A LA TYRANNIE , DE LA CONSCIENCE A LA FORCE BBCTE, DB LA VERTU AC VICE
poissant. — Il était l'une des voix de cet héroïque sentiment qui, si longtemps martyr sous les despotes , reparaît maintenant à Oxford , où les éebafands l'avaient réduit au silence.
Rien ne péril, en fait de grandes pensées. Ce que les regards du vulgaire, faute d'une portée assez longue, s'imaginent souvent voir finir.., ne larde pas à renaître. Disséminé aux quatre vents du ciel, le Mal se reproduit de sa graine : il en est de même du Bien.
« Les verts coteaux de Montauville... et la montagne féodale encore belle où se dressent les créneaux de Mousson. »
Montauville, dont les sources d'eau vive attirent les amateurs d' hydrothérapie , fournissait jadis , pour les promenades des Mussipontains, force « coursiers à longues oreilles. » Et comme ce pays des ânes se trouvait placé , en contraste , à la porte d'une ville essentiellement universitaire, où l'on ne s'occupait que d'études, les gens ignares étaient nommés, par euphémisme, dans tous les salons de Lorraine, des académiciens de Montauville.
Quant à Mousson, anciennement Monçon (a) , cette forteresse, — possédée vers l'an 1050 par la maison de Bar et de Montbelliard, famille qui disputait à Gérard d'Alsace le sceptre ducal , — avait été réunie depuis René 1 er à la couronne de Lorraine. Au dix-septième siècle , quoique Mousson eût perdu son importance , c'était encore un séjour imposant, qui couronnait majestueusement la montagne. Il fui détruit , comme le reste des belles antiquités locales , à l'époque où Louis XIV, poursuivi par les remords qui s'attachent au vol , faisait
(a) Monçon est devenu Mousson, comme monstier s'est changé en mous iier, conveni en couvent, roiwt'n en roussin, axnsaing en cou* in, el mongeoir en moueftoir.
DE LA SECONDE PARTIE. 179
tout renverser, tout raser, dans les pays par lui usurpés ; paraissant avoir peur du moindre mur resté debout, comme d'un appui possible pour le soulèvement des peuples en faveur de leur prince et de leur drapeau.
Note 11 , page 154.
« Ainance où s'hébergeaient les rois, et dont les annales se lient an martyre d'une héroïque fidélité. »
Située à l'extrémité d'une haute pelouse, au pied de laquelle coule l'Amanciole, et d'où l'on embrasse un magnifique horizon, la ville d'Amance, — qu'a réduite aussi à l'état de village le vandalisme systématique du demi-dieu de Versailles, — était la plus ancienne de la Lorraine (a). Frédéric, roi des Romains, y entra en 12,28; mais ici l'on fait surtout allusion au passage du roi de Portugal Alphonse Y, dit l'Africain, qui vint y loger en 1475.
Cest dans les murs d'Amance qu'était né , c'est d'Amance que fut fait prévôt pour sa récompense, le fidèle François Seurot (6), ce courageux Lorrain dont les efforts multipliés, à Tolède, furent sur le point de délivrer Charles IV, — indignement devenu prisonnier des Espagnols , par la vengeance et la basse envie du comte de Fuensaldagne, auquel ce prince avait eu l'imprudence de trop faire sentir l'infériorité de ses vues et de ses talents militaires. — Seurot, à force de persévérance, allait faire évader le duc de Lorraine , lorsque, dénoncé au moment de la réussite , il eut à subir, malgré le droit des cE?fs, les supplices de la question, ordinaire et extraordinaire ; mais, invincible dans les tortures , il ne prononça pas un mot qui pût révéler les compatissantes intentions de personne. Lorsque les conseillers royaux , reconnaissant enfin qu'il n'avait fait que remplir ses devoirs en servant son prince et son pays , décidèrent qu'on se bornerait à l'expulser d'Espagne, il fallut, pour le rendre à la vie, le coucher longtemps dans du fumier chaud. Alors seulement, l'honneur castillan se réveilla ; toutes les âmes généreuses vinrent témoigner au patriote lorrain leur sympathie ; et les seigneurs de la cour
(a) Toul cl Metz n'appartinrent jamais à la Lorraine proprement dite. (6) Il est appelé Sureau dans l'histoire de Dom Cal met, livre presque toujours inexact , où les noms ne sont pas moins altérés que les faits.
NOTES
de Madrid se disaient l'un à l'autre : « Allons voir l'homme > (l'homme par excellence). El lumbre, ce mot suffisait.
A la paix des Pyrénées, le duc Charles IV, mis en liberté, ne se montra point ingrat. Non seulement Seurot , investi de la prévôté dAmanec même, fut mis à la tète de sa ville natale, mats il obtint les plus nobles armoiries possibles :
Sur champ d'azur, ou fond céleste, quatre menottes d'argent, signe des chaînes qu'il avait portées; et au centre, la croix potencée d'or, dite croix de Jérusalem , héritage de la maison des René ; ce qui voulait dire à la fois Lorraine et martyre.
Note 12, page 134.
« La superbe ebartreuse de Bosserville, consolée par le retour des disciples de saint Bruno. »
C'est au même souverain qu'en est due la fondation. Condamnable à bien des égards, mais ne mettant de mesquinerie à rien, Charles IV se montra surtout ici à la pleine hauteur de son titre de duc de Lorraine.
Bosserville , dont une vue prise à vol d'oiseau fut publiée avec une courte notice, en 1838, à l'époque où l'on parvint heureusement à sauver ce noble édifice , dont la démolition commençait ; Bosserville n'a point, sans doute, le luxe architectural , la richesse peutrétre déplacée, de ce fameux monastère de Pavie, si admirable pour les passants (transeuntibws). Mais, construit sur des proportions bien supérieures aux bâtiments de la Grande Chartreuse, il est, dans sa beauté sévère , le plus vaste et le plus régulier couvent qu'on ait élevé pour l'ordre de saint Bruno.
Note 13, page 134.
« Rô ville, séparé jadis de Bayon par des élysées enchanteurs. »
Il n'y a pas plus de quarante ans , le voyageur qui venait de Charmes ù Nancy, jouissait, après avoir passé les rochers de Bainville,
DE LA SECONDE FAHTIE
d'un spectacle délicieux. Sur la droite, les eaux vives de Mangonvillc, où se jouaient les oiseaux de rivière , arrosaient l'un de ces paradis terrestres qui n'étaient pas rares en Lorraine ; l'un de ces vastes jardins naturels, où se mêlait l'agréable à l'utile; où parmi les riants sillons, couverts de diverses cultures, mais entrecoupés de jolies pelouses et de pittoresques touffes d'aube-épine et d'églantier, s'élevaient ça et là, dans toute la beauté de leur capricieux branchage, de vieux grands arbres en liberté. Agrestes élysées , délices de toutes les classes de citoyens, et dont chacun sentait le prix.
Autrefois, en effet, le paysan, moins ambitieux, moins rapace, laissait son âme s'ouvrir à des impressions dont à présent il affecte le dédain, ne sachant plus les comprendre. Les habitudes matérialistes que produit chez lui l'amour passionné de l'argent , la rusticité ne les y enfantait point. De nombreux souvenirs , inutiles à citer ici , prouvent qu'elle laissait au laboureur, il n'y a pas encore un demisiècle, de nobles instincts , et , sous des formes grossières, une élévation de cœur, simple mais réelle , qui n'était pas sans poésie.
Aujourd'hui, la fureur cupide, s'affublant du nom de progrès, et se masquant des apparences d'un savoir agricole, a ruiné, autant qu'elle Ta pu, le charme oculaire de la campagne. Comptant pour rien tout avantage qui ne se traduit pas en francs et centimes , le villageois, devenu publicain, lombard et visigoth, est assez fou pour s'en faire gloire ; fier de passer pour homme d'affaires , il se figure , en méprisant tout, se donner une espèce d'importance. Le plus misérable lucre suffit pour le pousser à la barbarie. Qu'il trouve à augmenter de trente sous son revenu , il va ravager tout ce qui formait un gracieux tableau champêtre ; il va détruire les jolies choses les plus impossibles à remplacer.
Ainsi sont tombés sous la hache les grands parasols séculaires qui , dispersés ça et là, donnaient de la physionomie aux campagnes. Ainsi ont été renversées , abattues , les coudraies dont on aimait à rencontrer l'ombrage ; salis et tourmentés les petits ruisseaux qui murmuraient sur le caillou ; arrachés et piochés les jolis fotàllis végétaux qui ornaient des sources charmantes. Ainsi ont disparu tous ces lieux de repos et de joie, communs au riche et au pauvre, dont le premier eût regardé comme une bassesse d'enlever l'usage au second : ces vieilles haies isolées, par exemple, hautes corbeilles odorantes, sauvages bastions de fleurs, au pied desquels on avait laissé un petit cercle de gazon; ou bien ces lisières de forêts, que l'on appelait /es clairs chênes : antiques et verdoyantes colonnades, où, sur des tapis de quintefeu'ille et de serpolet, venaient s'asseoir les promeneurs, lire ou méditer les rêveurs , se délasser les ouvriers et se récréer les familles; — beaux lieux que les seigneurs lorrains s'étaient toujours
NOTES
refusé l'égofote plaisir d'enclore. Car, dans la république chrétienne , l'homme restait quelque chose pour l'homme; car le sentiment de l'hospitalité morale n'avait point péri tout entier; car, à travers bien des abus et des torts, — plus compenses qu'on ne le croit, — - l'âme n'était pas assez sèche, alors, pour que tout fût subordonné au bénéfice d'un écu.
Maintenant chaque individu s'est mis en guerre avec la race humaine ; on semble disputer aux pauvres passants le chétif coin non interdit, l'étroit bord de roule abrité, qu'à l'angle de quelques domaines découvre enfin leur lassitude... après l'avoir cherché longtemps. Partout s'effacent à la fois les dernières coutumes de la douce fraternité humaine, et les derniers vestiges de l'attrayante beauté paysagère. Et bientôt il ne restera plus, aux champs, une roche tapissée de pervenche, un vieux tronc de saule penché sur l'eau ; plus une touffe de glaïeul pour le visiteur de la fontaine , plus un arbre en bouquet pour le peintre, plus un banc de verdure pour le voyageur, plus un buisson pour le bouvreuil.
C'est qu't/ faut vivre, prétend-on , et que les propriétaires ruraux ne peuvent plus négliger le moindre profit.
Fût-elle vraie , la chose serait triste. Il y aurait lieu de gémir si notre époque était devenue misérable à ce point... qu'un besoin réel, que la faim, exigeât de pareils désastres. Oui, il faudrait encore pleurer, quand ce serait la nécessité , quand ce ne serait pas l'avarice, qui forcerait les campagnards à enlaidir honteusement ainsi la face de la terre , « et à sacrifier, pour vivre , tout ce qui donne du prix à la vie ; »
Et, propler vilam , vivendi perdere causas.
Mais, bien évidemment, telle n'est point la cause du mal. Faux et factices sont les besoins auxquels on se plait ainsi à subvenir.
Eh quoi! lorsqu'il savait respecter les charmes de la nature, lorsqu'il les admirait à sa façon , le paysan avait-il donc la bourse mieux garnie qu'aujourd'hui? était-il donc plus à portée de se passer d'un petit gain supplémentaire? Non certes; mais il était moins descendu à la vie pécuniaire et charnelle; moins occupé de ces jouissances grossières , animales , que l'on voudrait qualifier aujourd'hui d'uniques choses positives ; — comme s'ils étaient imaginaires, les effets du sentiment qui agrandit et ennoblit l'âme ! comme s'il y avait rien de plus positif que la vertu et le bonheur!
Penché désormais vers le sol, et devenu obéissant à son ventre* coiiime le sont les brutes , au rang desquelles il se rabaisse , — veluti pecora, prona, atquc ventri obedientio, ainsi que dit Sal-
DE LA SECONDE PARTIE. 188
luste, — l'homme des champs s'est-il mis en possession de plaisirs qui, passagèrement au moins, puissent être réputés plus vifs et plus vrais? — Bon Dieu ! mais, pour rendre plausible un semblable paradoxe, on n'a pas même d'ombre et d'apparence à faire valoir.
Il est trop patent , en effet, qu'autrefois le villageois lorrain goûtait plus de satisfaction, plus de douce ivresse, — et cela dès ce monde, — à venir, un jour de fête (comme nous l'avons vu de nos yeux , môme aux temps de Napoléon) , s'asseoir en chantant avec sa famille sur l'herbe des pâquis ombreux (a) , autour d'une corbeille de pommes ou d'une quiche dorée (6), auprès d'une jatte de son lait ou d'une cruche de son vin.., qu'il n'en trouve à présent, triste joueur, ou docteur pitoyable , laissant chez lui sa femme et ses enfants , à s'en aller fréquenter soit les cabarets, soit les estaminets qui y succèdent, et là, 'perdre son argent au billard, ou, sans soif, se gorger de bière. De tels plaisirs, cherchés parmi des tapageurs, — entre les quatre murs d'une salle, loin du soleil et des oiseaux, — valent -ils (sagesse même à part) les innocentes voluptés qu'ils remplacent? Aperçoit-on , le moins du monde, aux ennuyeuses joies du vice, la riante physionomie qu'offraient les joies de la vertu? Nullement; aussi est-ce sans excuse, sans illusion même, que l'on quitte celles-ci pour celles-là , en passant de l'air embaumé à l'atmosphère empuantie. — On se détermine à les choisir, néanmoins ; et afln de se procurer les unes, on dévaste de plus en plus l'heureux théâtre des
(a) Pdtis disent les dictionnaires français; mais pâquù, dont ils ont omis l'insertion, avait jadis autant de cours,— et, par parenthèse, il se rapprochait mieux de l'étymologie pascua.— C'était le mot qu'on employait dans les villages lorrains; il y désignait spécialement le pâturage communal, la prairie restée commune et non enclose.
(6) Sorte de galette appétissante, également admise sur la table des Ducs et connue dans les derniers hameaux, la quiche était la friandise nationale lorraine. Elle consiste dans une pàie de tarte ou de flan, ronde, large et à rebords bas , qui se met au four semée de morceaux de beurre frais , et couverte d'un mélange d'œuls et d'excellente crème. Il ne faut pas que cette préparation liquide (qui est salée et non sucrée) forme sur la paie une couche plus épaisse qu'une feuille de carton. Cuite à propos, entre le brun et le blond, la quiche doit se manger brûlante. Elle tient lieu d'huîtres à l'ouverture des déjeûners, et on la sert avec du vin blanc.
Un maître de pension, M. Michel, anteur d'un recueil des expressions non françaises publié vers 1806, en faisant un article pour quiche ( parce que le terme n'est pas dans les dictionnaires), ajoutait celte plaisanterie : a MM. les Parisiens adopteraient bien vile le mol, s'ils avaient U bonheur de connaître la chose. *
>OTfcS
autres. Pour avoir de quoi fumer le cigarre ou la pipe , on fait la guerre à l'aubc-épine, ou arrache les buissons de rose.
Finissons; car le philosophe, en observant la marche des mœurs, en laj déplorant quelquefois, n'ignore pas combien il est impossible de l'arrêter , difficile de la changer. Il sait la force des tendances de chaque âge social, et le crédit presque inévitable des travers qui s'y attachent; il reconnaît que notre époque n'est pas la seule à blâmer, que d'autres temps ont eu d'autres torts , et qu'à un certain point de vue, le mal varie et se déplace plutôt qu'il ne s'augmente. En ce qui concerne, notamment, l'admiration de la nature, la précieuse simplicité patriarcale.., eh bien, avant que les classes inférieures la perdissent /la classe élevée les avait en grande partie précédées dans cette voie. Que si, après des temps d'orgueil, de corruption et de brutalité, l'amendement, à beaucoup d'égards, est déjà survenu par en haut, — tout doit faire espérer, au dessous, à la suite des mêmes épreuves, une future correction semblable. — Seulement , quand elle arrivera , ce sera trop tard pour sauver le paysage ; rien alors n'aura survécu en fait de délices poétiques. Le globe terrestre , défiguré , gâté , privé de tous ses charmes agrestes , aura subi les ignobles et sottes rigueurs du prosaïsme le plus absolu.
A telles fins que de raison, il y avait lieu, ce nous semble, d'émettre, puisque l'occasion s'en présentait, les réflexions qu'on vient de lire ; car il est toujours bon , dans chaque siècle , de protester , pour J'honneur de la vérité, contre les erreurs dominantes. Celle que nous avons signalée , légère peut-être à quelques yeux , n'en est point une sans conséquence. Le beau et le bon, quoi qu'on en dise , se tiennent par mille rapports secrets ; et l'on ne se joue du premier, — on n'en affecte le mépris , — que lorsqu'il y a perturbation dans la connaissance et déchet dans 1' amour du second.
On ne saurait croire à quel point, par le développement de l'égoïsme, est devenue complète, dans les campagnes, cette annulation du sens du beau, soit naturel, soit artistique. Elle va jusqu'à faire dire, par les villageois d'à présent, des choses tellement étranges qu'on les croirait inventées à plaisir.
L'un d'eux (et des mieux famés encore, homme estimable à divers égards); l'un d'eux, à qui l'on reprochait de prendre part à l'affligeant abattis du peu d'arbres caractérisés qui ornent encore le paysage, — faisait valoir, pour se dispenser d'en conserver aucun, le bénéfice, quoique chétil', que procure leur destruction. — Mais, lui dit-on, épargnez au moins ceux
DE LA SECONDE PARTIE
qui marquent vos limites, celui surtout qui est placé à la croisière de deux cbemios. — « Le laisser! répondit le cultivateur. Les gens viendraient s'y asseoir à V ombre. »
Ainsi l'on veut interdire, rendre impossible en toute hypothèse, la salisfaction que pourrait par hasard goûter autrui sans venir vous en remercier. Ainsi l'assistance nÈsiKTÉBKsséB est regardée maintenant comme un mal,