‹ Nancy; histoire et tableauChapitre 15 sur 56 · SA>CY · texte numérisé non relu

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regrets pareils à ceux dont la trace ne pouvait se cacher, même à ses yeux.

Le Roi fixa sa demeure au château de Lunéville ; mais il s'occupa constamment de sa capitale : il y plaça le centre de beaucoup d'établissements utiles ou charitables. Réorganisant l'académie des sciences et beaux-arts qu'avait fondée Léopold, et l'étendant aux lettres, il y institua, en 1751, la société savante et littéraire à laquelle on donne généralement son nom : dès Tannée précédente, il y en avait créé le germe, , autour d'une bibliothèque publique, destinée à tenir lieu du dépôt de livres et du musée, dissous par le départ des princes lorrains (a). Ses architectes, surtout, opérèrent à Nancy, par ses ordres, des innovations nombreuses. Il réédifia Bon-Secours, il fit bâtir la porte Sainte Catherine, la porte de Toul, la place d'Alliance, et enfin, pour œuvre plus remarquable, la Place Royale, avec ses fontaines et son arc-de-triomphe. Ordonnant aussi que la Carrière, déjà régulière d'alignement, prit des façades uniformes, il lui donna pour fond le petit palais du Gouvernement , avec sa jolie entrée actuelle au milieu de deux hémicycles. Il lui fallut, à la vérité, pour cela, démolir la grande et belle façade, ouvrage de Boffrand; mais un tel scrupule ne pouvait l'arrêter : au contraire ; car Stanislas n'aimait pas moins à renverser qu'à construire. En peu d'années, toutes les œuvres de l'art et du patriotisme lorrain, l'antique collégiale de Raoul, le noble hôtel-de-ville de Charles III, les perrons des jardins de Henri et leurs imposantes statues, la

(a) Le dépôt de livres ducal, n'étant pas encore très-considérable, put être remplacé avec avantage par la bibliothèque duc à Stanislas. Il n'en est pas de même du musée léopoldin , précieuse collection de machines savantes et de chefs-d'œuvre artistiques , qui allèrent enrichir Bruxelles , Florence , etc., et dont Nancy ne retrouva jamais l'équivalent.

Malgrange de Léopold , l'admirable salle d'opéra que ce duc avait fait élever sur les dessins du Bibiane, et dont les machines étaient sans égales dans leur temps. M tout cela périt, sous les coups d'un vandalisme doucereux (3S> . — Non que le Roi ne fût équitable et sage , ami du bien de ses nouveaux sujets; non qu'il ne Ht preuve envers les hommes (autant, du moins, qu'on le lui permettait), d'une justice qui lui manquait envers les pierres {u) ; mais, zélateur méticuleux des intérêts de la puissance a laquelle il devait son trône, et qui gouvernait plus que lui , il regardait comme une bonne fortune chaque nouvelle occasion d'effacer les nobles souvenirs d'un passé... dont il eut toujours la faiblesse de ressentir quelque peur. Mieux conseillé, il aurait pu tout à la fois conserver et fonder : à ce rôle plus intelligent, il eût mérité plus de gloire.

Du reste , — sans tomber dans Terreur vulgaire qui , grâce au soigneux charlatanisme employé longtemps par la France, a fini par faire croire aux badauds que tout date à Nancy du Roi de Pologne, et que rien de beau n'y existait avant lui, — il convient de rendre de légitimes hommages à ce prince, surnommé à bon droit le philosophe bienfaisant, et dont les actes peuvent justifier, en partie, la réputation qu'on lui a faite.

Plus retentissant, il est vrai, plus fastueux que paternel 35 , son règne n'égala sans doute, — ni pour l'éclat, la vraie grandeur, la mâle et digne indépendance, — ni même, quoi qu'on en dise, pour le bonheur matériel des masses, — le merveilleux règne de Léopold l58] . Il y a loin de ce qu'avait été le sort du peuple sous un duc qui l'aimait en père, qui le soignait, le ménageait, le gouvernait avec sollicitude, avec tendresse , avec égard , et se plaisait à l'entourer d'honneur en même temps que de bien-être , — à ce que fut sa condition sous un nouveau monarque , honnête et droit , mais

moins délicat, mais étranger, mais secrètement esclave d'autres étrangers; qui, tout philanthrope qu'il était, comprit peu, sentit faiblement , ne sut ou ne put empêcher, les souffrances de ses sujets.., quand ceux-ci, vainement défendus par le courage de magistrats impuissants, que l'on opprimait à leur tour, gémissaient à double titre, — humiliés par les caprices, foulés et appauvris par les actes , de son dédaigneux et dur chancelier <37) . — Les rayons de l'astre lorrain s'étaient couchés en 1737, et l'époque de Leszczinski (si favorablement qu'on veuille bien s'en présenter l'image, en oubliant les nuages qui l'obscurcirent,) ne pouvait être, — elle ne fut,

— autre chose qu'un majestueux crépuscule. Ce monarque, néanmoins, mourut vivement regretté... Il avait droit de l'être pour ses vertus; il l'eut encore été sans elles (s % et par une puissante raison : — c'est que sa fin était la fin de tout; c'est que le bandeau souverain tombait du front de la ville de Nancy (a).

Avec François III s'était envolée la nationalité réelle : avec Stanislas, s'évanouissait la nationalité titulaire, et jusqu'au rêve de la patrie fs,) .

Une fois la Lorraine arrachée à son existence autonome; une fois qu'absorbée dans un royaume voisin, elle se vit pour jamais dépouillée de la vie propre et de l'indépendance; quand son écusson ne fut plus qu'un souvenir; quand, de tout son patrimoine de gloire, il ne lui resta que son nom,

— dernière consolation encore qui devait bientôt lui être

(o) 23 février 1760.

UISTOIRE. 25

ravie dans la tempête — Nancy, malgré quelques restes d acquisitions matérielles, comme l'achèvement de la caserne Sainte Catherine (1768), l'érection du bâtiment de l'Université (1770-1784) et celle de la porte Stainville (1785) (a), tendit peu à peu à se rapprocher de la classe des villes ordinaires.

Néanmoins, tant qu'il demeura reconnu capitale (d'une province sinon d'un état), sa décadence fut à peine visible : il lui restait, en effet, bien des sources de prospérité. Son antique et riche aristocratie, qui n'avait point cessé de l'habiter; ses nombreux établissements, administratifs, judiciaires ou scientifiques, que l'on n'y avait pas détruits; ses états-majors d'élite, et le brillant personnel des régiments privilégiés qu'on lui donnait pour garnison : mille avantages, trop longs à dénombrer, contribuaient à lui laisser, avec tous les dehors du luxe, le vernis, plus précieux, d'une civilisation distinguée, d'une élégance de mœurs et de langage qu'auraient inutilement essayé de chercher ailleurs, hors de Paris et de Versailles, les hommes habitués à la délicatesse des sentiments et des formes, et rendus difficiles à cet égard par un long commerce des sociétés choisies (4,J .

Toutes ces marques de suprématie disparurent à la fois sous le nivellement de 1789. — Inévitable, peut-être, mais triste pourtant à observer, le mouvement de la Révolution, qui eut pour effet général d'aplatir, d'annuler, d'effacer, au profit de Paris seul, tous les centres d'activité de la France, fut proportionnellement plus fatal à la ville de Nancy qu'à tout autre; parce qu'il y rencontra debout plus de vestiges de force et

(a) Porte Neuve ou porte de Metz, à l'extrémité du cours de ftréve.

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