LES DERNIERS LORRAINS
« Il y a eu lundi dernier, 23 février, quatre-vingts ans que Stanislas est mort à Lunéville, et que ses états, dévolus d'avance par le traité de 1737 à un royaume voisin, y sont tombés absorbés. Voici, |>ar conséquent, quatre-vingts ans que la Lorraine a perdu cette existence propre et souveraine où elle mettait sa gloire et son bonheur : existence qui, datant de la dissolution même de l'empire carlovingien , avait eu neuf siècles de durée depuis le roi Lothairc , ou huit si l'on ne veut partir que du duc Frédéric de Rar. A ne remonter, comme on a coutume de le faire, que jusqu'à Gérard d'Alsace, le pays avait figuré régulièrement, pendant sept cent dix-huit ans, parmi les états libres, gouvernés par un sceptre héréditaire.
» Désormais donc , dans nos contrées , il ne peut plus y avoir d'hommes nés indépendants de la couronne de France, — d'hommes qui aient eu l'honneur de posséder chez eux une patrie, — que parmi ceux qui ont quatre-vingts ans sonnés. Les citoyens lorrains qui sur-
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vivent, sont tous à présent octogénaires. C'est dire qu'il en reste peu.
» Plus rares encore, dans le nombre, sont ceux qui ont conservé, de l'indépendance nationale, quelque souvenir positif; car il faut être presque nonagénaire pour se rappeler distinctement le luxe et la majesté de Nancy capitale. Toutefois, de pareils témoins respirent, et l'impression en subsiste chez eux. Un ancien jardinier du faubourg Saint-Pierre, par exemple, — le sieur Grison, — en a la mémoire très-présente. Il assistait, placé auprès de Bon-Secours, contre lo mur des maisons qui forment actuellement la collégiale , à l'une des entrées de Stanislas, venant de Lunéville en voiture découverte. Il a parfaitement le cortège devant les yeux ; il voit très-bien la figure du dernier monarque lorrain.
» Quelques années de plus, et ces derniers vestiges auront disparu, et nulle trace vivante ne restera d'un grand et glorieux passé. Sur les lieux mêmes, une génération indifférente, dont les idées ne s'élèveront pas au dessus de l'atmosphère des bureaux de sous -préfectures , aura pleinement oublié son ancienne illustration locale , les vertus et les hauts faits de ses pères, — et comptera pour rien de sentir couler dans ses veines le sang de ces hommes généreux, dévoués, aimants, invincibles, qui résistaient, un contre dix, aux meilleurs soldats de l'Europe.., et qui donnèrent, à leur pays, — comme jadis les enfants de Lacédémone ou d'Athènes , mais beaucoup plus longtemps, — une attitude de premier ordre, une importance vingt fois supérieure à celle de son territoire.
» Tant de pleurs et de sang versé ; tant d'efforts faits, ainsi qu'aux Thermopyles , pour se maintenir six cents ans dans une héroïque indépendance ; tant de fiers monuments construits , qu'a démolis l'Etranger; tant d'estimables travaux dans la politique, la science ou les arts; tant d'affections douces ou sublimes, et d'institutions qui les rappelaient; tout ce qui s'attache, le long des âges, au magnifique nom de la Lorraine, — tout sera si bien effacé... que le récit même n'en sera pas fidèle , et que les habitants de la contrée sauront moins leurs belles annales que celles de l'Angleterre ou de la Chine.
> Ainsi vont les choses du monde ; et toutes , jusque aux plus admirables, toutes elles sont destinées à passer. Si colossales qu'on les voulût imaginer, il en serait de même : Ninive et Babylone ont péri. Des nations qui brillent aujourd'hui , et qui sont fières de leur force, il n'en est pas une qui ne doive tomber, — allons plus loin , — qui ne doive subir, après sa chute , les injures finales de l'oubli.
» Il n'y a qu'un seul objet impérissable d'amour et d'enthousiasme ; un seul être pour qui ne soient jamais perdus les sacrifices , si c'est à lui qu'on les a faits. — Dieu seul est grand , dit Massillon. »
NOTES
« De toul son patrimoine de gloire, il ne lui resta (a) que son nom, — dernière consolation encore qui devait lui être ravie dans la tempête. »
Sur le territoire des deux Duchés , même après la réunion , l'écusson lorrain et barroi* restait du moins écartelé avec les armoiries de France. El , comme on avait reconnu , ne fût-ce que pour la forme , les anciens droits constitutionnels de l'Etat englobé qui devenait une province, le nouveau souverain s'y intitulait encore dans les acles publics : « Louis , roi de France et de Navarre , duc de Lorraine et de Bar; » n'étant censé posséder là d'autres pouvoirs que les prérogatives attachées à ce titre ducal , lequel n'avait jamais impliqué (en théorie du moins) l'absolutisme.
Le tourbillon de 4790 balaya ce souvenir, comme tous les autres.
Note 41, page 25.
« Mille avantages , trop longs à dénombrer, contribuaient à lui laisser, avec tous les dehors du luxe, le vernis, plus précieux d'une civilisation distinguée, etc. »
Nancy, dont la magnificence était demeurée royale , et qui voyait, le soir, aux lueurs de torches flamboyantes , rouler dans ses rues de brillants carrosses, souvent à quatre chevaux, à trois laquais par derrière et à deux coureurs par devant ; Nancy se distinguait plus encore par ce ton , cette politesse , ce je ne sais quoi d'inimitable, qui n'appartient qu'aux résidences souveraines. Il n'aurait rien laissé à désirer, sans les mœurs déplorablement légères par lesquelles son aristocratie d'alors commençait à ne se montrer que trop française.
En 1779, le grand'pèrc de l'habitant qui trace ces lignes, fut invité par un ami à venir visiter la Lorraine , pour se distraire d'une grande douleur, et à voir si l'envie ne lui prendrait pas de s'y fixer par l'achat d'une terre. Comme il ne savait guère ce que c'était que l'ancienne capitale de l'Est, et qu'il croyait y trouver la province,
(a) A la Lorraine.
DE LA PREMIÈRE PARTIE
il."»
la proposition lui parut absurde ; c'est à grand'peine qu'il consentit à faire la route. « Il n'y a, disait-il, que deux villes, en France, où puisse vivre un galant homme : Paris et Versailles. » — Pardon , lui écrivit-on ; il y en a une troisième , et c'est Nancy.
Le dédaigneux voyageur était destiné à prouver qu'on avait raison. Il vint, il vit, et il fut vaincu.
Note 42, page 26.
« Et mutila jusqu'à ses monuments (1792), objets de la colère imbécille des bataillons de Marseillais. »
On doit savoir gré à notre compatriote , M. Barthélémy , d'avoir consacré un ouvrage spécial à décrire cet épisode important de l'histoire locale : ouragan républicain qui fit perdre en vingt - quatre heures, à la ville de Nancy, pour quatre ou cinq cents mille francs d'objets d'art. C'est dans son récit qu'il faut apprendre avec détail, et les immenses dégâts commis par une troupe dévergondée, et les traits de courage et de bon sens par où la population empêcha les désordres d'aller plus loin.
Du reste , quelque indignité qu'il y eût dans de tels actes de vandalisme, et quelques éloges que l'on doive aux citoyens qui surent, les uns le comprimer, et les autres y mettre un terme, — il n'est pas sans intérêt, pour le philosophe, d'observer quelles sont les choses que laisse abattre la Providence, quand elle lâche la bride au mal.
Les Nancéyens d'alors avaient raison, certainement, de vouloir sauver ce qui s'était fait de beau sous le règne de Stanislas , — même la statue de son gendre ; — et néanmoins la colère démagogique , en croyant frapper au hasard, ne s'exerça que sur les créations favorites d'un règne qui avait injustement prétendu effacer des règnes préférables. En détruisant (ce qui est fâcheux) la belle œuvre plastique de Guibal, que brisait-elle à coups de massues, après tout? L'effigie, non de l'un des pères du peuple , mais de Louis XV, d'un roi sans titres à la gloire ; d'un roi étranger aux contrées d'entre Rhin et Meuse ; d'un roi faible , dissolu , méprisé pour ses mœurs de harem , — et sur l'effigie duquel , avant qu'on n'en fit l'érection , les vieux Lorrains avaient craché (a).
[a) Voir, sur ce trait caractéristique , le 5* mémoire Noël (t. I, p. 230). D'autres patriotes, par une manifestation touchante, —et non moins éner-
NOTES
Note 43, page 27.
« Querelle purement militaire; combat livré dans ses rues, entre trois régiments que l'instigation des clubs avait poussés a la révolte, et les troupes restées fidèles à la monarchie constitutionnelle. »
Différents désordres avaient eu lieu dans les trois corps de troupes qui formaient la garnison de Nancy : le régiment du Roi (infanterie), celui de Mestre-de-camp (cavalerie), et celui de Château- Vieux (Suisses) ; surtout dans ces deux derniers , dont les soldats , sous prétexte de se faire rendre d'anciens comptes, avaient contraint leurs ofliciers à leur verser des sommes considérables , pour les gaspiller sur le champ en débauches.
Non réprimée par un premier décret de Paris, du 6 août 1790, cette rupture absolue à la discipline militaire, désordre qui menaçait la France de n'avoir plus d'armée quelconque, fut, le 16 du même mois , déclarée par l'Assemblée constituante un crime de lèse-nation.
M. des Mottes, aide de camp du général La Fayette, vient exprès sur les lieux; mais il a beau mettre en réquisition les gardes nationales du Département , le défaut d'ensemble paralyse tout ; et M. de Malseigne, commissaire délégué par Louis XVI pour examiner les prétentions pécuniaires des troupes, est obligé de s'enfuir à Lunéville , où il trouve protection dans un régiment de carabiniers resté fidèle. Les anarchistes s'y portent en masse pour l'assiéger ; on parlemente ; et voulant éviter de plus grands maux, M. de Malseigne se dévoue , il consent à revenir. Les révoltés le mettent au cachot.
Cependant, le Pouvoir exécutif, appuyé sur l'Autorité législative, qui ne lui refusait pas encore son concours , fait rassembler en hâte un corps d'opérations , composé aussi bien que le permettent les circonstances, c'est-à-dire formé de quelques régiments sûrs, joints
gique dans un genre pins doux , — le jour même où l'on inaugurait la siatue de l'amant de la Pompadour (26 novembre 1758), se rendirent en groupe dans la rue Saini-Dizier (entre la rue Saint Jean et ia place du Marché), devant un buste de Léopold, qui se trouve y exister encore; et là , taudis que les fonctionnaires et les troupes portaient de bruyants hommages à ta figure du Vice, eux, réservant les leurs pour le portrait de la Vertu, eux, par une sérénade toute composée des airs lorrains que le bon Prince avaii aimés, ils voulurent, la larme à l'œil, le consoler, pour ainsi dire, de ce qui se passait dans sa capitale chérie.
DE LA PREMIERE PARTIE. 117
aux gardes nationales de Metz et de Toul. Quant à celle de Nancy, elle avait été forcée, par ordres et par menaces , de se joindre aux défectionnaires , qui d'ailleurs employaient des suggestions perfides , et se faisaient valoir à l'aide de faux bruits de contre-révolution.
M. de Bouillé arrive devant Nancy ; il fait sommer la garnison insurgée d'évacuer la ville. Une capitulation , que d'inexplicables mal-entendus empêchent d'être bien saisie, parait acceptée. La petite armée constitutionnelle y compte , et s'avance sans défiance, l'arme au bras, pour occuper la place, qu'elle croit rendue, — lorsqu'à la porte Stainville , des soldats veulent tout-à-coup , entêtés dans leur rébellion, mettre le feu à des pièces de 24 , qu'ils avaient , à défaut d'affûts, posées sur des poulrcs à six pouces de terre.
Un jeune officier, Désilles, indigne de cette trahison et ne pouvant les en dissuader, se couche à terre devant les gueules chargées. Impuissante générosité! on le tue, et son dévouement n'empêche pas la mitraille de vomir la mort à l'improvistc dans les rangs des arrivants , où figuraient en tèle , non les troupes soldées , mais les bataillons de citoyens et de pères de famille. Il fallut que M. de Bouillé, se mettant en ordre de bataille, fil avancer du canon, fil sauter par le boulet la serrure des grilles de deux portes (celle de Stainville ou de Metz, celle de Stanislas ou de Toul), et lançât ses régiments dans les rues, où ils firent de nombreuses pertes. Ce ne fut que vers le soir, et ou prix de beaucoup de sang, que force put rester à la loi; car le combat avait été vif, plusieurs personnes tierces s'étant mêlées aux défenseurs , faute de comprendre la querelle.
MM. Gouvion et de Vignculle, commandants des Toulois et des Messins, furent enterrés avec pompe à Saint-Fiacre des Trois Matsons. Quant à Désilles, qui n'avait pu les sauver, toutes sortes d'honneurs furent décernés à sa mémoire ; et le 20 septembre , à Paris, deux cent mille spectateurs assistèrent à une fête funèbre, décrétée par l'Assemblée nationale ; fête où un trophée , dressé au milieu du champ de la Fédération , portait ces mots : Aux mânes des braves guerriers morts à Nancy, le 31 août 4790 , pour la défense de la patrie et des lois.
Mais le culte de la Loi , qu'on s'efforçait ainsi de conserver, ne devait pas vivre longtemps, chez une nation qui commençait à renier celui de Dieu. Comment se flatter de l'espérance de rétablir l'ordre légal, lorsque, faisant de la force le genre d'emploi le plus odieux, on la dépensait à la faire prévaloir, contre la répulsion des consciences honnêtes, et au profit de quelques membres pourris du sacerdoce, un schisme tyrannique, méprisable.., l'imbécille religion de Cobcl. prélude de celle d'Hébert et Chaumctte ! Comment asseoir des institutions patriotiques sur les bonnes mœurs qu'elles exigent, quand,
us
NOTES
au milieu des restes de christianisme que, par hypocrisie, et tout en se séparant de l'éternelle vérité romaine , on prétendait conserver en France , on en était déjà sottement arrivé à se servir da mot païen de mânes; laissant échapper ainsi le fond des pensées qu'on nourrissait.., ie néant en Tait de croyances!
Deux ans ne s'étaient pas écoulés , que la révolte de Nancy était proclamée une sainte erreur, et que , glorifiés par Marat , portés en triomphe sur le char qui avait conduit Voltaire au Panthéon, les assassins et les fripons , auteurs de cette échauffburée , étaient enivrés de louanges , couronnés comme des victimes de l'injustice.
Note 44, page 27.
« Ficquelmont, qui se prononce Ficquémont, suivant une ancienne règle française. »
Puisque le hasard amène ceci , interrompons la série des notes historiques par une note grammaticale , ou , pour mieux dire , phonétique.
Autrefois, en français, les deux consonnes liquides (l et r) se comportaient, à la fin des mots, d'une manière absolument semblables. De même qu'on fait sonner l'a dans premier homme, tandis qu'il reste muet dans chapitre premier (premié), ainsi l'on articulait la lettre l dans bel homme, et on l'omettait pour l'oreille dans Philippe te Bel, qui se disait Philippe le Bé.
Voilà pourquoi belrbel, — mot enfantin, synonyme de jou-jou (et devenu le sobriquet du nain du Roi de Pologne), — se prononçait bébé.
Voilà pourquoi , à une époque où , si l'on tolérait pour les consonnances féminines la simple approximation, on était pour les rimes masculines tout aussi exigeant qu'aujourd'hui , il était censé y avoir régularité parfaite dans la chute du second et du quatrième vers de cette stance d'un troubadour :
Li cœur doit eslre Pareil à l'enceomr ;
Clos vers la terre, Ouvert devers le ciel.
Car encensiè et cié rimaient complètement : et la différence orthographique des deux lettres liquides l et r ne violait pas plus alors le code des versificateurs , que ne fait aujourd'hui celle des gutturales g et e daus miifj cr flanc, ou celle des dentales d et t dans lottrd et court.
DE LA PREM1EUE PARTIE
il'J
Voilà comment Bel-fort et Ficquel-mont (c'est-à-dire le beau fort , la montagne de Ficquel) se disent Béfort et Ficquèmont.
Voilà pourquoi la ville de Chàlel (prés de Charmes) se prononce encore, et doit effectivement se prononcer Châté y comme le nom de MM. d'Hennezcl s'articule D'Hennczé. Croire que c'est une faute , et s'évertuer à faire sonner dans Chàtel la consonne /, ce n'est pas seulement blesser le bon usage : c'est défigurer le mot , c'est le rendre méconnaissable , et gâter, par exemple , ce vers , qui commence l'un des plus beaux passages du poème des Vôges de François de Neufchâtcau :
Des hauteurs de Chàté contemplez la Moselle ;
vers où l'on voit que, pour éviter l'impardonnable faute d'une rime à l'hémistiche, il faut absolument Châté. Aussi François, écrivant pour des Parisiens, qui pouvaient ignorer la tradition locale, a supprimé 17 terminal, afin d'éviter toute incertitude (a). Mais, en prose, cette lettre finale doit rester dans Chàtel , et y rester sans s'y prononcer. Cela n'offre aucun inconvénient , les noms propres n'ayant pas cTortfiographe.
Au reste, même en dehors des noms propres, il subsiste un échantillon de l'ancienne règle : c'est le mot pluriel, qui s'articule par un é simplement aigu , absolument comme s'il était écrit plurier. Certains maitres actuels , croyant raffiner sur la science, tandis qu'ils ne font que prouver ignorance de leur part, prétendent forcer l'écolier à y marquer I'l de la fin. Ils ne savent pas, les braves docteurs, que plurié a été la prononciation de tous les âges classiques; non seulement celle de Malherbe, Pascal et Corneille, mais celle aussi de Montesquieu , de Voltaire , de Bernardin , et même de Delille et de. Parny (6).
On pourrait pousser bien plus loin cette digression , si l'on voulait y faire entrer la mention d'une foule de mots autrefois usités , mais que ce serait temps perdu d'alléguer, parce que, bien qu'ils soient encore vocalement émis, ils n'ont plus cours que dans des dialectes devenus des patois (c).
(a) Uurival aussi écrit Châté, et H fait loi.
(6) Si Molière a fait une fois sonner la consonne ûnale de ce mot, c'est eu le plaçant dans la bouche d'une précieuse ridicule, où tout doit sentir l'affectation. Alors aussi, il y avait des gens (et même en plus grand nombre) qui détachaient l'a des infinitifs en er, faisant rimer, par exemple , éclater avec Jupiter ; mais la coutume contraire a prévalu.
[c) Ainsi, naxé, que Ton entend souvent dire au peuple, pour navet , n'eu
NOTES
Note 45, page 27.
« L'une, la réintégration , abus les marbres du caveau ducal, des ossements des princes de Lorraine, pompeusement rapportés à leur tombe. »
En Lorraine, où Ton n'avait point connu de tyrans, où la Dynastie avait été la représentation fidèle et chérie des sentiments et des intérêts du pays , il n'y avait pas de raison pour une de ces condamnations terribles que Dieu permet à certaines époques , et dont la sévérité, quoique brutale, impie, révoltante, n'est pas sans une sorte de justice cachée. Ici, le peuple n'aurait jamais spontanément, même dans un instant de fièvre , arraché au repos de la tombe la famille de ses anciens princes. Si la chose eut lieu en 93 , l'incitation en était venue de Paris ; l'idée en appartenait toute entière à des anarchistes d'Outre-Meusc , à qui était inconnue l'histoire des contrées du Nord- Est.
Et encore , à la différence des scandales de Saint-Denis , l'acte de profanation n'avait pas été opéré a Nancy sans quelque reste de respect. Quoique placée dans le cimetière commun de Boudonville , la fosse profonde creusée là pour les débris de la race ducale, enlevés à leurs caveaux des Cordeliers , n'avait jamais été touchée , ni approchée depuis par d'autres sépultures. L'amour et la vénération publique avaient servi de pierre tumulaire à ces dépouilles sans défense, seuls restes de tant de générations souveraines qui furent toujours, pour les Lorrains , amicales et paternelles.
Dès l'année du mariage de Napoléon (1810), dès le mois où Marie- Louise, apportant avec elle des souvenirs qu'elle imita peu, des espérances qu'elle ne devait point réaliser , traversa Nancy au milieu
est point une altération, mais bien l'ancien mot navel, qui s'employait jadis en concurrence avec celui-ci. Car, du terme régulier napus, deux diminutifs s'étaient formés: l'un (à la façon italienne), napcltus, d'où est venu navet; l'autre (à la vraie façon latine), napellus, d'où est venu navel, prononcé navé.
Ainsi , dans certaines provinces, les femmes pauvres diront encore trèsbien qu'elles laissent courir leurs enfants pannés battants ; c'est-à-dire que ces marmots courent vèius d'une simple chemise, dont les panne/* (les petits pans) battent ou flottent sur leurs jambes.
DE LA PREMIÈRE PARTIE
de fêles presque dignes du passé (a), un homme convenablement placé pour se faire à double titre l'avocat d'honorables souvenirs, soit comme descendant des Bourcier , soit comme allié aux Ficquelmont, M. de Monthureux, avait formellement demandé la réintégration, à la Chapelle Ronde, des ossements des princes de Lorraine. Malgré de premières informations, prises par la Préfecture de celte époque, une enquête régulière ne fut ouverte qu'en décembre 1817 ; le pétitionnaire mourut en 1822 sans avoir vu le succès de ses efforts, et ce n'est qu'en 1826 qu'eut lieu enfin , selon ses vœux, le rétablissement si équitable et si désiré.
c II est , dans le cours des siècles , > dit l'historien de la féte funèbre (6), des solennités tellement rares, et qui, par la magie des souvenirs, excitent si merveilleusement l'intérêt, qu'on pourrait se borner à rappeler leur objet , pour faire naître, les rapprochements qui se pressent en foule dans l'imagination.
» De ce nombre est la cérémonie de « la translation des reste» des » anciens souverains, très-hauts, très-puissants et très -excellents » princes de l'auguste maison de Lorraine, et le service expiatoire » célébré avant leur réintégration dans le caveau ducal. •
> Tout, en effet, semble renfermé dans ces lignes : les noms les plus illustres de la Chrétienté; des vertus et des bienfaits dont la mémoire est impérissable ; une profanation sans exemple (c) ; enfin une éclatante réparation sous les auspices de deux monarques. »
Le 8 novembre 1826, le marquis dcForcsta, préfet de la Meurthe, et S. E. le baron de Vincent, ancien ambassadeur d'Autriche, nommés , en cette occasion , représentants des deux cours de Paris et de Vienne , se rendirent à la Cathédrale , où les précieux restes avaient été déposés dés la veille. Ces deux commissaires spéciaux, ayant brisé les sceaux , firent placer en leur présence les cercueils dans une riche et belle chapelle ardente, dont l'ouverture fut annoncée par la double voix du bronze , sous l'ébranlement de la corde et sous l'étincelle de la mèche à feu. Bientôt, à la suite du clergé et des autorités, un monde immense s'y porta , car on était venu exprès de tous les
(a) Les illuminations d'alors furent admirables ; on n'a pas essayé depuis, à Nancy, d'en approcher, même de loin.
(6) Le propre geudre de M. de Monthureux , le vicomte François de Villeneuve Bargcmont, aujourd'hui marquis de Villeneuve-Trans, membre de l'Institut. {Chapelle ducale, 1827.)
(c) Sans exemple est le mot propre , parce que , des autres profanations qui peuvent avoir ressemblé à celle-ci, aucune n'était aussi complètement dépourvue de la plus légère excuse.
NOTES
cantons des départements lorrains , et les vastes nefs eurent peine à contenir jusqu'au soir la foule des visiteurs. — Sous une voûte tendue de noir, parsemée d'alérions et de croix à deux branches, s'élevaient sur un piédestal les débris des augustes défunts. De là, aux lueurs des cierges écussonnés, ces princes, couchés dans leur lit funèbre, que drapait richement le velours noir galonné et frangé d'argent , semblaient régner encore au milieu du bon peuple qui fut le leur. Us étaient chez eux , en effet , dans la Primatialc de Léopold , dont on avait permis, pour un jour, que la façade reprit hardiment, et portât comme jadis , le grand écu national aux armes pleines, expression la plus éclatante des souverainetés du Nancy d'autrefois. Il semblait que l'antique patrie fût ressuscitée toute entière , et que la ville de Charles III se trouvât redevenue capitale.
Cette illusion fut surtout frappante le 9 au matin , lorsqu'au son des cloches, au bruit du canon, au bourdonnement d'une foule serrée, partirent ; du temple ainsr décoré, les dépouilles des vieux souverains. Reçues , au parvis , sur un char pompeux , pavoisé des riches couleurs de toutes les bannières de la maison qui posséda le plus de royautés et de gloires diverses (a), — sur un char dont le dais alérionné était surmonté de magnifiques panaches ondoyants, — elles ■ s'avançaient traînées par huit chevaux noirs caparaçonnés, que conduisaient des cochers, des postillons et des valets de pied en grand deuil (6). Tout portait le blason lorrain ; et le cortège , — qui par la future rue de Léopold (c), et le long des restes de l'hôtel de Rouerck , bâti sous son régne (d) , marchait vers cette Carrière dont le nom rappelle encore les jeux splendidcs , les carrousels autrefois donnés par les Ducs, — se déployait entre deux haies de troupes,
(a) L'écusson de France est d'une simplicité tellement excessive , qu'il n'offie aux décorations des fêles qu'une ressource pauvre et monotone. Il n'eu était pas ainsi des riches armoiries de la maison qui régnait à Nancy; car Lorraine , Bar, Anjou, Sicile , Jérusalem, Aragon. Hongrie, Gueldres, etc., apportaient là leurs insignes divers. La variété des couleurs, le nombre des figures héraldiques , que fournissaient les armoiries des princes lorrains, prêtaient à leurs solennités un éclat, un luxe de coupd'œil , dont les arts savaient tirer le plus heureux parti.
(6) Huit chevaux, et non pas six, parce que les ducs de Lorraine étaient rois.
(c) La rue de la Constitution ou de la Congrégation.
(d) La maison Domerguc est une aile de cet hôtel : reste à demi-enlerré par le changement de niveau du sol, dont la petite rue Saint Julien permet encore de prendre quelque idée.
1>E LA l'KEMIEUE l'AHTIE.
sous la conduite de maitres-des-cérémonies , aux bras desquels , sur le crêpe noir, brillait en argent la croix de Lorraine.
Après avoir salué le portail de l'ancien palais , on arriva aux Cordeliers, dont la nef et la voûte , complètement tendues de noir, étaient mystérieusement éclairées de lampes à clarté lunaire. Des feux éclatants n'étincelaient qu'au centre; ils couvraient par centaines le superbe catafalque armorié , sur lequel flottaient de nombreux gonfanons. Tout à l'entour, comme une phalange désignée à la fois par l'honneur et par l'affection , se pressaient les faibles débris des familles historiques lorraines, et notamment de la pairie nationale, connue sous le nom d'Ancienne Chevalerie. Non que le peu de maisons qui restassent de ce corps illustre eussent toutes envoyé des représentants : on n'y voyait ni Beauvau, ni Choiseul, ni Bouzey, ni Montarby, ni Briey, ni Custine, ni La Vaulx, ni Bassompierre , ni Ficquelmont (a);— mais du moins jin Lignéville, un Ludrcs , un D'Ourches et un Tornielle (o), avaient tenu les quatre coins du poêle , pendant qu'un Raigecourt et un Mitry avaient marché à côté , l'épée nue.
Là figurait , et comme relique vivante des temps écoulés , et comme officier demeuré en fonctions actives , un homme de l'une et l'autre époque , un citoyen universellement aimé : le respecta bitchevalier de Landrian , qui , tout ensemble, gentilhomme lorrain de bonne et loyale race , et colonel commandant encore la garde nationale de Nancy.., semblait, — comme un pont jeté sur deux âges, dont il réunissait les côtés honorables , — semblait , disons-nous , le point de jonction du présent et du passé.
Un autre type curieux , presque nonagénaire ainsi que M. de Landrian, — le bon M. Thierry, reste de l'ancienne bourgeoisie nancéïenne , dont il aimait à conserver le costume , — se tenait devant la pyramide funéraire; c'était lui qui présentait le goupillon.
Tous les vieillards restés fidèles au culte des beaux souvenirs , s'étaient donné rendez-vous à cette imposante cérémonie. Il en était venu jusque des contrées, jadis si fameuses par leurs vertus et leurs sacrifices , où ne subsiste plus de visiblement lorrain que le Chêne des Partisans (c) et l'héroïque montagne qui fut La Mothe.
(a) Ces derniers pouvaient être regardés comme remplacés par l'époux de leur petite-fille, le vicomte François de Villeneuve.
(6) Le marquis de Lambertye , descendant de l'ambassadeur de Léopold en Angleterre, et qui appartient aux noms de la pairie lorraine comme héritier des comtes de Tornielle de Gerbévillcr.
(e) Bel arbre quatre ou cinq fois séculaire, célèbre déjà en 163-1, et « le dernier contemporain vivant des braves qui défendirent La Molhc. » fLtquisses dun voyage de Nancy à Bourbonne.)
m .NOTES
La Mothe..! on ne pouvait oublier sa glorieuse et dramatique histoire, en voyant, à la tète de la Cour royale en robes rouges, l'héritier du nom de Du Bois , — le comte de Riocour, alors premier président.
Par un bonheur du même genre , le général qui commandait les troupes, se trouvait être le marquis de Pange, pair de France, d'une souche lorraine aussi ; d'une famille de J'Argonne , attachée depuis des siècles au service du sang des René (a).
Pendant la messe solennelle , quelle peinture touchante et pathétique n'aurait pas eu à tracer celui qui aurait pu descendre dans le cœur de tant de spectateurs émus ! < Leurs pensées , toutefois , il
> était facile de les lire, sur l'expressive physionomie de quelques » Lorrains, dont les traits vénérables , dont la chevelure blanchie , » dont une larme d'attendrissement , qui roulait dans leurs yeux , » montraient assez que leurs pères connurent les derniers Ducs... • et furent comblés par eux de bienfaits. Tous semblaient voir avec
> satisfaction , autour des reliques augustes , les rejetons des hono- » rablcs familles qui brillèrent aux époques dont la Lorraine doit » se glorifier (b). »
Après le saint sacrifice et l'oraison funèbre; après que les obsèques eurent été célébrées par trois des cinq évèques dont la présence aurait été là naturelle , aussi bien que celle de cinq préfets (c) ; vint le moment des suprêmes adieux.
Au triste signal du canon , — dont le premier coup fit frissonner comme ferait un glas de mort, — les insignes royaux du pays furent enlevés de dessus le catafalque souverain , qu'ils avaient encore une fois couronné ; on souleva le manteau funèbre qui drapait les sarcophages des bons vieux princes; et, témoignages du néant de l'humanité, les pauvres cercueils nus apparurent... Alors, en qualité de mandataires de tous les assistants, s'avancèrent avec respect quelques hommes, chargés du poids des grands noms jadis chers aux peuples d'entre Rhin et Meuse. Ces hommes peu nombreux, derniers gardiens obligés des gloires de la nation lorraine , — et sur qui , dans
(a) Depuis trois cents ans, disait Charles IV en 1626.
(6) Chapelle ducale de Nanqj, par le marquis de Villencuve-Trans.
(c) On n'y voyait que les évéques de Nancy, de Saint-Dié et de Verdun ; il y manquait ceux de Metz et de Langres, dont c'eût été la place aussi ; car leurs diocèses renferment diverses portions des Duchés, cl notamment deux des places les plus chères autrefois à la fidélité lorraine : Bitche et La Mothe. Aussi le préfet de la Moselle s'était-il joint à la cérémonie , comme aurait dû le faire celui de la Uaute-Marne.
DE LA PREMIÈRE PARTIE
ce moment , se fixaient tous les regards , — prirent et portèrent sur l'épaule, pour les descendre à la crypte de la Chapelle Ronde, le fardeau doux et sacré des ossements de leurs anciens maîtres.
Puis, quand fut accomplie cette tâche pieuse, — dont ils s'étaient acquittés lentement , au chant lugubre du Miierere, — la pierre retomba sur l'entrée de l'escalier funéraire ; le caveau ducal fut scellé. Et dix salves d'artillerie annoncèrent que c'en était fait.., que l'outrage était réparé, mais que les honneurs finaux étaient rendus.
On se retira en silence, remplis d'émotions profondes; et, malgré les banquets , fraternellement offerts aux gens du dehors par l'hospitalité nancéienne , tout le reste de la journée fut empreint d'une ineffable mélancolie. — Chacun sentait que c'était là le terme , la fin réelle, la véritable mort... Une ombre majestueuse disparaissait, et sans retour. La Lorraine, quelques instants galvanisée, — ressuscilée pendant trente-six heures , — venait de se recoucher pour jamais dans son tombeau.
Au milieu de cette solennité si belle, si dramatique , si touchante, uue seule chose avait paru vague et froide ; c'est l'oraison funèbre.
Non que le prélat qui la prononçait fût dépourvu du (aient nécessaire pour exciter de nobles émotions. Pasteur bien plus dévoué , homme bien meilleur, au fond, qu'on ne le jugeait eu France, missionnaire apprécié en Orient et au Canada, M. de Janson, qui manquait moins d'intelligence absolue que d'intelligence relative, et dont le grand malheur fut de se tromper sur ce que pouvaient supporter son temps et son pays, était capable de s'élever par moments à la haute éloquence; il Ta prouvé dans plusieurs passages de ses mandements (a). Mais ici la compréhension lui faisait défaut; ses antécédents ne lui permettaient de rien entendre aux souvenirs qui animaient la féte du 0 novembre 1826. De tous les orateurs du monde, c'était celui qui devait le moins concevoir les sentiments lorrains : il n'eût guère pu les partager, en effet, sans condamner ses aïeux. La devise des Forbin(6),on le sait, leur vient du temps où l'un d'eux se distingua, comme régent de Provence, en réussissant à enrichir Louis XI aux dépens de la maison de Lorraine-Anjou. L'occurrence était donc singulière qui, chargeant du panégyrique des princes lorrains un évéque de la famille Forbin, faisait occuper la chaire, dans un tel jour, à côté même du tombeau de
(a) L'auteur du présent écrit a vu de près M. de Janson; il s'est trouvé non seulement en rapports fréquents, mais aussi en lutte directe avec lui; et peut-être lui appartient-il, comme témoin assez pertinent, de rendre juslice sans haine ni faveur (sine irâ et studio) à ce prélat, diversement jugé.
(6) Itegm ego comilem, me comts regem.
NOTKS
Uené II, par un descendant de ce trop fameux Palaniède qui sut jadis dépouiller Ilené II de ses héritages maternels.
Du reste, la cérémonie, nous le répétons, fut pleine d'ensemble et d'effet, toutes les autres convenances ayant été merveilleusement observées.
A ce propos, il y a peut-être lieu de citer, comme trait de mœurs, un détail caractéristique.
Lorsque, la messe étant finie, il fallut procéder à l'inhumation, tout le monde, comme en suspens, tournait les yeux vers le catafalque. Dans ce moment de religieuse attention, et, pour ainsi dire d'angoisse solennelle, un homme désigné s'avance... Au signal du canon qui tonne, il prend, sur le troue funèbre, le coussin de velours noir, frangé d'argent, où reposait, avec le sceptre et la main de justice , la coubonnb royale de lobbainb ; il marche à pas lents vers la Chapelle Ronde, précédant les cercueils des Princes, et portant devant eux, comme leur premier serviteur, les marques de leur souveraineté.
Qui est cet homme..? On se le demande tout bas. Veou sans doute exprès de loin pour la féte, il n'est pas connu à Nancy.
La question, partie du fond de l'abside, arrive jusqu'au centre du temple, transmise qu'elle est tout bas par chaque interrogateur à son voisin : — Qui est ce? — qui est-ce? — qui est-ce?
Et du sein de la nef, part une réponse , qui, tout bas aussi, retourne de voisin en voisin jusqu'à l'extrémité du chœur . — Lignéville,— Lignéville; Lignéville.
A mesure que chacun, prêtant l'oreille, entendait prononcer ce nom, il faisait le signe que les Latins appellent nulus; le signe approbalif qui veut dire « bon ! bien! à la bonne heure! » Et le mouvement de toutes les télés, successivement baissées ainsi, ne fut pas arrêté par une seule exception, tant que le mot Lignéville circula (a).
Arrivé récemment alors de Paris, celui qui lient ici la plume assistait à la solennité funéraire : il remarqua une particularité si frappante. Ce ne put être sans réfléchir sur l'universalité d'un assentiment pareil, auquel rien ne Pavait fait songer d'avance.
Il vit que tout ordre d'idées a ses lois et ses harmonies, dont il n'y a que barbarie ou qu'ignorance à refuser d'admettre le juste empire.
11 comprit que bien des choses, détruites dans la sphère légale, peuvent et doivent survivre dans la sphère de la pensée, où l'équité leur reconnaît encore des titres au respect.
II sentit, enfin, que les deux reines modernes, la Liberté et l'Egalité, peuvent, sans rien abjurer de leurs droits, manifester des égards envers ce qui les précéda ; et que c'est même, pour elles, un acte qui les honore, que d'accepter volontairement le code de certaines hautes convenances.
(a) Lignéville (ou plutôt Ligniville ) , nom de la seule famille qui reste des quatre illustres maisons appelées les quatre grands chevaux de Lorraine. On sait qu'un jour, à Versailles, sous Louis XVI, au milieu de présentations diverses, entra le comte René de Ligniville. « Ah! » dit la reine Marie- Antoinette, — fille de l'empereur d'Allemagne (c'est-à-dire du duc François III) , — « celui-ci est un peu mon cousin. »
DE LA PREMIERE PARTIE
Si notre époque a repoussé, et pour toujours, les prérogatives nobiliaires, elle n'a perdu pour cela ni l'intelligence historique, ni la faculté de sentir quelles délicates obligations morales amène celte intelligence.
Note 46, page 27.
« L'autre, l'érection de la statue du Roi de Pologne, aux frais des départements lorrains, et en présence de leurs députés. »
Elle eut lieu le 6 novembre 1831 , devant les autorités et les troupes, et notamment devant l'académie de Stanislas, au nom de laquelle un discours brillant fut prononcé par M. Justin Lamoureux, alors président. M. Lucien Arnault, préfet de la Mcurthe, et M. Chenut maire de Nancy , avaient aussi pris la parole ; ce dernier avait fait au sort de la Pologne des allusions que rendaient opportunes les événements d'alors, et qui malheureusement n'ont point perdu leur intérêt.
Voici , au reste , comment s'exprime le compte-rendu des travaux de la Société royale, volume de 1833 (o) :
c Vous vous le rappelez, Messieurs, cette érection, longtemps attendue , par laquelle s'est enfin réalisé , soixante-cinq ans après la mort de leur auguste Père, le désir des représentants d'un peuple généreux. Une époque de désordre extrême et d'exaspération délirante , qui n'eût point épargné Stanislas si elle eût rencontré debout son image , n'avait trouvé à renverser ici , du piédestal , que l'image d'un potentat français assez peu digne de mémoire : une époque de liberté légale , en réparant l'œuvre du vandalisme , n'était pas tenue de rétablir la preuve d'une indulgence trop complaisante. Son choix , plus pur et plus éclairé, peut supporter le grand jour de l'histoire (a).
» Ce sera l'une des gloires de la révolution de Juillet , que d'avoir
(a) Il n'y avait pas eu de séance publique en 1832, à cause de la dispersion générale causée alors par le choléra.
(a) Ceci reste possible à dire , malgré les vérités consignées dans les noies 36 et 37; vérités qui d'ailleurs étaient moins connues en 1831 qu'aujourd'hui, où l'on remonte plus directement aux sources historiques.
NOTES I>E LA PREMIÈRE PARTIE
osé se dépouiller, en faveur de Stanislas, de toul préjugé anti-monarchique. Elle se vantera , comme d'une preuve d'impartialité qui l'honore , d'avoir su rendre justice à la royauté paternelle , dans la personne de ce Polonais brave et bon, que n'abattit l'infortune ni n'aveugla la prospérité.
» Pour quiconque observait en philosophe la fêle du 6 novembre, il y avait quelque chose de frappant , — au milieu des idées régnantes, et dans un siècle où l'on a dit que les rois s'en vont, — à entendre ainsi prononcer l'éloge de Stanislas par les magistrats élus du peuple et ceints de l'écbarpe aux trois couleurs ; à voir ainsi sa statue souveraine recevoir le salut, bien flatteur, du drapeau de 1830, au bruit des salves volontaires de l'artillerie citoyenne. Il est consolant de penser que les grandes révolutions, qui ébranlent tant de principes, n'effacent pas au fond des cœurs tout sentiment d'équité , — et que la vertu véritable , dont la récompense assurée n'est qu'aux deux , obticnt,pourtant aussi quelquefois de dignes hommages sur la terre.
» Cette imposante cérémonie , pour laquelle s'étaient réunies la Meurthe , la Meuse et les Vôges , qui venaient ensemble déposer des couronnes au pied du monument où restent fraternellement gravés leurs noms (a) ; cette cérémonie , Messieurs , demeurera le dernier acte solennel de notre existence lorraine , — comme la restauration des tombes de la Maison ducale, en 1826, en avait été l'avant-dcrnier. — Dès ce moment , rien de public ni d'officiel ne viendra plus nous rappeler cette nationalité brillante , si célèbre et jadis si chère , qui désormais , absolument fondue dans la grande unité française , n'influera plus sur l'avenir de nos départements que par les doux liens d'une similitude de besoins et de mœurs , et d'une bienveillance réciproque; mais qui du moins leur restera dans le passé, comme un héritage commun. Noble patrimoine de gloire.., dont la richesse est assez belle pour qu'on se sente heureux d'y pouvoir prétendre, et fier d'y révendiquer une parti »
(a) L'inscription du socle est ainsi conçue :