DANS LBS CAS MÊME OD ELLE NI COCTK SUN
Cette mémorable parole , partie de la bouche d'un laboureur honnête , donne la mesure de rénorme révolution morale qui s'est opérée depuis cinquante ans au village. Elle montre le degré jusqu'où est descendue, en perdant le flambeau des convictions chrétiennes, cette classe, même sage et conservatrice, qui n'admet plus comme règle, à côté de sa probité, que la déplorable maxime : Chacun chex soi, chacun pour soi.
Note 14, page 135.
« Au voisinage du Ménil-Mitry. »
Parmi les nombreux manoirs appelés ménils ou mesnils (manilia ou mansiliaj, celui-ci se distinguait depuis longtemps , en Lorraine, par le nom des Mitry, ses possesseurs immémoriaux , lequel en était devenu comme inséparable , et s'y joignait par un trait-d'union.
A ce propos, notons, en passant, une curieuse bévue, une risiblc faute de nomenclature. Il est bon de signaler quelquefois de ces bagatelles, à cause de l'exemple, et pour montrer combien la justesse est avantageuse dans les moindres choses ; combien aisément les étourderics se transforment en balourdises.
Dans un tableau alphabétique des communes , on ne sait trop en quelle occurrence, quelque compilateur novice, qui n'avait point les antécédents sous les yeux, plaça par distraction le Ménil-Mitry sous la lettre L, en ne suivant que son oreille. Désertant , sans y prendre garde, la trace de tous les historiens, de tous les topographes, de tous les magistrats et administrateurs, — au lieu d'écrire , comme l'avait fait après eux Durival , et comme l'exige le bon sens ,
Ménil-Mitir (le),
il mit, en se figurant que cela revenait au même : lie Ménil-Mitry.
Mais alors , et sous l'influence de la coutume qui s'est établie, de réunir au corps des noms propres les articles qui les précédaient , — mode introduite en 1793 cl que beaucoup de gens, depuis ce
NOTES
temps, se sont mis à suivre sans la comprendre (a), — on beau malin, des copistes ou des imprimeurs, mal avisés, imaginèrent de juxtaposer et de fondre ainsi les choses :
I^eménil-JTIitry .
Au féminin, passe encore ; ces rapprochements forcés se tolèrent : ils ne sont que désagréables pour l'œil. Mais au masculin, l'inconvénient est majeur; l'aveugle innovation dont il s'agit, peut en fan (elles résultats les plus grotesques.
Car, au bout de trente ou quarante ans de durée d'une pareille façon d'écrire, il naîtra de la faute orthographique une faute grammaticale, — une faute tellement grossière qu'elle fera pouffer de rire. Il finira par se trouver, en effet , soit quelque étranger, qui , par ignorance, soit quelque bel-esprit stupide, qui, par prétentieuse envie de parler autrement qu'on ne parle, voudra se régler sur l'erreur commise, et qui, arrivant du Ménil-Mitry, ou bien y allant, osera prononcer, en se faisant moquer de lui : « je viens de le Ménil-Mitry, je vais à le Ménil-Mitry ; > tout comme si l'on disait : « je sors de le$ Tuileries, où j'étais allé présenter mes hommages à le Roi. »
Tant il est vrai que l'exactitude est bonne en tout, et qu'une simple négligence, réputée parfois peu importante, peut donner lieu aux plus grosses et aux plus burlesques sottises (b).
Nous avons dit que la fusion des articles avec les noms propres était tolérable au féminin ; ce n'est pas que, dans ce cas même, elle soit toujours sans désavantages.
Assurément, au lieu deZo Molheou La Neuve-Ville, on peut, à la rigueur, écrire Lamolhe, Laneuveville : cela n'a qu'un air germanique, cela ne fait que jurer avec l'esprit de la langue française et manquer de concordance avec l'histoire; voilà tout.
Mais quelquefois, au féminin même, on contrarie par ce syslême les
(a) On se figure qu'elle est plus démocratique, mais il n'y a là qu'un enfantillage ; car, à ce point de vue, elle ne signifie rien, — si ce n'est peuiétre au génilif, quand elle annuité, en le collant au nom, un de non supprimé. — Hormis ce cas, elle ne produit aucun effet dans le sens égalitaire.
(6) L'analogie que nous avons indiquée est complète et absolue. Si, dans une liste alphabétique des palais , on commettait la faute de retirer de la lettre T le mot les Tuileries , et de le mettre sous la lettre L, en écrivant avec une fausse majuscule Les Tuileries,— bientôt il se trouverait des gens qui imprimeraient Lesluileries, et alors uti niais se croirait obligé de dire : « Je suis allé à Lesluileries ce malin. »
DE LA SECONDE l'AKTIK.
exigences auriculaires; comme dans La Salle, par exemple, qui, si l'on veut le réduire à un seul mol (Lasalle), s'altère , en sonnant lazal, — et dont par conséquent la réunion ne saurait être correcte que lorsque l's y est doublé (Laualle).
D'autres fois, l'oreille, il est vrai, n'est point blessée ; mais par une fusion inutile et maladroite, non seulement on fait perdre de vue l'étymologie du nom : on se trouve effacer aussi ta trace des désignations qu'il a produites, et l'on rend presque inintelligibles aux lecteurs futurs ces appellations secondaires.
Soit donné, comme échantillon, le nom «du général marquis de la Fayette. Pour le républicaniser, il suffisait d'en ôter « marquis de » et d'écrire : le général La Fayette. En allant plus loin qu'il n'était nécessaire, — en réunissant très- inutilement l'article et le nom, de manière à former l'indivisible mot Lafayette, — on ne s'est pas borné à faire disparaître le souvenir de cette fayette poitevine (a) qui donna aux Motlier leur surnom (cela aurait eu peu d'importance) : par le détrônement de la lettre F, privée mal à propos de son rang de majuscule, on a rendu difficile à comprendre pourquoi , durant la Révolution , certains modérés furent qualifiés de Fayellislee, et pourquoi un chef-lieu de comté des Etals-Unis a voulu s'appeler Fayelterille.
En général, et depuis les plus grandes choses jusqu'aux plus petites, c'est avec un pitoyable manque de judiciaire que se gardent ou se quittent les usages. Tel veut détruire une coutume par cela seul qu'elle est ancienne, —et tel autre veut la conserver, précisément par la même raison,— sans que l'un ni l'autre examine si elle est bonne ou mauvaise. Que signifie là-dedans, toutefois, la vieillesse ou la nouveauté? Antique ou moderne, est-ce qu'une habitude devrait être jugée sur autre chose que sur son mérite intrinsèque? Quelque séculaire qu'elle soit, n'hésitons jamais, si elle ne vaut rien , à la sacrifier pour une meilleure; mais, en revanche , n'allons jamais, comme on le fait trop souvent, l'abandonner d'abord en aveugles , avant de nous être bien assurés que ce ne sont point les ignorants qui la condamnent, et que celle qui la remplacera ne lui sera pas inférieure.
Quoiqu'il ne se trouve amené ici qu'à propos d'orthographe, ce principe s'applique à tout.
Note 15, page 135.
« Non loin des tours princières de Craon, où les Beauvau pourraient venir encore arborer leur vieux pannoncel. »
(a) Une fayette, ou fagelte, est le diminutif d une faye ou fage, c'est-àdire d'uuc forél de hêtres.
NOTES
Pur un hasard favorable bien rare, les Beauvau (a) paraissent connaître clairement vingt-huit générations de leurs ancêtres, et n'avoir dans leurs souvenirs de race aucune interruption jusqu'au dixième siècle. Si le tribunal présidé par M. de Sourdis ne mit point jadis de complaisance dans l'examen des pièces qui lui furent fournies (or, sous Louis XIV, on avait encore l'œil sévère), la généalogie de cette famille remonte, par mariages prouvés, et sans mésalliances , jusqu'à Foulques 1 er de Beauvau, contemporain de Hugues Gapet; et ce Fulco de Bellâ voile, mort en Fan 4000, n'avait déjà rendu hommage au comte d'Anjou que l'épée au côté et le chapeau sur la tète, à cause des nœuds de parenté , propter parentagium.
Quoi qu'il en soit, la maison de Beauvau, qui est de l'Ouest, et qui, toujours attachée à la bonne ou mauvaise fortune des princes angevins, avait fourni des grands-sénéchaux à la Provence et des connétables au royaume de Naples, vint se fixer entre Rhin et Meuse, lorsque se fut opérée , sous les Réné , l'alliance du sang de Lorraine et du sang d'Anjou. Apportant avec eux le nom maternel de Craon , fondu dans celui de leur famille (6) , les Beauvau l'ont donné plus tard à leur terre d'Harouel (c), acquise par eux sur les Bassorapierre ; marquisat dont la bourgade centrale ne le porte plus , mais dont le château le garde encore (d).
(a) Beauvau, et non point Beauveau, comme l'écrivent, en y introduisant un e ridicule, des gens dont l'inattention ne comprend pas que Bcoudou n'est autre chose que Beau-val.
(6) C'est Pierre de Beauvau , exécuteur testamentaire du roi de Naples Louis II, qui avait épousé l'héritière de Craon. Ainsi les armes de Beauvau ne sont écarlelées de celles de Craon que depuis ses deux fils, lesquels en avaient le droit, comme héritiers de Jeanne leur mère. Ces fils, Louis I" et Jean IV de Beauvau , chambellans tous deux du roi René , tous deux grands-sénéebaux , le premier de Provence et le second d'Anjou , — se marièrent en Lorraine : l'un avec Marguerite de Chambley, dont il eut Isabelle de Beauvau, qui épousa Jean de Bourbon-Vendôme, trisaïeul de Henri IV; l'autre avec Jeanne de Manon ville, dont il eut Pierre II de Beauvau, lige des porteurs subsistants de ce dernier nom.
(c) Comme, à l'exception du cas de liaison avec une voyelle subséquente, Barouel s'est toujours prononcé Haroué, on a fini par l'écrire ainsi. C'est un exemple de plus, à citer, de l'ancienne règle, trop peu connue, qu'au sujet de Chaté, D'Hennezé, Béfort et Ficquémont, nous avons eu occasion de rappeler. (Voir pages 118 et 119.)
(d) Le récit d'une promenade récente au château de Craon, se trouve inséré dans le Moittonneur de Saint- Nicolas, Journal où divers amateurs, entre autres M. X. M. et M. A. J., ont le mérite d'avoir consigne d'intéressants souvenirs lorrains.
DE LA SECONDE PARTIE. 18V
Ce château, le seul de la contrée qui soit resté beau, qui ait conservé ses tours entières pour la colombe , et ses fossés pleins d'eau pour le cygne, fut rebâti, d'après les dessins du fameux Boflrand, au commencement du siècle dernier, mais avant Pintroduction du mauvais goût; sa forme, encore féodale et pittoresque, le ferait croire plus ancien. La construction en eut lieu sous Marc de Beauvau, marquis d'Haroué, prince de Craon et du Saint Empire, grand d'Espagne de première classe, chevalier de la Toison d'Or, etc., l'intime ami du bon Léopold , et l'on pourrait dire son favori, si ce titre ne se prenait en mauvaise part. Le prince Marc était, comme on sait, le mari de la charmante marquise de Beauvau, née Ligniville, que, dans le cours de l'union la plus heureuse , il rendit mère de vingt enfants. Femme dont la sagesse n'était pas moindre que la beauté (a), elle faisait l'un des principaux ornements de cette brillante cour de Lorraine, si élégante alors, si semblable par l'éclat à celle de France, quoique Lunéville, du reste, pour la décence et la conduite , fût si fort au-dessus de Versailles (6).
Sous les institutions politiques actuelles, en présence du Code civil et du progrès des mœurs démocratiques, il est devenu difficile d'habiter des demeures telles que le château d'Haroué-Craon ; si elles n'existaient pas, on ne les bâtirait plus. Néanmoins ceux qui les possèdent à titre héréditaire antique, font bien de les conserver, et même d'y attacher du prix. Ne pourrait - on s'imposer la loi de visiter tous les ans ces nobles manoirs , avec le train qu'ils exigent, et d'en peupler les appartements du monde animé qui leur sied ? On le devrait, ce semble , — fallût-il , pour cela , distribuer son revenu en deux parts : une moitié pour passer dix mois en simple citoyen, à Paris ou ailleurs; l'autre moitié, pour venir, pendant deux mois, vivre à Craon , par exemple , et alors y vivre en Beauvau.
Même après ce qui s'est accompli, et malgré des changements dont l'influence est sans retour, les familles qui ont sauvé de la tem-
(o) Voir page 75, note a.
(6) « On ne croyait pas avoir changé de lien, dit Voltaire, quand on passait de Versailles à Lunéville. » Ceci , qu'il articule comme éloge, est vrai quant à la majesté, à l'agrément et au bon goût; mais en matière de mœurs , la différence était radicale. Quoique fille du Régent , la duchesse de Lorraine était aussi convenable que le Duc son mari; l'un et l'autre ' donnaient l'exemple, et, supposé qu'il y eût, à la cour de Léopold , de ces intrigues qui tiennent à la faiblesse humaine, elles étaient rares, cachées, non scandaleuses.