I II. CRUAUTES ET DERNIERS JOURS DE HONG-OU
Alexandre, à César, à Napoléon : Abel Rémusat Tassimile plus justement à Djengiskhan, auquel il le préfère. Nul ne niera qu'il fît souvent preuve de sagesse consommée, d'énergique valeur, de talents politiques et militaires hors ligne, et parfois de scrupuleuse (ou habile) équité. Féconde matière pour les faiseurs de parallèles. Pourtant, malgré le renom de clémence qui s'attache à sa mémoire, difficilement on l'absoudrait de certains actes de cruauté. L'on rapporte, en effet, que son caractère devint dur, violent, irascible, après le décès de l'impératrice Ma-c/ie JH |^, femme bonne, sensée, d'obscure naissance, à laquelle l'unissait un mariage d'inclination. Elle morte, il refusa de se remarier. Malheureusement, il introduisit de nombreux bonzes bouddhistes en son palais. Que n'a-t-il persévéré à les éconduire, comme il l'avait fait pour les jongleries des taoïstes en 1395! Hong^où fut à la hauteur de sa fortune: n'en a-t-il point été l'artisan?
K'ien^long (Delamarre, p. 77) consigne ce souvenir: «1382, 15® année, 4® lune. — Assassinat de Li Se-lou ^ ft §, président de la Cour de Cassation.)) Ardent confucianiste, il avait protesté, en donnant sa démission, contre les faveurs exorbitantes accordées par Hong~ou aux Ho-chang (bonzes) et aux Tao-se ^ -^ (sorciers taoïstes). Ils avaient leurs entrées au Palais, pouvaient parler à l'Empereur, s'asseoir devant lui. A la suite d'une fête qu'il leur donna au Tsisufig-wang miao %£ j^ (ou à Tchong chan ^ [II), Li Se-lou fit de courageuses représentations au souverain, qui le fît si durement maltraiter qu'il en mourut.
Sur la fin du règne de Hong-ou, des gens furent par son ordre écotchés vivants. Un de ses ministres, accusé de complot, périt dépecé en morceaux. On prétend, du reste, que très peu de ses ministres moururent de mort naturelle, assertion en partie calomnieuse (1). Une vieille femme qui, parlant de lui, le désigna par Texpression Lao-Veou-^tse :^ SB -?? fut également exécutée. Le terme irrespectueux ne constitue point pourtant un outrage de lèse-majesté ; des nankinois l'appliquent journellement, sans intention blessante, à leurs parents âgés; je l'ai subi maintes fois en mes flâneries par la ville (2). Toutefois, nous n'assumerons point la tâche de justifier le fondateur de tous les griefs qui chargent sa mémoire.
Moins d'une semaine (6 jours) après son trépas, le jour même où Tchou Yun^wen ^ jb JJ, son petit-fils, monta sur le trône, Hong-ou, Ming T'aUtsou Kao Hoang-ti ^ ic Jîfi IS â ifî ^"* inhumé au sud et au pied de la majestueuse montagne de Tsë'kin chan fk^ ]\\ (mont S. Michel), au Hiao ling ^ |^, en vue de Nankin
(1) On. lit dans la traduction Delamarre, à la date de 1394, que aFou Yeou-té W ^ ^1 duo de Yn^t Wang Pi 3E $S) marquis de Tmg-yuen % JS 1^ et Fong Cheng ^ JhF> duc de Song 5|C (1375)» reçoivent tous trois l'ordre de se suicider.
(2) Le P. Gaillard ne confond-il pas Lao-t^eou-tse et Lao-jen-kia i [N. de l'éditeur.]
182 CM. II. BYMASTIB (UI*) DBS MUIG> 1368-1644.
transformé par son aventureux génie. Oe «Tombeau des Mtngp», ou, eomme disent simplement les nankinois, oe Hoang ling ^ D^, oes «sépultures impériales» si délabrées, attirent encore étrangers et indigènes pour qui tout le reste, presque inconnu, recèle peu d'intérêt.
Oes ruines de ruines réclameraient à elles seules une monographie spéciale : nous ne renonçons point au dessein de la tenter quelque jour, if tao ling 1^ J^ signifie «mausolée de la piété filiale». Ce nom officiel du Hoang ling ^ m était celui de la sépulture de Tempereur Ou Ta H ^ ^ sf^ (Trois royaumes), mort en 257. Nous avons vu que Hiao-ts'e Hoang^heau 4^ 1^ ^ j^> la femme de Hong^QHj reposait au Tom^an des Ming depuis 1382. Le Grand Temple, terminé en 1383, avait été inauguré par un sacrifice que présida Piao, le Prince héritier ( fils aîné de Hong-ou et de Hiao^ta'e), mort lui-même en 1392, et enterré un peu à Tes! de ce cimetière impérial. Nombre de concubines ou d^impératrices avaient leurs tombes aux environs. (Cf de Groot vol. II] p. i?65.) C'est l'empereur Chetsong m ^ des Ming qui> en 1531, imposa aux hautes collines dominant le tombeau dynastique au nord, son nom officie) et définitif de Chen^îié chan îjif^^ «monts dominéa par Topération spirituelle.» Ce groupe montagneux s'appelle encore de plusieurs noms, d'origine hisitorîque ou légendaire . 7chau««te tiang,. le grand ministre des Chou HanJ^^ (cf. suprà), le dépeignit «comme un dragon qui se tortille f|j|||«)^ Kin-ling aurait été le nom de Nankin avant l'ère chrétienne ('cf. de Gvo&l, p. 1257.) Le vocable plus rare de Tsiang ehaji ^ tlj «mont de Tsiangj,» lui vient d'un général Tsiang Tse-w«n ||| ^ ^, gonvenfeeur de Nankin, qui, à la fin des Han ^, périt dans U3ie sortie ccoitre les rebelles. La pagode Tsiang-want^ miaot 0X JK) ^^ ^^ reste du culte spécial qu'on lui rendit po«r ce glorieux trépas durant plusieurs siècles. (1). Enfin nous ai^oa^ expliqué ailleurs l'origine du nom plus géographique, de 7se-*lttn chan.
Une tradition^ sans foiulement réel, indique la butte de Teh^a^tH^n kom/i (Pagode actuelle de Confucius) comme la maie place du cercueil} de Hon^ou^ ou plutàl de son cadavre, absent du Hoang ling. On invoque à ce propos la pratique coutumière aux fondatieura de. dynasties, qui, redoutanj! la viciatioisb de leur tmièbe, en représaittes. de tant d'is^vitables sévices dont ikft furent. les auteurs pour conquérir leur^ tréne^ prescriraient, de mettre en tsyr», apofèf» leuor nt&ïïtf plusieuirs cercueils impériaux cb divers endroits, afin de^ djsonter tloule recherche crimineUe, intéressée ou vengeresse. J'entendais naguère un Tao-Vai préfet de
(1) Mais ce nom lui est surtout venu de la sôfulture de Ou Tcuti ^29-241),
s II. RELATIONS »E HONG-OU AVBO TAMËRLAK. 1S8
police à Nankin, affirmer la tradition locale sur ce point. A Zika-wei, pareille tradition relative au tombeau de Siu Ko-lao*
L'on enregistre, au temps de la domination de Hong^ou, des échanges d'ambassades entre le potentat fixé à Nankin, et Timour Leng, représenté à tort, par les écrivains chinois, comme son vassal. Il aurait médité de faire la guerre à son suzerain. «Tamerlan voulut, dit^on, porter ses armes en Chine, pour y venger les princes de la famille de Tchingkis-khan, dont il était l'allié. Les historiens chinois ont pour la plupart ignoré ce fait, et n'ont vu dans Tamerlan qu'un sujet fidèle de l'empereur des Ming, qui reconnut le premier l'autorité de Houng'-ou, et lui envoya, avec le tribut qui marquait sa soumission, la lettre la mieux écrite qui soit jamais venue des pays étrangers. On sait cependant que Houng-ou fut informé des préparatifs que ce prétendu vassal avait dirigés contre lui ; car on trouve, dans le recueil de ses ordonnances, un décret pour assembler des troupes, fortifier les places, et construire des camps sur la route qui conduit de la Perse à la Chine» (1). Abel Rémusat, auteur de ces lignes, consacre seize pages à la biographie de Ming Tai-^isou (Hong-ou) empreinte d'une excessive partialité (2). J'ajoute que Timour Leng mourut en 1405, dans le khanat de Khokand, alors qu'il conduisait une de ses terribles hordes à l'assaut de la Chine.
Au jugemement de E.T. Williams (Lecture citée), le portrait du Fondateur, décorant une pagode de Fong^yang fou, dénote plus d'énergie que de distinction physique. Mais à part la valeoi' documentaire de l'image, qui nous transmet peut-être un type traditionnel, quelle garantie d'authenticité s'attache à cette peinture? J'ai vu des portraits ressemblants de mandarins, exécutés par des praticiens indigènes, qui s'aident de photographidaf agrandies : mais je sais aussi qu'ils n'hésitent pas plus à pourtraicturer Yao et Choen, Fou^^hi et P^an-'hou et autres héros de la préhistoire, que nos artistes à peindre Moïse et David, 9. Pierre et S. Paul (3).
(1) Hong-ou se montra désireux de nouer des relations avec les pays de l'ouest : il y envoya des invitations de députer vers lui des ambassadeurs.. En 1387 arriva un mahométan envoyé par Tamerlan, proposant des présents qui furent acceptés. Chaque année on en apporta. Sous les Yuen, les Mahométans s'étaient répandus dans toute la Chine, surtout au Kan-sou. Mais sous Hong-ou, le gouverneur de cette province et «plus de 1200 Mahométans retournèrent à Samarkande. » En 1394, Timourlan envoya une ambassade avec une lettre qui fut bien reçue. V. traduction ibid. Bretschneider. Mediœval researches from eastern asiatic sources.
(2) Abel Rémusat, Nouveaux Mélanges Asiatiques T. II, p. 18.
(3) Cf. portrait de Ts&ng Kov^-fan à Pilov^e.