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CHAPITRE IX

Le château de Villiena défendu par une garnison calabraise. — Conduite héroïque du commandant Antoine Toscane — Le cardinal Ruffo attaque Naples. — Les deux frères Bâcher fusillés avec quatre lazzaroni. — Les corps de Writz, de Basset et de Foria. — La flotille de Caracciolo. — Engagement avec l'ennemi. — Énergique défense des républicains. — Mort de Writz. — Les lazzaroni attaquent les républicains par derrière. — Patriotes égorgés. — Les lazzaroni poursuivis et mitraillés. — Le cardinal

(1) Mémoires pour servir à l'histoire des dernières révolutions de Naples. Édit. cit., p. 154-155.

Ruffo fait sonner la retraite. — Conspiration de Janvier Tanzano.

— Participation des Anglais. — Les républicains attaqués en front et à revers. — Ils se renferment dans le château des Carmes. — Amiens Plato, magis arnica veritas. — Les royalistes fusillés par les patriotes. — Les patriotes égorgés et torturés par les royalistes.

— Tourments et mutilations. — Massacre d'une garnison par les lazzaroni. — Calomnies du cardinal Ruffo, pour augmenter la férocité du peuple. — Les lacets du boucher Christophe. — Triste fin de ce calomnié. — Le miracle de Saint-Antoine. — Le cœur desséché par la peur. — Les têtes de patriotes tarifées à dix ducats.

— Nouveaux engagements entre les républicains et l'ennemi. — Le corps législatif en permanence. — Message à Schipani. — Trahison d'un commandant de château. — Dévouement périlleux. — Défection d'un détachement républicain. — Massacre du corps de Schipani. — Nouvelles attaques de Ruffo. — Vive résistance des républicains. — Barbaries exercées sur des femmes. — La duchesse de Popoli et la duchesse de Cassano. — Le cardinal Ruffo et les patriotes du château Saint- Elme. — Rapines, dévastations, fusillades, noyades et pendaisons. — Le billet de royaliste. — Conduite de Ruffo envers les patriotes qui se confient à lui. — Capitulation violée. — Le Directoire et les patriotes du couvent Saint-Martin. [1799].

Les républicains, qui s'étaient heurté plusieurs fois contre les postes avancés de Ruffo, avaient fortifié le petit château de Villiena, dans les environs de Portici. Une garnison calabraise était chargée de défendre la place, laquelle avait reçu un approvisionnement de trois mois. Dans l'après-midi du 11 juin 1799, le cardinal attaqua Villiena avec toutes ses forces. Les Calabrais firent une résistance opiniâtre; mais les murailles étaient vieilles et ruinées. La brèche fut ouverte, les royalistes pénétrèrent dans la ville, et s'avancèrent à grands pas vers le fort. Antoine Toscano, qui le commandait, se traîna, quoique couvert de blessures, jusqu'au magasin à poudre, y mit le feu, et ensevelit vainqueurs et vaincus sous les ruines du château.

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Dans les ensevelis n'était pas Ruffo; et ce qu'il avait perdu était peu de chose en comparaison du nombre de ses forces. Deux jours après la détermination héroïque de Toscano, le cardinal, ayant repoussé les républicains, marcha directement surNaples(i3 juin 1799), qu'il se disposa à attaquer sur trois points à la fois : le pont de la Magdeleine, Foria et Capo di Monte.

Dès que le gouvernement eut connaissance de ce projet, il donna ordre que le canon d'alarme appelât tous les défenseurs de la patrie. Les gardes nationales, transis de peur, ou secrètement pour Ruffo, se présentèrent en très-petit nombre ; mais les vrais républicains montrèrent une ardeur incroyable, et arrivèrent instantanément. Après avoir fait fusiller, pour ôter tout espoir d'accommodement, les deux frères Bâcher et les quatre lazzaroni accusés par le père Pistici, les patriotes se formèrent en trois corps. Le premier, commandé par Writz, se porta vers le pont de la Magdeleine ; le second, aux ordres de Basset, se dirigea du côté de Foria; le troisième, qui obéissait à Serra, marcha sur Capo di Monte.

Caracciolo, à la tête d'une petite flotte, s'embossa près du rivage, et attaqua Ruffo par le flanc, pendant que Writz le prenait de front. Des deux côtés on se battit avec fureur. Malgré Pinfériorité du nombre , les républicains ne cédèrent pas un pouce de terrain. Mais ils firent de cruelles pertes. Un vieillard, Louis Perio, périt avec tous les siens dans un poste avancé ; le général Writz, qui s'était conduit en soldat, fut atteint d'une balle au côté, et vint mourir dans le château Neuf. Les corps de Basset et de Serra ne firent pas moins bien leur devoir que celui de Writz.

Les royalistes et une partie des lazzaroni profitèrent de la mêlée pour attaquer les républicains par derrière, et

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hâter ainsi le triomphe de Ruffo. Après avoir égorgé tous les patriotes épars qu'ils rencontrèrent sur leur chemin, ils s'avancèrent en grand nombre vers le pont de la Magdeleine, en criant : Vive le roi ! Les républicains détachèrent à leur rencontre un millier d'hommes avec du canon. Royalistes etlazzaroni prirent la fuite, et voulurent regagner leurs maisons. Ils furent entourés et mitraillés. Plus de cinq cents morts restèrent sur la place. Cette répression vigoureuse arrêta un instant les velléités de trahison et les tentatives d'assassinat.

La diversion ayant échoué, la nuit arrivant, et beaucoup de sang étant déjà répandu de part et d'autre, le cardinal Ruffo fit sonner la retraite. Les républicains qui lui étaient opposés, laissèrent un fort détachement à la tête du pont, avec une nombreuse artillerie, et se retirèrent emportant leurs blessés. Ordre fut donné aux deux divisions de Basset et de Serra de prendre également quelque repos, dans le cas où l'ennemi se serait éloigné.

A la suite de cette suspension d'armes, Naples éprouvait un calme profond. Tout à coup, il se fit un grand mouvement (14 juin) dont on avait peine à s'expliquer la nature. Voici quels étaient son origine et ses moteurs.

Un riche propriétaire napolitain, Janvier Tanzano, avait, depuis la fondation de la république, joué constamment le rôle de républicain ardent, et s'était affilié à toutes les sociétés patriotiques. En agissant ainsi, Tanzano n'avait d'autre but que de connaître plus intimement des projets, dont le cardinal Ruffo et les Anglais étaient aussitôt instruits. Protégé par le voile qui le couvrait, l'indigne Napolitain avait formé une conspiration royaliste, et le plus grand nombre des lazzaroni de la Chiaja, de Piedigrotta, de Pozzuoli et des quartiers voisins, se trouvaient sous ses ordres. Les Anglais fournissaient abon-

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damment à Tanzano des armes et des provisions de guerre. Tout fut dirigé si secrètement, le traître jouissait d'un tel renom, de patriotisme, que le gouvernement ne conçut jamais le moindre soupçon. Le repos qui suivit la sanglante bataille livrée à Ruffo, Tanzano crut le devoir choisir pour éclater. Après avoir distribué des armes aux plus courageux d'entre les conjurés, il se mit à parcourir avec eux les rues habitées par les lazzaroni, aux cris répétés de : Vive le roi! D'abord, les lazzaroni croient à une ruse des républicains ; mais bientôt ils reconnaissent leurs compagnons. Alors, ils viennent les joindre en foule, et d'un bout à l'autre de la ville on n'entend plus que les cris de : Vive le roi ! et l'ordre d'illuminer les maisons en signe de réjouissance, sous peine de les voir incendiées à l'instant. En même temps, Ruffo attaquait les postes avancés de la Hagdeleine. Les républicains, pris en front par les troupes du cardinal, et à revers par le peuple, ne tardent pas à reconnaître l'impossibilité de se défendre. Ils abandonnent leurs canons, mais ils ne se rendront pas. S'ouvrant à la baïonnette un chemin au travers des ennemis, les républicains vont se renfermer dans le château des Carmes.

Les soldats de Ruffo armèrent le peuple. Ici le tableau devient si effroyablement horrible, qu'il faut, si l'on veut être cru, céder la plume à un témoin oculaire. Encore est-il besoin d'ajouter que ce témoin est royaliste ; mais il a pris pour devise : Amicus Plato, magis arnica veritas, épigraphe assez rare chez les siens.

« A peine s'était-il (le peuple) emparé d'une rue, que, avide de butin, il entrait dans les maisons, taillant en pièces ceux qui se présentaient; saccageant et brûlant tout. Souvent il arrivait que les patriotes les surprenaient, et en faisaient un horrible massacre. Toutp la nuit se passa ainsi

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en attaques et en combats, et au point du jour le sang ruisselait dans les rues couvertes de cadavres. Déjà les Calabrais républicains étaient accourus, et disputaient le terrain pied à pied. Tous ceux qu'ils rencontraient portant une cocarde rouge étaient fusillés; mais les royalistes, plus cruels encore, se plaisaient à prolonger les tourments des malheureux qu'ils trouvaient vêtus de l'uniforme national, ou qu'on accusait d'être patriotes. Les uns, dépouillés de tout vêtement, et attachés à la queue de leurs chevaux, étaient percés de la pointe des sabres, jusqu'à ce qu'ils expirassent; d'autres, à qui l'on avait coupé les oreilles, ou le nez, ou les mains, étaient conduits en triomphe au milieu des cris et des injures d'une populace qui se disputait à l'envi le plaisir de baigner ses mains dans leur sang.

« Dans la matinée du 14, le château des Carmes peu fortifié et défendu par des troupes encore plus faibles, demanda à capituler. Pendant qu'on procédait à cet acte, les royalistes et les lazzaroni, entrés du côté du couvent, se précipitèrent avec fureur sur les patriotes surpris et sans défense, et en firent un horrible massacre ; ceux mêmes qui, jetant leurs armes, se rendaient prisonniers, furent passés au fil de l'épée. La garnison périt tout entière, à l'exception de trois soldats qui se cachèrent à la faveur du tumulte et de la confusion.

« Le cardinal Ruffo, pour augmenter la férocité du peuple, avait fait courir le bruit que les patriotes avaient projeté de pendre tous les lazzaroni, après le coup de la retraite du jour précédent, de laisser la vie aux seuls enfants, pour les faire élever sans religion, et que pour cet effet, ils avaient distribué aux jacobins un certain nombre de laoets, selon la quantité qu'ils devaient étrangler, et que lui, averti par le bienheureux saint Antoine, dont

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on célébrait en ce jour la fête, était venu les délivrer. Pour que cette idée s'imprimât encore mieux dans leurs esprits, il avait fait représenter, dans une gravure exposée aux regards du peuple, saint Antoine lui apparaissant, les mains remplies de lacets, et le cardinal le suppliant de sauver les croyants de la mort qui les menaçait. Un certain boucher, nommé Christophe, avait chez lui une assez grande quantité de cordes nécessaires pour son état. Un homme du peuple s'en aperçut, et se mit à crier : « Les voilà, les voilà, ces lacets qui devaient « nous étrangler l » Le pauvre artisan périt dans les supplices les plus cruels, et sa tête fut portée dans toute la ville, à la pointe d'une baïonnette, entourée de ces cordes, et tout le monde criant au miracle de saint Antoine. Dès ce moment, on fouilla les maisons pour y trouver les prétendus lacets, et malheur à celles où Ton découvrait quelques cordes à puits, ou servant à d'autres usages. En outre, le cardinal Ruffo avait fait fabriquer une quantité énorme de ces lacets, qu'il faisait répandre dans certaines maisons pour donner à ses impostures l'appa- . rence de la vérité. Les jeunes gens de la ville, qui avaient été forcés de se faire inscrire dans la garde nationale, fuyaient, les uns sous des habits de femme , d'autres sous ceux des lazzaroni, se cacher dans les habitations les plus misérables et les moins suspectes ; mais ceux mêmes qui avaient le bonheur de passer au milieu du peuple sans en être reconnus, ne trouvaient personne qui voulût les recevoir. On savait trop bien que les maisons où ils seraient saisis ne pourraient échapper au pillage et à l'incendie. Les frères fermaient la porte à leurs frères, les épouses à leurs époux, et les pères à leurs enfants. 11 se rencontra dans Naples un père assez dénaturé qui, pour prouver son attachement au parti royaliste, li-

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vra de ses propres mains son fils à la populace sans qu'elle le poursuivît, achetant ainsi du sang de son fils sa propre sûreté.

« Ces malheureux ne trouvant personne qui voulût leur donner un asile, furent forcés de se cacher dans les égouts de la ville, où ils rencontraient souvent des infortunés comme eux, et d'où ils étaient obligés de sortir la nuit pour chercher quelque nourriture, et ne pas mourir de faim et d'infection. Les lazzaroni les découvrirent, et se tenant, à la chute du jour, à l'ouverture de ces conduits souterrains, ils faisaient expirer dans les tourments ceux qui sortaient, portant leur tête au cardinal Ruffo, qui les payait dix ducats chacune (1). »

Avant la fin du jour (14- juin 1799), le$ royalistes étaient maîtres de la ville jusqu'à la rue de Tolède. Ici, les républicains, protégés par quelques canons, combattirent jusqu'à la nuit. Forcés, enfin, de céder au nombre, une partie occupa la rue pour assurer leur retraite vers le château Saint-Elme, et l'autre se porta vers le Palais- National. Ce détachement s'arrêta, pour y passer la nuit, au palais de Stigliano, que les frères Colonna, entourés de leurs amis bien armés, avaient mis en état de défense. Mais, dans la matinée du 15, on fut contraint d'abandonner cette position, pour se rapprocher de Saint-Ferdinand, où était un fort parti de républicains. Après que les royalistes eurent saccagé et livré aux flammes le palais de Stigliano, Fra Diavolo, à la tête des siens, attaqua d'abord de front, puis à revers, les républicains de Saint- Ferdinand, que défendait une batterie de canons. Le seul résultat de sa double entreprise fut la perte d'une centaine de ses combattants. De l'autre côté du port,

(1) Mémoires pour servir à l'histoire des dernières révolutions de flapies. Édit. cit. p. 166-171.

Sciarpa et l'arcbiprétre Rinaldi ne furent pas plus heureux contre le château Neuf. Accablés par les balles, les bombes et les boulets, ils se dispersèrent par bandes pour aller au sac de la ville.

D'après l'opinion de Manthone et de Basset, le corps législatif, réuni en permanence pour veiller au salut de la patrie, résolut d'expédier un courrier à Schipani. Ce commandant devrait dire quelles circonstances Pavaient retenu à la Torre dell'Annunziata. En même temps, on lui donnerait Tordre de marcher sur Naples avec toutes ses forces. Le message n'était pas facile à porter. Un chaud républicain s'en chargea, néanmoins. Ses habits liés sur la tête, il se fit, au milieu de la nuit, descendre dans la mer à l'aide de cordages. Il gagne à la nage la rivière de Portici, côtoie le rivage, arrive jusqu'à Schipani et remplit sa mission.

- L'inaction du château Saint-Elme étonnait encore plus le gouvernement, qui ne soupçonnait pas la trahison de Hegeant. Lui envoyer une députation pour qu'il s'expliquât, était passablement périlleux, car il fallait traverser des bandes de royalistes acharnés. Le président du corps législatif brigua l'honneur de remplir cette mission en personne. Son noble dévouement fut refusé. Alors deux représentants, Mario Pagano, et Pignorelli, âgé de soixante ans, obtinrent ce dangereux privilège, qu'ils firent partager à onze jeunes gens de leur connaissance. L'ennemi, les voyant arriver, les prit heureusement pour l'avantgarde d'un corps considérable; il livra passage. Megeant donna de sa conduite des raisons équivoques et spécieuses, comme les traîtres en savent trouver. 11 fut aisé de se convaincre qu'on ne pouvait compter sur lui; mais le commandant de Saint-Elme eut assez d'adresse pour détourner le soupçon que, payé par la république

et investi de la confiance des républicains, il servait en secret les royalistes.

Schipani, après avoir mis en ordre et chaleureusement harangué sa légion, se mit en marche sur Naples. La prudence commandait de prendre les chemins détournés; il commit la faute énorme de suivre la grande route. Arrivé à Portici, il se trouva en face des Russes et des chasseurs du marquis de la Schiava. Le passage était fermé, devant l'église, par deux pièces de canon parfaitement gardées. Schipani voulut forcer la voie ; les Russes l'accablèrent d'un feu terrible, pendant que, de leur côté, les chasseurs le harcelaient. Alors, voyant l'impossibilité d'avancer s'il ne changeait pas de manœuvre, Schipani détacha cinq cents hommes, leur ordonnant de faire un long détour pour venir prendre l'ennemi à revers, tandis que lui-même continuerait à l'attaquer de front. Mais une sorte de fatalité s'attachait à cette expédition. Au lieu de charger de la diversion des républicains éprouvés, le commandant la confia à un bataillon de mercenaires, placé sous les ordres d'un ancien officier de Ferdinand.

A peine les cinq cents hommes furent-ils à portée de voix de l'ennemi, qu'ils crièrent : Vive le roi/ et vinrent se mêler aux chasseurs. Us furent reçus et fêtés comme des frères. Les chefs royalistes songèrent aussitôt au parti considarable qu'ils pouvaient tirer de ces nouveaux alliés. Les traîtres devaient habilement dissimuler leur trahison, et feindre une attaque pour exciter les républicains à s'avancer ; dès que ces derniers auraient donné dans le piège, les traîtres se jetteraient au milieu d'eux, et les égorgeraient sans miséricorde. A ce prix, on promettait aux déserteurs le pardon du roi, qu'ils avaient tant de fois trahi. La condition fut acceptée de ces misérables. Schipani, ayant

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formé un bataillon carré, faisait face à la fois aux Russes, aux chasseurs, au peuple de Portici et aux bourgeois, qui tiraient sur les soldats des fenêtres de leurs maisons. Aussitôt qu'il croit reconnaître Pattaque à revers des hommes qu'il a détachés, il fond avec impétuosité sur le front de l'ennemi. Les soldats de la légion paraissent: il ouvre ses rangs pour les recevoir; mais alors c'est un carnage horrible. Tandis que les républicains sont obligés de se défendre en désespérés contre les Russes et les chasseurs de la Schiava, supérieurs en nombre, ils sont impitoyablement massacrés par ceux qu'ils croient leurs camarades. Presque tous les républicains furent tués. Le peu qui survécurent, criblés de blessures, dépouillés, chargés de chaînes, se virent conduits dans les prisons pour y subir les plus cruels supplices. De ce nombre était Schipani, l'héroïque commandant.

Le succès de cet abominable guet-apens fut d'une importance énorme pour l'armée de la foi. Dès que Ruffo eut appris que le corps de Schipani n'existait plus, il donna l'ordre d'attaquer les châteaux, et de combattre les républicains sans trêve ni repos. En conséquence de ses instructions, les royalistes dressèrent des pièces dans les Tuileries, pour bombarder le château de l'Œuf; ils établirent une batterie dans la rue de Tolède, pour chasser les patriotes fortifiés à Saint-Ferdinand, et une autre batterie à l'Immaculée pour battre le château Neuf. Les travaux des Tuileries pouvaient aisément être détruits par le château Saint-Elme, qui le dominait; mais comme Megeant trahissait, les soldats du cardinal n'avaient rien à craindre de lui.

Dans les journées du 18 et du 19, le feu fut très-vif des deux côtés. A l'exception du château des Carmes, les républicains étaient encore en possession des forteresses.

Ils avaient, en outre, le Palais-National, dont les fenêtres, du côté qui regarde Tolède, étaient garnies de canons. Tout l'espace jusqu'à Saint-Ferdinand, et la rue qui longe le théâtre Saint-Charles, jusqu'à la pointe du port, y compris l'arsenal, se trouvait aussi en leur pouvoir. Les habitants dé la rue Sainte-Lucie se battaient courageusement et en véritables patriotes. Castel-a-M are était défendu par des troupes expérimentées.

Sous le prétexte perfide que Ips patriotes avaient tous gravé sur le corps lihàrbre de liberté, ceux des républi* cains que* les royalistes prenaient vivants, étaient dépouillée et' conduite tout mis 'à travers les nies et les places publiques. Le genre dp barbaries exercéWsur les* femmes, même les plus "vertueuses, fut .^Tuné telle indé-~ cence, que la plume ia plus hardie n'obérait /eri retracer! les hdrreiirs. ' ' »■"■■! '

Au milieu des cris féroces des lazrçaroni, la duchesse" deïopolî et la duchesse de Cassan 6, ^coupables dç i& souscription patriotique, furent .vc^dfui(e's (Jans, les pri-! sons de 'la Vicaria., Vue autre duciiesse,. ia plus 'behé femme rfe Naple$, pour avoir été dans son quartier mère des pauvres, vit sa maison saccagée, par eeujç-Ià mêmes que ses bienfaits avaient arrachék h. la misère. L'infortunée ne put elle-même échapper â leur fureur, qu'en, prenant le déguisement d'une femme de chambre. Des vengeances particulières, des anîmosités de..YOisius, l'envie, la médisance, la calomnie firent jeter dans d^ajfreuses prisons madame de SantorFelice, madame Salonne, et une fcuHe d'autres femmes non moins respectables, et non moins respectées en de meilleurs jours.

Quelques engagements qui eurent lieu dans la soirée du 19, se terminèrent à l'avantage des républicains. Le cardinal Ruffo, finit par désespérer de vaincre tant d'hé-

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roïsme. Craignant pour la vie des otages, il proposa une capitulation. D'après les conseils de l'émigré Micheroux, un de ses adjudants se rendit au château de l'Œuf et au château Saint-Elme. Il était chargé d'offrir une suspension d'armes, afin qu'on pût parlementer. Les patriotes de Saint-Elme ne voulurent entendre à aucun arrangement, si Ruffo et les siens ne commençaient par évacuer la ville. Mais le corps législatif, sur l'avis du ministre de la guerre et des officiers supérieurs, accepta l'armistice, dans lequel il comprit le château Neuf et le château Saint-Elme, comme étant dans sa dépendance.

L'amnistie déplut aux royalistes calabrais, aux lazzaroni, et à tous les paysans des environs, accourus à Naples dans l'espoir du butin. Ils résolurent de ne point s'y conformer, afin de continuer leurs rapines et leurs dévastations. Ruffo avait ordonné de ne pas ouvrir les prisons aux personnes que le peuple y conduirait. Les lazzaroni parlèrent de l'assommer, et de se choisir un autre chef. Ces bruits étant parvenus aux oreilles du cardinal, il jugea prudent de renforcer la garde des Russes et des troupes étrangères qui se trouvaient dans la ville, et de se tenir dans l'appartement le plus retiré de son palais. Le peuple ne trouvant personne qui voulût recevoir les prisonniers, prit le parti de fusiller les uns, et de conduire les autres à bord des vaisseaux anglais. Ces malheureux étaient dirigés sur Ischia, où le commandant du roi , le comte de la Tour, seigneur toscan, les fesait pendre ou jeter à la mer pour s'en débarrasser plus vite.

Au fond de l'appartement où il se tenait caché, Ruffo ne restait pas inactif; tous les patriotes dont, à l'aide de ses espions, il parvenait à découvrir la retraite étaient aussitôt arrêtés. — Tel fut le sort du général Frederici. — Plusieurs, se fiant au pardon qu'on avait promis, se présen-

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taient au cardinal, demandant protection et sûreté. Elle leur était accordée par un billet de royaliste; mais tous ceux qui se trouvaient inscrits sur les tables de proscription, étaient liés aussitôt et conduits sans bruit, par les voûtes sur lesquelles était bâti son palais, dans les greniers publics, où ils étaient ramassés en si grand nombre qu'ils ne pouvaient s'asseoir et encore moins se coucher. « Pendant deux jours entiers, plus de mille de ces mal- « heureux restèrent sans pain et sans eau, entassés les « uns sur les autres, étouffés par le défaut d'air, et le c cœur déchiré par les cris des blessés, qui mouraient « au milieu d'eux (1).»

Le $$ juin (1799), Ruffo profita du moment où les républicains des deux châteaux célébraient, sur la place nationale, les funérailles des martyrs de la liberté, pour rétablir les batteries de la Villa-Reale, et construire, à l'extrémité du port, une batterie dirigée contre le château de l'Œuf. Les républicains se plaignirent de cette infraction au traité ; on leur répondit que les travaux n'avaient pas été ordonnés par Son Éminence, et qu'ils seraient détruits si le projet de capitulation était repoussé. Mais le cardinal tenait à ce que la capitulation se conclût, et il eut recours, pour la faire accepter, à son ami secret, Megeant. Le 23, le commandant du château Saint-Elme, qui continuait à jouer une comédie peu honorable, sortit escorté par la cavalerie royaliste. Il alla conférer avec le Directoire, réuni au Palais-Royal. Comme ce que voulait Megeant était le triomphe de la tyrannie, il invita les républicains à ne pas opposer aux bonnes dispositions du cardinal une résistance inutile. Afin de mieux détourner les soupçons, le traître colora son conseil du prétexte

(1) Mémoires pour servira l'histoire des dernières révolutions d« tt&ples. Édii. cit., p. 194-195.

que la vie des patriotes devait être réservée pour une meilleure occasion, et qui permettrait d'obtenir des conditions plus avantageuses à la république.

Avant de donner une réponse définitive, le Directoire voulut connaître l'opinion du corps législatif, et l'avis de tous les patriotes qui se trouvaient au couvent de Saint- Martin. Du consentement de Ruffo, on envoya vers ceuxci le commandant Massa. Dans un grand conseil qui fut tenu, les républicains arrêtèrent les conditions auxquelles ils se rendraient. La délibération portait que, au cas où ces conditions ne seraient pas acceptées dans leur totalité, a l'armistice serait aussitôt rompu, et les hostilités recommencées. »

Laissons maintenant la parole à un contemporain, écrivain médiocre, mais chroniqueur précieux; et, si douloureux que soit le sujet, consacrons un chapitre spécial au récit de faits qui n'ont de pareils dans aucune histoire.

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