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A STANISLAS LE BIENFAISANT, LA LORRAINE RECONNAISSANTE

MEVItTI/E, — MEUSE, — VÔGES.

SECONDE PARTIE

SECONDE PARTIE

Nancy, dont la longitude est de 23°, 51* 33", ayant pour latitude 48°, 41' 28", sa température, d'après cette élévation du pôle, ne devrait en aucune façon différer de celle de Paris. Or, effectivement, en été, elle est pour le moins égale à cette dernière; mais en hiver et au printemps, le voisinage de la chaîne des Vôges y maintient souvent le thermomètre u une couple de degrés au-dessous. Du reste, élastique et léger, l'air y est, comme les eaux, d'une pureté remarquable. Aussi, les plus redoutables épidémies ne font-elles jamais qu'effleurer ce séjour salubre, où les exemples de longévité s'observent en grand nombre.

A s'exprimer dans la rigueur géographique , la ville n'est baignée que par la Meurthe seule : moralement parlant, elle

se trouve assise, comme nous lavons dit, au confluent de cette rivière et de la Moselle; car Nancy n'est autre chose que Frouard , reculé de deux lieues pour se trouver établi sur un terrain plus vaste et plus commode.

Sa position est ravissante 05 . Au sortir de la gorge évasée où s'enfonce, avec Pixerécourt et sa forêt de peupliers, l'opulent village de Champigneulles , jadis témoin de deux batailles (2J ; où Machéville se suspend dans les bocages comme le nid caché d'un oiseau , tandis que Malzéville , en face , avec ses pampres et ses cerisiers, se montre a nu comme une bacchante, au bas de sa côte aride, admirable repoussoir de tant de verdure; — Nancy prend naissance à un quart de lieue des délicieuses croupes de Boudonville : coteaux heureux, tout murmurants d'eaux vives, et dont le fier panache de forêts vient presque ombrager ses faubourgs (i K

Tandis que, des pâles hauteurs de Dommartemont, le terrein s'abaisse en ondulations à gauche, vers Saulxures et la Lorraine Allemande (a); tandis qu'au centre, et par cette belle prairie de Tomblaine, le New-Market du pays, l'œil découvre, au bout d'un riche horizon , la basilique bleuâtre de Saint- Nicolas de Port : à droite, la masse énorme des bois de Hais, — coupés encore aujourd'hui de ravins sauvages, que n'ont pas entièrement abandonnés les chevreuils et les sangliers, — vient pendant deux lieues, sur le ciel, couronner de sa lisière d'émeraude, comme d'un magnifique diadème , l'amphithéâtre de champs et de vignobles, — entremêlés de jardins, de parcs,

(a) Saulxures, château qui reste possède" depuis deux cents ans par la famille de Rutant , bien connue surtout sous Léopold.

de maisons, de clochers, de tourelles,— qui, depuis la côte de Ralhelémont et Tactique hameau de Làchou (a), s'étend par Maréville, Ardéval, Villers, Bràbois, le Montet, Vandœuvre et M on tau ban, jusqu'à Ludres (i) , et ne finit qu'à la porte décumane du camp d'Aflrique, au sommet des roches de Messein, dont le pied plonge dans la Moselle.

D'innombrables habitations champêtres , dispersées au loin alentour, animent tous les environs, complètent le tableau, et donnent à la ville une physionomie particulière; on les y compte par centaines et de toutes les classes , depuis la cabane du maraîcher ou le pavillon du petit bourgeois fleuriste, jusqu'à l'élégante maison de campagne, dont les allées sablées se perdent dans les bosquets et les pelouses : comme Montaigu, Renémont, Remicourt ou Sainte-Marie (s) .

Il faut, d'ailleurs, ranger parmi les dépendances de Nancy, Lay- Saint -Christophe, berceau de la famille de Charlemagne (6); Bouxières l'escarpé, qui va profilant sur les nuages ses toits vieillis, fameux par leurs abbesses et par les souvenirs de saint Gauzelin; le doux Clévant, d'où l'on jouit d'une vue telle que la rêvent les poètes dans leurs idylles " ; ; le pittoresque Li verdun, célébré par M. Le Page (c); Cusline, Pom-

(a) On a coutume d'écrire Laxou, Maxévillc, Xamagne, Xoussc, Xures, Xoronval, etc., pour Làchou, Machévillc, Chamague, Chousse, Chures, Charonval. C'est qu'autrefois, — non seulement en Lorraine , mais dans d'autres pays qui en sont fort éloignés ( à Bayonne par exemple), — l'a: était employé, par convention, pour exprimer l'articulation du schin oriental (sch allemand, *h anglais, ch français) : consonne simple, pour laquelle toutes les langues d'Asie ont un signe propre , mais qui manque d'une lettre spéciale dans nos alphabets européens.

(b) C'est à Lay que naquit saint Arnoulf, grand-pére de Charles- Martel.

(c) M. Henri Le Page , auteur des F leurs lorraines , a écrit une brochure spéciale sur Livcrdun , la promenade de prédilection des

pey, Frouard, avec les ruines de leurs irois châteaux forts, trop peu conservées pour le crayon; Marbache, avec son haut rempart de rochers couverts de forêts; Dieulouard, avec ses grands vergers, mamelonnés au bord des eaux; enfin, tout le paradis terrestre du Scarponnais, dont les aspects sont si variés : soit vers la gorge reculée où les flots limpides de TAche baignent, sans bruit, sous les mâchicoulis de Pierrefort, ces frais gazons de Martinconrt, théâtre comme préparé pour des scènes à la Florian (7) ; soit dans la vallée principale, qui, s'élargissant, après le passage des défilés, — pour la Moselle grossie de laMeurthe, — embrasse au fond de son bassin, parmi les fertiles mésouages M , la jolie ville où fleurirent toutes les sciences 1 '*; offrant aux yeux, pour l'encadrer, les verts coteaux de Montauville, parés de pampres et de bois, et la montagne féodale, encore belle, où se dressent les créneaux de Mousson " 0I .

Il faut y mettre aussi l'antique Amance, qui domine la Meurthe et la Seille : Amance où s'hébergeaient les rois, et dont les annales se lient au martyre d'une héroïque fidélité iu K II faut y joindre la superbe chartreuse de Bosserville, consolée depuis 1838 par le retour des disciples de saint Bruno (,,) ; la riante abbaye de Flavigny; le fameux haras de Rosières (a); et les campagnes de Rôville, où M. de Dombasle présidait une école d'agriculture si connue : Rôville, séparé jadis de Bayon par des Elysées enchanteurs (,ï) ; Rôville, d'où I on aperçoit le château de fées que s'était bâti sur la colline de Neuviller le chancelier La Galaizière , — au voisinage du Ménil-

Nancéycns : lieu triplement digne d'intérêt , pour les amis de la nature , de Tari et de l'histoire.

(a) L'un des trois seuls haras royaux de France ; il vient d'être changé en simple dépôt d'étalons., mais les bâtiments et le parc subsistent encore.

Mitry "\ — non loin des tours princières de Craon , noble demeure parfaitement conservée, où , dans un jour de souvenir et de fête, les Beau va u pourraient venir encore arborer leur vieux pannoncel 1>S) .

A voir ces charmants paysages, qui n'ont rien à la vérité de vôgien ni d'alpestre, mais qui présentent l'idéal de tout l'ornement dont peut se revêtir une nature douce et civilisée, prise en dehors des pays de montagnes, — on s'étonne que plus de célébrité ne s'y soit pas attaché; on regrette que ces beaux lieux n'aient pas exercé plus souvent l'imagination des hommes qui leur ont dû les inspirations de l'enfance. N'avaient-ils pas produit Saint -Lambert pour les chanter, et Claude le Lorrain pour les peindre < u ' !

Nancy pourrait être considéré comme le simple noyau d'un groupe naturel de populations urbaines, dont la cohésion est très-intense. Toul, Vie, Lunéville, Saint-Nicolas, Pont-à-Mousson, etc., — villes tout-à-fait voisines, liées à lui par une dépendance absolue et par des moyens de communication répétés à presque toutes les heures du jour,— lui apportent, pour ainsi dire, leurs trente-six mille âmes (ou davantage), et font en quelque sorte monter son vrai chiffre à soixante-et-quioze ou quatre-vingt mille. Mais en le réduisant aux quarante mille habitants qu'il possède, les ressources du moins qu'y fournit la société, pour qui sait en tirer parti, ne sont nullement bornées à la proportion que ferait supposer ce nombre, peutêtre même un nombre double. On le conçoit sans peine, d'après des antécédents distingués... dont l'effet n'a pas pu , totalement disparaître.

Indépendamment des anciens dignitaires ou fonctionnaires lorrains, et des opulentes familles titrées qui habitaient encore

Nancy au premier janvier 1799, il n'y a pas soixante ans, — il suffit de se rappeler les principales institutions qui lui restaient alors. Une cour souveraine de justice, dont le nom s'était changé en celui de parlement,. et à laquelle on portait les appels de trente -six tribunaux balliagers (26 en Lorraine, 10 en Barrois); une chambre des comptes, un hôtel des monnaies; un gouvernement de province, toujours exercé par un maréchal de France, on par un duc et pair cordon-bleu; un double état-major de place et de citadelle, composé de manière à répondre a des garnisons choisies; une intendance civile, administrant par ses subdélégués trois départements d'aujourd'hui; une lieutenance-générale de police; une maîtrise-générale des eaux et forêts; une florissante université, dont les quatre facultés avaient leurs chaires au complet; un collège de chirurgie; une société royale des sciences, lettres et arts; une bibliothèque publique; un jardin botanique; un évéché-primatie, ayant pour conseil un chapitre noble, dont le roi de France, en qualité de duc de Lorraine, était premier chanoine; sept paroisses, vingt-trois couvents, une abbaye de bénédictins, un hôtel royal de missions pour les campagnes, — et une foule d'associations religieuses et charitables, dont le détail serait infini.

Sans avoir gardé, a beaucoup près, et sans pouvoir jamais recouvrer une splendeur pareille, Nancy n'est pas devenu, même à présent, une ville vulgaire et nulle. Voici les établissements qui, au sortir de l'orage révolutionnaire et depuis les premières années du siècle actuel, s'y sont conservés ou formés.

Pour toute la France jjane école royale forestière, seule de son genre et de son nom; placée avec raison au milieu de la Lorraine, la contrée la plus verte encore, la moins déboisée qui nous reste.

Pour tonte la partie orientale du royaume : la maison-mère

de la congrégation de saint Charles, dont les Sœurs hospitalières, répotées les plus habiles de l'Europe dans le grand art de la bienfaisance, sont demandées avec instance au loin, jusqu'en Prusse et en Bohême (,?: ; et celle des Vathelottes, ou Sœurs de la Doctrine chrétienne, dont les colonies s'étendent jusqu'en Afrique.

Pour les treize départements du Nord-Est, vaste pays qui s'étend de Vitry à Strasbourg, et de Thionville aux portes de Lyon : les courses de chevaux annuelles de Tomblaine, avec distribution de prix aux frais de l'Etat. Naguère aussi l'immense et fameux Maréville, fondation de Léopold; admirable Babel d'aliénés, regardée comme un hospice modèle, mais centre qui n'a plus de circonscription déterminée (a).

Pour huit départements d'alentour : une école de sourdsmuets, dirigée par M. Piroux avec une rare distinction et d'étonnants succès (,8) .

Pour cinq départements circonvoisins : une école secondaire de médecine (6).

Pour les trois départements lorrains proprement dits (Meurthe, Meuse et Vôges), — sphère habituelle et spéciale de l'action attractive de Nancy, qui demeure, quoi que l'on fasse, leur foyer sous tous les rapports : — une cour d'appel, mainte-

(a) Sa notoriété était si grande autrefois, que Ton disait proverbialement * un échappé de Maréville, » comme de Bedlam ou de Charenton; l'expression était devenue française. L'auteur Ta encore entendue à Paris, et dans la bouche d'un homme âgé qui n'était point Lorrain.

(b) Pour les quatre départements qui forment ensemble le territoire ducal et le pays messin, Nancy était, il y a quelques années, le foyer de .publication de la Revue de Lorraine, fondée par M. Choley, et il sert encore de centre à l'organisme de diverses pensées ; par exemple, à un comité créé pour la restauration de l'Ordre de saint Benoit.

nant cour royale; un rectorat, ou ce qu'on nomme, par abus officiel de langage, une académie universitaire; une école normale d'instituteurs primaires; une société d'Amis des Arts, qui opère des achats a la suite d'expositions bisannuelles; une société de saint François Régis, pour l'abolissement du concubinage, — Tune des plus actives de France, et la seule, hors de Paris, qui soit reconnue par l'Etat.

Naguère en outre, et pour le territoire des trois mêmes départements, un évêché et une conservation forestière, — mais dont le ressort a été réduit à la Meurthe, quant au premier dès 1823, quant à la seconde en 1832.

Pour trois départements aussi, un centre de légion de gendarmerie.

Pour la Meurthe et la Moselle, une inspection des mines.

Pour la Meurthe et les Vôges , c est-à-dire pour la Lorraine seule, Barrois à part : une division militaire (la quatrième), supprimée par la Restauration en 1817.

Pour la Meurthe uniquement : une préfecture, avec les directions administratives et financières qui en dépendent; une vaste maison de secours chirurgicaux, appelé le Refuge; une commission d'antiquités; une société d'agriculture, pleine de zèle, qui publie, sous le nom de Bon Cultivateur, par la plume de M. Soyer-Willemet, un journal estimé, répandu au delà, du Rhin et des Alpes, et qui provoque à Nancy, deux fois chaque été, des expositions de fleurs et de fruits.

Pour la ville, enfin : un hôpital militaire de quatre à cinq cents malades, trois excellents hospices civils, un dépôt de mendicité, une conférence de saint Vincent de Paul , un asyle du Bon Pasteuf, et plusieurs autres maisons de charité ; un jardin des plantes, où la botanique est professée pour le public ; une bibliothèque de 25,000 volumes, où l'on admire diverses curiosités, notamment un camée romain inappréciable, l'un des deux plus beaux qui soient connus ; une société royale des sciences, lettres

et arts, fière d'avoir vu solliciter autrefois ses fauteuils d'associés par les Fontenelle et les Montesquieu.. , et qui n'est pas tellement déchue, qu'au nombre de ses membres résidents elle ne compte encore trois associés ou correspondants de l'Institut enfin, une sorte d'académie d'études religieuses, la société Foi et Lumières : utile et pacifique institution , imitée maintenant ailleurs, mais dont le premier exemple a été donné en À 837 par l'ancienne capitale de la Lorraine (M> .

Ferons-nous mention du musée? Il en existe un, mais assez ordinaire; et de plus, sans caractère local. On cherche inutilement à Nancy, — ce que tous les étrangers voudraient y voir, ce qu'on s'étonne de ne pas y trouver, — une galerie nationale des œuvres de peinture , de sculpture et de gravure des anciens artistes lorrains; galerie qui, rangée par ordre de siècles, pourrait être d une grande richesse, et dont l'emplacement obligé serait la Salle des Cerfs, où l'on monterait par le seul escalier qui reste de l'époque des Ducs. Il faudrait que, rendu complet par des adjonctions de plusieurs genres, — et devenu historique en même temps qu'artistique, — ce musée vint a renfermer, un jour, tout ce qui rapelle le passé du pays, tout ce qui peut en mettre une juste image sous les yeux et dans la pensée ; car de pareilles richesses restent déplorablement dispersées, et beaucoup d'objets rares se sont à perdus (a).

Quant à présent, la plus belle masse d'antiquités lorraines réunies, est celle de M. Noël, ancien notaire; au second rang vient celle de M. Marchai , curé de Saint-Pierre ; au troisième, celle de M. Vagner, ancien professeur; le zèle studieux des lolharingophiles trouverait ailleurs aussi des choses intéres-

(a) Voir l'appendice intitulé : Projet de mmèe lorrain.

liO NANCY.

santés, en s'adressant à M. le président Beaupré, a M. Justin Lamoureux, à M. Gillet , à M. de Gastaldi, à M. de Tonooy, etc.

D'autres collections, bonnes à voir chez des Nancéyens, ne seront pas mentionnées ici, parce qu'elles n'ont rien de particulier a l'histoire de la nation lorraine : par exemple, les nombreux autographes recueillis par M. de Villeneuve-Trans, le cabinet de curiosités diverses formé par M. Butte , ou les verrières d'entomologiste de M. de Saint-Florent (a). Quelque chose de bien supérieur, et de vraiment hors de ligne, existait il y a peu d'années; savoir, les séries métalliques du baron de Vincent : séries étonnantes , plus riches a certains égards que celles même de la Bibliothèque royale. Sa mort a dispersé un trésor qui faisait l'admiration des numismates (6) , et dont on avait espéré, quoique sans promesse, qu'il léguerait la possession à sa ville natale.

Après un musée lorrain, ce qui manque de plus à Nancy (mais qu'il ne dépend pas des habitants de se donner), c'est non seulement une faculté des lettres, dont l'absence se comprend d'autant moins que la chose existait encore sous l'Empire, mais une école de droit. Elle y serait a sa véritable place , bien mieux certainement qu'à Strasbourg ; car dans la grande forteresse alsacienne, il n'existe point de cour royale, pour donner lieu de joindre la pratique à la théorie des lois; et jamais, d'ailleurs, n'y arriveront ces nombreux jeunes gens, de race germaine , qui affluaient autrefois a Nancy pour y ter-

(a) A Vandœuvre , banlieue de Nancy.

(b) Numismatiêtes, disent les amis du purisme; mais numismates plus coulant, a prévalu, par son analogie avec diplomates.

miner leurs études, mais qui n'ont plus que faire de passer le Rhin, aujourd'hui, pour s'en venir achever leur éducation dans une ville a langage hybride, où ils désapprendraient l'allemand sans apprendre le bon français. Rendre à la patrie des L'Hoste et des Guinet une école de droit, que tout y appelle, serait donc chose avantageuse autant que juste.

Il est bien d'autres faveurs, aussi, dont le Gouvernement pourrait la doter sans passe-droit, s'il voulait indemniser, en partie, de ce qu'elle a perdu, et traiter avec un peu de l'intérêt dont elle est digne a tous égards, cette capitale du Nord-Est. Les distinctions qu'on lui accorderait ainsi, seraient peut-être combattues par quelques cités rivales , mais obtiendraient, malgré cela, l'assentiment général a trente lieues à la ronde , parce que ces institutions , placées au centre , tourneraient à l'avantage du pays, et seraient commodes à tous. Sa prélature, par exemple, qui garde, avec le titre sonore de primatie de Lorraine, les souvenirs inséparables de celui à'ivéché de Toul, — et qui, par ce dernier nom, canoniquement annexé au sien , représente l'une des pins antiques et des plus importantes métropoles de l'église gallicane; — sa prélature serait fort convenablement, plus tard , érigée en un archevêché, dont Metz, Verdun et Saint-Dié seraient les suffragances naturelles, sans compter peut-être les bords du Rhin Un siège archiépiscopal serait là d'autant mieux placé, que le sentiment religieux , visiblement ranimé à Nancy depuis quinze ans, s'y est montré plus courageux, plus libéral, plus moderne, plus accompagné peut-être de savoir et d'intelligence, que dans la majeure partie des diocèses voisins ; — sans parler de cet esprit de mesure et de calme , l'un des invariables éléments du caractère lorrain : esprit dont l'influence s'exercerait à l'entour avec un degré d'autorité supérieur, de la part d'un clergé devenu métropolitain.

iii NANCY.

Quoique Nancy s'aille perdant dans la campagne par des faubourgs immenses, presque fondus avec les villages voisins, son enceinte historique est encore très -marquée. Outre les deux bastions le Due et le Marquis , et leurs arrière-corps ou retranchements , échantillons des travaux refaits par les ingénieurs de Louis XIV; outre les portes Saint Nicolas , Saint Jean, Saint Georges et Notre-Dame, monuments plus glorieux, — et les seuls non détruits des vraies fortifications nationales , depuis que n'existent plus les restes de la courtine d'Haussonville, avec son antique et glorieuse arcade (22) : — un mur de police, qui sert a la perception des octrois, suit fidèlement l'ancienne ligne de l'escarpe; mais il n'embrasse plus guère que moitié de la population , tant le goût de l'horticulture, développé depuis le temps de Descours et de Gervais ( "\ a porté les gens à construire au dehors. — Avec ses longues et larges rues, où ne se croisent plus en tous sens d'opulents équipages (a), Nancy, — sans être devenu, comme Versailles et quelques autres villes, une solitude dont la vue attriste le visiteur, — ne peut cependant qu'avec beaucoup d'intelligence et d'économie, subvenir à l'entretien de ses pavés, de ses eaux, de ses réverbères , et de ses nombreux édifices.

Peut-être, à défaut d'éclat présent, devrait-il, pour intéresser les voyageurs, tirer parti de son passé... avec plus de soin qu'il ne fait. Sous ce rapport, il aurait à prendre exemple sur une foule de cités françaises , qui , très-différentes de lui , n'ont garde d'imiter son étrange abnégation, et savent se placer fièrement sur le piédestal de leur histoire, quoique simples

{a) Voir la noie 41 , page 114.

héritières d'antécédents mille fois inférieurs aux siens. Lui , bien loin de se faire valoir comme elles, il montre une telle froideur, non seulement pour le peu d'antiquiK ïs et de vestiges de puissance qui lui restent, mais pour les hommes qui, de siècle en siècle, l'ont créé, protégé, illustré, — personnages dont même le nom ne figure nulle part au coin de ses monuments et de ses places, — qu'un dédain poussé jusqu'à ce point ne s'appelle plus de la modestie.— Si l'on est maître de négliger ses vieux avantages, on ne l'est pas d'oublier ses vieilles dettes. Il y a, pour les villes, un genre de mémoire dont elles ne devraient pas manquer : le souvenir de leurs bienfaiteurs. Et la fantaisie, qui peut leur venir, de s'effacer, de s'aplatir, comme des bourgades nées d'hier, — de sembler méconnaître leurs grandeurs et leurs augustes titres de gloire, — devrait s'arrêter, du moins, aux limites où ce caprice, fort peu commun, blesse la justice et la reconnaissance (2 * J .

Ce que les étrangers, à leur passage, peuvent visiter en tout ou en partie, c'est le palais du Gouvernement, utilisé sous forme de préfecture , faute d'un autre emploi ; la Porterie d'Antoine, fils de René II, et l'aile contemporaine de ce due, changée en caserne de gendarmerie; le palais de justice, où, comme nous l'avons dit, on conserve une relique inestimable, la tapisserie qui garnissait la tente de Charles-le-Téméraire; l'ancien hôtel des monnaies (tribunal civil actuel), placé sur le terrein de Yantiquum palatium de Ferry III; la porte de la Craffe ou Notre-Dame, qui remonte au règne du duc Jean II; les trois belles portes militaires bâties sous Charles III d'après les dessins de Galéan, et si supérieures à leurs deux sœurs modernes w ; la porte Stainville ou de Metz, en tant que théâtre de l'héroïque dévouement du jeune Dcsilles; la place de Grève, quoique non terminée; la bibliothèque, à l'Université; les vastes bâtiments du collège, du mont-

de-piété, de l'hôpital militaire; la colonne de Bourgogne, hors de la porte Saint Jean , au bas de la commanderie du Vieil- Àitre ; les façades et le groupe central de la place d'Alliance , voisine de l'école forestière; l'imposant quartier d'infanterie , en face du Jardin botanique; les beaux ombrages de la Pépinière, qui tripleront d'attrait lorsqu'ils auront été rendus accessibles aux promeneurs a cheval ou en voiture 1 " 1 ; — mais principalement la place Stanislas, où se trouvent l'évéché, la salle de spectacle, et l'hôtel-de» ville, décoré des fresques de Girardet; la place Stanislas, disons-nous, que ses abords, sa statue, ses grillages à dentelles (2: \ — ses fontaines bronzées, se dessinant sur des fonds de verdure, — ses édifices, réguliers et pourtant non uniformes, s'abaissant sur l une des quatre faces pour augmenter l'effet de l'arc-de-triomphe et de la vue que l'on aperçoit par-dessous, — rendent (et rendaient surtout autrefois, au milieu d'un luxe d'eaux et de dorures qu'on ne peut plus entretenir) une merveille étonnamment jolie.

Quoique le goût n'en soit pas irréprochable , on oublie que le prince qui la fit dessiner vivait au siècle de Louis XV, tant on y compte de mérites réunis, dont les places célèbres, vantées ailleurs, ne présentent chacune que deux ou trois. — Celle-ci , dans sa perfection avouée , ne subit guère qu'un unique reproche ; il est grave , à la vérité : c'est de manquer des dimensions physiques nécessaires a un effet de premier ordre. Tel n'eût pas été le défaut où fussent tombés les princes de Lorraine, s'ils l avaient tracée : eux qui ont construit Bosserville, eux dont toutes les habitudes étaient grandes; eux, auprès de qui, suivant une parole mémorable, les autres princes paraissaient peuple (a). Exécutée, comme l'auraient fait François IU ou ses enfants, sur des proportions doubles, elle

(«) Mot fameux de la maréchale de Retz.

serait, de l'avis des connaisseurs, le pins harmonieux ensemble architectural de l'Europe. Non quelle pût lutter, même alors, avec les prétentions babyloniennes de la place de géants que l'on vient d'achever à Paris ; mais elle la vaudrait, malgré la différence des genres. Car celle-ci, n'ayant, et ne devant toujours avoir, qu'un côté de bâti sur quatre, gardera perpétuellement quelque chose de vide et d'incomplet; et sa beauté, gigantesque mais spéciale, restera celle du plus magnifique de tous les déserts connus.

Nancy, que les anciennes gravures nous montrent hérissé de clochers, n'a conservé que peu d'églises. Pendant la durée d'un régime où, regardant comme inutiles les murs consacrés au culte, on les livrait à la dévorante activité des intérêts particuliers, si prompts à raser tout ce qui leur semble ne rien produire, c'est-a-dire tout ce dont les fruits sont immatériels, — le souffle des révolutions n'a épargné ni l'antique prieuré de Notre-Dame (a) , vaisseau antérieur à 1 150, comme suffirait pour en donner la preuve le genre de dessin des ornements de son portail a plein ceintre m ; ni Saint-Roch, érigé sous le duc Henri , et dont l'une des façades était bâtie en marbre rougeâtre, des carrières de Buthegnémont (6); ni le chœur des Dames Précheresses , le plus ancien monastère nancéyen, où les épitaphes portaient tant de noms des fa-

fa) A droite de la place de l'Arsenal , du côté de la rue des Morts et de la rue des Loups.

(b) Buthegnémont ou Bathelémont , eôte un peu aride, qui domine Nancy vers l'ouest, dans la direction de Toul et de Paris.

m NÀHCY.

milles primitives du pays (a) ; ni celai des Cordelières ou Sœurs Grises, vieilles habitantes aussi de la Lorraine, où elles imitaient depuis des siècles le zèle charitable de sainte Elisabeth de Hongrie; ni la nef du couvent des Tiercelins, gardiens intelligents de plusieurs souvenirs nationaux; ni celle des Minimes, dotés par Christophe de Bassom pierre, et chez qui l'on avait transporté, lors de la destruction de l'ancien Bon- Secours, l'intéressante collection des ex-voto offerts par les Lorrains à Notre Dame de la Victoire; ni les voûtes religieuses des Àugustins, des Dominicains, des Carmes et des Grandes Carmélites; ni la chapelle des Ânnonciades, remarquable par ses fresques; ni celle des Bénédictines du Saint-Sacrement, inaugurée par une princesse fille de Charles III; ni enfin celle de la Congrégation, qu'avaient élevée les religieuses du bienheureux Pierre Fourier, sous la conduite de la célèbre Mère Alix Leclerc, la sainte Chantai de ce François de Sales lorrain. Tous ces pieux édifices ont péri , — et , avec eux , les nombreux morceaux de sculpture et de peinture qu'ils renfermaient : — inestimables richesses de l'Ecole lorraine ; dignes en grande partie d'être sauvées par le Philosophisme même, mais que nul musée ne s'ouvrit alors pour recueillir.

En ne comptant pas (car on ne saurait les nommer que pour mémoire) , — Saint-Fiacre , Saint-Pierre et Saint-Nicolas, qui sont des abris plutôt que des temples, — la Religion ne possède vraiment plus guère à Nancy que trois édifices : Saint-Epvre (1436-1451), vieux et petit vaisseau, mais dont la tour produisait quelque effet, se terminant jadis par quatre beaux cadrans et par une flèche très-élancée , qu'on a, stupi-

(a) Là, sur le cartulairc, Thiébaud H, Ferry IV, Jean I er et Charles II, étaient qualifiés ducs de Lotkraine.

dément et sans motifs, imaginé d'abattre en 1776 (a); Saint- Sébastien (1721-1731), remarquable par 1 élégante légèreté de son intérieur, et aussi par les broderies sculptées de sa façade, — qu'on avait créée ricbe, parce qu'elle était faite pour être vue de près, mais a laquelle on n'avait point donné de tours, les ayant rejetées à l'arrière , afin que leur sonnerie ne vînt pas troubler de trop près les séances de l'hôtel-deville (fc); — la Cathédrale enfin (1703-1742) , fille d'une époque désavantageuse , où l'architecture avait perdu le catholique instinct du grandiose; conception qui pourtant n'est pas à dédaigner, au dedans surtout, et dont certains connaisseurs font assez de cas (c),— a part même le mérite de son dôme, peint par Jacquart.

Il y a bien encore les Prémontrés (1726-1759), mais transformés en oratoire protestant, — et puis quelques chétives chapelles : comme le Refuge , fondé par la vertueuse Mère Ranfaing; comme Saint-Charles, a l'hôpital de ce nom; comme Saint-Julien , qui n'a de curieux que ses antiques souvenirs et certaines pierres tombales. Deux autres enceintes pieuses sont aussi demeurées debout, mais décoiffées et profanées : l'église des Jésuites et celle des Petites Carmélites, réduites toutes deux a l'état de magasin, l'une pour les hospices, l'autre pour la cavalerie. On espère voir rendre au culte au moins la seconde, ornée qu'elle est des peintures de Provensal.

(a) Celle qu'on y avait substituée alors , fut encore abaissée d'une vingtaine de pieds , sous le règne de Napoléon.

(b) Composé de deux grands corps-de-logis liés et parallèles, qui embrassaient une cour centrale , l'hôtel— de-ville formait une des quatre faces de la place du Marché. Ce qu'on nomme la place Mengin n'est autre chose que le terrein laissé vide par sa démolition.

(c) Notamment M. Joseph Rard , le monumental iste.

Nancy, du reste, s'enorgueillissait de mieux que tout cela : il avait les Bénédictins (1701-1706), basilique imposante, encore entière en 1815. Chef-d'œuvre des arts lorrains sous Léopold, cette église, la plus classiquement belle entre toutes ses sœurs, était aussi la seule dont les tours quadrangulaires annonçassent de loin l'importance de la ville , par leur masse et par leur majesté» La Révolution avait vendu l'édifice, mais sans le détruire : des religieuses l'ont démoli. — Et lorsqu'elles allaient commettre, par misère, cette irréparable barbarie, pas un habitant n'est venu se jeter à leurs pieds, ni leur offrir d'autres secours! personne n'a tenté le moindre effort auprès d'elles, pour les dissuader d'un projet dont i était si aisé de les faire revenir, et qui ne leur a pas même été sérieusement profitable! — On s'occupait d'autre chose, alors , que de la conservation des monuments. Il y a ainsi , dans l'histoire, des époques de torpeur et d'indifférence inexplicables.

Récemment, en revanche, sont sortis de terre, — par l'énergie des croyances renaissantes, — de modestes, mais d'élégants sanctuaires, qui seulement ne s'annoncent point au dehors : la chapelle des Frères Prêcheurs, par exemple.., trèspetite, mais d'un goût exquis, dans son extrême simplicité; et celle du Sacré Cœur, à Nabécor, où, rappelées avec ardeur par le désir général, les beautés du gothique ont commencé à reprendre leur place.

Au nombre des édifices religieux, il en est deux que nous venons d'omettre : Bon-Secours et les Cordeliers. C'est qu'ils méritent une mention à part.

Bon-Secours, dont l'origine remonte à la défaite des Bourguignons, fut pour la nation lorraine, tant qu'elle vécut, le lieu des vœux et des actions de grâces, le sanctuaire de la victoire (a) ; et c'est à ce titre que , par succession , pendent encore à ses voûtes , quoique rebâties par Stanislas, quelquesuns des drapeaux musulmans jadis arrachés aux janissaires : trophées lorrains proprement dits, qui semblent maintenant n'avoir rien de commun avec une chapelle dont le nom ne rappelle plus guère que l'idée du Roi de Pologne et de sa famille.

Il y repose, en effet, en face de sa royale épouse, Catherine Opalinska, la descendante des Piasts, dont le mausolée, bien plus estimé que le sien comme œuvre d'art, est du ciseau d'un sculpteur nancéïen, Sébastien Adam. Auprès d'eux, un cippe à médaillon recouvre le cœur de la reine de France leur fille, la pieuse Marie Leczinska, qui, par testament, avait légué à la ville de Nancy cette preuve d'éminenle affection {n K A droite et à gauche de la nef, deux stèles de forme antique, érigés par les Polonais, portent deux inscriptions touchantes : l'une, bien triste, l'adieu des légions nos alliées, à leur départ en 1814; Pautre, plus douloureuse encore, le salut d'arrivée des exilés de Varsovie, revenant chez nous prendre un refuge en 1832. — Suprême asyle de l'ami de Charles XII, palais funèbre du dernier citoyen couronné (6) qui ait vrai-

fa) C'était même là le nom de l'édifice : il se nommait Notre-Dame de la Victoire.

(b) Civis polonus, comme dit l'inscription ; ortliodoxus fidei defetuor.

ment soutenu contre les Czars l'indépendance de la Vislule, Bon -Secours est le temple d'une alliance morale entre la France et la Pologne. C'est là qu'entouré des hommages de ses compatriotes, — plus justement payés que d'autres peuples pour l'admirer sans aucun partage, — c'est là que Stanislas est grand <"•>.

De tout autres souvenirs s'éveillent, lorsque, conduit aux Cordeliers , fondation de René II , et dans l'enceinte de la Chapelle Ronde, construite par Charles le Grand, terminée par François III , on vient à promener la vue sur tant de gloires tumulaires, rapprochées là de siècle en siècle, depuis les marbres de Léopold jusqu'à la pierre brute du vieux Gérard.

Il n'y a que deux villes en Europe qui, sous des tombeaux vénérés, renferment les cendres de sept cents ans de souverains d'un même lignage : Saint-Denis et Nancy; — Saint- Denis et Nancy, où dorment d'un sommeil paisible, que les brigands de 93 ont osé seuls interrompre, ces deux grandes races de pur sang qui se perdent dans la nuit des âges héroïques, et que l'histoire considère, au milieu des révolutions diverses, comme les deux colonnes de la Chrétienté : la maison de Lorraine et la maison de France.

Que si jadis la première des deux, — composée d'hommes et non de dieux, — avait parfois, comme la seconde, connu les torts de la nature humaine..., du moins, unique en son genre d'éloge, elle était la seule au monde de qui l'on pût dire (comme on le proclama quand elle quitta pour jamais les rives de la Meurthe), que « tous ses princes avaient eu la bravoure, et toutes ses princesses la chasteté. »

Les armoiries de Nancy sont un chardon verdoyant à feuilles aiguës, sur champ d'argent, avec celte devise énergique : Non inultus premor ( « Je ne me laisse point froisser sans vengeance ; » ou, dans le langage naïf de nos bons aïeux : «t Qui s'y frotte s'y pique.) » Et, pour chef de Pécu, le blason même de Lorraine; c'est-à-dire un champ d'or, à la bande de gueules, chargée de trois alérions d'argent 1 ' 0 .

Car ses souverains lui accordèrent jadis, — en récompense des souffrances endurées pour la patrie, et qui l'avaient identifiée avec elle, — le beau privilège de posséder, comme partie intégrante de ses armes , les armes du pays entier dont il fut la capitale.

Ce privilège, tout historique, est de ceux que ne peut détruire le changement des institutions; et, malheur à la ville oublieuse qui s'en laisserait froidement dépouiller, comme d'une superfluité féodale ! Il n'est en effet que la trace écrite d'un passé sublime : or, la trace du passé est inviolable; elle forme un droit acquis, en dehors des atteintes de la politique ; et c'est une vieille maxime du droit européen , que « les armes, comme le nom, ne se perdent que par forfaiture. » Si Nancy n'est plus qu'une ville française, il fut autrefois davantage; il a de plus hauts souvenirs; et toujours il devra conserver les immortels alérions, symbole de l'antique patrie et de ses longs siècles d'indépendance.

Athènes, aussi, finit par ne plus être qu'une des villes du monde romain : jamais pourtant elle ne s'y laissa tellement et si complètement absorber, que rien ne survécût chez elle pour rappeler à tous les yeux sa noble histoire. Elle subit la domination des proconsuls; elle devint fidèle aux Césars, et

partagea leurs destinées... Mais si ses écoles conservèrent quelque rang philosophique et littéraire; mais si sa douce philanthropie repoussa constamment des murailles de Gécrops les jeux où coulait le sang humain; mais enfin, si, lors de l'invasion des Hérules sous Gallien, ses citoyens, commandés par Dexippe , parvinrent seuls a se préserver, eux et les trésors des beaux-arts, des ravages qui atteignaient tout l'Empire, et s'ils retardèrent ainsi de deux cents ans le triomphe de la barbarie : — c'est qu'ils avaient soigneusement gardé les noms et les emblèmes des vieux âges de la république; c'est que leurs magistrats municipaux s'appelaient encore les archonte; c'est que l'oiseau de Minerve restait chez eux peint sculpté partout.., et qu'à la vue de la chouette nationale, les Athéniens se sentaient encore les enfants de Milliade et de Périclès.

Nous avons assez fait connaître Nancy et les objets intéressants que la ville renferme; il reste à indiquer les personnages saillants à qui elle a donné naissance (a).

Dans les sciences, les trois Pisones; c'est-à-dire, Antoine Le Pois (en latin Ântonius Pi«o), bon numismate, et ses parents, Charles et Nicolas Le Pois, grands médecins du XVI e siècle, — demeurés très-utiles à consulter, au jugement de Boêrrhave, qui a fait réimprimer une partie de leurs œuvres ; — le

(a) Sur le terrein délicat où se débattent les primautés d'intelligence, nous aurions voulu ne citer que des, morts. À ceux-ci, du moins , nous n'ajoutons ou que des femmes , les femmes ayant droit à exception partout , ou que des membres de l'Institut , leur diplôme étant un fait qui n'admet pas de discussion.

fameux l'Hoste, homme à capacités diverses, astronome, ingénieur et jurisconsulte; le jésuite Leurechon (a), géomètre et physicien avancé, dont les Récréations mathématiques ont précédé celles d'Ozanam ; et le roi des agronomes de notre temps, Mathieu de Dombasle, le créateur de Rôville , ' 2, .

Dans les lettres , le Père Maimbourg , avocat des paradoxes de son temps,— historien trop vanté d'abord , mais trop oublié depuis. — Le judicieux Palissot, homme de goût et de mesure ; longtemps couvert d'affronts , comme un coupable , par les prôneurs des préjugés puissants qu'il n'avait pas craint de froisser ; mais vengé par l'estime , dans sa vieillesse , comme ayant su le premier, — sans s'élever au courage de Gilbert, dont il n'avait pas le bonheur de posséder les fortes convictions, — montrer quelque indépendance à l'égard de la secte régnante, et stigmatiser, du moins en partie, les honteuses chimères du philosophisme , à l'époque de leur vogue la mieux établie et de leur plus altière intolérance (ss) . Saint- Lambert, versificateur un peu froid, mais noble et pur, dont les Saisons ont créé en France le genre de la poésie descriptive (b). L'habile et malicieux critique Hoffmann , l'un des écrivains qui placèrent si haut, en son bon temps, le journal de Y Empire. Le dramaturge Pixerécourt, qui, dans un genre secondaire mais à la mode, joignit à une prodigieuse facilité de plume une intention morale, assez marquée, assez constante, pour avoir exercé, sur le peuple, d'avantageuses iu-

(a) Durival et le Nobiliaire l'appellent Lévrechon : peut-être y avaitril tradition pour prononcer ainsi ; peut-èlre des hommes vivants savaient-ils que I'm du mot Leurechon était un v.

(b) Voir, quant à son lieu de naissance, la Statistique de M. H. Le Page, tome II, page 428.

fluences [u) . Enfin, Charles Lacretelle, historien non sans crédit, resté laborieux a un âge où d'ordinaire on se repose.

Quatre femmes aussi ; — deux appartenant au siècle passé : Gabrielle-Rose de Milry, poète et philosophe, et M me de Graffigny, connue par Cénie et des Lettres péruviennes ; — les deux autres, contemporaines : l'auteur des Six amours et de la Vierge d'Arduene, M me Elise Voïart; et l'aimable chantre des Tombeaux et de la Conversation, l'excellente M me de Vannoz, si connue jadis sous le nom de M lIe de Sivry (a).

Dans les beaux-arts, branche d'études où la Lorraine pos- . séda toute une véritable école , — bien appréciée surtout en Italie; — dans les beaux-arts, disons-nous, Nancy a produit, comme peintres , Claude de Ruet , Bellange , Herbel , Claude Charles, Claude Spierre, Jacquart, Provensal, Durand; plus tard, a défaut de successeurs dans le genre historique, Claudot pour le paysage , et , de nos jours , tous les grands miniaturistes de France : Isabey, Singry, Mansion, etc. Comme dessinateur, le spirituel , l'original Grandville , au crayon piquant et fécond. Comme sculpteurs, l'admirable Drouin, dont il nous reste la statue du cardinal de Yaudémont; César Bagard, Nicolas Bénard , les deux Chaligny, les deux Chassel, les quatre Adam. Comme graveurs en creux , Jean Racle , Etienne Râcle, Hardy et son fils, — et le fameux Saint-Urbain, dont à Florence les médailles sont appelées divines. — Comme graveurs en taille douce, François Spierre et Charles Fran-

(«) Voir, dans la Revue de Lorraine (tome I, page 262), la notice insérée en 1835 ou sujet de cette femme excellente, qui depuis lors a cesse de voir le jour, mais qui garde les yeux de l'âme , et qui , heureusement, vit toujours, pour ses amis et pour les malheureux; n'ayant rien perdu des richesses d'un cœur plus remarquable encore que son esprit.

cois; avant eux, Henriet Israël, Israël Silvestre 53 '; et celui qu'il suffit de nommer.., Jacques Callot, le génie hors de ligne, le premier chalcographe du monde (M) .

Telle est la pléiade de noms célèbres que Nancy peut offrir. Nous y passons sous silence , comme on voit , ses hommes d'épée, dont le nombre serait infini. Il n'en est qu'un qu'on ne nous pardonnerait pas de ne point excepter : c'est l'illustre aveugle en qui se résumait le caractère lorrain tout entier; c'est l'homme ferme, calme, immuable, qui, joignant la vigueur au sang-froid, la bienfaisance à la valeur, cachait la vertu sous la modestie et la sensibilité sous la force; — celui qui fut le plus sage de nos braves, ou le plus brave de nos sages : le Sully de Napoléon, le général comte Drouot.

Fidèle aux généreux instincts d'un peuple cultivateur et soldat, Nancy ne place qu'au second rang les idées de lucre, devenues les premières pour tant de villes. On ne saurait pourtant le dire étranger au négoce; et, loin de là, sa position l'appelle à y prendre une part de plus en plus active. Il est situé, en effet, au point où se coupent à angle droit deux grandes directions naturelles de voyage : Tune, qui, traversant la France de l'ouest à l'est , s'en va , de Brest et Rennes à Paris, à Strasbourg, et de là à Vienne en Autriche; l'autre, qui, venant du nord au sud, se détache du Rhin à Coblentz, prend Trêves et Metz pour joindre Dijon, gagne Châlon , Maçon , Lyon , Valence , puis atteint Avignon et Beaucaire , points où divergent les visiteurs du Midi. Sans donc nous occuper des chemins de fer, dont l'avantage en ceci est trop problématique (ï,) , les Nancéïens ont l'espérance de voir se croiser chez eux deux belles lignes de transport par eau : la

première, celle du canal de la Marne au Rhin, et du Rhin au Danube; la seconde, Taxe bien marqué par où devraient se marier les eaux de la Moselle avec celles de la Saône et du Rhône; — celle-ci formant communication des mers de Hollande à la Méditerranée; celle-là, des eaux du Hàvre à la mer Noire.

Mais, grâce au Ciel, quel que puisse être son avenir commercial, — si Nancy doit voir se creuser sous ses murailles les bassins du port de ces deux grandes voies de navigation intérieure,— il ne possède point encore ces centaines de familles abâtardies, vicieuses, maladives, misérables de corps et d'âme, dont l'affligeant aspect déshonore aujourd'hui les cités manufacturières. Ses filatures et ses fabriques d'étoffes n'ayant que très-peu d'importance, il ne nourrit guère de ces individusmachines, simples instruments d'atelier. Après les professions ordinaires (dont nous ne parlons pas, attendu que, répondant aux besoins communs de la vie, elles sont les mêmes partout), — celles qu'on y voit en général exercer aux classes ouvrières, sont des métiers voisins des arts.

Car si, de l'industrie nancéïenne, on excepte, outre ces occupations qui pourraient s'appeler universelles, quelques objets divers, comme la préparation des cuirs et des suifs (autrefois très-renommés), la vente des fruits et légumes, qu'on exporte à vingt lieues dans les Yôges, la confection des liqueurs fines, des sucreries, — et une autre que peut-être il faut y joindre, quoiqu'en riant.., celle des produits culinaires, chefs-d'œuvre éphémères, servis par des Yatels locaux avec la réputation d'un mérite classique (3S> , — tout le reste consiste en professions d'intelligence, de coup-d'œil et d'adresse, où les ouvriers approchent plus ou moins des qualités qui font I'artiste.

Ainsi , pour fabriquer au douzième siècle le grand crucifix de l'abbaye de Saint-Denis, c'est de Lorraine que Su-

ger Cl venir des ciseleurs, et, plus tard, le Lorrain Merlin occupait auprès de Louis XIII l'emploi d'orfèvre de la cour. Ainsi , c est à Nancy que naquirent l'habile Guillot, mécanicien figuriste, et le fameux serrurier Lamour, qui pliait si richement le fer en arabesques. Ainsi, Ton y a tissé longtemps des tapisseries a dessins remarquables; et maintenant, les travaux qu'on y pratique le plus, sont encore ceux où les principales conditions de réussite tiennent à l'élégance, au choix et à la beauté des formes : la marbrerie , par exemple , l'ébénisterie et ses incrustations, la carrosserie de luxe, la reliure soignée, les papiers peints, pour tenture, les pâtes ornementales sculptées, ou bien la tâche délicate des modistes et surtout des brodeuses. On sait que la Meurthe, à elle seule, fournit de broderies les deux Amériques. — Dans tout cela, comme dans la passion des fleurs (devenues en Lorraine un article de commerce, après n'y avoir été longtemps qu'un objet de plaisir), on reconnaît une élégance générale native, et cet heureux ensemble d'habitudes qui a fait pénétrer dès longtemps , à Nancy , jusqu'au sein des familles du peuple , le sentiment du beau.

Par un genre d'observations juste quoiqu'un peu frivole, on pourrait ajouter, en passant, que le luxe de la toilette, ainsi que celui de la table, deux indices physiques très-fidèles de l'étal des idées, sont à Nancy d'un goût parfait, d'une simplicité noble et distinguée. Ni dans la mise des femmes, ni dans la composition des festins, on n'aperçoit la moindre trace, ou de rusticité (cela va sans dire), ou de cette recherche affectée de la mode, de cette abondance lourde et superflue, qui, presque partout, à présent, au milieu même des cités polies et considérables, se laisse apercevoir aux connaisseurs, comme un cachet mal effacé de gaucherie prétentieuse iH) . On y est presque exempt, aussi, d'une plaie provinciale réputée inévitable..., de la fureur des petits caquets et des commé-

rages : misère qui, par exception, n'a guère pu encore s'implanler là dans les mœurs, ayant été jadis trop incompatible avec l'esprit d une capitale et la largeur de ses manières d'être.

Nancy donc, malgré le chiffre borné de sa population, n'est nullement petite ville, dans le sens ordinaire qu'on attache à ce mot.

XIH.

Ce n'est pas à dire, pourtant, qu'un écrivain, un poète, un artiste, n'y soit un peu dépaysé d'abord, et ne s'y sente, en arrivant, la respiration comme embarrassée, au sortir de l'atmosphère de Paris. Seulement , l'impression de gêne momentanée qu'on y éprouve en pareil cas , ne provient point , si l'on peut ainsi parler, d'un manque d'air, mais d'une simple différence de température intellectuelle. Au lieu de tenir, comme ailleurs, à la mesquine insuffisance des esprits, elle tient uniquement a leur froideur. — Il faut du temps , en effet, pour se faire à une si grande sobriété d'émotions, à une si grande absence de cette chaleur exubérante et journalière qui semble pouvoir seule, en se répandant sur les moindres détails , les animer , et donner du prix à la vie.

Dès les premiers siècles de notre histoire, le caractère austrasien avait constamment offert plus de calme et d'aplomb que le caractère neustrien. Fille de l'Austrasie, et douée, par son naturel, d'une trempe intermédiaire entre la vivacité française et la pesanteur allemande, la Lorraine hérita de ce sangfroid judicieux , — qui , pendant longtemps, n'alla pas trop loin, contre-balancé qu'il était par l'énergie de sa vie propre, — mais qui, depuis la perte de sa nationalité, s'est déployé sans obstacle, avec une plénitude qui peut sembler quelquefois ex-

irême. De tous les objets de l'activité humaine, dont plusieurs cependant forent assez vivement chers aux Lorrains, la guerre seule , soit comme acte de virilité par excellence, soit comme souvenir surtout, et comme image, de leur ancien patriotisme, a conservé sur eux le pouvoir d'un entraînement assuré. Hors de la , peu susceptible d'enthousiasme et tout-a-fait inaccessible à l'engouement , la Lorraine (dont il ne faut jamais oublier que Metz ne forme point partie) ne s'éprend que d'un petit nombre de choses, et ne se coiffe de rien. — Aussi n'y a-t-il pas au monde un théâtre plus défavorable que Nancy pour le charlatanisme, ou pour ses simples apparences. Tout procédé , tout langage qui a l'air d'en porter l'empreinte , ne peut manquer d'y échouer, et de faire malheureusement avorter avec soi les idées mêmes les plus utiles. Toujours en garde contre le tort de décerner des louanges hâtives, sur lesquelles il faille revenir. . , Nancy ne craint pas de se montrer un peu sévère, afin de n'être jamais dupe. C'est, avant tout, la ville de la rectitude, le quartier-général du bon sens.

À ne se figurer en aucun cas le mérite où il n'existe point, on court la chance de le méconnaître, pour un temps, là où il existe ; pareille prudence peut donc, en principe , avoir certains inconvénients. Mais elle a aussi de visibles avantages ; ils sont même tellement marqués, que parfois, lorsqu'on s'en pénètre, on voudrait que la chose fût moins exceptionnelle en France. Eh! plût â Dieu que partout le public, agissant de même, témoignât aux nouveaux venants sur la scène, une rigueur temporaire et d'épreuve, — dont le génie saurait toujours bien triompher, et qui ne tuerait que la déplorable multiplicité des vocations médiocres ! — Car ce délai , que les

Nancéïens mettent à leurs applaudissements, n'est pas si long qu'on le dit : des exemples récents ont montré, en dépit de la règle d'attente, qu'un talent vrai, quoique jeune, est assez vile apprécié, même au milieu d'eux (a).

Autant, d'ailleurs, est tardive l'approbation qu'ils accordent aux gens (or ceci s'applique a leur caractère moral aussi bien qu'à leur esprit), autant elle est durable; et le suffrage du Lorrain, une fois obtenu, n'en est que plus flatteur, pour n'avoir été donné qu'à bon escient. C'est ce qu'ont eu plaisir à reconnaître, après une couple d'années d'établissement à Nancy, des étrangers, qui n'y avaient reçu d'abord qu'un accueil assez réservé, et qui ont fini par y trouver les biens les plus précieux de la vie : l'estime et la solide affection d'un entourage très-peu vulgaire, où brille éminemment la réunion de la bonté, de la raison , et du savoir-vivre.

Car telle y est, en général, la bonne compagnie, — quelque jugement que puissent en porter, avec des préventions de commis-voyageurs, maintes personnes qui décident sur elle... sans jamais avoir été peut-être admises à l'observer de près. On ne compte plus dans la ville découronnée que quatre ou cinq des grandes familles historiques du pays; mais il y en reste encore un certain nombre du second et du troisième ordre , qui servent de noyau à la société, et dont le ton parfait, uni chez elle à des sentiments délicats, est une précieuse tradition de formes, que le fond ne dément point Nulle

(ci) M. Désiré Carrière , notamment , en fournirait la preuve.

part, en France, la classe élevée n'est plus exempte qu'a Nancy de préjugés orgueilleux et boudeurs; nulle part ses membres, mêlés à tout ce qui se fait de bien (que ce soit par des voies anciennes ou nouvelles), ne se prêtent de meilleure grâce au rôle généreux d'initiateurs, de simples frères aînés, tendant une main bienveillante à leur prochain , et lui enseignant à s'ennoblir, à leur exemple, par les habitudes de désintéressement, de décence et d'honneur Là certainement, à très-peu d'exceptions près , — inévitables en tout genre , — il est aisé de vérifier la justesse de cette expression , appliquée aux gens bien nés, « les hommes comme il faut, » — c'est-à-dire les hommes comme on doit être, comme il serait à désirer que chacun fût.

Un seul trait suffit pour montrer combien y est inoffensive et calme l'attitude de l'aristocratie. Lorsqu'à la suite des événements de Juillet, trois journaux s'élevèrent partout, pour représenter les trois principales couleurs politiques, — il ne s'en fonda point à Nancy dans la couleur exclusivement blanche; et ce que le principe de la justice et de l'ordre y fit naître à la place, ce fut une feuille purement religieuse : orthodoxe, mais amie des lumières, — franche dans ses promesses d'impartialité, — et qui sut loyalement asseoir ses discussions hors du camp des intérêts et des querelles terrestres (a). Ainsi, l'on n'y a point vu d'écrits périodiques, comme au centre des autres provinces, plaider la cause du régime renversé; — et cependant peu de villes renfermaient plus d'éléments personnels qui fussent capables, dans celte hypothèse, d'entourer d'une juste auréole de considération le drapeau des idées expirantes.

(a) Le Cowrier lorrain, fondé par M. Mirguet (* 2 >.

Du reste, si les opinions du passé, loin de s'y montrer acerbes et rancunières, y sont tellement peu absolues qu'elles n'ont pas même tenu a s'y formuler par un organe : de leur côté, celles de I'avenir, fût-ce d'un avenir téméraire, n'y manifestent peut-être pas non plus toute la violence brutale, ni celles du présent toute la chétive étroitesse, dont elles font preuve en plus d'un endroit. A. Nancy, les barrières qui séparent les convictions ne sont point des murs infranchissables; il y reste mille terrains neutres, sur lesquels on peut se rencontrer et s'entendre. Dans cette ville, privilégiée pour la paix des esprits, la disparité des doctrines ne rompt ni les rapports d'humanité, ni même ceux de société : on n'y citerait pas deux familles qui, liées auparavant d'amitié, aient cessé de se voir par suite de nos dernières dissensions civiles, et que les orages politiques aient rendues étrangères l'une à l'autre.

Et puis, en dehors des trois partis (outre la masse inerte des indifférents, qui amortit les secousses), il s'en forme là un quatrième, animé d'une douce chaleur, et travaillant à les rapprocher tous : celui des hommes de science et de foi, pour qui les questions sociales sont les premières; hommes qui, plus solides, plus positifs qu'on ne croit, malgré la suavité de leurs formes médiatrices..., ne se bornent pas aux idées, demeurées trop vagues, du grand poète dont la parole avait pu sembler quelquefois exprimer leur pensée : — le pacifique parti de Dieu, qui aura son rôle quelque jour {t3 K

Si donc, par une conclusion à laquelle on est conduit à s'arrêter, après avoir fait une couple de fois le tour de la France, Nancy est peut-être, à tout prendre, et compensations faites,

le point du royaume qu'il vaut le mieux habiter dès qu'on est forcé de renoncer a Paris : — c'est moins parce que la ville est bien bâtie, aérée, jolie, régulière; — moins parce que ses environs sont variés et charmants, et qu elle a tout à la fois, à ses portes, des jardins, des champs, des vignobles, des prairies et des forêts; — moins parce qu'on y peut voir autour de soi de grandes exploitations agricoles, de grandes chasses, de grandes courses de chevaux; — moins même parce qu'elle présente des souvenirs de grandeur et de gloire, et qu'elle promet, a qui vient l'habiter, la jouissance, perdue partout ailleurs, de cette urbanité de haut style , inimitable et dernier apanage des cités souveraines : — ce n'est point tant par là, que par des raisons morales de bonheur et de sagesse pratique.

C'est que dans ses nobles salons, où se parle encore un langage pur et d'élite; où se conserve, avec une fleur de politesse maintenant presque oubliée, un sens exquis des convenances.., l'indulgence et la modération sont venues établir leur trône.

C'est qu'une haute compréhension des desseins de la Providence y a rendu plus tolérants qu'autre part, sur l'ensemble des faits accomplis, les véritables gens d'honneur, les dépositaires du sens moral. C'est que des personnes bien assises, et qui avaient droit de parler, s'y sont prêtées mieux qu'ailleurs a favoriser tout progrès, dès qu'il n'enfermait rien d'impie. C'est qu'on y a vu servir de ralliement aux ouvriers de la propagande de paix, et s'interposer pour désarmer les rancunes ou stimuler les paresses, des noms que leurs antécédente eussent rendus excusables de se tenir a l'écart : âmes supérieures que rien n'arrête, et qui foulent aux pieds les liens de la routine et de l'orgueil, tout en prévoyant bien l'ingratitude

C'est qu'en un mot, — comme pouvait le dire avec jus-

tesse, à l'un de nos hommes d'Etat, l'auteur même de ce peu de pages, — Nancy a dix années d'avance sur le mouvement d'heureuse fusion qui tend à s'opérer partout. C'est que, tout observateur attentif peut l'appeler, dès à présent, la ville-modèle de la réconciliation des François ( * s >.

NOTES

DE

LA SECONDE PARTIE

NOTES DE LA SECONDE PARTIE

OU

Note 4, page 132.

« Sa position est ravissante. »

Nanceium solo rituque amœnum, dit, au début de sa notice sur Nancy, la Gallia christiana; et c'est en effet pour de tels lieux que semble avoir été créé l'adjectif amomus, lequel n'a pas en français de parfait équivalent (a).

Peut-être les environs de Nancy n'ont-ils jamais reçu d'éloge plus significatif et plus flatteur, à cause de sa bizarrerie , que l'accès d'admiration où ils ont jeté les auteurs du voyage dit de La Vallée (6). Ces écrivains, d'ordinaire uniquement occupés de la pensée démagogique , — pensée que l'aspect de chaque ville , de chaque monument leur sert d'occasion pour développer, — oublient un moment leurs éternelles déclamations contre les rois et les prêtres , et tout à coup ils se mettent à pindariser. Rien d'étrange comme la subite interruption de leur thème révolutionnaire , suspendu , pendant deux pages, pour faire place aux grotesques transports d'un enthousiasme bucolique :

c II est rare de rencontrer un point de vue plus pittoresque que » l'immense bassin où Nancy repose. Des champs cultivés , — tantôt » coupés par le vert éclatant des pampres vigoureux, tantôt émaillés » par les fleurs dont le calice embellit les prairies , tantôt jaunis

(a) Un dictionnaire le traduit: agréable à la vue, beau, doux, charmant, délicieux. Mais aucune des versions ne suffirait j il faut, pour former le sens , les réunir toutes cinq.

(b) Voyage dam les départements de la France (1792) , par une société d'artistes et de gcus de lettres , avec une épigraphe signée La Vallée.

NOTES

» par les épis pesants que le zépliir fait rouler à flots nombreux, » tantôt semés sans monotonie de maisons charmantes et de jardins

> enchantés, — s'allongent, s'étendent, montent insensiblement vers » l'horizon , où l'œil , qui les suit avec volupté , s'arrête avec res- » pect devant les cimes neigeuses des Vôgcs , dont le front se perd » dans les nuages (a). La Mcurthe, en serpentant sur son lit de cail- » loux, s'avance avec grâce sur ce théâtre, vrai palais de la Nature; » elle caresse de ses flots les murs de Nancy, et se dérobe aux re- » gards , qui la cherchent encore entre les coteaux rétrécis (6) que

> des pâtres innocents font retentir de leurs chansons champêtres. » Tandis qu'Amance, sur la ctme d'un rocher (c), élève dans un » vague lointain ses tours gothiques rongées par le temps, Nancy,

> dans le fond du vallon, déroule avec orgueil ses toits modernes ; et, » lorsqu'à l'extrémité du tableau, les flèches aiguës de Saint-Nicolas » retracent à l'esprit les superstitions humaines, etc., etc. »

Inutile de suivre plus loin nos Brutus-ïityrcs , qui ne tardent pas ù déposer les chalumeaux, ayant retrouvé leur dada.

Note 2, page 452.

« L'opulent village de Champigneulles, jadis témoin de deux batailles. »

Doué qu'il est de trop d'avantages natnrels pour ne pas rester, comme depuis des siècles, le plus joyeux et le plus joli but des promenades pédestres de Nancy, tant que le chemin de fer n'aura pas tristement bouleversé tous ses environs , — Champigneulles mérite bien le nom d'opulent village ; car, embelli par les maisons de campagne de M. de Doué, de M a * de Toustain et de M me de Sommariva, il passe pour être habité par un demi-million de rente.

(a) Ceci est imaginaire. La chaîne des Vdges n'est que rarement visible de Nancy ; et quand y apparaît le Donon, ce n'est point couvert de neiges, c'est revélu d'une riche teinte bleuâtre.

(6) Ce qui se rétrécit, au lieu des côleaux, c'est la gorge qu'ils embrassent; mais les poétiques allures de l'écrivain démagogue le dispensent de parler français.

(c) Non pas sur un rocher, mais à l'extrémité du plateau d'une belle montagne à contours adoucis, comme toutes celles qui caractérisent les paysages lorrains.

DE LA SECONDE PARTIE. 160

Des deux Datâmes u\rces sur son icrriioire, lune lut perdue en 122$ par le duc Mathieu II, à qui un soldat nommé Frison sauva la vie, en se faisant tuer pour lui d'une façon touchante; l'autre fat gagnée en 1407 par Charles H, sur de nombreux confédérés, qu'il amena prisonniers dans son palais à Nancy.

Note 3, page 132.

« Et dont le fier panache de forêts vient presque ombrager ses faubourgs. »

« Ce magnifique plumet, que forment, pour ainsi dire, sur la tête de Nancy, les bois de Machéville et de la Croix -Gagnée, réunis par sommet d'angle à Boudonville.., est une parure si belle, — si rare surtout auprès des villes considérables et situées dans de vastes bassins, — qu'on ne saurait apporter trop de soin et d'amour-propre à le protéger contre le vandalisme des défrichements. Honneur à qui saura le mieux conserver ou accroître ces nobles dômes de verdure ! Honte à qui porterait la pioche sur ces talus boisés , si rapides , où les dégâts, une fois commis , seraient irréparables ! »

Ainsi par lions -nous, il y a neuf ou dix ans. Depuis lors, quelque portion du ravage que l'on craignait s'est réalisée : moitié par des ventes inopportunes et imprudentes, moitié par d'aveugles haines populaires. — Puisse au moins le mal s'arrêter! Il en est plus que temps.

Note 4, page 133.

« Qui depuis l'antique hameau de Lâchou, s'étend par Maréville, Brâbois, le Montet, etc., jusqu'à Ludres. »

Lâchou, le plus ancien village de la banlieue, a précédé l'existence du château de Drogon de Nancey, premier noyau de la capitale de la Lorraine; en sorte qu'il fut un temps où l'on pouvait dire Nancy près Lâchou, comme Voltaire a dit plaisamment Paris près Gonesse.— Type des habitudes campagnardes, ce lieu, dont le nom même a quelque chose de vulgaire , était proverbial pour désigner la

170 NOTES

rusticité. Si quelqu'un paraissait ignorer les formes de la Cour et de la villa, il $emble arriver de Lâchou, disait-on. — Excellente population, du reste, les gens de Lâchou aimaient Nancy et en étaient aimés. Les chroniques ont gardé le détail de l'accueil champêtre qu'ils firent en 1516, avec des branchages, des fleurs t des poires et pommes, du vin rouge et du vin clairet , »

A leur douce et jeune duchesse , Dame Reuéhe de Bourbon (a) ; A la souveraine princesse De Lorraine le pays bon.

11 est remarquable que Lâchou ait conservé jusqu'à présent son aspect rural : de tout le riche amphithéâtre qui borde Nancy, c'est le seul village que n'aient pas envahi les maisons ou jardins de luxe.

Sur Marévillc, voir, ci-avant, la page 137.

Brâbois, dont le château est détruit, dont il ne reste que le parc, était la demeure des Barbarat de Mazirot, famille de magistrature connue sous Léopold.

Le Montct , gravé par Israël Sylvestre ; castel presque abandonné , mais séjour charmant , qui domine , quoique très-voisin de la ville , un petit vallon pastoral , digne de l'Arcadie. C'est là que se trouve un écho qui répète douze syllabes (b).

Ludres, immense édifice féodal, qu'on a démoli, et qui ne présente plus aux voyageurs , sur la route de Flavigny, que deux tourelles sans caractère. Par une exception bien rare de nos jours , cette propriété est demeurée dans la famille qui en possédait depuis cinq cents ans la seigneurie ; c'est-à-dire dans la maison de Frôlois , connue sous le nom de Ludres depuis le XIV e siècle.

(a) Renée de Bourbon , dont les fiançailles avec le duc Antoine avaient clé célébrées, en 1515 , au château d'Amboise.

{b) On regrette que le Monlet n'ait pu recommencer d'appartenir à la famille qui en portait le nom , et dont les tombeaux y subsistent : sous elle, ces beaux lieux auraient repris tout leur charme. Mais elle-même elle s'éteint, dans la personne de la pieuse M me de Bœsner. La mémoire des Fisson du Monlet ne survivra plus que par les Landrian, leurs parents, à qui l'a transmise le dernier baron du Monlet, en les priant d'ajouter son nom au leur, et de marier ainsi deux honorables souvenirs lorrains.

DE LA SFXO.NDE PART1K.

Note 5, page 135.

« Comme Monlaigu, Renémont, Remicourt ou Sainte- Marie. »

Sainte-Marie est une campagne créée , il y a quarante ans , par un homme de goût , M. Génîn , sur remplacement de l'ancien jard ou bosquet de ftitaie dit la Garenne, qu'on avait eu le tort d'abattre, ainsi que le bois de Brichambault.

Remicourt, c'est le Trianon planté par les Sivry; ce sont les toits et les ombrages paternels de M"** de Vannoz : lieux dignes d'être visités pour eux-mêmes , quand elle ne les eût pas chantés.

Montaigu, élégante habitation, avec double parc, à la française et à l'anglaise, était tombé entre les mains d'un marchand de biens; mais cet acquéreur, M. Lippmann , dont le nom mérite d'être conservé, a sauvé un si beau domaine , malgré le profit que lui en eût valu la revente en détail. Aujourd'hui Montaigu appartient à M. de Passoncourt , l'un des descendants du célèbre Le Bègue , qui fut premier » ministre de Lorraine.

Renémont s'appelait le Sauvageon : il a reçu de son propriétaire , M. Jules Gouy, un nom destiné à rappeler la mémoire de René II, lequel s'arrêta sur cette hauteur, au moment de donner le signal de la bataille de Nancy (a). Amateur éclaire des arts, qu'il emploie sa fortune à protéger, M. Gouy a fait transporter et dresser à Renémont la précieuse façade de l'hôtel Lunati-Visconti , dont il s'était rendu acheteur pour la sauver (6).

Ces deux dernières campagnes , Montaigu et Renémont , sont placées sur la route de Nancy à Lunévillc , route jadis aussi gaie que magnifique , dont les sept lieues , pendant la nuit , ne formaient , du

(o) A propos du nom de Héné ou René, observons qu'il s'écrit indifféremment avec deux accents ou avec un seul. Cette seconde orthographe, il est vrai, parait destinée à prévaloir, mainleoant, que, dans les cas de doute, on tend à préférer les «muets aux «soutenus; mais autrefois, l'option était plutôt contraire. Ainsi c'est Réné,ei non René, q»i a été choisi par les savants auteurs de Y Art de vérifier les dates, hommes si bien en droit de faire autorité. Le scrupule de M. Le Page n'a donc point de fondement, lorsque cet écrivain s'accuse là-dessus d'un tort qui n'en est pas un.

(6) Ce riche ouvrage de la Renaissance était placé à l'angle de la rue Saint Pierre ou du Cardinal , à la ville vieille de Nancy, auprès de l'hôtel Bassompierrc (maison de M. Eugène de Monthurcux).

17Ï NOTES

vivant de la Lorraine , qu'une avenue toute éclairée de réverbères; superbe voie non encore rétrécie, et demeurée bordée en partie des vieux frênes contemporains de l'époque de sa splendeur (a).

Note 6, page 135.

« Le doux Clévant, d'où l'on jouit d'une vue telle que la rêvent les poètes dans leurs idylles. »

Située au confluent de la Meurthc et de la Moselle, la terre de Clévant, — qui appartient à l'aimable famille Rolland de Malleloy, digne d'habiter des lieux si riants et si paisibles, — offre tous les genres d'attrait champêtre , et cela avec un ensemble dont l'équivalent n'existe peut-être nulle part ; embrassant, comme elle le fait, au dessus et au dessous de ses jardins , d'une part les forêts qui couronnent la montagne , de l'autre , les belles prairies où vont serpentant deux rivières.

Des fenêtres du salon , placé à mi-côte , — ou , mieux encore , de l'orée des bois, si l'on veut y monter,— l'œil jouit d'un spectacle qui semble arrangé à plaisir. Dans ce tableau, rien ne surprend, mais

(a) A celle voie, véritablement royale, pourrait s'appliquer un passage de la petite brochure déjà citée (Esquisse d'un voyage à Bour bonne), quoique le chemin dont il y est parlé soit celui de Nancy à Flavigny :

« On suit avec plaisir une roule que ne sont point encore venus gâter les tristes ormes, justes objets de l'aversion du paysagiste. Car tout homme de bon goût, ici, repousse ces arbres insignifiants; raides et prétentieux étrangers, auxquels la vue peui bien s'accomoder dans leur pays, — assortie qu'est leur froide, leur monotone majesté, aux plates et sérieuses campagnes de la Beauce ou de la Brie — mais qui jurent, par leur présence , sur nos gracieux coteaux et dans nos jolis vallons , où les introduit une moutonnière imitation parisienne , une routine aveugle qui ne lient aucun compte des harmonies. Heureusement, subsistent encore là . du moius en partie , les beaux frênes caractéristiques , à taille souple , à feuillage élégant : arbres vraiment nationaux , qui bordaient toutes les routes de Lorraine ; qui leur donnaient, avec quelques sorbiers, quelques tilleuls et quelques peupliers, leur physionomie joyeuse et particulière. »

Un groupe de frênes gigantesques , comme il n'y en a peut-être qu'en Lorraine , exislo à Plombières, du côté de la Filerie. On le croit du lemps de Léopold.

DK LA SFXONDE PAUTIK.

tout satisfait, mais tout enchante ; il y règne une douce richesse , une variété exempte de disparates, un charme, et comme une sorte d'accord parfait, dont l'impression est ineffable. On peut citer mille perspectives plus étendues ou plus frappantes : on n'en découvrira point dont l'agrément laisse moins à désirer.

Ce n'est là, au reste, que l'exemple éminent, que l'exemple choisi, du genre de scènes que fournissent le bassin de Nancy et ses dépendances.

Ces lignes qui n'ont rien de heurté ni d'abrupte, et néanmoins rien d'uniforme ou de plat; ce riche mélange de bois, de champs, de vignobles, de prés, d'eaux, de ponts, de villages, de châteaux, de jardins , de parcs et de roules plantées ; cette heureuse diversité, qui fait entrer dans un seul tableau tous les éléments de la beauté rurale, — et qui pourtant ne les éparpille point , les laissant subsister en masses suffisantes , au lieu de les déchiqueter, comme en certaines provinces , où le sol n'est plus qu'un damier ; — cette verte et jolie nature, demeurée rustique , bien qu'elle ne présente rien d'inculte ; cette campagne fleurie , embaumée , bruissante , — virgilienne pour ainsi dire, — franchement caractérisée sans rudesse , douce sans fadeur, et civilisée sans plâtre et sans poussière : ce sont les paysages lorrains. Clévant n'en est que le type d'élite, celui qui en réunit tous les traits.

De tels lieux ont absolument besoin d'être visités pour être compris , car ils ne sont pas de ceux dont les arts peuvent reproduire l'impression. Faits en général pour être pris de haut en bas, et non de bas en haut comme le demanderait le crayon, les aspects du genre dont nous parlons, sont doués d'un charme tranquille, mystérieux, profond, plus aisé à concevoir qu'à rendre ; ils vont directement à l'âme, sans presque s'arrêter aux yeux; ils ne font point crier, ils font rêver; et, par le bien-être où ils jettent le spectateur, ils se perdent dans leur résultat ; au lieu de les admirer, on les oublie. Trop harmonieux, trop complets, trop fondus, pour offrir des choses saillantes, les paysages lorrains ne disent rien sous le pinceau. Ils ne sont point, à proprement parler, pittoresques; ils sont mieux que cela : poétiques. En eux réside une sorte de pensée intime, qu'on ne saurait transporter sur la toile. Originaux impossibles à copier sans que le génie vivant en disparaisse, c'est leur perfection même qui leur nuit, dés qu'on veut essayer de les imiter. Délicieux comme Virgile , ils sont intraduisibles comme lui.

NOTES

Note 7, page 434.

« Où les flots limpides de l'Acbe vont baignant sous les mâchicoulis de Pierrefort, ces frais gazons de Marlincourt, etc. »

Pierrefort, où naquit Bréyé, célèbre jurisconsulte qui, sous Léopold, avait organisé à Nancy des conférences d'avocat, est un château qu'avait bâti vers 4314 Robert de Bar. Il n'est renversé qu'à demi ; il y en a encore une partie d'habitée.

Pour jouir entièrement des beautés naturelles que nous signalons ici , et pour en avoir toute la surprise, il convient de ne point arriver par Jézainville. Il faut, des hauteurs de Montauville et de Mamey, descendre dans le petit vallon de l'Ache, au point où se trouve le hameau de SaintJean , et suivre de là cette gorge jusqu'à Martincourt, à travers les prés et les bouquets de bois qui bordent l'eau (a).

On se croit , alors , tombé au milieu du monde des poètes : dans les retraites pastorales où le Tasse a conduit Herminic; ou plutôt dans les solitudes bocagères de l'Àlgide ou du Tempé, car certainement la Syrie n'a jamais rien présenté qui fût empreint de cette ravissante fraîcheur.

Note 8, page 134.

« Parmi les fertiles mêsouages. »

Trésor dont s'enorgueillit Pont-a-Mousson , opulente parure dont le nom n'a point d'équivalent en français , et dont jadis , aux yeux des gens de Paris, les vergers de Romainville pouvaient seuls donner quelque idée, — encore bien imparfaite, — les mé$ouage$ ou maêouage» (anciennement tnézouèges) sont des jardins d'un genre particulier, potagers et fruitiers à la fois; gais, libres, frais, luxuriants, idéaux, tels que l'imagination les rêve ; sans alignements, sans murailles, sans

(a) C'est ainsi que l'auteur y a élé mené, par un guide intelligent ; par M. Guiard, alors percepteur à Pont-à-Moussoo , ami du beau et du bon en tout genre.

DE LA SECONDE PARTIE

raideurs ni laideurs d'aucune espèce. Tout l'espace qui s'étend de ln ville jusqu'à Maidières , et presque jusqu'à Mont-Richard , ne forme qu'un seul Edcn, divisé par de simples haies, ombragé par des masses d'arbres, arrosé par des eaux courantes. Dans cette délicieuse véga (a), rendue plus féconde par le travail , — mais où l'art a le bon goût de se cacher, et semble ne laisser agir que la nature, — on voit la cerise ou la prune en été, la nèfle ou la poire en automne, faire plier vers la main du passant la branche lourde et séduisante , qui caresse les buissons des sentiers, ou se penche sur les ruisseaux (6).

Note 9, page 134.

« La jolie ville où fleurirent toutes les sciences. »

Pont-à-Mousson , charmante ville, chef-lieu d'un marquisat célèbre qui formait le delphinat de la Lorraine , — c'estrà-dire dont le titre était toujours porté par l'héritier présomptif de la couronne , — avait brillé , pendant deux siècles , de la splendeur académique. Jusqu'en 1768, où ses Facultés furent transférées à Nancy, il fut pour les régions austrasiennes , comme Louvain pour les contrées belges, une Athènes moderne, un centre d'activité accordé aux luttes de l'intelligence. On y enseignait le grec, l'hébreu, la littérature, la philosophie , la théologie , le droit , la médecine. On y posséda de bonne heure des ressources scientifiques qui souvent ailleurs se laissaient désirer; par exemple, un jardin botanique, chose bien rare il y a cent cinquante ans. ,

Mais c'est surtout à l'origine , — dans la seconde moitié du seizième siècle , — que jeta le plus vif éclat son université, récemment fondée alors par le duc Charles III, dit le Grand, avec les soins du cardinal de Lorraine.

C'était l'époque où la vertu , comme accablée , semblait sur le

(a) Terme espagnol : la véga de Grenade, etc.

[b) 11 était jadis sagement défendu à l'égoîsme de s'enfermer là entre quatre murs. Longtemps la force de l'usage a suffi pour maintenir en vigueur, sur ce point, l'utile système établi par les ordonnances des ducs de Lorraine, et voici seulement que des fantaisies particulières commencent à violer une règle dont tout concourait à conseiller le maintien.

NOTES

point de dispnraitrc du sol européen ; souillée en fait, par les abominations des sectaires qui mettaient la morale à la réforme, — sapée en droiT) par la négation même du libre-arbitre , et par l'abolition théorique de la responsabilité des actes humains.

C'était l'époque où , conduite au suprême danger par le principe aveugle et brutal , — lequel , sous deux noms , sous deux masques , la combattait au dehors et dedans, — la civilisation chrétienne se voyait simultanément assaillie par les hordes incendiaires des Musulmans et des Huguenots : double expression d'une même idée; double convocation des soldats d'un fatalisme libertin , qui , tout en bégayant des mots célestes , garrotait l'âme et déchaînait le corps. Orgies , massacres , débauches, pillages, destruction des monuments et des 'ivres , tout cela marchait ensemble ; tout cela présageait au monde i n retour du temps des Gépides , un nouveau cataclysme de barbarie.

Oui , h barbarie sous toutes ses formes , voilà ce qu'avaient à repousser alors les nations chrétiennes. Force leur était de chercher à vaincre ses deux grands moyens d'action , la violence et la stupidité ; mais la stupidité surtout.

Si les Rustauc's, avant-garde de l'Hérésie, et précurseurs des cyniques et féroces Anabaptistes, s'étaient montrés illitérés, sans exception pour leurs chefs (a), les Reltrcs et les Turcs n'en savaient guère davantage. Ce que les ennemis de l'Eglise exploitaient, au profit des passions grossières , c'était principalement l'ignorance. Contre la hache et les ténèbres, il fallait le glaive et la lumière.

Dans une crise si capitale , plus les besoins étaient urgents, plus les âmes grandes et dévouées volaient à l'appel du danger; et chacun se portait assistance, en reconnaissant la nécessité d'agir de concert. Or le duc Charles III fut digne de la confiance qu'il inspirait , digne de son aïeul Antoine, digne des généreux antécédents de la couronne de Lorraine. Quatre ans avant que , sur la demande des Parisiens , voire de leur monarque (car alors le roi Henri III semblait vouloir aussi demeurer gardien des lois et des mœurs, n'ayant point encore positivement faibli devant le désordre , ni donné lieu de présager qu'il descendrait bientôt lui-même jusqu'à ressusciter Sodome et Gomorrhe); quatre ans avant que, sur demande de Henri de Valois, le souverain de Nancy n'eût engagé jusques à ses joyaux, pour prêter $on* intérêts à la France de quoi solder des troupes sûres , contre les hérétiques aventuriers qui la ravageaient : — au moment du plus

(a) Voir, ci-avant , sur les RuHauds, la uole 10 ; pages 45 et 40.

pressant péril externe et interne, Charles III avait concouru, d'une manière efficace , décisive , à la grande œuvre humanitaire pour laquelle priait Pic V et se battait don Juan d'Autriche. La même époque, repoussant à la fois Mahomet et Luther, par la puissance du fer et par celle de la pensée ; la même époque , — presque la même année (a), — vit triompher les vaisseaux de Lépante et s'ériger les chaires de Pont-a-Mousson.

Fidèle à l'esprit qu'elle avait reçu , cette généreuse université conserva jusqu'à la fin son double caractère, catholique et libéral. C'est de son sein que partit , ouvrage du Lorrain Guénard, — d'un orthodoxe, d'un prêtre, d'un religieux appuyé des approbations hiérarchiques , — le fameux discours, tant applaudi, qui, marquant les droits de la pensée humaine aussi bien que ses limites , et mariant aux plus chaleureux accents de la foi les plus énergiques protestations contre le servilisme et la routine , fut regardé comme un chef-d'œuvre par les rois de l'intelligence, au milieu d'un siècle de philosophie (o).

Et pleine encore de sève au moment même où on la déracinait, la tige de Pont-à-Mousson poussa, dans ses dernières années, maint rejeton capable de propager son double principe ; elle produisit mainte gousse dont les semences, emportées au-delà des mers par le souffle de la Providence , s'y sont acclimatées sur le sol où les avait jetées la tempête. Germes heureux , que nous voyons grandir dans l'ancien séjour de l'ivraie ; dans les lieux où la despotique erreur qui s'épanouissait seule depuis Henri VIII, commence à faire une place aux doctrines de vérité et de liberté.

Elève du Père Guénard, le Père Grou, — le précurseur des hommes qui ont réussi à débarrasser beaucoup d'Anglais de leurs préjugés, — l'heureux préparateur du réveil religieux dont, grâce aux Spencer, aux Ward cl aux Newman, la Grande-Bretagne est témoin, — fut l'un des derniers élèves formés par l'université de Pont-i-Mousson. Il avait pu y prononcer ses vœux, grâce aux courtes années de répit pendant lesquelles son ordre, déjà proscrit et persécuté en France, trouvait un reste d'asyle en Lorraine , où le drapeau de l'indépendance n'était pas encore abattu.

Au reste, le Père Guénard, lui-même, dans ses magnifiques principes,

(a) Le millésime 1571 -1572.

{b) Le célèbre discours du P. Guénard , Jésuite, sur lu earaclèru de l reprit philosophique : morceau couronné par l'Académie française en 1755. M. Justin Lamoureux a bien voulu nous en prêter un exemplaire de l'édition princeps , imprimé dès 1756 à Pont à Mousson même.

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dans son alliance d'une forte el pure croyance avec un vigoureux et vrai libéralisme, n'était point du tout un accident isolé. Pour qui sait voir, il formait l'un des anneaux d'une noble chaîne, dout nous pourrions, si nous en avions le temps , montrer la connexion non interrompue. Mort à Fiéville chez M— des Armoises-Beauvau, il était né à Damblain, sous le patronage des Riocour et dans leur atmosphère; c'est-à-dire qu'il avait reçu directement les traditions de la Mothe, — de la Mothe, qui avait signifié (comme Lépaole, Blois ou Fotheringay) résistance no naorr rr os la loi

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