LANGAGE. — NOMS ANCIENS ET MODERNES. — EUROPÉANISATION
Un mot sur la langue locale. On lit dans un manuel de conversation chinoise : «La ville de Nankin ayant été dévastée par les Rebelles (1853-1860), les nouveaux habitants, venus de divers pays, parlent à présent un idiome mêlé de différents patois (1).» La rébellion n'a pris fin qu'en 1864, mais nous relevons dans ces lignes une méprise plus grave que ce lapsus. Le mandarin de Nankin (ou ''central," ou "du Sud") est une forme de langage très usité et fort répandu dans la Chine moyenne, quant à son propre fond idiomatique. Il est parfaitement exact que l'on entend dans les rues de Nankin presque tous les dialectes de la Chine ; mais les immigrants, qui y affluent de chacune des Provinces, y apportent et y conservent leurs intonations, leur vocabulaire, leurs tournures et désinences, avec assez de fidélité pour que l'oreille distingue la provenance des étrangers à leur simple élocution. Et au milieu de ce cosmopolitisme linguistique, les vrais Nankinois, nullement submergés par ce flot alluvionnal, parlent leur ancien idiome personnel, sur lequel les (patois?) idiomes exotiques n'ont qu'une faible action composante ou résultante. Il y a juxtaposition d'éléments hétérogènes, isolés; il n'y a ni fusion ni confusion (2). Les étrangers s'adjoignant émiettés, jour par jour, depuis 30 ans, par unités et non pas en masse, subissent plutôt l'influence du milieu et se fusionnent dans l'ensemble, si ces tard-venus ne se montrent point réfractaires à son action. Les mandchous euxmêmes parlent Nankinois.
Plus loin nous verrons comment des émigrations antérieures, libres ou forcées, rendent raison de la dissémination sporadique, au loin, de ce ''mandarin de Pékin", ou Pékinois, plus jeune, plus composite, en meilleure passe de diffusion désormais, parce qu'il est celui de la Cour, du monde officiel et des Provinces du Nord. Le "mandarin de l'Ouest" (Se-tch'oan) n'est qu'une variété. Le R^ Edkins le remarquait fort justement : «Le mandarin de Pékin est plus à la mode;* celui de Nankin est compris en plus de pays (3).»
(1) s. Couvreur, S. J. — Guide de conversation français-anglais-chinois. 3® édit; Ho-kienfou 1892. — Voir aussi "Die chinesische Sprache zu Nankin" par Von F. Kiihnert. — Wien, 1895.
(2) Cf. Nankin Port ouvert p. 383, étrangers venant étudier le langage de Nankin. Item Chinese Becorder passim : VII, p. 425, XIX pp. 133, 300.
(3) «The Pékin dialect is more fashionablc, but that of Nanking is more widely nnderstood.» J. Edkins ; A Qrammar of mandarin dialect 2** édition, Shang-hai. 1864.
14 APERÇU HISTORIQUB ST aÉMKAPHIQUB.
Elisée Reclus (VII. Asie Orientale, p. 271) a dressé, d'après Mechnikow, une séduisante ''Carte des dialectes de la Chine", où le mandarin de Nankin est désigné par patois du sud; mais les lignes de démarcation de chacune des aires idiomatiques ne sauraient viser qu'à une appproximatîon très relative. Le même géographe ne parle évidemment que par ouï-dire, dans les assertions suivantes : «Le langage de Nankin, que les Chinois du Nord désignent eux-mêmes sous le nom de Ching^yin (1) ou de **prononciation correcte", est un dialecte du "mandarin" qui se rapproche de ceux du Tché-kiang représentant, d'après Edkins, les restes les mieux conservés de l'ancien chinois.»
L'on sait que d'autres sinologues revendiquent ce dernier privilège pour les dialectes cantonais et Hakkas, L'heure n'est point encore venue de dirimer la question; en tout cas elle resté en dehors de notre programme.
Quant à la distribution du "mandarin", en particulier de celui de Nankin, l'un des plus compétents spécialistes s'exprime ainsi : «Les quatre idiomes de Pékin, de la Chine centrale (Hank'eou), de Yang-tcheou et du Se-tch'oan, couvrent sensiblement le même territoire que les trois principaux systèmes de Koan-hoa (langue mandarine] mentionnés par Sir Thomas Wade, dans la Préface de ses Colloquial Séries, Depuis la rébellion des 7"aip'ing. Nankin a grandement perdu de sa prétention à donner la vraie prononciation, par la simple raison que son énorme population a presque cessé d'exister ; et le modeste nombre de milliers d'habitants qui occupent maintenant la dixième partie de la superficie de la ville, est en majeure partie composé d'immigrants illettrés, venus des autres provinces ou districts (2).»
Nous avons déjà répondu à l'ensemble de ces allégations peu convaincantes. Il nous resterait seulement à représenter au savant auteur que Nankin n'est ni aussi désert, ni aussi misérablement habité qu'il l'imagine (3).
(1) C. à d. TcUeng-yn jE B , "pure, vraie prononciation". — «C'est là que les docteurs les plus fameux et les mandarins hors de charge viennent ordinairement s'établir : les bibliothèques en sont nombreuses, et les livres choisis : l'impression plus belle, les ouvriers plus habiles, le langage plus pur et l'accent meilleur que nulle part.» V. Le Comte cité par Pauthier, Chine moderne, 2® partie p. 61. — Decenniat reports p. 309. — Edkins assure que Nankin reconquiert vite sa réputation de ville lettrée. 140 est le chiffre fixé pour les admissions aux examens. «The éducation of girls is quite common;
one in ten go to the boy's schools till the thirteenth year of their âge.»
(2) E. H. Parker, article inséré à la fin du III* et dernier volume du Dictionnaire chinois-anglais de H. A. Giles. — Part III. p. XXVII.
(3) Voir dans le China Mission Handhooh (Chang-hai^ 1896J la réimpression d'une étude «sur les langages parlés en Chine et la classification des dialectes chinois» par P. G. Von MoUendorff. L'auteur distingue trois catégories du "mandarin", parlé par 300 millions d'habitants: celui du nord^ celui du centre (avec la variété de Yany-tcheou)y et celui de VOuest. Parmi les dialeoteSi ceux de Ou se subdivisent pour lui en : oeloi de