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PREMIÈRE LETTRE

Messieurs ,

Quoique très-erroné en des points graves, le second des articles que vous avez consacrés h l'examen du livre intitulé Nancy, repose sur des doctrines si judicieuses, si morales, si chrétiennes, que l'auteur de cet ouvrage, eût-il été personnellement traité par vous avec moins de faveur, ne viendrait pas encore sans regret combattre vos éloquentes colonnes du 16 décembre (1).

Malheureusement, des nécessités historiques, des nécessités de conscience, lui en imposent la loi; car, champion de la vérité envers et contre tous, comment refuserait - il défense (ou, pour mieux dire , hommage ) à la mémoire d'un excellent prince, transformé par vous en scélérat! Garder une attitude silencieuse, serait, dans la position où vous avez mis l'écrivain, conniver a l'erreur. N'ayant pas

(1)16 décembre 4847.

le droit de se résigner pour autrui, il ne peut, lorsque vous citez comme prémédités , comme ordonnés, des actes odieux, exécrables; il ne peut, dis -je, les laisser peser sur de belles âmes, qui furent à mille lieues d'en mériter le reproche.

Votre théorie, il l'admet : ce sont uniquement les fails, présentés sous un faux jour, qu'il ne saurait se dispenser de rétablir. D'accord avec vous sur les principes, il est obligé d'en contester la saine application.

Oui, messieurs, parmi les chefs contre qui s'insurgèrent au seizième siècle ces anarchistes hérétiques qui ne voulaient plus reconnaître aucune autorité sur la terre, — il y avait eu de mauvais seigneurs et de mauvais prêtres. Oui, dans le nombre des notabilités infortunées qui, comme de nos jours en Gallicie, tombèrent alors sous le couteau des paysans, il s'était trouvé de vieux coupables, jadis aussi peu soumis, dans le fond, a la houlette du pasteur romain, que les rustres même qui les égorgeaient en hurlant contre la Papauté. Oui, sans doute, Dieu laissait exercer, sous forme de fureurs délirantes, des épurations et des vengeances dont il possédait le secreji. Cela est vrai.

Mais ce qui ne l'est pas, c'est le rôle prêté par vous au noble héros qui vint réprimer tous ces désordres, et terminer par son courage la dure mission des brigands. Là dessus, votre candeur s'est laissé prendre pleinement aux récits des apologistes du Mal. — Dans les déplorables couleurs dont vous peignez le duc Antoine, il n'y a pas une touche qui soit juste. Au lieu de noir, mettez blanc , et vous aurez la réalité.

Nemo repenth fuit turpis&imus; personne ne devient un monstre sur le champ et sans préludes. Encore moins peut-on subir en un clin d'œil une pareille métamorphose, lorsque précisément on était admiré à titre de modèle de tous les

ge ures de vertu, et que l'on possédait une bonté native éminente, devenue proverbiale (1).

Or voila, cependant, la maxime, la règle d'observation et de sens commun, qu'il faut d'abord renverser, messieurs, pour accepter comme vraie la relation des anciens Huguenots, au sujet de la conduite du bon duc de Lorraine en Alsace. Il faut créer cette hypothèse , extravagante , absurde , qu'en un clin d'œil le plus parfait des hommes en est devenu le plus pervers. Bien mieux : il faut supposer que de cette perversité, dont rien ne s'était laissé voir à l'avance, rien non plus n'a subsisté après. Il faut admettre que le perfide bourreau , rentré aussitôt dans des habitudes angéliques, n'a plus cessé un seul jour, jusqu'à sa mort, de se faire vénérer, aimer et bénir.

Telle est l'impérieuse conséquence qui résulterait des faits, si l'on devait ajouter créance à la fable dont vous ne vous êtes point défiés.

Mais enfin, au lieu du récit en question, que- convient-il donc d'inscrire sur les pages d'annales véridiques? Dans les récriminations élevées par les Protestants contre le fils de René II, à propos de Rustauds immolés à tort.., n'y a-t-il donc rien de sérieux?

Il y a la triste échauffourée de Saverne; sanglante bagarre qui ne fut que trop réelle , mais qui ne ressembla guère au tableau qu'en fait votre article.

Racontons, messieurs, ce qui se passa. Traçons l'esquisse de toute celte guerre, dont il faut concevoir l'ensemble et

(1) Antonim, cui, ex bonitate naturœ, boni cognomen fuit. (Herculanus, I). — Bon duc» très homme de bien, prince d'honneur et de conscience. (Brantôme). — Etc., etc.

saisir le caractère général. La méprise, comme elle eut lieu, fut bien assez fâcheuse, assez fatale, pour qu'il n'y ait pas besoin d en remplacer l'histoire par les sombres chimères d'un roman à la Radcliffe.

A la suite (comme l'a fort bien dit un vieil auteur, Boucher), à la suite « d'un schisme qui s'était formé dans le luthéranisme» par des libertins plus logiciens que les autres, — le drapeau d'une jacquerie s'était élancé de la Forêt-Noire. D'effroyables ravages avaient d'abord eu lieu sur les deux rives du Rhin; mais déjà, ne se bornant plus à d'aveugles fureurs partielles, et voulant systématiser leurs saturnales, les bandes des révoltés commençaient à former le dessein d'envahir en masse l'Occident, et d'y opérer cette hideuse révolution sociale qu'ils appelaient le règne du Saint-Esprit.

Or, le moment n'était pas mal choisi : toutes les forces qui eussent pu naturellement protéger l'ordre public, se trouvaient occupées au loin, pour les querelles de deux monarques rivaux. François I er , surtout, avait laissé son royaume dégarni de troupes, et ne pouvait plus même, de sa personne, accourir en aide à ses sujets , prisonnier qu'il venait d'être fait à Pavie. Jamais, depuis le temps de l'irruption d'Abdérame, la Chrétienté n'avait couru si grand péril ; encore , au huitième siècle, avait-on pour espérance les solides phalanges des Francs, tandis qu'on ne voyait ici ni troupes de quelque importance, ni chef même qui pût en former et en rassembler assez vite. On ne devinait nullement d'où pourrait surgir un sauveur.

Le Charles-Martel nécessaire fut donné par la Providence. L'Europe le cherchait parmi les guerriers célèbres : il se rencontra dans un homme de bien , dans un père du peuple, dont son amour pour l'humanité fit un héros.

Une famille royale existait, — peu paissante, mais considérée, estimée, chérie, — qui depuis longtemps représentait les idées de morale et de justice. Elle avait son trône a Nancy, capitale qui, momentanément opprimée au quinzième siècle par une invasion étrangère, à caractère absolutiste et nobiliaire, s'en était bientôt délivrée, tant par son héroïsme que par l'alliance des démocraties catholiques.

La dynastie dont nous parlons, messieurs, consistait alors dans les fils de René II; de ce prince dont la bravoure, célèbre jusqu'en Italie , où Venise l'avait pris pour gonfalonier, n'était point parvenue à le remettre en possession de ses états légitimes (les couronnes d'Aragon, de Hongrie, de Sicile et de Jérusalem), et qui, fraudé encore par Louis XI quant à l'Anjou et à la Provence, n'avait guère conservé de ses seigneuries héréditaires , hormis quelques apanages pour ses enfants cadets, que les duchés de Lorraine et de Bar.

Cette famille, éminemment loyale et désintéressée, fut la ressource de l'Europe. « Sans se décourager d'être seul parmi » les princes chrétiens, » dit Emond du Boulay , « le duc An- » toine, d'un cœur magnanime, embrassa la cause de Dieu. »

11 convoqua sa noblesse et son peuple. Le temps pressait. Sous les bannières de toutes les châtellenies, de tous les bailliages, se formèrent promptement en milices les hommes qui trouvèrent des armes prêtes. — Il appela à lui ses frères. Déjà le jeune prince de Lambesc avait cessé de vivre : généreusement fidèle aux sympathies françaises, il venait de se sacrifier en Italie pour les égoïstes détenteurs des domaines de sa race. Mais Louis, comte de Vaudémont, accourut avec cent chevaux d'élite; mais Claude, premier duc de Guise, — lige

d'une famille de héros, héros lui-même, — amena, de son gouvernement de Champagne, le peu de gens de guerre qu'il y commandait pour la France.

C'était des arquebusiers italiens, des Estradiots, des Albanais, des combattants de toute sorte, — soldats assez peu recommandables, que le roi avait laissés sous ses ordres en l'absence de troupes plus régulières. — On prit ce qu'on trouva sous la main : il n'y avait nullement à choisir ; le péril était sans égal, l'urgence se montrait extrême. Elle allait au point que le duc Antoine, malgré son aplomb connu , crut devoir se porter en personne au devant des auxiliaires d'Outre-Meuse, afin d'en presser l'arrivée. En même temps, sur sa demande, trois mille lansquenets, envoyés par son beau-frère le duc de Gueldres, venaient, à marches hâtées, se joindre a la petite armée lorraine.

Celle-ci, messieurs, quoique ainsi renforcée, comptait à peine dix ou douze mille hommes; mais n'importe. A vouloir la recruter davantage, on eût perdu le moment décisif; chaque jour de retard, en effet, profitait aux Rustauds, dont l'audace s'accroissait par l'impunité, et qui, en accordant licence à toutes les passions humaines , avaient pris le vrai moyen de grossir rapidement leurs rangs, déjà si nombreux. Il fallait agir, et sur le champ; car l'effroi s'était emparé des imaginations, les résistances étaient paralysées par la terreur ; et nulle espérance n'existait plus d'arrêter le hideux torrent du désordre, si une fois on laissait franchir aux révoltés la barrière des \ oges.

Après avoir envoyé au Val de Saint-Dié un chef, pour animer et diriger les montagnards, en leur apprenant a se former en tirailleurs et a défendre les passages de la chaine

par des abattis d'arbres et de rochers, qui empêchassent les troupes lorraines d'être prises a revers, — Antoine partit de Nancy.

Il s'avança par le nord de ses états, le long de la lisière allemande , où quelque ébranlement s'était fait sentir, où la fidélité était plus douteuse qu'ailleurs. Là, des bandes de mauvais sujets, séduits par l'attrait de la débauche , avaient passé aux brigands; d'autres groupes de rustres, tout en reconnaissant le Duc pour un excellent prince , avaient prétendu lui faire leurs conditions, et déclaré ne vouloir rester attachés à la patrie lorraine que si on leur accordait différents droits sur la propriété d'aotrui , par exemple le pâturage dans les forêts. Il y a plus : les miliciens de deux communes ayant trahi en masse, et s étant allés joindre aux rebelles, déjà les avantgardes fidèles avaient puni les deux villages par l'enlèvement des bestiaux et du mobilier. Or cela était non seulement réputé de bonne et franche guerre, mais considéré comme presque indispensable afin d'arrêter les désertions dès l'origine : eh bien, l'admirable duc Antoine, — cet homme que l'on ose dépeindre comme ayant permis le pillage chez des alliés ou chez des neutres, — Antoine, ne le souffrant pas même chez des complices de l'ennemi, chez d'odieux défectionnaires, — fit observer qu'agir ainsi , et montrer aux coupables une* telle sévérité, c'était peut-être leur fermer la voie du retour. Il manda les troupes qui avaient accompli spontanément cette justice expéditive, et, pour donner un imposant exemple d'ordre et de magnanimité.. , quelque peu de monde qu'il eût avec lui, il les renvoya chez elles. —On en a conservé les noms : c'était les bannières de Dompaire et de Châlenoy.

Bientôt se présenta un envoyé des Rustauds. Dans leur

message , ceux-ci feignaient de se berner à de» demandes à peu près tolérables ; ils semblaient ne solliciter que la faculté de prêcher celte anarchie qu'ils appelaient l'empire de l'Evangile; mais en même temps , arrivés a propos pour démentir l'hypocrisie , survenaient de toutes parts les courriers des villes en détresse, racontant quelle sorte d'évangélisme pratiquaient les nouveaux apôtres , et invoquant prompt secours contre les fureurs délirantes de ces êtres qu'Emond du Boulay nomme si bien les enragés. — L'abbé de Maurmoutier vint aussi se réfugier sous la bannière alérionnée. Il s'était échappé de leurs mains , au moment où , après avoir tout brisé el saccagé dans le monastère , dispersé les papiers, déchiré ou brûlé les livres, et profané, pour leurs orgies, jusques aux vases sacrés.., ils parlaient déjà de l'écorcher vif, suivant une vieille coutume de leurs prédécesseurs les Albigeois.

C'était quelque chose d'affreux , messieurs, quelque chose de méprisable et d'horrible a la fois , que ce complet débordement des passions basses de l'humanité. Un dégoût physique et moral se joignait a l'indignation , partout où marquaient leur passage ces êtres doublement grossiers , fétides au propre et au figuré , dont le cynisme , pour ainsi dire animal , s'exerçait sur les plus nobles , sur les plus vénérables choses, et, comme le dit Pilladius avec une singulière audace d'expression ,

Foulait d'un pied puant les reliques des saints. (Relliquias divûm talo calcabat olcnti.)

Heureux ceux qui dans leur vie n'ont pas eu le spectacle de pareilles scènes , et dont l'œil n'a pas été condamné à voir jusques où peut descendre l'homme , quand il se complaît, par bravade , à rivaliser avec la brute !

L'orage s'annonçait comme devant fondre sur Saverne ,

point où les roules aboutissaient pour traverser la chaîne vôgienne. On fit à la hâte proposer aux habitants quelques troupes légères , qui s'iraient jeter dans leur ville , en prenant l'avance sur l'armée : ils refusèrent , sous prétexte qu'entre bourgeois de race tudesque et gens parlant français , un désaccord , un tumulte serait possible. On leur offrit alors des hommes choisis exprès, qui ne parleraient qu'allemand , et qui seraient commandés de manière h garantir aux habitants toutes sortes de bons procédés : ils éludèrent encore cette assistance, prétendant pouvoir se suffire. Au fond , les municipaux savernois s'entendaient avec la rébellion ultra-luthérienne. Deux jours après, — sans que Ton ait pu dire comment, — son général, le corroyeur Erasme Gerber, se trouva introduit dans leurs murs , a la tête de la première colonne , forte d'environ dix-huit mille hommes; et les sentiments d'une colère mêlée d'épouvante se répandirent partout, jusqu'aux dernières limites occidentales, quand on apprit que la clé des montagnes venait de tomber ainsi, sans résistance, aux mains obscènes et furibondes de la Démagogie hérétique.

11 n'y avait plus un moment a perdre. Ce qu'on n'avait pu prévenir , force était de le réparer. — Antoine , élevant son courage a la hauteur du péril croissant , jugea que l'on était perdu si l'on paraissait mollir, c'est-a-dire si l'on restait sur la défensive. Compris et servi par le zèle de la petite nation qu'il commandait, il fit franchir a son artillerie des chemins impraticables , et vint camper devant Saverne.

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