‹ Nancy; histoire et tableauChapitre 30 sur 56 · M ER VEILLEUSE · texte numérisé non relu

M ER VEILLEUSE

■ Ensuite, quelque chose de plus, et le voici, Messieurs;

» Sans disconvenir que, lors des inspections positives , on a trouvé » tout assez bien — (assez est modeste , et ce n'est pas ainsi qu'on » s'exprimait l'avant-veille en présence des faits), — on passe de ce

> qu'on a vu à ce qu'on n'a pas vu ; et , moissonnant à l'aise dans » le vaste champ des ouï-dire et des conjectures (a) , on ose articuler

• que, d'après des renseignements extérieurs, la quantité des ali- » ments est tout-à-fait insuffisante, et que les pauvres n'ont point » à manger selon leur besoin ; ces malheureux étant abandonnés à » la discrétion des religieuses!!! — C'est-à-dire, en français, que

> les Soeurs de Saint-Charles, s'engraissant sous nos yeux, de la » substance du pauvre.., poussent la cupidité jusqu'à laisser souffrir,

> aux infortunés qu'on leur confie, les angoisses de la faim!!!

» Nous nous posséderons, Messieurs; — et, retenant, par un » effort dont vous apprécierez l'énergie , le torrent de vérités qui » surabonde et voudrait ici s'épancher, — nous comprimerons sur » nos lèvres le langage foudroyant de cette indignation sans mélange, » éveillée de toutes parts à la nouvelle d'une accusation... qu'il faut » bien nommer délirante, pour ne pas l'appeler atroce. — Un té- » moignage impassible et calme, rendu par les hommes qui avaient » le mieux en ceci le droit de prononcer, y servira de réponse monu-

> mentale. La délibération solennelle, unanime, des conseillers mu- » nicipaux de Nancy , organes d'une ville de 36,000 âmes, où pas » un être vivant n'oserait essayer de les démentir sur ce point, res- » tera debout, pour montrer, buriné sur bronze, l'arrêt de l'opinion

> publique , et pour renvoyer à qui de droit , l'infamie dont on voulait » couvrir l'Innocence (6). »

(a) On connaît ce vers de l'un de nos poètes modernes : Le réel est étroit , le possible est immense.

(6) Voici en e (Tel leur langage, dont tous les termes portent coup : « Que la nouvelle expérience (ïéconomat buraliste) soit faite dans les

m NOTES

Ainsi parlait , avec le maire en tète , — homme positif cependant et septuagénaire, vieilli dans les administrations sous l'Empire (a), — ainsi parlait a l'unanimité la Commission des Hospices, dans l'acte par lequel, s'appuyant sur le Conseil municipal, unanime de même, et sur l'opinion des six préfets successifs, elle s'adressait aux Chambres, — avec l'assentiment formel de tous les députés de la contrée.

Voici comment elle concluait , après avoir écrasé sous des calculs accablants l'absurde thèse des partisans de la complication et du mécanisme à tout prix, — gens qui , malgré toute leur habileté dans l'art de manier les chiffres , n'en étaient pas même venus à pouvoir produire le moindre doute, à jeter le moindre nuage sur l'évidence :

« Ainsi , nous , qui , même à présent , déplorons l'exiguité de la » dotation de nos Hospices , et qui , malgré l'état prospère où nous

> les avons amenés, regrettons chaque jour de ne pouvoir encore

> ouvrir refuge à tous les infortunés dont les besoins l'exigeraient;

> nous , qui , soigneux d'éviter la moindre dépense inutile , nous » consumons en efforts pour augmenter les revenus, ou diminuer les » charges , du bien des pauvres de Nancy ( heureux lorsqu'il nous

> est possible, avec une couple de centaine de francs économisés, de » trouver à fonder un lit nouveau , pour y faire entrer quelque indi- » gent délaissé qui soupirait après cette faveur) : nous allons assister » à de bien autres scènes de pénurie et d'abandon. Nous allons voir, » de nos yeux, pour la plus grande gloire des préjugés et des haines

> de Bureaux, dissiper indignement, en un clin d'œil, le fruit de » tant de longs efforts , — et gaspiller, comme à plaisir, sur des res- » sources annuelles déjà trop faibles et dont l'emploi devait être sacré,

établissements où le service opéré à raison d'une somme fixe par journée ne pourvoit pas d'une manière satisfaisante aux besoins des indigents, etc. Mais qu'on veuille l'adopter dans les lieux même où, comme à Nancy, se trouvent des Sœurs hospitalières dont le zèle, l'activité , le dévouement et l'économie donnent la certitude que le service par abonnement ne laissera rien à désirer, c'est ce que le Conseil municipal a peine à concevoir.

» En résumé, le Conseil, qui n'est, en cette circonstance, que l'organe de la population entière de la ville, déclare à l'unanimité, et avec le sentiment d'une profonde conviction , «« qu'il regarderait comme funeste tout changement dans le mode actuellement suivi par l'Administration des hospices de Nancy. » {Délibération du Conseil municipal de Nancy, 30 mars 1837.)

(a) M. Welche, maire de Nancy, ancien secrétaire général de la préfecture des Vôges.

DE LA SECONDE PARTIE. 199

» telle somme qui suffisait, entre nos mains, à sécher les larmes

• de cinquante familles.

> — Mais peut-être avons-nous tort de nous plaindre. Toute vic- » toire doit être coûteuse.., et nous admirons trop peu, Messieurs,

• les magnifiques avantages obtenus ici par la Plume, — trophées ca- » pables à eux seuls de compenser tous les maux du monde. — Dans » les angoisses de la misère et du grand âge , dans la paralysie , la » cécité, la surdité, dans les douleurs de la sciatique, de la carie » ostéocope ou de la dysurie, des misérables resteront couchés sur

> la paille dans un galetas solitaire; ils y mourront, faute de soins,

> sans feu, sans aide et sans consolation dernière. Mais quel beau » succès, en revanche! Les Sœurs de charité, bien et dûment hu- » miliées, auront été chassées de la direction ménagère des hospices, » sous l'ingénieux soupçon de vol , et de vol homicide. Il y aura des » souffrances horribles, des pleurs et des grincements de dents ; mais

> les détails de l'Instruction du 20 novembre seront suivis au pied

• de la lettre. L'Humanité gémira , c'est fâcheux , et quarante-cinq

• ou cinquante malheureux vieillards de moins obtiendront place » désormais dans l'asyle que leur espérance attendait; mais la Pa- « pyromanie triomphera, et l'on aura réussi à faire noircir d'écri-

> tures les surabondantes colonnes de quarante-cinq ou cinquante » registres de plus.

» — Ah ! rentrons dans le sérieux , quelque triste qu'il soit ici ; » car le rire du dédain s'efface , l'àme s'indigne et se révolte , en » présence d'une si froide barbarie. Non, Messieurs, et nous le ju-

• rons , il n'est pas digne de notre siècle et de notre pays , qu'au » profit de l'échafaudage d'un système quelconque, on puisse im- » punément y remplacer le bien par le mal, y donner aux amélio- » rations le nom d'abus, aux bénéfices le nom de pertes; y faire » prévaloir , par un épais pharisaïsme , la lettre de la loi sur son » esprit. Non, il n'est pas obligatoire en France, pour les fonction-

• naircs honnêtes gens, de sacrifier aux fantaisies du philanthropisme « officiel la philanthropie véritable , dans les cas où , de toute évi- » dence, le premier détruit la seconde. Non, non, quoi qu'on en » dise, il n'est pas permis, devant Dieu, de se jouer avec les pleurs » du pauvre; il n'est pas vrai que la tâche sociale des secours, remplie » ou non remplie, soit mise au niveau par des chiffres ; que la forme » des colonnes d'un bordereau puisse tenir lieu de charité , ni que » les larmes et le sang ne soient rien devant les flots d'encre.

» Autant que l'on peut empêcher les œuvres d'injustice et d'inintel- « ligence, on est obligé de le faire. L'importance du crédit dont » jouit un corps , est la mesure de ses devoirs. Nous recourons donc » à votre force, Messieurs, au moment où la nôtre expire. — En ac-

> cueillant notre pétition, dont l'intérêt, charitable et sacré, semble

> de nature à réunir les opinions les plus divergentes ; en la ren-

• voyant à M. le ministre de l'Intérieur, par un vote énergique (vote » qui pourrait même être unanime, comme l'ont été jusqu'ici tous les

> témoignages rendus à la cause dont nos fonctions nous constituent » les défenseurs) : vous dessillerez des yeux que l'on environne de

> nuages , et vous ajouterez la grave autorité de votre suffrage aux

> justes et pressantes réclamations d'une ville entière , dont nous

> portons la supplique au pied du Trône. Flétrissant ainsi les dogmes

• brutaux d'un paganisme administratif, vous nous aiderez à déta-

> cher les hommes du culte puéril de la Formalité : orgueilleuse » idole, à laquelle on pourrait pardonner encore d'être aveugle et

• sourde, si du moins elle ne se montrait pas cruelle, — mais qu'il » faut bien absolument enfin ébranler sur son piédestal , puisqu'elle » en vient à se faire immoler des victimes humaines. »

Comprise surtout par la Chambre des Pairs , cette pétition troubla la quiétude des égoïsmes plumitifs. On avait vu quelques hommes remarquables y adhérer avec force ; M. Cousin , par exemple , qui s'était écrié : € J'aurais dix mains que je les lèverais toutes pour une pareille cause (a). »

Comme il n'y avait rien à répondre, on se jeta dans les généralités ; on prétendit ne pas éthe maître de laisser aux villes l'option par elles demandée entre le régime du clerc à maître et celui de l'abonnement. Alors eut lieu la proposition Golbéry , Moreau et Yatry , tendant à investir le Pouvoir de la faculté d'être intelligent et juste (&).

Il serait trop long d'expliquer par quelles manœuvres, par quels moyens de tout acabit, l'esprit paperassier, ne voulant pas avoir le démenti, parvint à faire écarter l'adoption d'une mesure si salutaire. Malgré les mille artifices dont on se servit, malgré les passions qu'on sut irriter et les crédulités qu'on exploita, la Tyrannie de bas étage aurait été vaincue dans cette lutte, comme l'avait été déjà la Calomnie, si les autres villes pétitionnaires eussent mis à leurs réclamations la

(a) Séance du 17 Juin 1839.

(6) Elle était ainsi conçue : « Les Commissions administratives des hospices pourront traiter de gré à gré, même par voie d'abonnement , de la fourniture des aliments et autres objets nécessaires à ces établissements, sans qu'il soit besoin de recourir aux formes prescrites par la loi du 16 messidor an VII et par l'ordonnance du 31 octobre 1821. Ces marchés seront seulement soumis à l'approbation du préfet , qui prendra l'avis des conseils municipaux. »

DE LA SECONDE PARTIE

même énergie et la même constance que Nancy ; mais il y a cher les soldats du Mal une ténacité qui leur assure le succès... toutes les fois que les zélateurs du Bien ne les égalent pas en persévérance. Nancy, qui avait ouvert le combat, publia seul des écrits pour le faire comprendre (a), et envoya seul à Paris des délégués spéciaux. Principal champion de la cause des pauvres , il reçut pour eux les coups sur la brèche; il eut l'honneur d'avoir pour ennemis quiconque méprisait l'infortune , et tous ses enfants prirent part à la défense de l'humanité (b).

C'est une dernière tâche qu'a remplie , de nos jours , l'ancienne capitale de toutes les ioées GÉNÉREUSES , et dans laquelle, pour une fois encore , on retrouve , au plein niveau de ses majestueux souvenirs... la noble ville de Nancy, jadis si profondément chrétienne et sociale.

Du reste, tandis qu'elle succombait avec honneur sous l'imbécille omnipotence des Bureaux parisiens, — elle était environnée d'estime et d'hommages , non seulement en France mais a l'étranger, par quiconque se connaît soit en économie, soit en philanthropie , et ne sacrifie ni l'avantage financier réel , ni surtout le bonheur des malades pauvres , a la puérile multiplication des écritures et à la servile adoration de l'uniformité. C'est de Saint-Charles de Nancy que rayonne hors du Royaume le soleil de la charité ingénieuse , intelligente ; c'est là qu'on en vient prendre des leçons. Saint-Charles est , pour la science des secours , le centre d'un mouvement grand et fécond , apprécié, surtout en Allemagne, par les hommes les plus compétents. Et la maison-mère , — sise encore aux lieux où les ducs de Lorraine l'ont jadis fondée, — ne se borne pas à fournir de sujets irréprochables les hôpitaux des Provinces rhénanes ; elle est le foyer créateur de ce qui s'établit maintenant à Berlin , comme elle l'avait été , il y a peu d'années , du grand hospice des aveugles de Prague. — Heureusement pour le genre humain , il n'arrive guère qu'une même erreur domine partout à la fois ; et quand la sottise brutale règne quelque part , la pensée, la moralité , trouvent un refuge ailleurs.

(o) Pétition aux Chambre* , avec pièces probantes (1839); Courtes observation* (idem) ; État de la question dans l'affaire des Hospices, ou Salus pauperum suprema lex etto (1840).

(o) Le bon Grandville, que nous venons de perdre, avait orné la pétition nancéyenne d'une vignette parlante , que l'on n'oubliera jamais. Il n'avait point consenti à en recevoir le prix ; c'est un cadeau qu'il avait voulu faire aux intérêts de sa ville natale, et a la cause de tous les pauvres de France, alors défendus par elle.

NOTES

NoTB 18, PAGE 137.

« Ecole dirigée par M. Piroux, avec une rare distinction et d étonnants succès. »

Fils d'un homme estimable, qui , lieutenant de police à Lunéviile, y avait senti les derniers battements du cœur de la nation lotharingienne, et y avait pris d'intéressantes notes sur les phases finales de la vie propre des deux héroïques duchés , M. Piroux avait respiré au berceau quelques restes du souffle de l'atmosphère lorraine, si féconde en grandes idées morales et civilisatrices. Rica d'étonnant à ce qu'il lui soit arrivé d'adopter pour devise dès l'enfance la maxime que voici : c Cherchez votre satisfaction particulière dans les choses qui puissent servir à l'intérêt général. > En partant donc de cette pensée, — dont un christianisme plus complet devait plus tard , chez lui , développer mieux les conséquences , — il s'était livré de bonne heure à l'étude des sciences philanthropiques ; il a fini par s'occuper uniquement de combattre le surdo-mulisme. Pour cela , il a fondé, au milieu des départements de l'Est , une école de premier rang , et qui n'a rien de provincial.

Chef de méthode , il a fait de Nancy, pendant plusieurs années , le point d'émission du journal l'Ami des Sourds-Muets, unique feuille de ce genre alors existante dans le Royaume. Et si , depuis , M. Piroux a quitté cette œuvre doctrinale , pour se livrer uniquement à l'œuvre pratique , qui lui parait réclamer tous ses soins , — la publication de son recueil , acceptée par les quatre-vingts départements , avait du moins prouvé que Nancy n'a pas complètement cessé de pouvoir fonctionner comme centre non secondaire , — comme capitale, au moins intellectuelle.

Hors de Paris ( si l'on excepte Lyon , la cité des martyrs, le siège primatial des Gaules et le foyer des missions étrangères), il ne reste peut-être pas d'autre ville où puisse commencer quelque chose , — d'autre ville d'où puisse être donné un élan qui s'étende à la France entière, — que celle où trônaient les bons et brillants princes de Lorraine ; que ce Nancy, autrefois si majestueux , si progressif et si croyant.., dont les souverains portaient honorifiquement quatre couronnes royales.

I>E LA SECONDE PARTIE. 203

« Trois associés ou correspondants de l'Institut, »

Le marquis de Villeneuvc-Trans (précédemment connu sous le nom de vicomte François de Villeneuve - Bargemont ) , auteur des Tombeaux des grands -maîtres de Malte, de Y Histoire de saint lotm, etc., — écrivain dont on espère que la santé, ruinée depuis quelques années , va se rétablir assez pour lui permettre de reprendre des travaux , — est membre associé libre de l'académie des Inscriptions.

Sont au nombre des correspondants de l'académie des Sciences, M. de Haldat, physicien distingué» connu surtout pour les progrés qu'il a fait faire à l'étude des lois des corps aimantés (a) , et M. Braconnot, célèbre chimiste à qui l'on doit la découverte d'une foule de substances, notamment de l'acide nommé par lui nancëïque, et de la xyloïdine, première origine du fulmicoton.

Note 20, page 139.

o Utile el paciôque institution dont le premier exemple a été donné par l'ancienne capitale de la Lorraine. »

Ici ne seront pas déplacés quelques mots de la préface du volume Foi et Lumières :

« A ions égards, fût-ce au point de vue simplement social , le premier des besoins de noire temps était la renaissance des convictions religieuses, et, par là, des vertus qu'elles inspirent.

» Mais comme rien , sur la terre , n'arrive à se réaliser sans recevoir en quelque chose le cachet de son époque, il fallait, eu égard aux préjugés existants, que celle résurrection , quoique pleine , réelle et pratique , fût visiblement libre ; libre jusqu'à présenter tous les signes, jusqu'à prendre, pour ainsi parler, toutes les allures de l'indépendance. Au milieu des dé-

fa) M. de Haldat du Lys appartient à une famille profondément lorraine, dans laquelle s'était foDdue la descendance du frère de Jeanne d'Arc , cl qui n'avail pas même d'autres armes que l'ccusson de celui-ci.

NOTES

fiances d'un siècle qui a si grand'peur des prêtres, il importait qu'on ne pût pas attribuer aux efforts spéciaux du clergé, certains résultats consolants , dus sans doute en grande partie à ses vertus et à ses prières , mais amenés souvent aussi, de nos jours, par le simple apostolat des laïcs, des convertis surtout, dont le monde comprend mieux la langue et suspecte moins obstinément la sincérité.

» Il n'y avait donc pas de service plus réel à rendre à la France, que de créer dans son sein, en dehors de l'action proprement ecclésiastique, des centres intellectuels et moraux, où fussent encouragés , où s'éclairassent l'un l'autre par des conversations doctes et paisibles, les hommes qui spontanément , c'est-à-dire presque sans autre cause que la grâce de Dieu, tendaient à embrasser de bonne foi la croyance et même l'orthodoxie.

» Ainsi se sont formées , depuis quelques années , de studieuses réunions chrétiennes : espèces de salons sérieux, ou, si l'on veut, d'académies sans prétentions, qu'est venue peupler une classe d'hommes instruite et régénérée.

» Là , dégagé de cet amas ^opinions reçues qui pèse ailleurs sur la pensée, et qui la rend si lourde et si vulgaire, on est sorti du misérable cercle où , piétinant sans fin comme des mulets aveuglés , tournent en foule sur leur piste rebattue les journalistes et leurs lecteurs. Mis au large, on a respiré, en travaillant, l'air de la conscience et de la loyauté; on a cherché le vrai , le bon , le beau , avec une droiture dont les partis humains n'ont pas même la claire idée, — plus ou moins dominés qu'ils sont par des passions, soit furibondes, soit despotiques, soit rancunières.

» Là , doucement et savamment occupé de tous les ordres de connaissance qui peuvent, par un côté quelconque, toucher aux intérêts éternels, on a bien vite oublié des restes de chélives querelles... incompatibles avec le calme et la bienveillante compréhension qui régnent à de pareilles hauteurs.

» Là enûn , jetant bas franchement les guenilles du vieil homme , — que s'attache si bien à conserver chaque égoîsme, individuel ou collectif, mais dont l'Eglise nous engage à nous dépouiller , — on a , sans regrets , entrepris cette chaude et noble rénovation dont elle parle , « du cœur, du langage et des œuvres. »

« Telle est , à des degrés divers , l'histoire de Y Institut religieux et littéraire d'Aix en Provence', des deux Instituts catholiques de Paris et de Lyon , du Cercle catholique de la rue de Grenelle , de celui qui vient de se fonder à Clermont , etc. Tel fut dès l'origine le but de la société Foi et Lumières de Nancy , à laquelle avait été réservé le bonheur de donner l'exemple, et qui se félicite d'avoir pu , précédant toutes les réunions du même genre, — toutes celles du moins dont l'organisation fut académique et complète , — ouvrir en France , à la jeunesse intelligente , une roule dont les avantages, aussi passagers qu'on voudra, auront été certains(o).»

Bien entendu que non seulement une foule de gens se sont trompés du blanc au noir sur le but de la chose, mais que les départements

(a) Pages v à vin, seconde édition (1848).

DE LA SECONDE PARTIE. 208

lorrains ont été les derniers à sentir l'honneur de I' initiative européenne qu'en cela la Lorraine avait prise. Il n'y a point de lieu, peuU être , où le loyal et conciliant caractère de l'œuvre ait été moins saisi qu'à Nancy même; point de ville où, dans certains esprits crédules, se soient formées , sur les intentions de ce groupe de penseurs , des » idées plus fausses et plus folles. — Cela devait être ; car on peut ap-

pliquer aux institutions , tout aussi bien qu'aux hommes , la règle généralement connue, déjà proverbiale avant Jésus -Christ : « Nul n'est prophète en son pays. »

Du reste, méconnue de près, la société Foi et Lumières est comprise de loin. Non seulement diverses parties de la France , mais la Belgique , l'Italie et l'Angleterre , lui ont donné des preuves d'une intelligente sympathie. « J'aurais bien voulu pouvoir, » écrit le savant Wiseman, « me présenter en personne aux séances de cette > excellente compagnie, afin d'attester ainsi, plus formellement, mon » estime et ma déférence pour ceux qui ont su donner un exemple

• DIGNE D'ÊTRE IMITÉ PAR LES CATHOLIQUES DES AUTRES VILLES ET DES AUTRES » PAYS. »

Le règne des chimères n'a qu'une certaine durée. La vérité, souvent inaperçue d'abord, niée longtemps des masses, visible pendant mainte année aux seuls esprits éminents, finit heureusement par prévaloir.

Note 21, page 141.

« Sa prélature serait fort convenablement, plus tard, érigée en archevêché. »

Il en avait été fortement question dès le règne du duc Charles III. On proposait en 159$ de donner pour suffragants au futur archevêque de Nancy deux évêques, dont l'un eût résidé à Saint-Dié et l'autre à Saint-Mihiel. Mais Rome fut mise dans l'impossibilité morale d'accéder à des vœux si justes, tant l'astucieuse et menaçante politique du cabinet de France fut constante à peser sur le Saint-Siège pour l'empêcher d'autoriser les demandes formées; de peur que, la situation de la Lorraine venant à se régulariser de plus en plus , il ne fût moins facile un jour de jeter, comme on le voulait , des éléments de désordre dans ce pays , que les Bourbons avaient en vue d'accaparer. Au lieu donc d'obtenir les droits d'église métropolitaine, la capitale des Lorrains ne fut pas même établie centre d'un diocèse. Les choses se réduisirent à l'érection d'un siège primatial, prélature

200 NOTES

reconnue dans tous les étals des Ducs , mais purement honorifique ; et ce n'est que plus de dix ans après la mort de Stanislas que put enfin être érigé l'évèché de Nancy (a).

Le premier primat avait été le cardinal Charles, fils du duc Charles III (1602-1607); le second, Antoine de Lénoncourt, abbé de Beaupré (1607-4636). Après lui, les honneurs de la primatie avaient passé à divers princes de la maison de Lorraine : Charles , abbé de Gorze (1636-1645); Charles, fils du duc Nicolas-François, et qui devint plus tard Charles V (1645-1659) ; Alphonse d'Harcourt (1659-1687); enfin, Charles, frère du duc Léopold (1687-1715). Au bout d'une vacance de sept ans, François-Vincent -Marc de Beauvau-Craon (1722-1742) obtint la crosse de primat, que porln ensuite Antoine-Clériadus de Choiseul-Beaupré (1742-1774). Louis- Hector -Ilonoré- Maxime de Sabran-Forcalquier, qui lui succéda (1774), avait été désigné pour devenir, trois ans plus tard, évoque de Nancy; mais son sacre n'eut pas lieu en cette qualité, le prélat s'étant vu nommé presque aussitôt à l' église-pairie deLaon (1777).

Depuis la transformation du siège primatial en siège cathédral, il a été occupé par les évéques suivants :

Messeigneurs :

Louis-Apollinaire de la Tour du Pin Montauban (1778-1783);

François de Fonlanges (1783-1787);

Antoine-Louis-Henri de la Fare (1788-1802) ;

Anloine-Eustache d'Osmond (1802-1823), en l'absence duquel M. Costaz administra (1811-1814) ;

Charles-Auguste-Marie-Joseph de Forbin-Janson (1824-1844), sous qui furent coadjuteurs, d'abord l'évêque de Rose (1835-1837) puis l'évêque de Joppé (1839-1844) ;

Alexis-Basile Menjaud (1844), évêque actuel.

Se soûl aussi prétendus investis du droit de ceiudre la mitre épiscopale de Nancy, et oui lancé des inandemenis en conséquence, trois prélats schismatiques ; savoir, les sieurs :

Lalande (1791-1793), Nicolas (1800-1801), L'Hôle (1832),

lesquels pseudo-évèques sélaient fait sacrer, le premier par Gobel , le sc-

(o) La bulle d'érection de l'évèché esl du 17 novembre 1777. Quant au siège primatial, il existait depuis 1602

DE LA SECONDE PARTIE. 207 cood par des disciples du même 'apostat, et le dernier par le patriarche johaonile Bernard-Raymond, ce grand-mallre des Templiers prés de qui s'est allé faire oindre Cbàlel.

A l'aide des perturbations immenses qu'avait amenées la crise révolutionnaire ; à l'aide surtout des idées fausses et des grossières ignorances qu'était parvenue depuis longtemps à répandre la clique de Sainl-Médard , les deux premiers de ces intrus arrivèrent à une sorte de possession passagère. Le troisième fut moins heureux. — C'est que la pensée humaine avait marché : déjà Ton échappait au régne de l'abêtissement janséniste. Philosophe ou chrétien, on commençait à ne plus prendre des vessies pour des lanternes, et, soit que I on optât pour la croyance ou pour l'incroyance, on ne méconnaissait plus, du moins, à quels signes se caractérise une religion sérieuse, — une religion telle que l'homme de sens doit la vouloir, dès qu'il fait tant que d'abandonner le rationalisme pour la Révélation (a).

Note 22, page 142.

« Depuis que n'existent plus les restes de la courtioe d'Haussonville, avec sou antique el glorieuse arcade. »

L'avis suivant parut le 18 février 1847 dans l' Espérance, journal auquel nous avions cru devoir l'adresser, pour y faire donner publicité au fait important qui s'accomplissait :

« En ce moment, s'opère, à Nancy, la démolition du reste de la courtine de liaison du bastion de Vaudémont au bastion d Haiissonville. C'était la seule portion de mur qui subsistât des superbes fortifications bâties pour les deux villes sous Charles III. Déjà presque enterrée depuis longtemps, la seule arcade qui n'eût pas été détruite de l'ancienne porte Saint-Nicolas va tomber. 11 n'y a plus un moment à perdre pour les visiteurs curieux , s'ils veulent la traverser encore, quoique déjà méconnaissable, et pouvoir dire à leurs enfants qu'ils ont passé sous celle voùie glorieuse par où la Ville Vieille reçut tant de cortèges magnifiques; sous celle voûte par où passèrent , à la suite de Lcopold (16U6) , les huit cents chevaux el les soixante chameaux, trophées des victoires des Lorrains sur les Turcs; sous cette voûte par où lit aussi son entrée triomphale (1700), mais seulement après sa mort, le sauveur de Vienne et de l'Europe entière, le plus

[a] On a coutume de compter, en ouire, parmi les intrus de Nancy, — mais à tort,— un sieur Châtelain (mars-avril 1791), qui n'eul que la faiblesse de tergiverser, de ne pas franchement dire non, el de colorer son rems par diverses excuses. A celte poltronnerie près , il ne fut point déserteur, s'étant abstenu de subir la coupable comédie d'un quasi-sacre.

208 NOTES

parfait héros connu ; ce célèbre duc Charles V, appelé avec raison le meilleur des grands hommes. •>

Le 27 , le même journal contenait une note plus étendue , destinée à éclaircir et à fixer les idées de la foule par certains détails positifs , dont avait besoin , même à Nancy , le plus grand nombre des visiteurs :

SUR LA VIEILLE PORTE SAlRT-NlCOLAS , DITE ENTRE LES DEUX VILLES (<t).

« Attirés par le spectacle de la démolition qui s'opère au centre de Nancy, les curieux qui tiennent à passer sous les débris de l'ancienne Porte Saint- Nicolas, s'étonnent du peu de hauteur de l'arcade. C'est que d'abord, sans parler de l'entassement des (erres qui a eu lieu du côté de la rue de la Pépinière, il faut tenir compte de l'exhaussement de plusieurs pieds qu'a reçu même la Grande Rue de la ville vieille. C'est qu'ensuite, il ne s'agissait pas là d'un arc triomphal, mais d'un passage réellement militaire, et qu'en pareil cas les voûtes ont pour l'ordinaire peu de hauteur. Celle-ci, qui était basse et courbe, ressemblait beaucoup, au dedans, à sa contemporaine , la voûte de la porte de la Craffe , sous les tours de la citadelle.

» Nous disons sa contemporaine (nous pourrions peut-être dire sa fille), quoique les tours de la Crafle remontent à 1463; car il ne faut pas croire que la vieille porte Saint-Nicolas, dont la coupe est ogivale, soit vraiment du temps de Charles III, comme celle qu'on appelle du même nom au bout de la rue Saint-Dizier, ou comme les portes Saint Georges et Saint Jean. Ces belles entrées, si admirées des connaisseurs,— -et si remarquables effectivement dans le style d'architecture propre aux fortifications,— furent bâties de plein jet par Orphée et Galéan ; tandis, que celle dont nous parlons préexistait, et que, seulement, L'Hosteou D'Estabili, la faisant entrer dans leur escarpe, la rattachèrent à la magnifique enceinte bastionnéc dont ils environnaient les deux villes.

» On sait que, placée sur l'axe de la rue des Dominicains, et de ses prolongements, cette porte conduisait à la rue (seule irrégulière dans la Ville Neuve) qui se nomme encore faubourg Saint-Nicolas , parce qu'en effet, avant les créations opérées par le grand Charles III , c'était un faubourg , c'était celui qui menait à Sainl-Nicolas-dc-Port. Quand la nouvelle porte fut construite à l'entrée de la rue Saint-Dizier, l'ancienne prit le nom de Vieille porte Saint-Nicolas, ou de Porte Saint-Nicolas entre les deux villes. Dans le système des fortifications perfectionnées , on prolongea sa voûte,

(a) Suivant le principe précédemment expliqué (page 30), porte Saint- Nicolas doit admettre le trait d'union , parce qu'il ne s'agit point d'une arcade simplement dédiée au saint nommé Nicolas, mais bien de la sortie qui conduisait à la bourgade dont le nom indivisible était Saint-Nicolas,comme on appelle encore porte de Tout, porte de Metz celles qui mènent à ces villes.

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pour lui donner en étendue toute l'épaisseur du rempart; et en la prolongeant, on le fil obliquement, afin d'en placer la sortie dans la gorge du bastion d'Uaussonville, sous le feu du bastion de Vaudémont (a) , en sorte que le pont, qui partait de là, sur de larges fossés, ne débouchait plus au lieu où est située la fontaine de Neptune, près de la Comédie, mais venait aboutir vers l'emplacement du café Deraucourt, ou du magasin Dabin.

» En définitive, l'arcade restante, — devant laquelle il faut se mettre , dans la rue de la Pépinière , si l'on veut apercevoir, par dessous sa voûte, la Grande Rue de la ville vieille avec le môme œil dont la voyaient jadis les gens qui y pénétraient lors de la gloire de nos contrées; — l'arcade restante, disons nous, appartient au Nancy primitif, au Nancy de Raoul, de Charles II, de René, et non pas à la superbe enceinte murée qui s'était élevée autour de la capitale de la Lorraine dans les beaux siècles de cette puissance. Léopold et Charles V ont bien fait leur entrée par là, puisqu'on avait fondu cette porte avec les fiers remparts de Charles III et de Hcnrile-Ron ; mais c'est par là aussi qu'antérieurement le duc Antoine était revenu victorieux d'Alsace , après avoir sauvé ses Etals, et tout l'Occident, de la vandale férocité des Rustauds; mais c'est également par là qu'avait été rapporté dans nos murs le corps du Téméraire, à la suite de cette bataille de 1477 qui changea les destinées de l'Europe. A cette arcade, qui va tomber, se rattachent donc des souvenirs historiques de premier ordre; et cela en plus grand nombre qu'à aucune des portes de Paris ; que peut être même à aucune des voûtes sous lesquelles on peut encore passer à Rome. »

Suivant un lotharingiste pour les opinions duquel nous avons grande considération, l'article qu'on vient de lire serait erroné; l'ancienne porte dite de Saint-Nicolas aurait consisté en certaines voussures, au nombre de trois, placées au fond du rempart, à cinquante pas sur la droite de l'entrée de l'arcade : voussures qu'on ignorait , et dont l'existence a été découverte pendant la démolition , par l'enlèvement du terre-plein de la courtine, qui les a laissées à nu.

Mais ces trois arceaux sans épaisseur, que le corps du terrassement avait toujours masqués , n'étaient qu'un jeu de bâtisse , qu'une manière bien connue d'économiser des toises cubes de maçonnerie et de les remplacer par de la simple argile. Jamais ils n'ont pu conduire à rien ; car ils se trouvaient situés à moitié chemin entre la Grande Rue et la place Carrière; juste en face d'une masse primitive de maisons , contemporaine de la fondation même de Nancy.

Seulement , nous pouvons avoir eu tort d'énoncer affirmativement une chose discutable : savoir, que Léopold et le corps de Charles Y aient passé sous l'arcade antique. Comme le pont qui y conduisait

(a) Le bastion de Vaudémont, comme on le sait, est celui dont les restes peuvent se voir encore dans le jardiu de PEvéché.

210 NOTES

avait été dérangé par les Français pendant leur séjour, et n'avait peut-être pas été rétabli pour cette occasion, il n'est point impossible que les princes lorrains, à leur retour en 1G98 et 1700, se soient trouvés obligés d'entrer par la Porte Neuve ou Royale , quelque odieuse que fût aux habitants de la ville cette percée faite par les étrangers (a).

11 y a là, si l'on y tient, recherches et vérification à faire.

Mais , en toute hypothèse , l'arcade profonde et principale qui donnait accès sur la Grande Hue, et qui formait le centre des voûtes dites des Chameaux , est bien l'ancienne porte nationale de Nancy. C'est indubitablement la porte primitive, celle par laquelle avait été apporté chez Georges Marque le corps de Charles le Téméraire, celle par où le bon duc Antoine était rentré vainqueur des Rustauds et sauveur de tous les principes sociaux de l'Europe. — Rien ne manquait donc à la vénérable importance d'un pareil monument; et partout >ous voyons conserver avec soin , pour leur valeur purement historique et sans intérêt d'art, des débris de monuments qui sont loin, bien loin à coup sûr, de rappeler autant de gloire.

Quand , pour préparer la réussite des plans de son ambition , et dépouiller de leur principale défense les régions d'entre Rhin et Meuse, qu'il voulait pouvoir livrer aux fureurs de ses exécrables alliés, Richelieu, foulant aux pieds tous les serments, lit démolir l'enceinte de Nancy , — cette courtine ne fut point abattue. C'est que non seulement elle embrassait la voûte d'entrée dite de Saint-Nicolas (on laissait debout toutes les portes ), mais qu'elle renfermait aussi de nombreuses casemates, possibles à utiliser encore comme magasins civils. Lorsque sous Stanislas on éleva l'arc de triomphe, on tourmenta, mais sans la détruire, cette belle muraille de briques à couleurs diverses , se bornant à y encastrer les marches de l'un des deux escaliers qui conduisaient au sommet du nouvel édifice. Enfin , depuis la suppression des escaliers , — détruits en quelque sorte â plaisir, par suite d'une infatigable ardeur de renversement , qui n'a guère plus épargné les monuments du Roi de Pologne que ceux des ducs de Lorraine,

(a) Située presque au même Heu que l are de triomphe actuel (un peu plus vers la droite), celle porte neuve, bâiie par ordre de Louis XIV, était ornée de sculptures de Bagard, mais les gens du pays l'avaient en horreur. Néanmoins les Lorrains ne la détruisirent pas, et môme Léopold y plaça son académie des beaux-arls. C'est à Slanislas qu'en appartient le remplacement, lorsqu'il voulut, avec raison, que la Carrière fût eofdée exactement selon son axe.

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— le vieux rempart était demeuré profondément échancré ; mais cependant ii subsistait, et non sans un reste de majestueuse beauté. De hautes maisons s'étaient fièrement perchées sur ses massifs ; des giroflées et des chélidoines croissaient dans ses arrachements ; l'ensemble en restait pittoresque ; et Ton garde avec respect à Rome, au milieu des lieux habités, des ruines de ce genre, moins précieuses à bien des égards.

D'ailleurs, la courtine d'Haussonville n'cût-elle possédé aucun mérite, ni par elle-même, ni par ses glorieux souvenirs, elle était encore à conserver comme clôture nécessaire ; car ce mur tenait lieu d'une barrière indispensable, que les Nancéyens, s'il n'eût pas existé, auraient dû s'empresser de bâtir.

D'abord, en effet, la Grande Rue de la ville vieille, qui n'était pas sans physionomie , exigeait , pour conserver son espèce de mérite , de ne pas être mise en contact avec celles de la ville neuve. N'étant point tirée au cordeau, et ne devant même jamais arriver à s'aligner (à moins de perdre tout caractère, — à moins de voir s'anéantir et la tourelle de Callot, et jusqu'aux précieux restes du palais des Ducs), -—elle avait besoin de demeurer soigneusement éloignée des rues droites et modernes, lesquelles ne pouvaient , par le rapprochement, que la faire paraître laide , sans y rien gagner pour leur compte.

Aussi peu utile que peu agréable , la mise en communication de rues d'un niveau si différent, et qui, de toutes manières , se mariaient si mal , n'offrait aucun avantage , même matériel; les gens de l'ancien quartier de la Boudièrc n'ayant nul intérêt à voir s'exécuter une percée qui ne pouvait donner que sur une impasse, et sur une impasse nécessaire. Car tel est le fond de la rue de la Pépinière , destiné par sa nature à ne s'ouvrir qu'aux seuls piétons , à demeurer cul-dc-sac pour les voitures , — à moins que l'on n'ait le projet barbare d'abattre une partie des arcades monumentales du trottoir Stanislas (a).

Le Roi de Pologne avait voulu faire , de la jolie place à laquelle on a donné son nom, le centre du luxe et de la galté de sa capitale, le rendez-vous des promeneurs, le lieu où afflueraient les équipages. Sous lui elle était animée , vivante, et l'aspect joyeux n'en laissait

(o) Peut-être bien y a-t-il des gens qui rêvent cet acie de vandalisme^ et encore, plaise à Dieu que ce soit là le seul dont fera naître l'idée de la triste destruction de la courtine d'Haussonville! Une fois arrivés sur le vide formé par la disparition de l'ancienne porte Saint-Nicolas , les habitants de la Grande Rue (ville vieille) sentiront vivement l'ennui de se voir arrêtés tout court, quinze pas après l'inutile sortie qu'on leur aura faite. Alors, non seulement ils demanderont que sur leur gauche on démolisse une partie des jolis bâtiments des trottoirs Stanislas , mais c'est surtout en

rien à désircr,parcc que toutes les communications du vieux et du nouveau Nancy s'opéraient par Tare de triomphe appelé Porte Royale, et parce qu'on avait eu soin de fermer la porte Saint-Nicolas entre les deux villes.

Légèrement dépeuplés d'abord, vers 1780, par la formation de la place de Grève, laquelle créa , pour la partie occidentale de la ville vieille, une jonction avec la rue des Ponts sur le terrain du bastion des Michottes, — les trottoirs et la place Stanislas perdirent bien davantage seus Napoléon , par l'ouverture de la rue Dammerval , qui changea très-sensiblement le cours de la circulation populaire. Toutefois , la déchéance qu'ils subirent alors, malgré diverses réclamations qu'elle suscita, était motivée par l'utilité publique. C'eût été trop accorder aux intérêts de l'élégance , il faut en convenir , que de vouloir, pour maintenir florissant un quartier monumental et d'honneur , refuser à beaucoup d'habitants la commodité de relations directes par la ligne centrale des deux villes. Mais, comme chacun apercevait l'étendue et la tristesse du sacrifice, on se promit bien de ne pas laisser la décadence aller plus loin. La place Stanislas se trouvait désormais réduite à un tiers de son animation primitive : ce tiers de vie , qui lui restait, semblait au moins consolidé, et jamais les gens n'eussent imaginé que personne oserait songer plus tard à le lui enlever. Or c'est pourtant ce qu'on vient de faire, et sans raisons d'aucune sorte. En détournant de là le peu de population qui s'y portait encore , on achève de frapper de mort cette belle partie de Nancy.

Désobstruer un lieu dont la clôture avait été rendue nécessaire par la construction de la Place Royale et par l'érection de l'arc de triomphe qui avait remplacé la Porte Saint-Nicolas entre les deux villes, c'était marcher tellement au rebours de toutes les indications réunies, que, si quelque chance future, venant du dehors, eût menacé d'amener le renversement du débris de rempart dont il s'agit, Nancy aurait dû s'y opposer avec force , et payer au besoin pour cela. Précieux obstacle existant, qui dispensait de recourir à l'établissement d'une barrière, car une barrière était indispensable pour fermer de fausses issues en cet endroit, — le reste de courtine qu'on avait justement le bonheur d'y

avant qu'ils s'impatienteront de l'obstacle ; ils voudront déboucher sur la Comédie par le jardin du café ; et vous ne tarderez pas à les voir demander le sacrifice des deux charmantes fontaines grillées , afin qu'à travers l'emplacement de celle de Neptune , les voitures puissent aller tout droit à la rue des Dominicains , suivant l'axe de l'issue si mal à propos ouverte.— La Ville, dit-on , résistera fortement à ces velléités barbares. Soit; c'est possible; mais pourquoi s'être mis dans le cas de les faire naître ? A combien de fautes ne s'expose-t-on pas, lorsqu'on en commet une première!

DE LA SECONDE PARTIE

posséder, méritait d'être conservé, quand même il n'eût pas eu la moindre valeur historique.

Mais non ; l'on s'est plu, sans motifs , à tout gâter a la fois; et, par une malencontreuse alliance de barbaries, plus déplorables les unes que les autres , on est parvenu , en faisant disparaître V ancien, à le raser au détriment du moderne. Hormis les citoyens domiciliés sur la Carrière (et peut-être même pas tous), il n'y aura plus personne qui désormais soit conduit à traverser l'arc de triomphe, devenu un monument désert et inutile. Il sera comme un pont sans eau, de dessous les arches duquel on aurait détourné la rivière... Et c'est pour arriver à ce triste et grotesque résultat, qu'on s'est livré aux fantaisies d'un vandalisme historique de premier ordre! C'est pour en venir là, — oui, rougissons, — que l'on a fait table rase des plus glorieux souvenirs; que l'on a détruit l'arceau vénérable qui rappelait les grands exploits de René et d'Antoine, et renversé, sans hésitation ni regret, dans la capitale même de la Lorraine.., le seul fragment de l'enceinte primitive, nationale , — le seul pan de muraille vraiment lorrain qui demeurât encore'debout (a).

Eclairés et remues peut-être par les observations qu'on vient de lire, — observations dont nous ne pouvions ici nous dispenser, car d'une part elles sont trop vraies, trop frappantes pour être tues , et, de l'autre, trop nancêiennes pour ne pas prendre forcément place dans une monographie sur Nancy, — quelques lecteurs demanderont pourquoi nous ne les avons pas émises avant la démolition , afin de la Taire abandonner.

La réponse est bien simple.

Quand fut publiée la résolution finale d'après laquelle allaient être renversés les restes de la courtine de liaison du bastion d'IIaussonville au bas lion de Vaudémont, l'exécution de la chose était annoncée comme devant suivre de si près Tordre donné , qu'il n'y avait guère de chance d'y mettre arrêt, et de combattre d'une manière efficace ce parti pris, sinon en imprimant à l'opinion une grande secousse; ce qui, en aussi peu de temps, et lorsqu'il eût fallu tant se hâter, n'aurait évidemment pu se faire sans le moyen de quelque chaleur, sans l'emploi de quelque vivacité de style.

(a) Les remparts de la citadelle (à l'exception des portes), bien que rebâtis sur des fondements et d'après des modèles lorrains, sont l'œuvre des garnisons étrangères. Quoiqu'ils rappellent encore une ombre chère au patriotisme, ils n'avaient pas été construits pour le pays , mais contre lui. L'unique mur tout à-fait national , c'était donc le débris sacré de la courtine d'Haussonville-Vaudéraont : celui précisément qu'on vient de jeter bas... afin d'arriver à quoi? afin de dépeupler et de rendre superflue la Porte Royale élevée sous le règne de Stanislas.

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