‹ Naples, 1130-1857Chapitre 16 sur 35 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Illégalités en Sicile. — Résistance du pays. — Traité de paix avec la France. — Concessions de Ferdinand. — Emprisonnements, exils, décapitations, assassinats. — Kappel des Jésuites. — Troisième coalition continentale. — Alliance de Naples avec l'Angleterre. — Nouveau traité de Ferdinand avec la France. — Engagements violés. — Vengeance de Napoléon : « La dynastie de Naples a cessé de régner. » — Cinq divisions aux ordres de Joseph

(1) Lord B******* ; Naples; Political, social, and religious. Lon- Aou; T. Cautley Newby. 1866, vol. II, p. 1I2-U4.

Bonaparte. — Masséna. — La cour de Naples s'embarque pour Palerme. — Le Mont-de-piété volé. — Les capitaux de la Banque enlevés. — Les biens des absents confisqués. — Les fauxmonnayeurs protégés. — Armistice refusé par les généraux français. — Les deux fils du roi en Calabre. — Succès de Masséna. — Entrée des Français à Naples. — Joseph Bonaparte roi de Naples, par un décret de Napoléon. — Les duchés grands-fiefs des Deux- Siciles. — Le nouveau royaume organisé à la française. — Dumas. — Miol. — Rœderer. — Le marquis de Gallo. — Salicetli. — * Ricciardi. — Refonte des impôts. — Ennemis de Joseph et pourquoi. — Fausse générosité du roi. — Le cardinal Ruffo chassé de Naples. — Conséquences de mesures mal conçues. — Les partisans de l'ancienne cour. — Renvoi des Jésuites. — Manœuvres des Révérends Pères. — Capitulation de Gaëte. — Insurrection en Calabre, appuyée par les Anglais et les Siciliens. — Traité de paix entre la France et la Russie. — Fin de l'empire d'Allemagne. — Succès de Masséna en Calabre. — Le général Stuarl forcé de regagner la Sicile.— Guerre populaire dans les Abruzzes. — Mouvements de la terre de Labour. — Fra Diavolo pendu. — Plan de révolte embrassant tout le royaume. — Le pape refuse de sacrer Joseph Bonaparte. — Napoléon fait occuper Rome. — Fâcheuse position du roi de Naples. — Joseph Bonaparte roi d'Espagne par décret impérial. — Une constitution ponr adieux. Examen de la Constitution Josepbo-Napoléonienne. [1799-1808.]

La cour, avant de quitter Naples, s'était déjà montrée peu soucieuse des droits et franchises de la Sicile. Dans le parlement de 1798, Ferdinand avait demandé un don de vingt mille onces par mois, pour tout le temps que besoin serait. Cette prétention, qui blessait tous les précédents, rencontra la plus vive opposition dans les deux bras de la noblesse et du clergé. Ils refusèrent d'accorder le don pour un temps indéterminé. Le bras domanial, composé de tenanciers de la couronne, accueillit seul la demande du roi dans les termes où elle était formulée. Alors, la cour, par une illégalité encore plus flagrante,

déclara que le vote du bras domanial tiendrait lieu du vote du parlement tout entier. On entreprit aussitôt de procéder à la levée de l'impôt. Les sommations des officiers royaux leur furent rendues souillées; ou déchirées en morceaux. Cette résistance, aussi unanime qu'énergique, força de rapporter Je décret illégal. Toutefois, le projet de détruire la constitution sicilienne sera seulement ajourné !

La politique change suivant que change la fortune des adversaires ou des amis. Au fond du cœur, on haïssait toujours les Français ; mais les événements faisaient rechercher leur alliance. L'Angleterre, au contraire, naguère si adulée, l'Angleterre était mise à l'écart.

Le 28 mars 1801, un traité de. paix fut signé, à Florence, entre la France et les Deux-Siciles. Le roi Ferdinand céda Porto-Longone et tous ses droits sur 111e d'Elbe, sur les principautés de Piombino, ainsi que les Etats des présides en Toscane. Il fut convenu que les ports des Deux-Siciles seraient fermés aux Anglais. Un article secret portait que des troupes françaises stationneraient dans le royaume de Naples.

Séparé, depuis huit mois, par un bras de mer, de ses sujets de terre ferme, Ferdinand, tranquillement fixé à Palerme, avait laissé le ministre Acton déployer ses fureurs à Naples. « On est effrayé de la liste des supplices « qui ont suivi les attentats et les assassinats populaires; « on ne Test pas moins d'observer que la grande plura- « lité de ces têtes livrées aux bourreaux appartient au « clergé napolitain , qu'on y distingue les premiers « noms, des femmes titrées, des hommes célèbres par « de grands talents. Les punitions ne se sont pas bor- « nées aux échafauds : les emprisonnements et les exils « sont cent fois plus multipliés que les décapitations; des

a cargaisons entières de bannis sont arrivées sur les côtes a de France (1). »

Les crimes consommés, le traité fait avec la France, Ferdinand rentra dans sa capitale, sans un remords.

Avant de quitter la Sicile, le roi de Naples avait commis un nouveau forfait. Le parlement avait voté [1802) o un don annuel de deux cent cinquante mille onces « destiné à subvenir aux dépenses d'une cour souveraine a établie dans l'île d'une manière permanente, et avec cette « condition expresse que la cour, si elle s'éloignait, ne « pourrait plus réclamer ce don.

a Le roi sanctionna le décret, accepta le don en pro- « mettant de se conformer aux conditions imposées, a Quelques jours après, il quittait la Sicile sans s'inquié- « ter de sa promesse (2). »

Ayant décimé les patriotes, il était juste de rappeler les jésuites, que le marquis de Tanucci avait bannis. Ferdinand demanda au pape que les fils de Loyola lui fussent rendus, et Pie Vil accéda à sa prière. Les jésuites rentrèrent dans les Deux-Siciles (30 juillet 1804), « cona formémentaux règles de leur établissement, en 1801, a dans l'empire de Russie. »

Le roi de Naples avait profité de la troisième coalition continentale (8 septembre 1805), pour revenir à son alliance avec l'Angleterre contre la France; mais il ne tarda point à changer de front. Napoléon n'ayant obtenu de l'Autriche aucune explication satisfaisante sur le passage de Tlnn et l'envahissement de la Bavière, résolut de brusquer un mouvement vers l'Allemagne méridio-

(1) L'abbé de Montgaillard, Histoire de France, édit. cit., t. V, p. 433.

(2) Pantaleoni et Lumia, Mémoire historique sur les droits politiques de la Sicile, p. *7.

nale. Il importait à l'empereur, avant de commencer les hostilités, d'assurer ses derrières en Italie. Par un traité conclu à Paris (21 septembre 1805), Ferdinand s'engagea de rester neutre pendant la guerre. Il devait repousser toute diversion hostile qui se produirait de son côté, et ne confier aucun commandement à des émigrés français, ni à des officiers appartenant à des puissances belligérantes. Dès que le traité fut ratifié (9 octobre), Napoléon fit retirer ses garnisons du royaume de Naples.

Ferdinand, lui, n'avait pas donné sa parole pour la tenir. A peine les Français avaient-ils évacué ses États, qu'il ordonne de porter l'armée à soixante mille hommes. Au mépris formel du traité de paix, il met cette armée sous les ordres d'un général russe. Ses ports devaient être fermés aux ennemis de la France : il les ouvre à treize mille Anglais, Russes et Monténégrins, que la cour reçoit avec enthousiasme. C'était la quatrième fois que les Bourbons de Naples manquaient à leurs engagements envers la France. Napoléon résolut de tirer une vengeance éclatante d'une si incessante perfidie. Il savait que cette hostilité implacable venait de la reine, mais il ne pouvait atteindre Caroline sans toucher à Ferdinand. L'empereur n'hésita point à les punir tous deux : « La rupture de la neutralité sera », dit-il, « le dernier a attentat que commettra la reine; la dynastie de Naples « a cessé de régner. »

Après la bataille d'Austerlitz, les Russes avaient évacué Naples, et les Anglais s'étaient embarqués pour la Sicile. La cour fut au désespoir, car elle ne pouvait douter du sort qui l'attendait. Dès que le traité de Presbourg (26 décembre 1805), eut suspendu les hostilités en Allemagne, Napoléon fit marcher contre Naples les troupes qui s'étaient rassemblées à Bologne. Cinq divisions d'in-

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fanterie avaient pour commandants Duhesme, Reynier, Verdier, Partouneaux, Lecchi; trois divisions de cavalerie étaient sous les ordres de Mermet, Dombrowski, d'Espagne. Le commandement en chef des troupes fut donné à Joseph Bonaparte. La capacité d'un tel général pour conduire une telle armée, était douteuse ; mais on lui adjoignit Masséna, ayant sous ses- ordres Gouvion Saint-Cyr. Les lieutenants pouvaient dispenser du supérieur.

Aussitôt que la cour de Naples eut appris l'entrée en campagne, elle s'embarqua pour Palerme, son refuge ordinaire (23 janvier 1806), emportant avec elle les objets précieux et les œuvres d'art les plus importantes.

Ces richesses ne lui suffirent point. « La cour mit la main sur les biens du Mont-de-piété de Palerme, patrimoine des indigents. Par un odieux abus de confiance, elle enleva à la Banque des capitaux que les citoyens y déposaient sous la garantie du gouvernement. On confisca les biens de tous les absents, amis ou ennemis. Les sommes résultant de ces vexations ne servirent même pas à subvenir aux frais de la cour : on les employa follement à gorger les émigrés de Naples, les espions, et une foule de bandits venus du eontinent pour se soustraire à la rigueur des lois, et qui assiégeaient la cour, berçant la reine du chimérique espoir de rentrer dans ses États par leur secours. C'étaient, dit Colleta, tous les fourbes, tous les poltrons, tous les ambitieux, toutes les pires consciences du royaume. Non CQn.tep.te de vivre aux dé* . pens des Siciliens, toute cette troupe, protégée par l'impunité, allait grossir les bandes d'ennemis, et la reine, tout occupée de leur rendre la vie commode, interdit aux magistrats de poursuivre les faux monnayeurs, qui

exercèrent bientôt presque au grand jour leur industrie. » (1).

Le prince royal et son frère Léopold étaient restés à Naples; le premier, en qualité de vice-roi. Le cardinal Ruffo sollicita des généraux français un armistice qui fut refusé. Les tentatives pour ouvrir des négociations n'eurent pas un meilleur sort. On comprit alors que tout était désespéré. Civitella del Tronto, Pescara et Gaëte furent occupées pour la forme; on envoya le reste des troupes , sous Damas, vers la Calabre, où se rendirent les deux fils du roi ; on laissa une régence à Naples; mais toutes ces précautions étaient, dans l'esprit du gouvernement napolitain, jugées tellement inutiles, qu'il engagea les provinces septentrionales à se soumettre paisiblement aux Français, dès qu'ils se présenteraient.

Ce ne fut pas long. Masséna , ayant reçu des renforts considérables, avait fait pénétrer son armée en trois divisions. La première s'était dirigée sur Gaëte par Terracine ; la seconde avait pris à gauche du côté des montagnes; la troisième, conduite par le général en chef luimême , s'avança par Ferentino vers San-Germano. Le 12 février (1806), Masséna était devant Capoue. La régence offrit de céder, au prix d'un armistice de deux mois, les provinces septentrionales avec les places fortes. Elle ne put obtenir que des capitulations militaires pour Capoue, Naples et Pescara. Le. 1 4, les Français entraient paisiblement à Naples, où, le lendemain, arrivait Joseph Bonaparte. Lecchi, ayant pénétré dans les Abruzzes, occupa Pescara le 19 (2). Gouvion Saint-Cyr se dirigea

(lj Panlaleoni et Lumia, Mémoire historique sur les droits politiques de la Sicile, p. 38-39.

(2) Civitella del Tronto se défendit jusqu'au 20 mai suivant.

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vers Tarente et Otrante; Reynier prit du côté de Palerme et de la Calabre.

L'approche des Français terrifia les troupes régulières. Damas put à peine retenir sous les drapeaux quelques milliers d'hommes, et dut se retirer devant Reynier. Il y eut, cependant, un engagement (9 mars) à Campotenese; mais la moitié des Napolitains furent tués ou pris, le reste se dispersa. Damas avec quelques hommes, s'embarqua à Cotrone ; le prince royal entre Bagnara et Reggio. Gouvion Saint-Cyr ne rencontra aucun obstacle pour se mettre en possession de Tarente et d'Otrante. . Par un décret du 30 mars (1806), Napoléon éleva son frère Joseph au trône de Naples, la dynastie des Bourbons étant a incompatible avec l'honneur de la couronne impériale de France et avec le repos de FEurope. » Six duchés grands-fiefs de l'empire furent institués dans le royaume des Deux-Siciles ; mais leur constitution, ainsi que le fait observer un historien (1), était bien différente de ce que Ton désignait autrefois sous le nom de fief. Ainsi le pouvoir politique, de même que l'administration, la justice, et la puissance législative restaient entièrement au souverain. Les possesseurs des fieîs, qui étaient des généraux ou des hommes d'État français, recevaient donc seulement un titre que l'État même était chargé de payer; aussi cette institution n'eut pas plus d'influence sur les rapports du pays, que n'en eut dans le royaume d'Italie la création de douze fiefs semblables ; car aucun droit princier , aucune collation de suzeraineté n'étaient attachés à la possession.

Le nouveau roi était à Bagnara (Calabre ultérieure 1"), renommée pour ses vins muscats, lorsqu'il reçut (13 avril

(1) Henri Léo, Histoire d'Italie, t. III, p. 462.

4806) le décret qui lui donnait une couronne. Un mois après (13 mai), il entrait dans Naples comme souverain. A Fexception de certains revenus et de certains droits, que Napoléon s'étaient réservés, et qu'il n'accordait pour son empire à aucun souverain étranger, le royaume fut entièrement organisé à la française. Il y eut seulement quelques appellations différentes. Ainsi, par exemple, les départements, au nombre de quatorze, prirent le nom de provinces, et les préfets celui d'intendants. Malgré le désir d'innover, on sacrifiait aux vieux usages. Il y eut un conseil d'État composé de vingt-quatre membres. Au grand froissement des nationaux, qui avaient cru compter pour quelque chose, les Français furent mis à la tête de presque toutes les branches de l'administration. Dumas devint ministre de la guerre, Miot de l'intérieur, Rœderer des finances, le marquis de Gallo des affaires étrangères , Salicetti de la police. Ricciardi fut secrétaire d'État. On s'efforça de refaire une armée napolitaine. Le système des impôts fut refondu. Au temps des vice-rois Espagnols, et même depuis eux, une partie des revenus publics avait été aliénée à des particuliers. On supprima les arrendamenti (baux ou fermes). Un impôt unique sur les terres, les maisons, les papiers de l'État, les capitaux employés à des opérations, remplaça une infinité d'impôts directs.

Sous l'administration du marquis de Tanucci, les corvées, les services de toute nature dus à la noblesse, les prélèvements sur les fruits, les droits de pacage, les droits de prise d'eau, de mouture, de haute et basse justice, etc. , etc. , avaient reçu plus d'une atteinte. La conséquence de ces préliminaires fut qu'en 1791, on supprima les droits d'escorte , et que tous les fiefs retournés à l'État se virent dépouillés de leurs propriétés

ip.

féodales. En 1792, tous les biens chargés de servitude durent être partagés entre le possesseur et le seigneur féodal, ce qui préparait l'abolition des droits féodaux. Le roi Joseph put donc sans difficulté soumettre au nouvel impôt les biens féodaux. Il ne rencontra pas plus d'obstacle pour abolir d'un seul coup les droits de suzeraineté, ainsi que les avantages particuliers attachés aux îiefs.

Hais c'est précisément lorsque personne ne résiste qu'il faut s'appliquer à être juste ; car l'iniquité pour être soufferte sans éclats, n'en froisse que plus profondément Tes cœurs. Outre ce qu'avait de brutal l'application de la loi, la mesure prit un caractère particulier de violence par la nomination d'une commission spéciale, de laquelle on ne pouvait appeler, et qui avait pouvoir de décider dans toutes les choses se rapportant à l'abolition du système féodal. Le résultat de cette funeste institution fut qu'une grande partie de la noblesse se trouva plongée dans la détresse. On la subit, ne pouvant résister; mais les neutres devinrent hostiles, et la plupart de ceux mêmes qui avaient accepté le pouvoir nouveau avec enthousiasme, se tournèrent contre lui.

Le roi Joseph comptait donc déjà deux espèces d'adversaires. Les hommes du gros de la nation, qu'avait froissés le choix à peu près exclusif de Français pour les hauts emplois de l'administration,et les nobles ruinés avec injustice. Les ennemis augmentèrent par l'accumulation des fautes.

Chercher la conciliation des partis, sans rien sacrifier de sa politique et de ses vues , n'est pas un grand effort de génie. Ce système, l'homme le plus ordinaire le conçoit et le pratique ; car l'instinct de la conservation lui dit que moins il aura d'adversaires, plus son pouvoir s'affermira. Là où commence le talent, c'est lorsque, au

fond, n'étant rien moins que généreux, on sait pourtant se donner les apparences de la générosité. Ii faut seulement être doué d'une grande adresse, et trouver des procédés nouveaux; car les peuples ne prennent plus aisément le change, et l'entreprise est périlleuse pour la considération. Si faire un calcul et vouloir paraître magnanime, est simplement ridicule chez un particulier, chez un souverain c'est odieux. Que Joseph, pour régner à Naples plus paisiblement, eût cherché, par de bons procédés et en respectant ses convictions , à obtenir la neutralité , peut-être le concours d'un homme aussi considérable, malgré son triste passé, que le cardinal Luigi Ruffo, personne ne l'en eût blâmé ; sa conduite, au contraire, eût été trouvée habile. Hais dire brutalement à un chef, naguère assez puissant pour réunir soixante mille hommes sous sa bannière, a je vous pardonne d'avoir été, ou d'être pour Ferdinand, à la condition que vous serez pour Joseph, » c'était une véritable dérision. On ne pouvait cependant traduire d'une autre manière la proposition que l'on fit à l'archevêque de Naples, de prêter serment de fidélité au nouveau roi. Le cardinal refusa. On l'obligea aussitôt de quitter le pays , comme pour mieux montrer que la tolérance n'était qu'au prix du déshonneur.

La popularité de Joseph reçut un rude coup de cet incident. Ce ne fut pas le seul. Le frère de Napoléon avait déployé un luxe au-dessus de ses ressources , et s'était abandonné « aux excès d'une vie molle et sensuelle. » (4) La noblesse était dévenue pauvre, sans que le peuple qui manquait de pain vît diminuer sa misère. Les prêtres continuaient à être riches, mais ils étaient loin

(l) Henri Léo, Histoire d'Italie, 1. 111, p. 462.

îlî MAPLES.

de se croire tenus à la moindre reconnaissance envers celui qui les ménageait. Selon eux, si le roi n'était pas ses trésors au clergé, c'était parce, qu'il ne l'osait point. Il s'en fallait, d'ailleurs, que les réformes effectuées répondissent aux espérances qu'on avait conçues. Un meilleur ordre avait été introduit dans le système financier; mais l'argent manquait pour la 'plupart des services. Plusieurs monastères avaient été supprimés; mais le gouvernement avait approprié leurs édifices à son usage, et le trésor public n'y gagnait rien. Des étrangers s'enrichissant aux dépens des nationaux , les hautes classes ruinées, les classes moyennes appauvries, les basses classes réduites à la mendicité, et cherchant par le crime un soulagement à leur détresse, telles furent les conséquences de mesures incomplètes ou mal conçues.

Les amis de l'ancienne cour exploitèrent toutes ces circonstances avec une grande habileté. De peur que la vérité fût insuffisante , ils recoururent à l'exagération. Les masses ont un tel penchant à croire le mal qu'il fut facile de les exaspérer. Le roi eut d'ailleurs bientôt un ennemi qui, à lui seul, était plus dangereux que tous les autres. Les Jésuites étant accusés de conspirer pour l'ancienne cour, Joseph les chassa de Naples (juillet 1806.) Alors les Révérends Pères ne gardèrent plus de mesure, et provoquèrent ouvertement à la chute d'un souverain assez audacieux pour ne point souffrir leurs intrigues.

Le prince de Hesse-Philippstadt, enfermé dans Gaëte avec quatre mille hommes, n'avait pas cessé de résister à Masséna, qui dirigeait le siège en personne. Hais l'intrépide défenseur fut grièvement blessé, et, huit jours après, la place capitula (18 juillet 1806), au moment où tout était prêt pour l'assaut. Cette reddition sembla consolider le trône de Joseph. Masséna, libre de ses mouvements,

conduisit aussitôt seize mille hommes contre la Calabre. Il était temps. La capitulation de Gaëte avait mis fin à la résistance des troupes régulières ; mais une guerre populaire ensanglantait le pays.D'anciens chefs de bande, tels que Pansanera et Pane di Grano avaient reparu; des chefs nouveaux, comme Mecco, Falsetti, Santoro s'étaient montrés; quatre mille huit cents Anglais et quelques centaines de Siciliens, sous les ordres du général Stuart, débarqués près du golfe de Sainte-Euphémie (Calabre), appuyaient l'insurrection ; des agents dévoués à Ferdinand, répandus partout, préparaient, fomentaient, activaient des mouvements contre les Français. Un combat funeste pour nos armes avait eu lieu près de Haïda (6 juillet i806). Les français avaient perdu près de quatre mille hommes, tandis que les Anglo-insurgés n'avaient pas eu au delà de cinq cents morts. A la nouvelle de ce succès inouï, toute la Calabre se souleva. La guerre devint atroce, et fut souillée par mille excès. Pas un de nos postes isolés n'échappa à la fureur des bandes. Trop faibles pour réprimer ce soulèvement général, Verdierse retira sur Matora, Régnier sur Cassano. Le général Stuart, qui tenait déjà Maïda, put alors s'emparer de Castello di Scilla et de Reggio.

Cependant, la Russie, qui voulait endormir Napoléon, signa un traité de paix avec la France. (Paris, 10 juillet 1806 ). Afin de mieux dissimuler ses préparatifs, le Tzar consentit à la réunion de la Sicile avec Naples. Par cet acte on semblait vouloir fortifier et agrandir le nouveau trône ; mais « le serpent se cachait sous l'herbe. »

Un événement mémorable suivit le traité de Paris. Le 6 août 1806 vit finir l'empire d'Allemagne, nommé, dans le style diplomatique, le saint Empire romain. François Il renonça expressémebt au titre, à la dignité, aux

prérogatives et aux droits d'empereur électif d'Allemagne, pour se proclamer seulement empereur héréditaire d'Autriche, sous le nom de François Ier. On aurait pu croire que cet affaiblissement de puissance dans la famille d'où elle sortait, diminuerait l'arrogance de la reine de Naples ; il ne fit qu'accroître sa haine contre les Napoléon. Jamais Caroline ne fut plus active à recommander l'extermination des Français. Heureusementleur sort était remis en de bonnes mains.

Dans les premiers jours d'août (1806), Hasséna pénétra dans la Calabre. Aussitôt, il attaque les insurgés sur le Honte Cocuzzo," prend Lauria, qu'il détruit, soumet Murano, et réduit Catrovillari. Ensuite, et sans perdre un moment, il transporte son quartier général à Cosenza, dirige Reynier contre Monteleone, charge Franceschi de surveiller Catanzaro, et envoie Gardanne le long de la côte. Nos troupes sont arrêtées à chaque pas. Les épidémies les déciment, et ce qui reste de soldats valides éprouve une résistance formidable. Fiume, Freddo, Amantea, Cariati sont surtout défendus avec acharnement. Tant de bravoure, digne d'une meilleure cause, est en vain déployée. Au commencement de septembre, le général Stuart est forcé de regagner la Sicile, et il ne reste plus de garnisons ennemies que dans Reggio et Castello di Scilla. Ainsi, il n'avait pas fallu un mois à l'habile et intrépide Masséna pour changer complètement la situation.

Les Abruzzes avaient aussi été le théâtre d'une guerre populaire, mais beaucoup moins gravé que n'était celle de Calabre. Rodio, son promoteur, fut pris et exécuté; Dônatis subit le môme sort. Après s'être maintenus quelque temps, à la tête de petites bandes, Ermenegilde Piccioli et Sciabolone firent leur soumission. Avec

eux disparurent les derniers ferments d'insurrection. La terre de Labour (Terra di Lavoro) n'avait pas été exempte de troubles. Fra Diavolo, qui l'agitait, résista quelque temps avec vigueur; mais, au mois de septembre, une brusque attaque le mit en fuite. Abandonné de ses gens , il fut pris dans Baronissi, pour être plus tard pendu à Naples ( il novembre 1806).

La fin de ce chef, et la pacification provisoire du royaume, permirent à Masséna de quitter Naples et l'Italie. Reynier, qui lui succéda dans le commandement général, eut bientôt occasion d'exercer ses talents. Des bandes considérables d'insurgés venaient de reparaître dans la Calabre ultérieure. Le prince de Hesse-Philippstadt les appuyait avec cinq mille Siciliens. Un plan général de révolte embrassait tout le royaume. Le moindre succès dans les premiers coups pouvait, d'un bout à l'autre, mettre le pays en feu. Plein de confiance en ses forces, et dans la disposition des esprits, Philippstadt s'avança jusqu'à Mileto ; mais Reynier défit complètement Siciliens et insurgés ( 20 mai 1807 ).

Les ennuis de Joseph ne firent que changer de nature. Bientôt, de graves contestations avec le pape vinrent compliquer sa position. Le, 2 février 1808, des troupes françaises pénétrèrent dans Rome, afin, disait l'empereur; d'écarter les émissaires des puissances ennemies de la France, dont la cour pontificale favorisait secrètement les intrigues. L'objet avoué pouvait n'être qu'apparent. A peine entrés, les Français s'emparèrent du château Saint-Ange, et prirent position, avec de l'artillerie, devant la résidence du pape.

Pie VII, dans une lettre aux cardinaux (5 février), exposa les motifs des contestations qui s'étaient élevées entre le gouvernement français et la cour de Rome.' Napo-

léon demandait : 1° d'avoir en France un patriarche indépendant du saint-siége, et dont l'autorité fût reconnue par le chef de l'église romaine; 2° que le Code civil fût publié et mis en activité dans les États romains; 3° que tous les cultes fussent libres, et publiquement exercés ; 40 la réforme des évêchés, et l'indépendance des évêques français de l'évêché de Rome; 5° que le pape décrétât l'abolition générale des ordres ecclésiastiques de l'un et de l'autre sexe ; 6° que le célibat ecclésiastique fût aboli, et qu'à l'avenir les personnes, même engagées par un vœu solennel, pussent se marier; 7° enfin, que le pape couronnât et sacrât roi de Naples Joseph Bonaparte.

Les objections de Pie VII aux six premières demandes sont hors de notre sujet. Sur le septième point, le pape répondit qu'il ne pourrait, sans transgresser, sacrer Joseph roi de Naples, puisque Ferdinand de Bourbon, souverain légitime de ce pays, était plein de vie; qu'on n'avait pas connaissance que ce souverain eût fait cession de ses Etats, et qu'on était même assuré des prétentions qu'il y avait. « Comment pourrions-nous, » ajoutait le pape, « lui substituer un autre souverain, sans être injuste et inconsidéré?»

Pour que ce raisonnement eût été acceptable, il aurait fallu que Pie VII n'eût point sacré Napoléon, lequel ne pouvait lui paraître plus légitime que Joseph; puisque les Bourbons de France n'avaient pas plus fait cession de leurs États que le roi de Naples, et qu'on était trèsassuré des prétentions qu'ils y avaient. Mais sans doute que la logique n'est point à l'usage des papes, ou qu' a il est avec Rome des accommodements. »

Si la présomption que le modeste saint Janvier était hostile à l'occupation des Français, avait failli causer une insurrection à Naples, on peut imaginer l'effet que pro-

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duisit le refus du Vicaire de Jésus-Christ de sacrer le successeur de Ferdinand. Jamais Joseph ne se releva, dans l'esprit du peuple napolitain, du coup que lui porta la résistance du pape.

Comment le clergé ne serait-il pas fier de tels résultats? Des écrivains catholiques ont prétendu qu'un souverain ne pouvait être fort qu'à la condition de s'appuyer sur l'Église. L'assertion est modeste. Le temps viendra où ils diront que si les peuples veulent être heureux, ils doivent se donner des évéques pour chefs.

Le roi de Naples avait supprimé tous les ordres religieux de la règle de Saint-Benoît et de Saint-Bernard, dont il avait réuni les biens au domaine de la couronne. La mesure fut bien accueillie, mais on lui reprocha de maintenir les ordres mendiants. Si, par des institutions populaires, Joseph se fût attiré l'amour des Napolitains, il aurait pu braver la haine des moines; mais n'ayant su établir aucun contre-poids suffisant, il fut exécré des uns et très-peu affectionné des autres.

H n'entre pas dans notre plan de dire par suite de quels événements, ou de quelle politique, Napoléon en vint à pouvoir disposer de la couronne d'Espagne. Un catéchisme de circonstance, que les parents enseignaient à leurs enfants, et dans lequel l'empereur des Français, Murât et Godoï étaient traités avec la dernière violence; une épigramme affichée ( 8 mai 1808 ) dans les rues de Madrid, et que notre langue serait blessée de reproduire, montant, au moins, que le peuple était peu favorable au changement qui se préparait.

Cependant, et tant il est vrai qu'avec la force en main, et des faveurs à répandre, on peut obtenir toutes sortes d'adhésions contre les vrais sentiments du pays , le 13 nui 1808, la junte suprême présenta une adresse à Na-

poléon, qui demandait son frère Joseph pour roi d'Espagne; peu après, le conseil de Castille, la municipalité de Madrid et W sainte Inquisition elle-même exprimaient le même désir. Ce ne fut pas tout. Le 6 juin 4808, par un décret daté de Bayonne , l'empereur proclama roi des Espagnes et des Indes, Joseph Napoléon , et lui garantit l'intégrité de ses États d'Europe, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique; aussitôt, affluèrent de toutes parts de nouvelles adresses. Les diverses corporations du royaume se prosternèrent devant le souverain improvisé, avec les apparences de la plus profonde soumission. Plusieurs membres de la grande junte, nobles, bourgeois et prélats, acceptèrent même des emplois élevés à la cour; mais il est juste d'ajouter que ce fut dans le dessein de trouver une meilleure occasion de trahir (1).

Ce changement de couronne préserva Joseph d'une catastrophe qui sera réservée à son successeur. Grâce à nos généraux et à la politique de son frère, le roi de Naples put troquer de trône sans que ses habitudes de vie facile eussent été trop fortement troublées. Les habitants le virent partir avec peu de regret, car il n'avait jamais cessé d'être impopulaire. Lui, au contraire, sembla ne s'éloigner qu'avec douleur. Peut-être, par une intuition mystérieuse de l'âme, avait-il un pressentiment des destinées qui l'attendaient ailleurs 1

Avant de poser sur sa tête la couronne d'Espagne, l'ex-roi de Naples, par une proclamation datée de Bayonne (20 juin 4808), gratifia son ancien peuple d'une constitution. Étrange anomalie de voir un tel acte émaner d'un souverain qui n'est plus ! Il était,1 d'ailleurs, im-

(1) L'abbé de Montgaillard, Histoire de France, édit. cit.» t. VI, p. 336-367.

possible de violer plus ouvertement tes droits d'un peuple, de froisser plus violemment les susceptibilités nationales, que ne le faisait ce statut.

Le premier soin du législateur avait été d'inféoder la famille royale de Naples à la famille impériale de France, a Les membres de la famille, » disait l'art. 2 du titre IV, « sont personnellement assujettis aux statuts de la « famille impériale, » C'était perpétuer dans le souvenir des Napolitains que des étrangers régnaient sur eux. L'humiliation était pourtant assez grande , sans qu'une constitution vînt sans cesse la leur rappeler. S'il y avait régence, au défaut de la reine pour gouverner le royaume, c'était l'empereur des Français , « comme chef suprême de la famille impériale, » qui choisissait le régent. Par là, on déclarait encore que la couronne de Naples n'était guère qu'une vassale de la couronne de France. Comment de pareilles dispositions n'auraient-elles pas révolté le sentiment patriotique des Napolitains?

L'article Finances n'était point oublié. La nation devait largement pourvoir au bien-être de la famille régnante. Dotation pour la couronne et revenus des domaines royaux; douaire annuel pour la reine; apanage pour le prince royal, apanages pour les princes, ses frères , apanages pour les princesses, ses sœurs, dots pour les princesses qui se mariaient. On eût dit vraiment que les ducats naissaient dans les champs de Naples. La misère était pourtant affreuse; et cette prodigalité pour les uns, comparée à la pénurie des autres, ne nuisit pas médiocrement au roi qu'on attendait.

Venait ensuite le faste de la représentation. Grand aumônier , grand chambellan , grand maréchal , grand écuyer, grand veneur, grand maître des cérémonies. Toutes ces charges à vie. Après les grands officiers de la

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couronne, les simples officiers de la couronne : écuyers, préfets du palais; et, pour couronner l'œuvre, un corps de 4,000 hommes, payé par le peuple, pour la garde du roi!

Sur neuf titres qu'a le statut, cinq, c'est-à-dire plus de la moitié, sont occupés par ces dispositions. Le législateur avait jugé que tout le reste était peu de chose en comparaison. Ce qui regardait les ministres avait dix lignes; un titre était consacré au conseil d'État; sept lignes à Tordre judiciaire; vingt lignes aux dispositions générales ; quatorze articles au Parlement national.

Voici, maintenant, ce que la Constitution qualifiait de Parlement national.

Le Parlement était composé de cent membres, et divisé en cinq classes ou bancs (Sedili) : banc du clergé, banc de la noblesse, banc des propriétaires (Possidenti), banc des savants [Dotti], banc des négociants (Commercianti). Chaque banc se composait de vingt membres indistinctement. Les archevêques, évêques « et autres ecclésiastiques distingués par leur piété et leurs talents », formaient le banc du clergé. C'était le chef de l'État qui choisissait les archevêques et évêques appelés à l'honneur de siéger au Parlement; le chef de l'État qui appréciait la piété et les talents des autres ecclésiastiques. Première garantie d'indépendance pour la nation ! Des personnes titrées, et ayant au moins dix mille ducats de rente, formaient le banc de la noblesse. C'était le chef de l'État qui appréciait les titres et vérifiait les fortunes. Seconde garantie d'indépendance pour la nation ! Des membres de l'Université et des tribunaux, des hommes distingués par leur mérite, soit dans les sciences, soit dans les beaux-arts, formaient le banc des Dotti. C'était le chef de l'Etat qui choisissait,

sur une liste triple de candidats présentés par les académies, l'université, la cour de cassation et les tribunaux d'appel. Troisième garantie d'indépendance pour la nation ! Les membres du banc des Commercianti étaient nommés par le roi, sur les listes d'individus présentées par les collèges des Commercianti. Quatrième garantie d'indépendance pour la nation ! En tout cela, où était l'élection, dans le vrai sens du mot ? Demandez-le aux Possidenti. Les propriétaires étaient élus par les collèges électoraux. Il y avait un collège de propriétaires par chaque district dont la population s'élevait à deux cent mille habitants, et trois cent mille au plus. Les membres de ce collège étaient choisis , par le roi , parmi les deux cents propriétaires les plus imposés du district, et nommés à vie. Cinquième garantie d'indépendance pour la nation ! Les propriétaires, membres du Parlement, étaient réélus à chaque session. Tout le reste était à vie. Le Parlement devait siéger au moins une fois tous les trois ans. Il ne se réunissait que sur une convocation du roi. Il ne pouvait être prorogé ou dissous que par un ordre du roi.

Voilà ce que, dans le langage de l'empire, on appelait un Parlement national I

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