôt. Géographiquement déterminé par des circonstances politiques en désaccord avec la nature, le siège primitif du gouvernement nouveau ne pouvait guère devenir foyer de convergence, ni exercer une attraction réelle. Il n'était autre, en effet, que la résidence même de Frédéric de Bar, prince

à qui son crédit comme beau-frère de Hugues Capel, Lieu plus que les sympathies lotharingienues , avait valu d etre choisi pour premier duc de Mosellane; ses possessions héréditaires se trouvant placées vers la Meuse et l'Ornai n, c'està-dire sur l'extrême frontière de la Loher-Règne à l'occident. — Mais, quatre-vingt-dix ans plus tard, la famille de Gérard de Saintois, dit d'Alsace, ayant enfin reçu le sceptre ducal, que lui donnait la force des choses (1048), des conditions plus normales se trouvèrent remplies. Gérard et ses pères étaient nés dans les riches campagnes du comté de Vaudémont, au pied de la montagne historique de Sion, véritable cœur du pays, centre sacré de ses traditions millénaires; et l'on put dès lors prévoir que la Lorraine, sous une race de princes patriotes, légitimes enfants de ses entrailles, ne larderait pas à se bâtir une capitale w.

Cette capitale prit naissance, pour ainsi dire, toute seule. On ne saurait en assigner les commencements, ni dire à quelle époque précise les ducs des Lohérans quittèrent Châtenoy, pour venir fixer à Nancy le pavillon de leur souveraineté. Mais, de bonne heure, du moins, le séjour leur en plut ; car la femme de Thierry I er , qui, fils de Gérard d'Alsace, lui succéda en 1070, est déjà qualifiée, par le chroniqueur Albéric, duchesse de Nancy : ducissa de Nanceio. Un nom destiné à devenir si célèbre, n'était alors que celui d'un château, situé près du village de Saint-Dizier (a), et sur le terrain actuel des rues de la Source et de la Monnaie. Bientôt, avoisiné d'habitations, augmenté d'une église de prieuré (6), que firent successivement élever Thierry, Simon et Matthieu (1110-1165),

(a) Détruit sous Charles III, le village de Saint-Dizicr, qui a donné son nom à la principale rue de Nancy, occupait la partie basse du coteau de Boudonville et les environs de Saint-Fiacre.

(b) Notre-Dame près de l'Arsenal , église maintenant détruite.

le château prit de l'importance ; Ferry II y mourut (1213), et c'était devenu un palais, palatium, lorsqu'en 1298 Ferry III en donna une grande partie aux dames dominicaines précheresses, dont le nom est resté à la place des Dames.

Comment et pourquoi ce lieu fut-il préféré à d'autres? La raison en est simple, quoique pas un historien ne paraisse l'avoir comprise.

Le beau vallon où vont se perdre l'un dans l'autre, devant Frouart, les deux principaux cours d'eau de la Lorraine (la Moselle et la Meurthe), n'offrait au XI e siècle aucun espace large et libre, qui pût inviter à y placer des constructions nombreuses. Épais abri des bêtes farouches, il était couvert tout entier par une des ailes de l'immense forêt de Hais, dont les verts et sombres fourrés renfermaient bien peu de clairières, si ce n'est autour des romantiques donjons de Bouxières et de Liverdun. — Mais, à deux petites lieues du confluent, s'ouvrait un bassin vaste et fertile, propre au labourage, au commerce, a tous les développements d'aisance que réclame une ville souveraine. Là , sur la limite des coteaux et des plaines , du pittoresque et de l'utile, de la région boisée et de la région cultivée; là, par la seule force des choses, s'élevèrent les édifices de la résidence ducale. — Placé au point de jonction de quatre anciennes contrées naturelles, le Saintois, le Scarponais, le Chaumontais et le Saulnois, Nancy représenta leur alliance (3) ; il représenta surtout la réunion de la Meurthe et de la Moselle , et les sentiments des populations répandues le long de ces deux rivières et de leurs affluents. Aussi fut-il dès l'origine une idée grande et vraie, par conséquent une idée forte.

Si , comme on ne peut s'empêcher d'en être frappé ,

Nancy fut appelé, de bonne heure et longtemps, à jouer un rôle bien au-dessus de ce qu'annonçait la médiocrité de son enceinte; s'il occupa, et s'il tient dans l'histoire, un rang pour le moins égal à celui de Metz, ville cependant plus étendue, plus ancienne, et qui semblait devoir l'éclipser a tous égards : c'est que, depuis le dixième siècle, Metz, renfermé dans ses remparts, et vivant d'une vie à lui propre, Metz, constitué en cité, dans toute la force du terme (civitas, itchç), n avait malheureusement pu éviter de devenir indifférent, ou même hostile , aux intérêts généraux du territoire ; tandis que, jusqu'à la fin, Nancy fut toujours, au contraire, leur écho sympathique, leur fidèle organe, et leur champion dévoué. C'est qu'en un mot, et malgré la juste célébrité des institutions messines au moyen-âge, Metz n'était l'expression que de lui-même, tandis que Nancy, moins considérable comme ville, était l'expression de tout un jw/ys. — Ce seul mot, qu'on ne trouve nulle part, suffit pour éclaircir bien des choses : il est la clef de l'histoire de Lorraine

Revenons aux accroissements de Nancy. Le brillant Raoul, fils de Ferry IV , abandonnant la portion de palais conservée par Ferry III, s'en fit bâtir une autre (1322-1343), qui occupait l'emplacement d'une partie des jardins de la Préfecture actuelle (a), vers la Pépinière. C'est lui aussi qui fonda , sur le terrain de la Petite Carrière (6), la fameuse collégiale de Saint-Georges (1339), glorieux monument national, que

(«) Palais du Gouvernement , à l'extrémité de lu Carrière. (b) La Petite Carrière est l'espace contenu entre la Grande Rue de la ville vieille et l'hémicycle.

Stanislas a fait disparaître avec tant d'antres. Sous le duc Jean, vers 1463, on construisit, a l'opposite de la porte Saint- Nicolas (a), remplacée plus tard par la Porte Royale (l>), la porte de la Craffe (c) , si remarquable par ses deux tours , et l'on comprit dans l'enceinte des fortifications les rues des deux Bourgets (d). — Alors , Nancy se trouva renfermer tout ce qn'on nomme aujourd'hui la ville vieille; et telle était à peu près déjà son étendue, lorsque fut livrée sous ses murailles, en 1407, la bataille dite de Champigneulles, où Charles H, attaqué par les troupes du duc d'Orléans et de nombreux alliés, les mit en déroute, fit prisonniers le maréchal du duché de Luxembourg, les comtes de Salm, de Sarrebrûck et de Sarverden, principaux chefs des confédérés, — et put le soir, dans sa capitale, les inviter, comme ses captifs et ses hôtes, an souper qu'ils avaient osé commander par défi, croyant bien se le faire servir en vainqueurs.

De 1430 à 1473, l'histoire spéciale de Nancy présente pen de faits mémorables, les princes de la maison d'Anjou ayant rarement pris le centre de la Mosellane pour théâtre de leur activité. C'est à l'avènement de René de Vaudémont, héritier du vrai sang de Lorraine , que recommence l'intérêt

Nous n'entrerons point ici dans le détail de la guerre fameuse qui a fourni a Pierre de Blaru le sujet de sa NancHidt, traduite de nos jours par M. Schùtz : guerre dont les pages

(a) Arcade démolie au mois de mars 4847.

(b) Arc-de-Triomphe situé entre la Carrière et la place Stanislas.

(c) Porte Notre-Dame, qui conduit à la citadelle.

(d) Rues du Haut et du Petit Bourgeois.

de M. de Barante ont popularisé la connaissance , au moins approximative, mais que raconte bien plus fidèlement M. Huguenin jeune , dans une excellente monographie i5 K On sait comment René II , dont les sujets avaient reçu , en pleine paix, des soldais de Charles -le- Téméraire, mille offenses restées impunies, brûlait, malgré l'extrême inégalité des forces, de se mesurer en bataille avec ce prince, sur qui la raison n'avait aucun empire; — comment, après des réclamations inutiles, il osa lui envoyer devant Neuss le gant du défi : encouragé qu'il était à cette périlleuse provocation par Louis XI, qui, de sa propre bouche, lui avait promis assistance contre ce formidable adversaire; — comment, tout à coup, le roi de France, achetant à tout prix le plaisir de pouvoir mettre a mort le connétable Saint-Pol, manqua sans pudeur a sa parole, et laissa son jeune allié en butte à toute la fureur du puissant duc de Bourgogne (1475), qui marcha sur Nancy, dont on ne put l'empêcher de s'emparer momentanément, mais dont les Lorrains se remirent en possession l'année suivante ; — comment enfin , l'obstiné successeur de Philippe-le-Bon étant accouru, furieux, recommencer le siège de cette place (1476), les Suisses vinrent prêter secours à René, leur noble compagnon d'armes, pour lui payer leur dette de Morat.., et l'aidèrent à rentrer dans sa ville ducale sous le plus bel arc-de-triomphe où prince eût jamais passé : sous un arceau composé des os de tous les animaux immondes dont avaient mieux aimé se nourrir les habitants de Nancy, que de ne pas pousser jusqu'au bout leur sublime défense.

La déroute des Bourguignons fut complète; Charles, tué au fort de la mêlée (5 janvier 1477), fut transporté dans les remparts ennemis, où il reçut avec magnificence l'hospitalité de la mort ,6) . Soixante -trois ans après (1550), l'empereur Charles-Quint ayant fait redemander aux Nancéïens le corps de son aïeul, leur générosité n'hésita pas à le lui rendre;

mais le tombeau vide subsista , chargé d'inscriptions glorieuses {1) ; jusqu'à l'époque où des mains trop vantées s'attachèrent, sous mille prétextes, a détruire un a un tous les souvenirs patriotiques de la Lorraine (1742). De nos jours, une demi-colonne, surmontée de la croix nationale à deux branches, indique seule, au milieu de l'étang Saint Jean, la place où succomba le vainqueur de Gand, de Liège et de Mont-l'Héry. Comme la fête patriotique qui se célébrait tous les ans à pareil jour (,) a cessé en 1737, ce fût de colonne est , avec la tapisserie de la tente du prince , conservée à la Cour royale , et avec les restes du pavé noir de l'hôtel de Rennel ( ancienne maison de Georges Marque), où furent accordés à sa dépouille de pompeux honneurs funéraires — l'unique témoignage local, encore existant, d'un événement du premier ordre, qui changea la face de l'Europe.

Le palais de Raoul ne pouvait plus suffire à l'importance de la cour de Lorraine, depuis que les descendants de Gérard d'Alsace avaient acquis, outre la possession réelle du duché de Bar, du comté de Blàmont, des seigneuries de Joinville, d'Harcourt, de Mayenne, d'Àumale et d'Elbœuf, les grands titres honorifiques de rois de Hongrie, d'Aragon, de Sicile et de Jérusalem.

René II, dans les dernières années de son règne (1502), fit jeter les fondements d'un autre édifice plus vaste , qui , s'appuyant pour sommet d'angle sur la chapelle de Saint- Georges (a), étendait en équerre ses deux ailes principales,

(a) Emplacement de lu Petite Carrière, sous les fenêtres des bureaux de la Préfecture actuelle.

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l'une le long de la Grande Rue jusques aux Cordelière, l'autre de manière à longer et a dépasser le fond de la Carrière, place alors destinée aux carrousels et aux jeux chevaleresques. — Continué par ses successeurs, notamment par le brave et bon duc Antoine (1508-1544), à qui Ton doit la salle des Cerfs , ce troisième palais donnait entrée , par l'élégante Porterie (a), d'abord dans une grande cour, bâtie sur les quatre faces, et au fond de laquelle, a droite, se trouvait la belle tour de l'escalier, puis dans une seconde cour, disposée en parterre, dont Callot nous a laissé la vue, et qui s'étendait jusqu'au bastion des Daines (6), planté aussi en jardin. Masse énorme de corps de logis détruits presque tous, et non remplacés pour la plupart, c'était le séjour bien-aimé où se reposait de ses exploits l'héroïque vainqueur des Rustauds (,0 >; où vécut trop peu de temps son fils François; où Charles le législateur rendit tant de sages ordonnances. C'était l'auguste demeure princière où Louis XIV et la Reine, venus en 1673 avec leur double suite, se déclaraient aussi bien ou mieux logés qu'au Louvre (c) ; celle qui n'eût été surpassée que par le magnifique bâtiment dont Boffrand avait jeté les bases sous Léopold (M) ; celle où notamment se dressait avec tant de parade le catafalque des souverains, honorés après leur mort par de si pompeux hommages. Car rien n'égalait en Europe la majesté de leur convoi funèbre : nous pouvons en juger encore, non seulement par les récits officiels, mais par les gravures du temps; et l'on disait, en façon de proverbe, que les trois plus belles cérémonies à voir au monde, étaient le

(a) C'est ainsi que s'appelait le beau portail encore existant , celui qui devrait servir d'entrée à un musée lorrain.

(b) Des Dames ou des héroïnes ; ou le voit nomme en latin propufjnarulnm heroïnarum.

(r) Nous en joignons ici la vue, prise à vol d'oiseau par De Ruel.

il NANCY.

couronnement d'an empereur d'Allemagne à Francfort, le sacre d'un roi de France à Rheims, et l'enterrement d'un duc de Lorraine à Nancy (,a) .

A la différence de la ville vieille, qui s'était formée peu à peu , la ville neuve , conçue d'un seul jet et sur un dessin régulier, fut bâtie en moins de quarante ans. Charles III, dit le grand, digne petit-fils du duc Antoine, avait su, comme ce prince, par un mélange de force et de sagesse, maintenir dans ses états, au milieu des guerres, de religion dont l'Europe était embrasée, l'ordre, la richesse et la paix. 11 commença en 1580 à réaliser son projet, et, de son vivant (1607), il put voir cette œuvre presque terminée. Henri (1608) en poursuivit l'achèvement, et, vers 1618 ou 1620, il ne restait plus rien a faire, sinon quelques embellissements, postérieurs au plan primitif; par exemple, les façades uniformes qu'on voulait donner à la Grande Place (marché actuel), devant un hôtel-de-ville qui n'existe plus, et la fontaine monumentale qu'on se proposait d'y élever, surmontée de la statue équestre du fondateur Charles III (,8) .

Alors, Nancy, heureux et florissant, atteignit un très-haut point de splendeur. Capitale de la Lorraine et du Barrois ; résidence de ducs royaux, qui, n'étant vassaux de la France ni de l'Allemagne , ne relevaient que de Dieu et de leur épée , il renfermait, a côté d'une noblesse illustre, vertueuse et justement considérée, une bourgeoisie laborieuse et intelligente. Le sentiment religieux y brillait du plus pur éclat; les arts y étaient cultivés avec ardeur; l'industrie s'y développait dans une foule de manufactures {u '. Au dedans, on admirait ses rues tirées au cordeau, chose encore si peu commune à cette époque; au dehors, seize bastions gigantesques, décorés de sculptures, et liés par de longues courtines, for-

maient la ligne de son enceinte ; et cet ensemble de beaux et bons remparts , que protégeaient de vastes fossés et de puissantes demi-lunes, en faisait la plus forte place de l'Europe

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