‹ Nancy; histoire et tableauChapitre 24 sur 56 · KM · texte numérisé non relu

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étaient encore d'assez hauts seigneurs... pour que personne n'osât les empêcher d'aller faire entendre au dehors la voix 1 comprimée des misérables. Il n'en était pas d'eux comme des juges , voire des présidents, dont La Galaizière se moquait, ou comme des infortunés villageois , qu'il faisait pendre.

A Versailles , malgré les courtisans et les buralistes , la députation parla clair; elle avait les preuves en main, elle révéla des horreurs. Les ministres de Louis XV furent troublés, épouvantés, du tableau qu'on leur déroula : ils ne s'étaient jamais bien rendu compte de l'étendue des torts de leur protégé. On sentit qu'il fallait, — jusqu'à un certain degré , du moins , — abandonner ce malencontreux ami , coupable d'excès odieux , coupable surtout de maladresse ; ce mandataire compromettant , qui n'avait pas su , comme Pharaon , opprimer le» peuple* avec sagesse, et qui ne s'était pas montré assez habile

Dans l'art de plumer la poule Saos la faire trop crier.

Quelque soulagement fut donc promis , sur les charges les plus accablantes. A la place du dernier impôt qu'avait voulu frapper Chaumont, on consentit à recevoir un abonnement, énorme encore, mais dont la perception était possible à la rigueur. — Du reste , le plus beau triomphe des gentilshommes, c'est qu'arrachant du Roi de France le point essentiel, la satisfaction morale refusée par son beaupère à la conscience publique, ils obtinrent, en dépit de toutes les répugnances , le rappel des conseillers exilés. — La Galaizière avait fait, du maintien de ses lettres de cachet, une question de portefeuille; il avait déclaré que si l'on pardonnait à ses adversaires , il quitterait son poste. Mais la faiblesse s'allie très-bien avec la violence, et se dessaisir du pouvoir eût trop coûté au Chancelier. Malgré l'affront, il ne se retira point.

Accueillis en Lorraine avec la plus vive reconnaissance , les dignes interprèles de la pensée commune purent y annoncer le prompt retour des magistrats qu'un petit despote , malgré leur titre inamovible, avait prétendu destituer. Ceux-ci ne tardèrent pas à revenir d'exil , et leur rentrée fut un triomphe. Sur leur route , depuis les Voges , on allumait des feux , on sonnait les cloches ; le peuple venait , la larme à l'œil , saluer ceux qui avaient souffert pour lui. Les notables habitants aussi , sauf un bien petit nombre de courtisans ou de poltrons , joignirent leurs démonstrations à celles des classes inférieures. Lorsque reparut dans ses foyers à Nancy la principale victime du bien public, le loyal M. de Châleaufort (4758), les rues y furent illuminées , une escorte de gens à cheval l'entourait , et plus

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de cent voitures suivaient la sienne , pour lui former un cortège affectueux qui rendit hommage à sa vertu.

Aussi , lorsque , trente ans plus tard , la Révolution française , si belle à son aurore, eut semblé frapper l'absolutisme et donner le signal de la réforme de tous les abus, — Tune des rues de Nancy (a) fut appelée rue Châteaufort : nom respectable qu'elle n'aurait jamais dû perdre , puisqu'il était là le synonyme de justice et de liberté.

Telle fut la dernière part que prit aux affaires du pays l'Ancienne Chevalerie ; et certes son intervention finale fut digne de ses antécédents. La tâche qu'elle accomplit alors , fut , comme jadis , une tâche utile au peuple, une action empreinte à la fois de sagesse et de dévouement.

Pendant des siècles, en effet, aucune aristocratie au monde ne s'était montrée à si juste titre environnée d'estime, que la pairie lorraine. S'il en était autrement , nous le dirions de même , et les égards dus aux grandeurs tombées ne nous empêcheraient pas de prononcer ici un jugement sévère ; car la vérité avant tout. Mais, dans l'histoire de nos contrées lotharingiennes , la noblesse d'Assises fut en général admirable. — Quoi de plus beau que son dernier acte ? Non seulement c'était pour protéger les pauvres travailleurs qu'elle se jetait en avant , assumant sur clic des haines puissantes , mais aussi pour défendre et sauver ces mêmes corps de judicature qu'elle aurait eu droit de voir de mauvais œil ; qui jadis avaient dérobé sa place ; qui ne lui avaient succédé que par une violation du pacte constitutionnel lorrain. Désintéressée, courageuse, — généreuse encore par de là, — elle ne pouvait pas mieux finir. Il lui fut accordé par le Ciel de s'ensevelir, expirante, dans les plis d'un linceul sublime.

Quant à Stanislas , son rôle dans cette grande scène fut singulier : il ne fil rien , il laissa faire. Trop peu sympathique à ses sujets pour s'être ému de leur misère et pour leur avoir fait de son sceptre une protection empressée, — mais pourtant, aimant mieux, comme honnête homme, les voir heureux que malheureux, — il ne fut pas fâché qu'on les soulageât , ni qu'en haut lieu , des ministres plus hardis que lui donnassent un peu sur les doigts à son incommode chancelier. On dit même , — et cela parait assez certain , — qu'il avait recommandé sous main à sa fille Marie Leszczinska (qui en effet se conduisit là dedans fort bien , et montra de l'intérêt pour les souf-

(a) La rue actuelle du Manège, où il n'y a point de maoège, et qui n'a aucune raison de garder ce nom insignifiant.

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frances de la Lorraine), on dit qu'il lui avait secrètement recommandé les loyaux députés de la Noblesse, et jusqu'à l'envoyé de ces mêmes cours de justice qu'officiellement il écrasait sans vouloir les écouter. Cela peut faire l'éloge de son cœur, mais non pas de son caractère. — Les grands et bons ducs de Lorraine , qui ne se faisaient point appeler, eux, des philosophes bienfaisants, n'eussent mis ni tant de retard, ni tant de réserve et de mystère , à prendre l'intérêt de leur peuple. Au lieu d'écrire des pensées sur les devoirs de la couronne.., ces devoirs, ils les pratiquaient.

Au reste, Stanislas lui-même, malgré sa quasi-dépendance, malgré la nature viagère de son autorité en Lorraine, a bien prouvé que lorsqu'il formait et manifestait une résolution véritable , il était encore maître chez lui. Oui, nonobstant les fantaisies qui essayaient de le dépouiller déjà de toute influence de son vivant, il n'avait besoin que de parler haut pour faire reculer les ambitieux valets de son héritier ; il restait libre d'abriter, malgré les instances occidentales , les gens dont il avait la franchise de se constituer protecteur. On vit cela dans une affaire certes assez frappante.

Jamais action ne fut plus vive , plus persistante , que celle qu'on exerça près de lui pour l'engager dans le système de persécution adopté en France contre les Jésuites. L'histoire fait connaître, aujourd'hui , combien était impérieux le concours d'influences, pompadouresques et autres , qui avaient fait alors de la maison de Bourbon l'ennemie ardente , acharnée , impitoyable , des successeurs de saint François Xavier, de saint Louis de Gonzaguc et de saint Régis. Donner asyle à des infortunés auxquels on attribuait la théorie de tous les crimes , — à de pauvres prêtres condamnés avec une passion si délirante qu'ils n'avaient pas même été appelés, ne fût-ce qu'en apparence, à se défendre (a), — c'était, par un appel tacite à

(a) Malgré toute la violence de l'orage politique , Louis XVI fut reçu à plaider; bien ou mal, sa défense fut écoutée. Mais, dans le procès de la Compagnie de Jésus , il n'y eut point, comme on sait, de réponse admise à se faire entendre ; on ne joua pas même la comédie de l'équité, tant on attachait de prix à ce que la Calomnie parlât sans contradicteurs possibles C'était laisser voir trop maladroitement à quelles fureurs on obéissait, et mieux aurait valu faire semblant d'être juste; on n'en serait pas moins resté maître de prononcer l'arrêt de proscription , préparé d'avance , auquel surtout on aurait pu accoler des considérants moins gauches , moins ignares et moins absurdes. Mais , quand on est dominé par la passion jusques à pareil point , on a beau se croire habile, « on ne s'avise jamais de tout. » L'iniquité se trahit et se coupe toujours par quelque chose ; mentila est iniquitas sibi.

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la postérité, désoler qui les opprimait; c'était faire remarquer à l'univers qu'il avaient eu pour juges leurs accusateurs (a).

Eh bien, néanmoins, Stanislas eut le courage, — et c'est là sa gloire, — de résister à l'entraînement. Il osa protéger des innocents contre les furibondes préventions de son époque ; il couvrit de son bouclier les victimes de l'oppression janséniste et parlementaire. Et malgré les clameurs assourdissantes d'une haine dont les échos bruïssent encore de nos jours , ce ne fut en Lorraine qu'après sa mort, qu'après 1766, que les philosophes chrétiens, défenseurs du libre-arbitre et du bon sens, furent chassés de leurs maisons, dispersés, honnis, réduits à la misère.., pour contenter l'intolérance des schismatiques partisans d'un fatalisme désespérant , stupide , emprunté par Jansénius à Luther et à Mahomet (6).

Or, l'équitable répulsion que sut opposer, quant à ce point, le Roi de Pologne à des préjugés tyranniques , il n'aurait eu qu'à la témoigner aussi sur d'autres chapitres , pour empêcher d'autres injustices. Malgré les exigences parisiennes, — comme on n'avait pas, en définitive , le projet d'affliger sérieusement un homme dont la fille était reine de France.., il aurait réussi à faire avorter bien des projets oppressifs , — à les différer, en tout cas , jusques après lui ; — cl sa mémoire n'aurait pas à répondre des maux endurés pendant sa vie par les classes populaires. Il n'avait qu'à vouloir énergiquement ; car ce qu'il a voulu , il l'a pu.

Ce qui lui a manqué , c'est d'être plus aimant. L'affection, la sympathie pour les faibles , lui eût fait mieux comprendre leurs peines ; et cette compréhension , plus claire , lui eût prêté zèle et vigueur, pour se vouer à leur délivrance.

Ah! la nature humaine est singulièrement imparfaite. Ils sont

(a) Le parlement d'Aix, à deux voix de majorité (24 contre 22), contrai gnil ses membres à voter sans examen, sans audition de rapport, sans dépôt de pièces sur le bureau , etc.; déclarant « qu'il lui suffisait d'avoir oui les Gens du Roi. » Quant à celui de Paris, il condamna sur le simple vu d'un mémoire intitulé Extrait des assertions , qui, disait-il , avait été « vérifié et collalionné par les Commissaires ; » monstrueuse élucubralion janséniste, où les prétendus vérificateurs, dans leur prétendu collationnement, n'avaient pas su apercevoir ISS faux matériels. — En somme, toutes les furibondes extravagances des hommes d'État et des magistrats d'alors, sont curieuses à observer, pour le philosophe de sang-froid , qui veut tracer avec indépendance le tableau des grandes aberrations de l'esprit humain.

(b) « Le jansénisme, » a fort bien dit Voltaire, en deux mots justes et décisifs , « n'était ni philosophique ni consolant. »

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rares , bien rares , les princes qui , tout à la foi» vins reproche comme individus et comme monarques, ont su, paternels et judicieux dans l'exercice des droits de leur couronne , ne pas s'en tenir à éviter personnellement les vices, mais foire pénétrer le bonheur dans tous les rangs de leurs sujets. Favorisée , à cet égard , par une for- Henri . ses Léopold : ta France ne peut guère

A la lecture de ce morceau , par lequel lui étaient rendues claires ses propres traditions de famille, un jeune membre du barreau s'est rappelé que sa grand mère , roorie nonagénaire, et qui, veuve d'un échevin de Nancy, demeurait l'échantillon vivant de la génération de 1750; il s'est rappelé, disons -dous , que celte véoérable aïeule lui avait autrefois dit : « Mon enfant, on parle beaucoup du bonheur des Lorrains sous Stanislas. » Il en est de la vérité de ce bonheur, vois-tu , comme de celle des eaux » poissonneuses où l'on menait pécher Mesdames de France à Luné- » ville (a).»

Note 38, page 24.

« Ce monarque, néanmoins, fut vivement regretté. II avait droit de l'élre pour ses vertus : il l'eût encore été sans elles. »

Un écrivain lotharingophile de qui nous avons souvent reproduit les pensées comme justes, comme bien plus justes que celles qui ont cours et vogue, nous parait ici être allé trop loin, en niant les regrets auxquels donna lieu la mort de Stanislas.

Sans doute ce prince n'était point l'expression du pays ; et le petit nombre même de Lorrains qui s'étaient attachés à sa fortune comme ses protégés spéciaux , ne retrouvaient pas en lui leurs instincts , ne sentaient pas vibrer son âme à l'unisson de la leur. Sans doute il n'avait reçu ni la haute sensibilité de ses généreux prédécesseurs, ni les formes charmantes de leur aménité patriarcale; outre que, bien différent d'eux dans la manière de considérer les classes inférieures, et pour ainsi dire imprégné de l'atmosphère des contrées où le servage s'était maintenu , il n'étendait guère ses idées de paternité pos-

(o) Les Allés de Marie Leszczinska étant venues voir en Lorraine leur grand-pére Stanislas, et s'y amusant à pécher, on jetait d'avance du poisson dans les eaux vers lesquelles se dirigeait leur promenade.

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sible jusqu'aux paysans : gens, après tout, dans son esprit, tnillablcs et corvéables à merci; dignes de compassion, c'est assez, — non pas d'estime ou d'affectueux penchant.

Mais enfin, sa bonté, quoiqu'un peu restreinte, un peu sèche, était réelle; son désir de rendre justice, quoique inefficace et trop faible, était assez véritable pour qu'on y eût égard. À son décès , on lui tint compte des intentions, on les joignit aux actes louables ; et, se préoccupant du bien qu'il avait ou fait ou souhaité , on se plut à oublier sa triste impuissance contre le mal.

D'ailleurs, comme nous l'avons dit, la population supérieure et privilégiée n'avait point souffert, sinon par sympathie. Parmi les bourgeoisies, celle de Lunéville avait gardé un bien-être, une importance, qui lui échappait avec les honneurs et les profits du Château ; celle de Nancy avait été ménagée dans les charges , et , quoiqu'elle eût déjà beaucoup perdu, elle ignorait, dans cette crise, si l'avenir n'allait pas lui faire perdre encore davantage. Les gens de lettres qu'on avait caressés , les artistes qu'on avait occupés , les employés ou les gens de service qu'on licenciait, devaient voir avec tristesse le changement de l'état des choses. Pourvu qu'un roi ne soit pas méchant (et celui-ci était loin de l'être), comme il imprime, par sa seule présence, une activité utile aux lieux qu'il habite, c'est toujours un grand vide que sa disparition , quand personne ne doit le remplacer (a).

Et puis, Stanislas, à demi brûlé vif, périssait d'une manière cruelle, inattendue malgré son grand âge. Les douleurs de sa fin pénible éveillaient une juste pitié.

Et puis aussi , il ne faut pas juger à la seule mesure des intérêts (bonne pour les masses d'à présent), les sentiments d'une nation excellente, aussi vertueuse, aussi admirable, aussi aimante que l'était la nation lorraine. Sans contredit , au degré d'esclavage où Chaumont de la Galaiziêre avait fait descendre la toge , et au degré de misère où il avait réduit la charrue , ni la magistrature ni le peuple ne semblaient guère pouvoir s'affliger d'un événement qui faisait enfin tomber le satrape. Mais , d'abord , on avait toujours séparé le Monarque de son chancelier; ensuite, quoique désirée si longtemps,

(a) A peine Stanislas fut-il mort , que tous les lieux où il se plaisait, la Malgrange, Coromercy, Chantcbeux , Lunéville, Einville, avec leurs bosquets et leurs cascades, devinrent l'objet d'une manie de destruction subite, difficile à expliquer. Sans qu'on en sache la raison, puisque le roi de France était son gendre , — ses créations furent traitées comme il avait traité celles de ses prédécesseurs.

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ta délivrance même, amenée par la chute de celui-ci , disparaissait , sous des impressions d'un ordre plus élevé. Oui, par leur délicatesse de cœur, — oui , nonobstant tout ce qu'ils avaient eu à souffrir, — les magistrats et les paysans , disons-le, se joignirent à ceux qui pleuraient; ils s'associèrent à un deuil... qui renfermait celui du pays. .

Car, dans la tombe du Roi de Pologne, tout achevait de s'ensevelir. Car après lui, tombait et sans retour, sous le sceptre des Neustriens, la seule phalange des enfants d'Àustrasie qui eût sauvé les restes de son existence séparée. Car Stanislas avait été le dernier souverain des races d'entre Rhin et Meuse; et, quelque pitoyablement qu'à cet égard il eut soutenu l'indépendance de leur couronne , c'est sa mort seule qui la brisait. Ses sujets, animés en commun d'un sentiment exquis , — dont n'étaient pas incapables alors les villageois les plus dédaignés, — avaient attaché du prix , jusqu'au bout, à l'ombre de toutes les grandeurs lorraines..., que, par une fiction légale, sa personne représentait encore.

Note 59, page 2V.

« Avec Stanislas s'évanouissait la nationalité titulaire, et jusqu'au rêve de la patrie. »

Dans YEspérance, Courrier de Nancy, on lisait vers la fin de février 1846, l'article suivant :

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