CHAPITRE XII
Ce qu'aurait pu faire Napoléon après le règne de Joseph. — Murât, grand-duc de Berg, roi de Naples. — II s'attache à gagner la faveur publique. — Circonstances qui le servent. — Son opinion en matière de délits politiques. — Souvenirs de la conspiration de Georges Cad oudal. — Murât, ancien jacobin. — Témoignage d'un royaliste sur le respect qu'il inspire à Naples. — Comment il gagne les lazzuroni. — Saint Louis, Henri IV et Napoléon. — Sir Hadson Lowe et le général Lamarque. — Résultat d'une amnistie
générale. — L'Angleterre en Sicile. — Vaine lenlalive des Anglo- Siciliens en Galabre. — Conscription à Naples. — Murât menace la Sicile. — Le général Cavaignac. — Expédition manquée. — Napoléon et Caroline d'Autriche. — Espions, sicaires et fabricateur de poisons. — Crimes imputés à la reine de Sicile. — Marie-Louise, intermédiaire pour des négociations secrètes. — Une explication probable de la conduite ultérieure de Murât. — Dépenses mal entendues. — Les pièces d'artillerie et le miracle de la liquéfaction. — Franconi 1er. — Imitation des supérieurs par les inférieurs. — Mises théâtrales. — Problème économique. — Le carbonarisme. — Lutte entre les États de Sicile et Ferdinand.
— Le duc d'Orléans, depuis Louis-Philippe Ier. — Avanies faites par la cour de Palerme aux Anglais. —Murât menace Messine. — Improbité et tyrannie de Ferdinand. — Quatre princes et un duc arrêtés nuitamment et déportés. — Lord Bentinck, ministre plénipotentiaire en Sicile. — Ses premiers actes. — Constitution ou Révolution. — Ferdinand remet à son fils les affaires de l'Étal. — Constitution sicilienne de 1812. — Hostilité de la reine.
— Résistance de lord Bentinck. — Caroline de Sicile à Castelvetrano. — Joie et illusions des Siciliens. [1808-1813.]
Joseph ayant cessé de régner sur Naples, et le vent du jour n'étant pas aux républiques, Napoléon aurait agi avec sagesse en choisissant pour remplacer son frère un Napolitain considérable par ses talents, ou renommé pour ses vertes civiques. Il eût mieux fait encore , s'il eût laissé au pays le choix de son roi. Une Constitution plus digne du peuple n'aurait pas tardé à remplacer la Constitution de Bayonne; un rapprochement se serait opéré alors entre la Sicile et Naples; le mouvement de régénération aurait peu à peu gagné toute l'Italie. Si le pape n'avait pas cessé d'exister comme chef temporel, la force des choses aurait bientôt réduit son autonomie à Rome ; et l'empereur aurait trouvé dans un pays qui ne marchande pas son dévouement pour ceux qui le servent, le plus ferme appui contre ses adversaires. Mais
NAPLES. lit
Napoléon était trop imbu de la fatale idée d'étendre partout sa dynastie , pour songer un seul moment à placer sur le trône un homme étranger à sa famille. Il avait aussi trop horreur de la liberté , pour admettre qu'une nation pût être régie autrement que par le despotisme. Il voulut donc, sous tous les rapports, continuer le système introduit avec son frère. Cette nouvelle faute lui coûtera cher!
Joseph eut pour successeur Murât, grand-duc de Berg, (1er août 1808). Le nouveau souverain fut proclamé rot des Deux-Sicile*, sous le nom de Joachim-Napoléon.
Cependant, comme Hurat n'étendit jamais sa domination au delà du détroit, on peut constater dès ce moment qu'il fut plus souvent désigné par le titre de roi de Naples que par celui de roi des Deux-Siciles.
Ainsi qu'il avait été réglé pour Joseph, l'empereur des Français stipula que l'hérédité serait selon le droit de primogéniture pour la descendance mâle. Il ne fut d'ail* leurs rien changé à la Constitution si étrange que nous avons fait connaître.
Hurat fit son entrée à Naples, le 6 septembre 1808. Dès son arrivée , il s'appliqua à gagner la faveur publique. Il y réussit. Le souvenir de Joseph rendait sa tâche facile; mais d'autres circonstances le servirent. Aucune nation n'est insensible à la gloire; et quel homme était plus couvert de lauriers que Murât? L'Italie, l'Egypte, la Syrie, la Prusse, l'Autriche, l'Espagne, les villes libres, témoignaient de sa valeur. Les Pyramides, le Mont-Thabor, Saint-Jean d'Acre, Aboukir, Wertingen, Langenau, Trochtelfingen, Amstetten, Vienne, Austerlitz, Iéna, Prentzlow, Lubeck, Golymin, Eylau, Friedland, l'avaient vu briller au premier rang de nos héros. Murât pouvait, en outre, revendiquer une action qui valait mieux que tous
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ses faits d'armes. Gouverneur de Paris, H avait contribué puissamment à sauver la tête de MM. de Polignac et de Rivière, après la conspiration de Pichegru ; et ce fut malgré lui, que Georges Cadoudal monta sur Téchafaud . Murât n'admettait point de crimes en politique; il ne voyait dans les complots contre l'État que des erreurs. Son opinion à cet égard mérite d'être remarquée (4). Comment un tel roi n'aurait-il pas exercé une sorte de fascination ?
Là, d'ailleurs, n'étaient pas tous les avantages du souverain. Joseph, par sa servilité aux ordres de Napoléon, avait froissé tous les sentiments publics. Il s'était fait détester du peuple et abhorrer des grands. Murât sembla d'a-
(I) Murât sentait, et peut-être plus vivement que Napoléon» combien il était utile, nécessaire, de signaler l'aurore du règne impérial par des actes de clémence. Murât avait de la grandeur d'âme, et était susceptible des plus nobles inspirations; il avait sollicité /a grâce de Georges Cadoudal, et avec de si vives instances, que Bonaparte lui témoigna son mécontentement à cet égard. Le gouverneur de -Paris «avait dit, en effet, à l'empereur : « Georges est cou- « pable; mais dans les guerres civiles, il n'y a pas de crimes, « judiciairement parlant : les circonstances seules déterminent en « dernier résultat, quels sont les coupables. Les crimes qui se com- « mettent dans ces temps de crise sont du ressort de la politique, - et non de celui des lois. V. M. est elle-même une preuve de ce que
« j avance George est sans doute très-coupable; mais il défen-
. dait une cause qu'il croyait juste, et il est bien plus estimable,
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paroie donnée, je réponds de lui comme de moi-
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bord viser à une sorte d'indépendance de son beau-frère. On lui tint compte de ce courage difficile et périlleux. Le faste qu'il déploya, ruineux pour la nation, séduisait pourtant les esprits, et exerçait un prestige invincible sur ces natures mobiles et impressionnables. Les mœurs, les usages français, qui s'étaient peu à peu insinués dans toutes les familles, plaisaient aux femmes, assujettissaient les hommes, et pliaient insensiblement la population tout entière au nouveau gouvernement. Les idées de la révolution française sur la législation et la politique; les doctrines prêchées pendant le court passage de la république Parthénopéenne, avaient flatté beaucoup d'esprits : Murât se donnait avec adresse, lui qui fut un jour Jacobin exalté (1), comme le représentant de ces doctrines et de ces idées. Ainsi, variant son rôle suivant les circonstances et les hommes; plaisant aux uns, par sa tournure martiale et Féclat de ses actions; aux autres, par des opinions affectées; à ceux-ci, par ses goûts; à ceux-là, par ses dépenses, Murât finit, au témoignage d'un auteur non suspect, a par inspirer à toutes les classes des habitants du a royaume une sorte de respect pour sa personne (2). » Restaient pourtant les lazzaroni à conquérir. Murât se garda bien de les négliger. Comme il connaissait leur su-
c môme, et j'en réponds sur ma tête à V. M. — Non, non, jamais, « répliqua Bonaparte, je ne consentirai à la grâce de Georges : il a « commis des assassinats sans nombre, etc., etc.; ne m'importunez « pas davantage, laissez-moi. » On a recueilli ces faits de la bouche de Murât, immédiatement après son retour de Saint-Gloud à Villiers-la-Garenne. (Montgaillard, Histoire de France, édil. cit., t. VI, p. 127, 128.)
(1) En 1793, Mural avait écrit au club des Jacobins pour demander à changer son nom de Mural en celui de Marat.
(2) Alphonse de Beauchamp, Catastrophe de Murât, Versailles, J81S, 1 vol. in-8, p. 79.
perstition, l'augmentation des revenus et des honneurs à la chapelle de Saint-Janvier lui gagna ces fainéants redoutables. Les lazzaroni ne s'informèrent point si le nouveau roi était ou n'était pas religieux; il honorait leur patron, c'était tout ce qu'ils voulaient.
Saint Louis, assure un chroniqueur, aurait volontiers consenti à devenir roi des Sarrasins ; Henri IV disait que Paris valait une messe; Napoléon fréquentait les mosquées, et avouait que pour un empire il se serait fait musulman ; doit-on s'étonner qu'un homme parti de si bas (1), pour s'élever si haut, voulût conserver une grosse liste civile et les honneurs d'une couronne, au prix d'un hommage à saint Janvier?
Comme un jour, cependant, le patron de Naples pourrait lui faire défaut, le nouveau roi ne négligea -point d'augmenter le prestige qui entourait son nom. Les Anglais, sous les ordres de sir Hudson Lowe (2)> occupaient le fort Caprée, réputé inexpugnable : Murât donne 1,600 hommes à l'intrépide Lamarque, etles Anglais sont délogés, aux yeux de la flotte ennemie (17 octobre 1808). Sauf quelques brigands qui l'infestaient encore, la Calabre était entièrement soumise : Murât, fidèle aux principes prêches à Napoléon, proclame une amnistie générale, et voit une foule d'ennemis de la veille se rallier autour de son trône. Bien différent de Joseph, qui ne pardonnait qu'en humiliant, Murât a le plus grand soin de ne mettre aucune condition à sa clémence ; et c'est précisément cette dé-r licatesse envers ses adversaires, qui lui fait de nombreux partisans. L'homme n'a jamais aimé qu'on forçât ses inclinations. 11 aime d'avoir le mérite de ses actes. Peut-
(1) Murât était fils d'un humble aubergiste.
(2) Le même que le geôlier de Napoléon à Sainte -Hélène.
être Murât ne devait-il pas cette observation à l'expérience ; mais elle lui était suggérée par son coeur, ce cœur dont Montgaillard a fait l'éloge, et que le trône seul pouvait et devait pervertir.
L'Angleterre avait compris dès longtemps l'avantage qu'offrait la Sicile comme position militaire. Ses ressources maritimes, la facilité de la défendre contre toute agression du dehors, lui avaient inspiré la pensée de faire de cette lie le pivot de diversions utiles contre Napoléon, le centre d'expéditions à entreprendre pour enlever l'Italie aux Français. Depuis 4806, la Grande-Bretagne entretenait en Sicile une armée de 18,000 hommes et une escadre. Autant pour la sûreté particulière de la famille royale de Naples, que pour opposer une digue aux progrès de la France dans toute l'Europe, le gouvernement anglais avait mis ensuite la Sicile sous sa protection. La conciliation des partis opérée par Murât ayant avivé les haines contre un souverain qui représentait le triomphe de Napoléon, la cour de Palerme avait conclu (30 mars 1808) une alliance offensive et défensive avec l'Angleterre. Outre des subsides qu'on devait payer au roi Ferdinand, le traité obligeait spécialement les Anglais à la défense de Messine et d'Augusta (auj. Agosta). Mais on ne se défend que lorsqu'on ne peut pas attaquer. Le il juin 1809, huit mille Anglais et douze mille Siciliens furent embarqués sous le commandement supérieur de Stuart, qu'accompagnait le prince Léopold de Sicile. En même temps, une bande de fugitifs passa de Sicile en Calabre. Murât avait pris ses mesures contre cette double agression. Les précautions devinrent inutiles. Après quelques rencontres insignifiantes, toute l'expédition se rembarqua pour la Sicile, sur la nouvelle de l'armistice qui mettait fin à la guerre d'Allemagne. Par-
touneaux, néanmoins, resta en Calabre, pour contenir et chasser les fugitifs, qui s'étaient emparés de Reggio.
Au commencement de 184 0, Murât introduisit la conscription à Naples. S'étant ainsi assuré des forces permanentes, il ne tarda point à menacer la Sicile. Sur l'invitation de l'empereur, au dire de quelques-uns, de son propre mouvement, suivant les autres, Murât réunit sous son commandement 20,000 Français, 6 à 7,000 Napolitains, 4,000 hommes de sa garde, un grand nombre de felouques, de barques de transport, toute l'armée navale du royaume, chaloupes canonnières et bombardes, se préparant à cingler au premier moment favorable. Parmi les combats qui eurent d'abord lieu entre les canonnières anglo-siciliennes et les canonnières napolitaines, celui de Bagnara (29 juin 1810) fut surtout acharné. Les efforts de l'ennemi avaient particulièrement pour objet d'incendier la flotte de Murât, embossée près du rivage de Naples. Voyant l'inutilité de leurs tentatives, Anglais et Siciliens se retirèrent.
Alors Murât donne le signal du départ (17 septembre 4810), afin de tenter le passage. D'après le plan du roi, la division napolitaine, aux ordres du général Cavaignac, devait seule aborder en Sicile, près de Messine. Un contre-temps survint. Murât reçut avis qu'un corps d'Anglais, commandé par Campbell, se mettait en mouvement vers San-Paolo. Aussitôt les détachements sous voile sont débarqués ; ceux qui déjà avaient . traversé le détroit, regagnent le large. Les uns atteignent les côtes de la Calabre, les autres, moins heureux, sont capturés ; le reste de la flotte rentre à Naples : l'expédition est manquée.
Un ordre du jour à l'armée, dont la sincérité paraît suspecte, masqua cet échec avec peu d'adresse. On pré-
tendit que l'empereur des Français avait voulu attirer beaucoup de troupes anglaises en Sicile, et que son intention était remplie. Il semble que le motif réel fut tout autre. La reine Caroline était fatiguée de la subordination où la tenaient les Anglais, et elle voulait absolument s'en affranchir. Pour obtenir un pouvoir sans contrôle, la reine était disposée à s'entendre avec son plus cruel ennemi. Au moment même où Murât préparait son expédition contre la Sicile, Napoléon et Caroline étaient . en négociations secrètes. Les Anglais surprirent le mystère de ces relations, et firent avorter le projet ; mais le ^roi de Naples aurait dû à sa conception de ne recevoir ^ aucun secours de son beau-frère. Ici les faits sont tellement graves, que nous croyons devoir les mettre sous la ^-garantie d'une autorité souvent citée dans ce livre.
. La cour de Ferdinand continuait d'être « gouvernée :;:« par la reine Caroline, femme que l'histoire a désormais ^Jf stigmatisée, et dont le souvenir sera toujours pour la « Sicile et Naples un sujet d'épouvante et d'horreur. ^ç* Douée d'une volonté de fer, d'un cœur altier et intrai- .j\ table, Caroline n'abandonnait jamais un dessein une ^ i fois conçu, et, pour l'accomplir, tous moyens lui étaient ^ bons } fussent les plus grands crimes. Pour cela elle avait >ltt .} a sa solde une bande d'espions et de sicaires, et dit-on, un .^1 fàbricateur de poisons. Des bruits très-peu vagues l'ac- ^ icusèrent dans le temps d'avoir empoisonné de saprojf} V* wwim son fils François, héritier du trône, et le je- ^ suite Strasoli, qui faisaient obstacle à ses desseins. Elle 5.15 ' ielep Par un de ses favoris, au milieu de la Chambre ^^ de* Communes, une sorte de machine infernale. Nous prenons au hasard parmi ses forfaits sans nombre. f 20 a Caroline ne pouvait se résigner à la perte du trône fût * Naples. La rapide et immense fortune de la dynas-
«tie napoléonienne ne lui laissait guère d'espoir de pou- « voir le recouvrer avec les seules ressources de la Sî- « cile et les vaisseaux de l'Angleterre. C'est pourquoi, a par l'entremise de sa nièce l'impératrice Marie-Louise, « elle entama auprès de Napoléon des négociations se- « crêtes pour rentrer en possession de Naples. L'empe- « reur voyait avec dépit les avantages que tiraient les « Anglais de l'occupation de la Sicile. De ce point cena tral ils inquiétaient l'Italie, les lies Ioniennes, et pora taient secours à cette poignée de rebelles qui osaient ena core lever la tête en Espagne, il entrait donc tout à fait « dans l'accomplissement de ses desseins de chasser les « Anglais de la Sicile, et de faire enfin de la Méditerranée « un lac français: Napoléon se prêta aux tentatives de « Marie-Caroline, et il lui fit espérer qu'il lui rendrait le « royaume de Naples, en y ajoutant même la Marche « d'Ancône, si Ferdinand trouvait un moyen de chasser « les Anglais. La cour de Naples devait à la protection « de la Grande-Bretagne de voir la Sicile jusqu'alors à \ l'abri de l'invasion française; elle recevait, de plus, de a son allié un subside de quatre cent mille livres stères ling par an, et pourtant, avec une déloyauté, dont la « maison de Bourbon a du resté depuis soixante ans « donné chez nous les plus odieux exemples, cette même « cour conspira la perte des Anglais, qu'elle avait reçus « chez elle en amis et en protecteurs; elle les trahit pour « un nouvel ami qu'elle croyait désormais plus puissant. « On ne sait point encore tous les détails de cette téné- « breuse intrigue. Les documents en sont déposés au « ministère des affaires étrangères de France, et la généa ration actuelle en verra probablement la publication ; « mais le fait n'en est pas moins constant. Les Anglais « finirent par découvrir cette trame dont parlent les his-
a toriens Botta, Aceto, Balsamo, Palmieri et tous les « mémoires du temps ; sur laquelle ne laissent aucun a doute les paroles du prince de Canosa citées ci-dessus, « et qu'a fort éclaircie le livre du fameux Roméo, Calaa brais, dont la reine avait fait son espion et son agent, « et qui, s'étant vendu plus tard aux Anglais, leur ré- « vêla toutes les machinations dont il avait été l'instru- « ment (1). Les Anglais, satisfaits d'être avertis du péril a que leur avait fait courir la perfidie de la cour, ne voulu- « rent pas user de rigueur contre les conspirateurs, dont « la liste avait été remise entre les mains du général « Campbell , et que cet officier brûla publiquement. a Un très-petit nombre de personnes furent emprison- « nées ou exilées. Un seul alla à la potence, ce fut le caa pitaine Rossaroll, âme damnée de la reine, qui mouci rut en répétant à chaque instant : Est-ce ainsi que Sa a -Majesté m abandonne ? » (2)
Si tous ces détails, affirmés par divers écrivains, sont exacts, ils pourraient, sinon excuser, du moins expliquer des faits ultérieurs, qui pèsent d'un grand poids sur la mémoire de Murât. N'y eût-il que les Anglais pour les faire connaître, afin de diviser les deux beaux-frères, le roi de Naples ne dut point ignorer les rapports mystérieux qui s'étaient établis entre Marie-Caroline et Napoléon. En ce cas, il put dissimuler ; mais il était impossible qu'il oubliât. Et où ne conduit point l'irritation, quand l'homme est, de sa nature, peu enclin à la réprimer?
Quoique le peuple napolitain, déjà fait au changement, eût reçu Murât avec enthousiasme, le souverain qui l'a-
(1) Ce curieux ouvrage est intitulé : Le miroir du désenchantement par le capitaine Roméo, Londres, 1820. *
(2) Panlaléoni et Lumia, Mémoire historique sur les droits politiques de la Sicile, p. 40 à 42.
vait d'abord tant et si adroitement flatté, s'occupa peu de mettre fin à sa misère. Toutes ses faveurs furent réservées pour l'armée, comme étant le meilleur moyen de défense contre les ennemis intérieurs et extérieurs. Sous son gouvernementale pays n'avait aucun moyen de prospérer : les taxes étaient lourdes, le commerce languissait, et l'agriculture se trouvait dans le plus déplorable état. A cette situation navrante, quels remèdes apporta Murât? Il consacra des sommes folles à des excavations, à des musées, à de nouvelles routes près de la capitale, complètement inutiles au reste du pays. Il fit un jardin botanique, et embellit la ville de Naples. On aurait conçu, même approuvé, ces dépenses, si le peuple avait eu du pain, si les industriels avaient pu payer l'impôt sans vendre leurs meubles ; mais, dans la situation des choses, de pareils sacrifices étaient insensés.
Toutefois, on n'en saurait vouloir à Murât de ce quMl ne distinguait point entre les valeurs productives et les valeurs improductives. Où aurait-il appris l'économie politique? Ce n'est pas en bataillant qu'on l'étudié, et de plus grands génies que Joachim ont montré sous ce rapport une incapacité radicale.
Tant que la popularité du nouveau roi s'était maintenue, saint Janvier avait été pour lui plein de reconnaissance; et le clergé, en faisant accomplir régulièrement le miracle de la liquéfaction, se montrait favorable à la domination du souverain. Maintenant que les dispositions avaient changé, on répandait tout haut que le miracle n'aurait pas lieu. Les lazzaroni commençaient à murmurer d'une façon peu rassurante. Mais Murât savait comment on forçait la complaisance du saint, et il se promit bien de ne pas laisser les choses aller trop loin. Le jour venu, dit un écrivain, « le sang miraculeux restait obstinément
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« dur; ce que le peuple interprétait comme une consé- « quence de la haine qu'avait le saint pour le gouvernea ment de la France, nouvellement établi. De hautes cla- « meurs et des tumultes s'ensuivirent, et la ville était « menacée d'une insurrection, lorsque Murât, en toute a hâte, envoya une demi-douzaine de canons, qu'il brac qua contre la cathédrale. En même temps, il fit inti- « mer aux prêtres qui officiaient dans l'église, que si le « sang de saint Janvier n'était pas immédiatement rendu c liquide comme d'habitude, en moins de cinq minutes « l'édifice tout entier serait détruit par des décharges a d'artillerie. Il fit aussitôt les préparatifs nécessaires; « mais avant qu'ils fussent terminés, le Saint récalcitrant a devint propice, et la tranquillité fut rétablie parmi la « populace (1). » On n'a pas oublié que le résultat avait été le même après la menace de Championnet.
Il n'était pas aussi facile de faire naître l'abondance que de liquéfier le sang de saint Janvier. Malgré les bonnes intentions du roi de Naples, son ignorance économique, ses goûts particuliers, ses fausses vues, eurent des conséquences déplorables. Personne n'est à savoir que les mises excentriques de Murât excitèrent souvent l'hilarité et les quolibets de Napoléon (2), qui ne cessait de s'étonner qu'un homme aussi brave pût être aussi vain. Ainsi qu'il est d'usage, les inférieurs imitèrent le maître ; et comme l'armée fut portée à soixante mille hommes, et que les fonctionnaires civils étaient innombrables, on ne vit bientôt dans les rues ou les prome-
(1) Lord B****"**, Naples, political, social, and religions. London, T. Cautley Newby, 1866, 1. 1, p. 262, 263,
(2) L'empereur avait surnommé son beau-frère Franconi I«. Ce sobriquet était resté à Murât.
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nades que plumets, chapeaux brodés, habits dorés sur toutes les coutures. La ville de Naples ressemblait à un immense théâtre où une multitude d'acteurs seraient constamment en scène. Côte à côte avec ces splendeurs s'étalaient les haillons des misérables ; et ceux qui croient que le luxe de certaines classes fait la prospérité des Etats, auraient largement trouvé dans le contraste de quoi reconnaître leur erreur.
Ce n'était pas la seule calamité. Le commerce et les affaires de tout genre passèrent dans des mains étrangères. Le gaspillage des employés, la rapacité des courtisans, absorbèrent la plus grande part des revenus du trésor. Les propriétés dont l'État avait pris possession pour augmenter ses ressources, défrayèrent les prodigalités de quelques intrigants. Un tas de nouveaux nobles s'attachèrent à ravaler les anciennes familles, sans que le roi parût avoir souci de réprimer ces insolences de parvenus. Des désordres, des folies, des extravagances de tout genre, enrichirent les improbités à l'affût de tous les pouvoirs nouveaux, et firent de gens, besogneux la veille, des millionnaires du lendemain. De quelque côté qu'on tournât les regards, on ne voyait qu'abus et dilapidations, suivis d'escroqueries et de rapines.
Alors naquit ou se réveilla une institution qui depuis eut un grand retentissement. On a prétendu que le Carbonarisme devait être attribué à un moine du onzième siècle. D'autres ont rattaché son origine au culte d'Isis et de Mithra. Les rapports politiques auraient dévié; mais le Carbonarisme, dans son essence, conduisait les hommes à l'amour -du prochain, à la haine du despotisme, au dévouement pour l'intérêt public. Certains auteurs ont voulu faire du Carbonarisme une branche des Vaudois : tel n'est pas le sentiment de Botta, dont on connaît
NAPLES. tSS
l'autorité en ces matières, et qui donne à la société un caractère exclusivement politique.
Un officier français, momentanément à Capoue, rapportait la Charbonnerie à un roi Henri, de France, sans le désigner plus spécialement. Cet officier n'était-il pas lui-même le véritable fondateur? Et la royale origine qu'il donnait à l'institution, le voile dont il se plaisait à la couvrir, n'auraient-ils pas été un moyen de lui rallier plus d'adeptes ? L'homme a un tel penchant au merveilleux, qu'on le verra toujours séduit et entraîné par le mystère. Aussi les législateurs de l'antiquité avaient-ils soin de rapporter aux dieux les décrets qu'ils rendaient, et les créateurs de religions se gardent bien de s'attribuer leurs propres oracles. Quoiqu'il date du dix-neuvième siècle, siècle de discussion, de science et de progrès, le Hormonisme a une bible spéciale dictée par un ange, et écrite sur des tablettes d'or par une main inconnue. Si le fondateur, qui à peine savait lire, se fût donné lui-même pour législateur de la secte, on eût accueilli sa doctrine par un immense éclat de rire ; il a eu recours à la fiction, et le Mormonisme compte ses prosélytes par millions. L'Amérique, cette terre classique des excentricités, ne suffît plus à la nouvelle croyance ; voilà que l'Europe commence à lui fournir des zélateurs.
Le Français qui voulait mouvoir par un puissant levier les passions politiques, forgea-t-il aussi quelque fable ? On l'ignore, et il importe peu de le rechercher. Ce qui semble hors de doute aujourd'hui, c'est que le carbonarisme n'est point issu de la franc-maçonnerie, ainsi qu'on l'avait d'abord prétendu ; que le nom, si ce n'est la chose, date du dix-neuvième siècle; et qu'enfin, l'institution, telle qu'on la connaît depuis bientôt cinquante ans, naquit à Capoue, .en 18H .
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Hiérarchiquement organisée, ayant pour nom un symbole, fonctionnant sous des expressions mythiques, cette société secrète s'attribuait le droit de prononcer sur la vie et la mort des hommes. En Italie, elle eut d'abord pour but l'expulsion de l'étranger, et rétablissement d'un gouvernement démocratique. On ne sait pourquoi les affiliés buvaient, dans leurs fêtes, à la santé de François Ier, qui paratt être encore honoré parmi eux. Dans le langage des Carbonari, purger la forêt des loups, signifiait originairement délivrer la patrie des étrangers (1). Le charbon purifie l'air : c'était un des symboles de l'association ; on allume des feux pour éloigner les bétes fauves : le cri des Carbonari était : Vengeance pour le mouton opprimé par le loup. Les affiliés se nommaient entre eux bons cousins. Le lieu d'assemblée s'appelait hutte (baracca) ; la contrée environnante, forêt; l'intérieur du lieu d'assemblée, vente (vendetta); tous termes empruntés au commerce du charbon. La réunion d'un certain nombre de huttes formait une république. Les ventes envoyaient des députés à une assemblée centrale nommée Vente suprême. C'était cette assemblée qui prenait les résolutions, et dictait la conduite à tenir. Les associés se reconnaissaient entre eux à certains signes inconnus des autres hommes. L'initiation avait lieu par des moyens faits pour éprouver les plus fermes courages. La moindre hésitation dans ce qui était requis devenait un motif d'exclusion. Celui qui révélait les secrets de la société encourait la peine de mort. Une fois le jugement prononcé, s'il n'était pas exécuté sur l'heure, tout associé
(I) Avec le temps, les loups furent les hommes traîtres à leurs promesses, par lesquels l'Italie devint plus esclave qu'elle ne l'avait été par la conquête. — Conversation-Lexicon.
avait le droit de tuer le coupable, partout où il le rencontrerait.
On verra plus tard l'immense rôle que la Charbonnerie joua dans le royaume de Naples, et son développement en Italie et ailleurs. En ce moment, il suffit de constater que, dans les premiers temps, les Carbonari professaient une égale haine pour Ferdinand et pour Hurat.
L'expédition récente contre la Sicile avait eu pour ce pays, malgré son avortement, un résultat avantageux. Afin de gagner les habitants à sa cause, la cour de Païenne convoqua les anciens états, et leurs assemblées reprirent une certaine importance. Hais bientôt il y eut lutte entre les états et Ferdinand. Les débats venaient surtout de ce que les sommes votées ne suffisaient point pour les besoins publics. Outre que ce n'était pas la faute des états, si ces besoins étaient hors de mesure avec les ressources du pays, la conduite du roi et de la reine était peu faite pour exciter les sentiments qui font tout accorder. Les deux souverains éprouvaient donc une résistance insurmontable. Pour se venger, ils se livrèrent , la reine surtout , à toutes sortes de violences. Malgré les sages conseils du duc d'Orléans (1), alors retiré en Sicile, l'insolence et les méfaits de la cour furent tels que « la population eût indifféremment tendu les bras à l'invasion, de quelque part qu'elle vînt (2). » Les avanies contre les Anglais égalaient les violences contre les Siciliens. Le ministre des affaires étrangères (3) insulta publiquement le consul d'Angleterre, et lui déclara que la cour de Ferdinand n'entendait plus le recon-
(1) Depuis Louis-Philippe, roi des Français.
(2) Pantaléoni et Lu mi a, Mémoire historique sur la Sicile, p. 43.
(3) Le marquis de Circello.
naître. Des négociants anglais qui se plaignaient d'un nouveau tarif de douanes furent repoussés avec insolence. Sous prétexte de garder la côte, un certain Castrône, chef des espions de la reine, reçut le commandement de quelques bâtiments de guerre. Il enleva une barque anglaise richement chargée. Le patron et les armateurs se plaignirent; on ne les écouta point, et la barque resta confisquée.
Murât menaçait Messine, et entretenait des intelligences dans cette partie de 111e. La reine, qui le savait, ne mettait pas de bornes à ses soupçons. Les suspects étaient traités en criminels, et les cruautés exercées par les ministres de Caroline, — car le roi était toujours un soliveau, — atteignaient tout le monde indistinctement. Il suffisait de ces iniquités pour soulever l'indignation générale ; il y eut, cependant, d'autres sujets d'irritation. La cour de Palerme fomentait la révolte de la Calabre. Les intermédiaires se faisaient payer cher, et il en coûtait de grands'sacrifices pour satisfaire à ces exigences. Ainsi le système de justice menait au désespoir, et les dépenses ruineuses conduisaient à la misère !
Afin d'alimenter ses coffres, le roi, par trois décrets mémorables, montra de nouveau jusqu'où pouvait aller son improbité et sa tyrannie. Le premier, déclarait propriété du roi tous les biens des corps religieux et des communes; le second, organisait une loterie pour pouvoir réaliser plus promptement le prix de ces meubles et immeubles; le troisième, établissait un droit de 4 p. 400 sur toutes les ventes, de quelque nature qu'elles fussent. Les états protestèrent (24 avril 4844), soutenant, avec raison, que le roi violait leurs privilèges. Ferdinand ne tint aucun compte de la protestation. Il fit plus. Malgré la mort du ministre Acton (17 juillet 4811), instrument
ordinaire de toutes les rigueurs, le toi donna l'ordre d'arrêter cinq barons (1), et les déporta dans de petites îles voisines. Le bras avait disparu, mais la tête restait : Marie-Caroline était toujours là. Quant aux décrets euxmêmes, s'ils eurent pour effet « de combler la mesure « de la haine daiïs le cœur de la nation, la cour n'en « retira pas la moindre ressource. Les biens des com-
« munes et de l'Eglise mis en vente ne trouvèrent aucun « acheteur, et pour éluder l'impôt de 1 p. 100, toutes « les transactions se firent désormais sous seing privé. « Aux contrats de vente on substitua des actes de donation (2). »
Telle était la situation que le général Stuart avait fait connaître, lorsque, en remplacement de lord Amherst, Tappelé par son gouvernement le 1 1 juillet 1811, l'Angleterre nomma pour ministre plénipotentiaire en Sicile, William-Henri Cavendish, lord Bentinck, à la fois renommé pour ses opinions libérales, son talent remarquable, et le désintéressement le plus rare. Lord Bentinck commença d'abord par s'opposer à ce que le nombre des arrestations s'accrût. Il partit ensuite pour Londres, afin de prendre des instructions. Le gouvernement anglais lui enjoignit d'occuper la Sicile militaire- Ci) Les cinq barons furent arrêtés dans la nuit du 18 au 19 juillet 1811. Le crime est comme les hiboux, il aime les ténèbres. Ces barons étaient : le prince de Belmonte, le prince de Castelnuovo , le prince de Villafranca, le prince d'Aci et le duc d'Àngio. Les deux premiers furent déportés dans l'île de Favignana, le troisième à Pantellaria, le quatrième dans l'île d'Ustica, le cinquième dans l'île Marettimo, On les enferma dans les forts, et on les soumit à une réclusion sévère. Tout l'argent qu'ils avaient avec eux leur fut enlevé, toute communication avec le dehors leur fui interdite, et ils ne purent donner de leurs nouvelles à leurs familles. ' (2) Panlaléoni et Lumia, Mémoire historique sur la Sicile, p. 45.
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ment. De retour, au commencement de 1812, lord Ben* tinck demanda la mise en liberté des cinq barons, et le commandement supérieur de toutes les troupes de Vile. Ses réclamations allèrent plus loin. L'envoyé de laGrande-' Bretagne formula nettement le désir de voir une Constitution s'élever sur les ruines de la féodalité. Comme la reine résistait à cette demande, faite d'abord avec ménagement, ensuite avec autorité, lord Bentinck prononça ce mot devenu célèbre : Madame, Constitution ou Révolution. La cour de Palerme était trop dans la dépendance de l'Angleterre, pour résister à un vœu dicté par le salut du pays et l'intérêt de son allié. Céder, cependant, c'était abdiquer. Le roi prit un terme moyen. Il remit les affaires de l'État à son fils aîné Francesco, et se retira aux environs de Palerme.
François accéda aux demandes de Bentinck. Il supprima l'impôt contesté. Il convoqua ensuite (11 mai 1812) les états, pour leur soumettre les affaires du moment, et les consulter sur des changements considérables aux institutions. La session s'ouvrit le 18 juin 1812. Elle eut pour résultat l'établissement d'une Constitution, modelée en partie sur la Constitution anglaise. Le 6 novembre 1812, l'Assemblée constituante fut dissoute. La reine Caroline fit les plus grands efforts pour empêcher son fils de sanctionner la Constitution ; mais les Anglais intéressèrent les divers ordres à cette cause, et, l'autorité de lord Bentinck pesant dans la balance, toute résistance fut vaincue. Par déclarations du 9 février et du 25 mai 1813, le prince héréditaire vice-régent confirma la Constitution. Alors la reine quitta à son tour Palerme, et se retira à Castelvetrano.
Les Siciliens espéraient que cette Constitution leur assurerait des jours heureux. Ils faisaient pour son main-
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fcpen les vœux les plus ardents. L'illusion sera de courte étirée. Le trône renversera la Constitution, et la Sicile ftjera de nouveau réduite à la monarchie la plus absolue, 0(j|ui pouvoir le plus arbitraire.