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Henri mourut (1624), ne pouvant malheureusement s'empêcher de laisser la couronne a l'aîné de ses neveux, à l'époux de sa fille Nicolle, au trop fameux Charles IV. Ce prince, doué de rares talents pour la guerre, mais léger, sans aplomb et sans politique, détruisit, par cinquante années d'imprudences, 1 édifice de grandeur que ses pères avaient élevé, et qui continuait à s'accroître.
L'origine de ses infortunes fut d'avoir chaudement embrassé la cause de quiconque, en France, réclamait respect pour les lois et résistait au servilisme. Par là, il se trouva lié aux intérêts de Gaston d'Orléans, à qui même il accorda en mariage sa sœur Marguerite. Par là aussi, il s'attira tellement l'inimitié du cardinal despote qui gouvernait Louis XIII, et qui, malheureusement, insatiable de pouvoir et de vengeance, ne pardonnait rien de contraire à ses combinaisons impérieuses, qu'on vit arriver en 1633, devant Nancy, Farinée française , commandée par le Roi en personne.
Celui-ci s'avançait persuadé qu'il allait réduire celte ville comme la Rochelle, — quoique rien ne fût moins assuré; car c'était un Lorrain (Thiriot) qui lui avait fait conquérir la fière citadelle du protestantisme, et cette fois, au contraire, tous les Lorrains étaient contre lui. Nancy, solidement fortifié , défendu par des soldats fidèles et par une artillerie bien servie, tint les Français à respectueuse distance. La mauvaise saison approchait; les secours allaient se montrer; et Louis, quelque dépit qu'il en éprouvât, était sur le point de lever le siège, — lorsque Richelieu , à qui tous les moyens parais-
saient bons pour réussir, le tira d'affaire... par un mensonge, suivi d'une violation du droit des gens. Le prélat -ministre alla trouver dans les Vôges le duc Charles, et, l'amenant avec adresse à signer des préliminaires de paix , fit tant qu'il l'engagea, par l'espérance de conditions meilleures, à venir parler personnellement au monarque, — lui promettant avec serment qu'il serait toujours libre de se retirer, quel que fût le résultat de l'entrevue. Incapable de soupçonner le roi d'une bassesse et le cardinal d'un parjure , Charles IV se présenta sans défiance au camp de La Neuve-Ville (a). Là, le trop faible fils du Béarnais, après l'avoir affectueusement reçu, ne rougit pas, au bout de quelques heures, — sans prétexte, sans motif d'excuses, — de le retenir prisonnier, au milieu d'égards illusoires, — et put ainsi lui arracher, à force d'instances, devenues des contraintes, l'ordre d'ouvrir pour un moment les portes de Nancy. Ce n'était, lui assurait-on, que pour y faire une pure entrée honorifique ; une entrée destinée seulement à précéder la retraite du Roi , à la rendre plus explicable.., et a sauver ainsi, d'un affront aux yeux de l'Europe, la majesté des fleurs-de-lys.
Une héroïne enfermée dans la place, la princesse de Plialsbourg, voulait, et avec raison, que nul compte ne fût tenu de celte dépêche , œuvre d'un souverain réellement captif; mais le marquis de Mouy, gouverneur, l'un des princes du sang , crut devoir obéir. Ainsi que son parent et maître , il croyait encore à Yhonnew : il ne pressentait pas a quel point les Français fouleraient aux pieds leur parole. — A peine introduits en assez grand nombre pour être devenus les plus forts, ils exigèrent qu'on mit bas les armes. La garnison trahie pleurait de rage. « Ah ! si nous avions su cela ,
(a) Entre Jarville et Sainl-Nicolas de Tort.
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s'écriaient les Lorrains, le roi ne serait entré que par la brèche et sur nos corps. » Louis, indifférent aux ignobles caractères du triomphe qu'il venait de se procurer, osa bien proposer à Callot de consacrer par son immortel burin cet odieux et lâche exploit, — tout comme s'il se fût agi d'un fait semblable aux victoires de Saintonge et d'Aunis, que le grand artiste avait gravées. — « Sire, lui répondit Callot, avec un regard foudroyant, je me couperais plutôt le pouce »
Ayant dès lors l'ennemi dans son sein, Nancy, réduit a l'impuissance de prendre part à la lutte désespérée que soutenait le reste du pays avec une constance, avec une bravoure pour ainsi dire fabuleuse, contre ses oppresseurs cardinalistes (a) et leurs féroces et sacrilèges complices, allemands ou suédois (,7J ; Nancy, qui voyait en frémissant les trésors de son riche arsenal '" j servir de moyens d'attaque contre la sublime et malheureuse citadelle de la Mothe ; Nancy, pendant vingt-cinq ans n'eut plus d'histoire. Car ce n'en est pas une, — à moins qu'on ne veuille abuser des termes, — que le monotone récit de misères déplorables et sans fin, sous un despotisme à la turque (6). Qui ne sait jusqu'où fut poussé le règne du bon plaisir, par ces cruels gouverneurs français , tyrans indignes de leur rang et de leur naissance.., durs et vils concussionnaires qu'on appelait les bâchas de la Lorraine ,20) !
Cet horrible état de choses cessa lors de la paix des Py-
(o) C'était le mot du temps , pour désigner les partisans de Richelieu, en opposition aux défenseurs de la légalité, qu'à Paris on appelait alors royalistes.
(b) La petite paix (1641) fut trop courte pour valoir la peine qu'on y ail égard , dans un résumé des événements aussi rapide que l'est celui-ci.
rénées (1660); mais les adieux devaient être dignes du séjour : l'œuvre admirable de Galéan fut détruite de fond en comble, et Ton ne rendit au Duc qu'une capitale démantelée. — Toutefois , ses sujets en pleurs l'y reçurent avec ivresse (1663), et trouvèrent, au milieu de leur dénuement, des moyens de le fêter encore; mais, sept ans après, sur les plus frivoles prétextes, on s'empressa d'y rentrer en armes, à l'aide de tous les avantages, de tous les postes qu'on s'était fait céder. D'ailleurs, la retraite n'avait jamais été sincère : de honteuses lettres le prouvent ( " J ; et s'il est vrai que la mobilité d'esprit de Charles IV contribuait , avec sa juste exaspération, à le rendre peu fidèle, certes le cabinet de France l'était encore bien moins à son égard. On se sentait trop coupable envers ce prince, on lui avait fait trop de mal, pour ne pas désirer de l'anéantir.
Mil.
Quand les combattants sont vingt contre un , les miracles de résistance ont leur terme : il faut finir par succomber. La Lorraine, écrasée, ne bougeait plus; — mais son silence de mort déplaisait a Louis XIV, étonné qu'on pût rester insensible au bonheur de l'avoir pour maître.
Voyant donc qu'il lui restait a faire la conquête des esprits,
11 crut n'avoir du moins, pour l'opérer, qu'a se montrer de près; il vint, avec la reine, s'établir quelque temps à Nancy, dans tout l'appareil de sa cour (1673). La, daignant s'humaniser avec l'élite de ses victimes , il ne négligea rien pour attirer à son service, ne fût-ce qu'en petit nombre, les notabilités du pays. — Mais, quoiqu'il eût fait, pour y parvenir, des avances très-peu ordinaires de sa part, il en fut pour ses frais de séduction. Ni l'appât des faveurs et des grâces, si puissant sur la noblesse d'alors; ni le désir, si naturel à des gentils-
hommes ruinés, de se tirer de la misère où les avaient réduits des pillages et des exactions sans exemple.., rien n'y fit. Il n'y eut pas une seule défection dans toute la chevalerie lorraine (n; : corps illustre et vraiment patriote , dont la fidélité coûteuse était ici d'autant plus admirable, d'autant plus méritoire, que ses droits politiques avaient été méconnus et violés par le Duc l2S) . Le grand roi partit de Nancy comme il était venu, sans y avoir trouvé un flatteur, encore moins une recrue : il avait rencontré des hommes. — Habitué qu'il était aux servilités de Versailles, il ne pouvait revenir de sa surprise; il en laissa échapper le témoignage avec une sorte d'admiration; — mais ce bon mouvement n'alla pas chez lui jusqu'à la résolution d'être juste, et de rendre a l'indépendance, sous leur légitime souverain , les citoyens d'une nation qu'il avouait si digne de son estime.
Plus tard même, quand 1 infortuné Charles IV, trop peu écouté des Alliés , à qui ses conseils eussent valu la victoire , expira, consolé du moins par une bataille gagnée à Consarbriick (1675), et par la prise du voleur Créqui, l'un des plus insignes brigands qui eussent pillé et torturé son peuple; quand la tombe, fermée sur ce prince, dont on avait si cruellement exploité les fautes, ne laissa plus aucun prétexte au scandale de l'usurpation; — les éminentes vertus de son successeur ne purent ramener Louis à des procédés moins iniques. D'un mot, l'arbitre de la France pouvait se réconcilier avec le sauveur de Vienne et le vengeur de la Chrétienté... Mais non : il aima mieux, seul en Europe, affecter de méconnaître les droits du magnanime duc Charles V.., afin de pouvoir continuer de s'arroger son héritage; — quitte à prononcer, quinze ans après, a la nouvelle de la mort du héros lorrain (1690), ces paroles stériles : « Je viens de perdre le plus grand, le plus sage, et le plus généreux de tous mes ennemis (U K »
Ce que n'avait pu obtenir de Louis XIV le sentiment de la justice, la nécessité le lui imposa, au traité de Riswick ^1697). Alors enfin, il rendit gorge. Alors, — à quelques places près, situées sur la Meuse au delà de Verdun, — il restitua les possessions séculaires du sang de Gérard d'Alsace et de René d'Anjou; mais en faisant raser de nouveau la majeure partie des fortifications de Nancy. Car, après les avoir détruites pour les Ducs (1660), son ambition s étant accrue, il les avait, en 1672, relevées à son profit.
Léopold arriva d'Allemagne, où il était né dans l'exil. Personne ne l'avait encore vu; tout le monde le connaissait. Au devant de lui s'élancèrent liommes, femmes, enfants, vieillards..., ce qui restait debout des populations décimées. Dans cet enthousiasme touchant, électrique, irrésistible, «le sol même sembla s'émouvoir; et la voûte des deux mille églises de la Lorraine et du Barrois, vibra comme sous un tonnerre, aux chants universels, et si longtemps désirés avec larmes, du Domine $alvum fac Ducem. — Le 10 novembre 1698, Nancy fut témoin de l'entrée du jeune prince, et, bientôt après (avril 1700), de celle de son glorieux père 25) . La Providence avait refusé à Charles V, tant qu'il avait possédé la couronne, de revoir la ville de ses aïeux : il v revint du moins, comblé d'honneurs, au fond d'un cercueil triomphal; il y revint, rapportant pour richesse, aux provinces qu'il avait tant aimées , la renommée européenne de ses vertus , de ses victoires, et les drapeaux conquis par l'épée lorraine sur les formidables armées du Grand-Seigneur w .
Alors commença cet âge d'or de trente années, qu'on nomme le règne de Léopold : règne dont nous omettrons le détail ,
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parce qu'il fournirait trop à dire; règne d'une félicité, d'une perfection idéale, auquel il est difficile de rien trouver de comparable dans l'histoire < r \ et dont l'esquisse, tracée par une main célèbre et presque contemporaine, forme la plus belle page peut-être que Voltaire ait jamais écrite
L'Antonin ferma les yeux (1729), mais il laissait son Marc- Aurèle; et déjà Ton s'applaudissait de retrouver tout entier Léopold dans le vertueux François III, qui lui avait succédé (3<M . On rêvait un avenir immense de bonheur et d'illustration.... Hélas! on ne se doutait guère que, si florissante en apparence, la nation fût à la veille de mourir f50) .
Il en était ainsi , pourtant. Après six cents années de vie propre et indépendante, qu'avait suivies plus d'un demi-siècle d'incroyables souffrances, couronnées enfin par trente-huit ans de consolations suprêmes, terrestre récompense et juste auréole de son martyre, la Lorraine se trouvait arrivée, sans le savoir au terme de son héroïque existence. — Restée prudemment étrangère a la guerre de 1733, elle n'avait pu être victime des querelles des potentats : elle le devint de leur réconciliation.
Dans cette guerre, entreprise par Louis XV pour assurer à son beau-père Stanislas le sceptre de Pologne, la France, qui n'avait pas atteint son but, avait néanmoins accru son ascendant; deux de ses vieilles célébrités, Villars et Berwick, lui avaient fait obtenir des succès qu'il fallut songer à lui payer. Or, on jugea que le plus sûr moyen de s'arranger aisément avec elle, et de la rendre facile et coulante sur une foule de points, serait de lui accorder l'objet de sa convoitise la plus tenace, les duchés de Lorraine et de Bar. Lui cédant donc ce qu'on n'avait nul droit de lui céder, c'est-à-dire le bien d'atUrui, on lui offrit d'assurer à Stanislas, en échange de
la Pologne, les deux duchés dont l'acquisition était devenue pour le cabinet de Versailles une idée fixe; avec promesse qu'à la mort de ce roi, ils passeraient à Louis XV, époux de sa fille unique. — Quant au duc de Lorraine, dont les états servaient ainsi de gage à la paix générale, on lui réservait, il est vrai , sans parler du sceptre toscan des Médicis , la plus noble indemnité possible : la main de la belle Marie-Thérèse, héritière de Bohême et de Hongrie, et l'espérance du diadème impérial.... Il hésita six mois, cependant, à conclure un si magnifique échange ; car il allait y perdre Nancy, ce Nancy au prix duquel Charles IV avait jadis refusé de racheter une couronne (31 '.
Mais quels moyens de résister possédait le fils de Léopold? La France et ses alliés exigeaient; l'Allemagne et ses alliés cédaient. — Seul contre la volonté de l'Europe entière, devait-il, pouvait-il, en appeler à l'amour de ses sujets fidèles.., qui, sans doute auraient encore essayé des prodiges, et seraient morts avec joie pour leur maître, — mais qui ne fussent point parvenus a lui conserver le sol paternel , même en se faisant tuer jusqu'au dernier!
Il fallut donc se taire et souffrir, et se résigner à l'élévation... Mais François pleura sa future grandeur, comme un autre eût pleuré sa chute. — Et pourtant, le nom d'empereur, — multiplié , vulgarisé depuis , — était alors unique sur la terre : il se liait a des idées d'un ordre sublime, dont l'équivalent n'existe plus. Siège auguste de la présidence des peuples chrétiens, premier poste laïque de l'univers , le trône où devait monter la maison de Lorraine dans la personne de François III, n'avait point encore perdu son caractère sacré ; c'était toujours le trône des Césars et le Saint Empire romain.
Abrégeons. Il y a des infortunes qui se comprennent sans que la plume s'y appesantisse; et rien ici n'exige que nous nous arrêtions à dépeindre les angoisses d une population gémissante, ses inconsolables douleurs au départ de la famille nationale : ce tableau serait trop déchirant. — Personne n'ignore quelles furent les scènes du désespoir universel. On sait ces pleurs de tous les citoyens, plus en deuil qu'à la mort d'un père; ou connaît ce délire célèbre, cette touchante fureur de tendresse, de malheureux sujets éperdus, — qui, voyant partir les princesses, dernier reste du sang de leurs maîtres.., se cramponnaient aux voitures ducales, se pendaient aux portières, entravaient les roues, dételaient et redételaient les chevaux... Comme s'il eût dépendu deux, a ce moment suprême, d'arrêter le char de la destinée! Comme s'ils eussent encore pu, pauvres gens! à force de sanglots et de prières, empêcher de s'éloigner d'eux l'auguste et chère dynastie... en qui, par tant de siècles de succès ou de revers communs , par des gages si multipliés d'intelligence et d'amour réciproque, tout un peuple s'était incarné 1 " 3 !
Le 21 mars 1737, les commissaires de Louis XV et du roi de Pologne prirent possession de Nancy, et Stanislas y vint le 9 août suivant. L'accueil qu'il y reçut, fut convenable , mais froid. Comme il en paraissait péniblement frappé, les magistrats osèrent lui en expliquer la cause , et lui montrer, avec dignité, combien il aurait à faire pour remplacer les princes auxquels il succédait , et pour obtenir, un jour, des