‹ Naples, 1130-1857Chapitre 20 sur 35 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Dissolution du Parlement de Sicile. — Dérision et tyrannie. — Sir William A'Gourt. — La Constitution sicilienne supprimée. — L'article 104 du traité de Vienne. — Les donations de Joseph et de Murât déclarées nulles. — Traité secret de Ferdinand avec l'Autriche. — Alurat repoussé de Louis XVIII et de Napoléon. — 11 s'embarque pour la Corse. — Incidents du voyage. — Le général Franceschi. — Organisation militaire à Vescovato. — Le colonel d'artillerie Verrier. — Murât oppose proclamation à proclama' tion. — Il s'établit à Ajaccio. — Tous les pas de Joachim épiés.

— Déclaration de l'Autriche portée par un vaisseau anglais. — Le comte de Lipano. — Illusions de Murât. — Proclamation dans le style du beau-frère. — Départ de la Corse. — San-Lucido. — Amantéa. — Infortunes. — Murât abattu veut se rendre à Trieste. — Pizzo. — Changement de projet.—* Murât sur la place publique de Pizzo; — Il fait battre le rappel; — Il substitue son drapeau au drapeau royal. — L'altitude du peuple le déconcerte. — 11 se dirige vers Montébouel. — Vivement poursuivi. — Combat au bord de la mer. — La plupart des Muratistes morts ou blessés. — Les survivants désarmés, garrottés et conduits dans le fort de Pizzo. — Trentacapelli. — Mural meurtri et outragé par des femmes. —

— Particularité de ses proclamations. — Un édit non abrogé. — Le général Murât. — Interrogatoire. — Fiére réponse de Joachim. Condamnation à mort. — Refus inhumain. — Murât fusillé. — Le peuple admis à contempler son cadavre.-— Triste et singulière coïncidence.— Rapprochement entre Murât et le duc d'Engnien.

— Testament de Napoléon. — Les Pizziens récompensés par Ferdinand. [1815.]

Dès que Ferdinand s'était vu sûr de rentrer à Naples, il avait agi en Sicile absolument comme si ce vieil asile

de la liberté n'avait aucune Constitution. Le 15 mai 1815, il prononça la dissolution du Parlement. Joignant ensuite la dérision à la tyrannie, le roi créa une commission composée de dix-huit membres, tous vendus à la cour, pour corriger et compléter la Constitution. Afin que l'on ne pût se méprendre sur le sens qu'il attachait aux mots corriger et compléter, Ferdinand remit à la com mission un mémorandum en trente articles devant servir de point de départ aux opérations, a et qui étaient tous en opposition radicale avec la Constitution de 1812, jurée, acceptée, sanctionnée. Les libéraux en firent leurs plaintes à M. William A'Court ; mais ce ministre donnait la main à toutes les fourberies du roi, et ne s'inquiétait guère de maintenir intacts l'honneur et la loyauté de son pays. En définitive, la commission ne se réunit jamais, et l'on trouva à Naples un moyen plus simple de réformer la Constitution, ce fut de la supprimer tout à fait (1). » Cette nouvelle injure faite à la Sicile lui fut d'autant plus sensible qu'elle n'avait point été représentée au Congrès de Vienne. Naples seule y avait eu des envoyés. Or, le souverain actuel était alors souverain déchu. La Sicile contestait donc aux puissances le droit de disposer de son sort. On accusait même Medici d'interpolation, dans l'intérêt de son maître, au traité intervenu. L'on disait que la copie, qui se trouvait à Naples, n'était pas conforme à la copie authentique déposée à Paris. Il est certain que si l'article qui concerne Ferdinand, lequel est le cent-quatrième du traité de Vienne, a été rédigé tel quel, il ne fait pas grand honneur comme langue à MM. les diplomates. Voici comment le présentaient ceux qui avaient intérêt à la réunion des deux États sous un seul et même joug.

(1) Pantaléoni et Lumia, p. 71.

a Le roi Ferdinand IV est rétabli, tant pour lui que a pour ses héritiers et successeurs, sur le trône de « Naples, et reconnu par les puissances comme roi du « royaume des Deux-Siciles. »

On comprend bien que lorsque les Siciliens prétendaient que la copie déposée à Paris portait simplement rot des Deux-Siciles, ce n'était point contre un pléonasme qu'ils réclamaient ; mais bien contre le sens tout différent qu'on peut attacher à l'une ou à l'autre rédaction. Nous allons avoir bientôt un autre sujet de surprise.

Le 17 mai 1815, Ferdinand s'embarqua pour Messine. Arrivé là, il nomma vice-roi de Sicile le prince héréditaire, qui était resté à Palerme. Le roi s'embarqua de nouveau, à la fin de mai, aborda le 3 juin près de Baies, mais ne fit que le 17 son entrée solennelle à Naples. Un de ses premiers actes fut de déclarer nulles les donations faites par les deux rois précédents, Joseph Napoléon et Joachim Murât. Cette mesure promettait.

Comment le roi avait-il occupé l'intervalle qui séparait le débarquement à Baies, de l'entrée dans Naples? Il l'avait occupé à commettre un nouveau crime contre son peuple, et tout au profit de l'étranger. Le J2 juin 1815, Ferdinand conclut avec l'Autriche un traité secret dans lequel on lisait :

« Sa Majesté le roi des Deux-Siciles, en reprenant le « gouvernement de son royaume, n'admettra aucune a innovation qui ne puisse se concilier soit avec les ance tiques institutions monarchiques, soit avec les principes « adoptés par Sa Majesté impériale et royale dans le a gouvernement de ses provinces italiennes. »

Le traité, qui sera, plus tard, énergiquement flétri au sein du Parlement anglais, et qui aura une grande part dans les déterminations de Laybach, sert à expliquer

l'union intime, malgré les apparences contraires, de l'Autriche avec Naples, dans toutes les circonstances difficiles. Pour pouvoir employer le futur dans le traité, il fallait que Ferdinand n'eût pas encore pris possession du royaume au moment oà il signait. De là son retard pour entrer à Naples.

Mais il est temps de reporter nos regards sur le monarque récemment détrôné.

Dès son arrivée en France, Murât avait tour à tour offert ses services à Napoléon et à Louis XVIII. Il fut repoussé de tous deux (1). Menacé bientôt par le peuple, qui le croyait en possession d'immenses trésors, il dut se cacher. Des officiers royaux cherchèrent à s'emparer de lui. H arriva même un moment où des gendarmes mis à sa poursuite, ne le manquèrent que grâce au feuillage d'une vigne dont Fex-roi parvint à se couvrir. Murât résolut alors de se rendre en Corse. Des régiments natifs de cette île avait été à son service. Depuis la catastrophe, la plupart des officiers et sous-officiers étaient rentrés dans leurs foyers, et le souverain déchu croyait pouvoir compter sur leur concours pour reconquérir son trône. Une autre circonstance, d'ailleurs, semblait favoriser les projets de Joachim. Pendant que les couleurs blanches flottaient à Bastia, la ville d'Ajaccio et plusieurs cantons dans les montagnes étaient restés en possession du drapeau tricolore.

Vers la seconde quinzaine du mois, d'août (181S), tous les préparatifs de départ étaient terminés. Les agents de Murât frétèrent secrètement, à Toulon, un bâtiment de commerce; mais un contre-temps survint, et le vaisseau, pour éviter d'être pris par les gardes-côtes, dut mettre à la voile, avec son chargement déjà fait, laissant sur le

(1) Henri Léo, Hitioire d'Italie , t. 111, p. 478.

rivage le chef de l'entreprise. Alors, on achète une mauvaise barque (1), « on la conduit sur la plage des « Sablettes, près du lazaret de Toulon, et là, de nuit, « par un temps et des vents douteux, Fex-roi de Naples, a les deux officiers, ses affidés, et un commis de marine, « neveu, dit-on, de M. l'amiral Gantheaume, confièrent i à la mer leur vie et leurs espérances (2). » L'embarcation fut assaillie par une tempête. Mal gréée, et en piteux état, elle menaçait de s'abîmer dans les flots, lorsque, par une rencontre miraculeuse ou calculée, la tartane, la Poste de Corse, sauva les passagers d'un péril imminent, en les recevant à son bord. Murât et ses compagnons furent débarqués (23 août) sur un point de la côte où ils n'avaient rien à redouter.

Dès la descente en Corse, Joachim se rendit à la maison de campagne du général Frunceschi (3), son principal agent dans l'île. On lui trouva un asile sûr chez le maire, de la commune de Vescovato, Colonna Ceccaldi, dont là famille était alliée aux Bonaparte. Les deux officiers de marine et le commis qui l'avaient accompagné furent moins heureux. S'étant présentés à Bastia, ils furent arrêtés et détenus dans la citadelle.

Le bâtiment frété pour le compte de l'ex-roi de Naples l'avait précédé en Corse. Il lui remit fidèlement ses bagages et ses trésors. Murât put alors réunir à Vescovato, quelques centaines de ses anciens soldats. Il leur donna des munitions, et les organisa militairement. Le colonel d'artillerie Verrier, commandant par intérim

(1) Au nommé Antoine Picard, pour le prix de 700 francs.

(2) Alphonse de Beauchamp, Catastrophe de Murât; p. 88.

(3) Ancien chef d'état-major de différents corps d'armée française en Italie, commandant, en 1813, l'un des deux départements delà Toscane.

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la division de la Corse, essaya vainement de réprimer ces tentatives. Il ne rencontra parmi les habitants que la plus grande froideur pour les Bourbons. Hurat opposa même proclamation à proclamation.il vint ensuite audacieusement s'établir à Ajaccio avec ses compagnies, lesquelles formaient un corps d'environ six cents hommes.

Cependant plusieurs ministres de Ferdinand n'avaient pas cessé d'épier les démarches de l'ancien roi. Depuis son débarquement à Cannes, des agents sûrs et mystérieux avaient constamment suivi sa trace. En Corse même, il était activement surveillé, et aucun de ses pas n'échappait au gouvernement napolitain. Sans qu'il s'en doutât aucunement, des mesures de précaution avaient été prises sur tous les points. Les parties du royaume où Murât pouvait avoir des intelligences ou des partisans, étaient devenues le siège d'une vigilance incessante ; des instructions confidentielles avaient été données aux autorités civiles et militaires ; des croisières de vaisseaux légers veillaient sur les côtes ; une ligne de canonnières avait été établie de Gaëte à Monte-Circello; une autre s'étendait de la pointe de la Campanie au phare de Messine, et une troisième observait depuis le cap des Armées jusqu'à la mer d'Ionie.

Le 28 septembre (1815), un vaisseau de guerre anglais, mouilla devant Ajaccio. Il était porteur d'une déclaration officielle de l'Autriche (1), par laquelle l'empereur François Ier accordait à Murât un asile dans ses États, où se trouvait déjà madame Murât. Cette déclaration, signée à Paris (1er septembre 1815) par le prince de Metternich, au nom de son souverain, n'employait en par-

Ci) Etle fui remise à Joachim, par un nommé Maceroni, jadis son homme de confiance.

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lant de Hurat que les termes de roi et de Majesté; hommage d'autant plus dérisoire qu'il était expressément déclaré, dans le document lui-même, que Joachim Murât ne devait désormais porter d'autres titres que celui de comte de Lipano. « Il lui était permis de résider « en Bohème, en Moravie ou en Autriche, soit dans les a villes, soit à la campagne; mais il ne pourrait sortir « des États de l'empereur, sans le consentement de ce a souverain ; il devait, en outre, se soumettre aux lois du « pays, et conformer sa manière de vivre à celle d'un a particulier d'un rang distingué. (4) » Le vaisseau avait ordre de se mettre à la disposition de l'ex-roi, pour le transporter à Trieste.

Murât ne rejeta point l'offre qui lui était faite; mais il voulait d'abord tenter la fortune. Afin de cacher ses desseins, il allégua qu'il ne pouvait lui convenir d'accepter le secours de la marine britannique, et qu'il saurait bien se rendre à Trieste sans cet intermédiaire.

Les leçons servent quelquefois aux peuples. Arrachés pour le moment aux tourmentes, les patriotes italiens n'avaient nulle envie de jeter leur pays dans de nouvelles convulsions, pour l'avantage d'un usurpateur que la liberté avait trouvé sourd. Mais l'illusion de Murât était complète; et il ne pouvait se faire à l'idée qu'il ne recevrait pas le même accueil que Napoléon, au retour de l'île d'Elbe. Après avoir fait imprimer une proclamation, dans le style de son impérial beau-frère, et frété quelques bâtiments, il parvint à tromper la surveillance dont il était l'objet, et quitta la Corse avec plus de cinq cents hommes (nuit du 28 au 29 septembre 1815), la plupart anciens militaires. Une tempête ayant dispersé 1b

(0 Alphonse de Beauchamp, Catastrophe de Murât, édit. cil., p. 92.

flottille, il ne lui resta que deux bâtiments avec lesquels il s'approcha de San-Lucido. Quelques soldats envoyés à terre furent saisis aussitôt. Hurat alors, essaya de débarquer près d'Amantéa. Là, un troisième bâtiment qui l'avait rejoint l'abandonna. Abattu par ce nouveau revers, Joachim prend soudainement la résolution de se rendre à Trieste, pour accepter la proposition des alliés. Le capitaine de la flottille objecte que, par cette saison orageuse, il ne pourra gouverner dans l'Adriatique, avec des navires aussi légers. Hurat approche de Pizzo (Calabre ultérieure), sans avoir d'abord d'autre dessein que celui de s'y procurer un bâtiment plus fort ; mais, fidèle à son caractère si plein de contradictions, il change de projet, au moment d'aborder, et se détermine de nouveau à tenter la fortune.

Pizzo n'est qu'un bourg. Toutes ses forces consistaient en une poignée de légionnaires, et en quelques canonniers pour le service des batteries du port. Quoique les deux bâtiments eussent été signalés à la côte, on ne put s'opposer au débarquement. Murât, ayant à ses côtés le lieutenant général Franceschetti et le colonel Natali, suivis d'une trentaine de soldats armés de fusils et de pistolets, marche résolument sur Pizzo. Arrivé sur la place publique, il harangue le peuple stupéfait, a Je suis votre « roi, Joachim Murât, mon peuple, reconnaissez-moi (1 ) . » Personne ne répond ni ne s'émeut. Interprétant cette inaction en sa faveur, Murât fait battre le rappel, ordonne au peuple de le suivre, arrache le drapeau royal, y substitue le sien, et « déclare formellement qu'ayant « repris possession de son royaume, ce n'est plus à Ferci dinand IV, mais à lui qu'on est obligé d'obéir. Mais

(1) Io sono il vestro re Gioacchino Murât, popolo mio, riconoscete mi. »

a les habitants de Pizzo résistent à toutes ces provocaa tions et aux instigations des adhérents de Hurat. Le « peuple revenu de la stupeur où l'avait jeté sa préci sence inopinée, réveillé d'ailleurs par le zèle de ses a magistrats et des notables du pays, prend les armes et « se joint aux légionnaires, afin de s'emparer des haua teurs, et d'opposer la force à une tentative aussi exa traordinaire qu'imprévue. Ces dispositions menaçantes a déconcertent Murât; il prend en hâte, avec les siens, a la route supérieure qui conduit à Montébouel, une des a villes principales de la province. Mais à peine a-t-ii « fait quelques pas hors de Pizzo, que des coups de fu- « sil, partis des hauteurs, le forcent de regagner préci- « pitamment le rivage à travers des rochers escarpés. Il « est poursuivi sur tous les points par un feu vif de mousa queterie, et atteint la côte n'ayant déjà plus autour de a lui qu'un petit nombre des siens, le reste s'étant disa perse ou caché dans la vallée. Ses embarcations mê- « mes, qui avaient aperçu le danger, venaient de s'éloi- « gner du rivage, où Murât ne trouve plus, par hasard, « qu'une seule nacelle ; il s'y serait abandonné à la « merci des flots, sans l'opposition de quelques marins « qui le repoussèrent avec vigueur. Le combat s'engage a au «bord de la mer, et bientôt l'ardeur des assaillants a triomphe d'une résistance désespérée. Un capitaine « corse, nommé Pernice, tombe mort frappé d'une balle; a Murât lui-même est blessé, ainsi que le général France ceschetti et sept autres de ses adhérents ; tous sont dés- « armés, garrottés et conduits, ainsi que Murât, dans le a fort de Pizzo. »

Murât avait été personnellement attaqué (8 octobre 1815) par un officier de gendarmerie, nommé Trentacapelli. « La perte de trois de ses frères, morts au ser-

ftAPLES. 181

« vice de l'ex-roi, et dont l'un, dit-on, fut exécuté par

« ses ordres, ajoutait à son dévouement toute la rage

a d'une vengeance personnelle. En vain Joachim, le pis-

« toi et à la main, tenta de se frayer un passage; Trenta-

« capelli le saisit au corps et parvint à lui arracher ses

« armes. Quelqu'effort que l'on fit pour protéger les pri-

« sonniers en les conduisant au fort, il ne fut pas possible

« de les soustraire à la fureur du peuple. Les femmes

« surtout s'acharnaient sur Murât, le frappaient et lui

a arrachaient les cheveux. Il arriva couvert de sang dans

« sa prison, et à peine reconnaissable ; son visage était

« couvert de meurtrissures. (4) »

Ainsi qu'on l'a fait observer, avant le départ de la Corse, la proclamation trouvée sur Murât, et qu'il se proposait de répandre, était calquée sur celle que Bonaparte avait lancée du golfe Juan. On y remarquait néanmoins une différence caractéristique. Joachim avait grand soin de faire observer qu'il n'avait jamais abdiqué la couronne. Ainsi, il était roi légitime, et Ferdinand n'était qu'un usurpateur.

Voyant la fatale issue de la tentative, les embarcations qui se tenaient à portée prirent le large. Les unes tombèrent dans les croisières Napolitaines, les autres furent poursuivies et prises; toutes furent ramenées à la côte. On fit deux cent soixante-douze prisonniers, la plus grande partie officiers ou sous-officiers. Il résulta de l'interrogatoire que l'expédition totale se composait de six bâtiments légers, et que, dans le projet primitif de Murât, Monteleone devait être le point central du mouvement.

Une dépêche télégraphique expédiée le jour même à

(2) Alphonse de Beauchamp, Catastrophe de Murât, édit. cit. p. 100-102.

Naples, apprit à la fois le débarquement, le combat et la capture de Murât. Bientôt un courrier porta des détails plus circonstanciés à la cour. Il existait un édit non abrogé dont Joachim était bien loin d'avoir prévu l'application. Au temps où le roi de Naples redoutait les entreprises de la cour de Païenne, il avait prononcé la peine capitale contre tout individu coupable d'un débarquement clandestin et armé sur les côtes du royaume. Ferdinand ordonna d'appliquer au souverain déchu son propre décret. Une commission militaire, chargée de juger sans délai le général Murât, fut immédiatement formée à Pizzo. Lorsqu'on demanda au prisonnier ses nom, prénoms et qualités, l'intrépide soldat répondit : a Je suis Joachim Murât, roi des Deux-Siciles. » Le conseil de guerre le condamna à mort (13 octobre 1815) à l'unanimité.

c Quand on lut à Murât l'arrêt qui allait le priver de la vie, il parut un moment accablé ; mais rappelant bientôt le courage qu'il avait déployé dans tant de combats, son air redevint calme et résigné. Il écrivit à sa femme, et témoignant le désir de lui envoyer ses cheveux, il demanda des ciseaux pour les couper lui-même : on les lui refusa. 11 ne songea plus dès lors qu'à recevoir les secours de la religion ; un prêtre catholique fut introduit près de lui. Préparé à recevoir la mort, il demanda que l'exécution eût lieu dans la grande salle du fort de Pizzo; tout fut disposé en conséquence : douze soldats siciliens furent placés à la porte. Murât fit ses adieux au prêtre qui l'accompagnait, entra avec résolution dans la salle, et refusa de s'asseoir sur une escabelle qu'on avait placée pour le recevoir; ne voulant pas même qu'on lui bandât les yeux, il découvrit sa poitrine, vit tranquillement le peloton fatal s'apprêter, commanda lui-même le feu, et

tomba mort frappé de huit balles. On laissa ensuite entrer le peuple, qui put contempler le corps inanimé du soldat parvenu qui avait régné en maître sur le royaume de Naples. Ses restes furent enlevés dans la nuit même, par ordre du commandant de Pizzo. (\) » Ainsi périt Murât à l'âge de quarante-huit ans.

Triste et singulière coïncidence ! le jour même où le roi de Naples était fusillé, l'empereur des Français apercevait son tombeau. Ce fut le 13 octobre 1815 que Napoléon arriva en vue de Sainte-Hélène. Quelle sombre fin pour ces deux hommes qui avaient rempli la terre de leur nom ! Sic transit gloria mundi.

L'écrivain qui fait ce rapprochement semble croire à un guet-apens prémédité, dont Murât aurait été victime. « À ce même jour où Bonaparte arrive en vue de Sainte- « Hélène, Joachim Murât, ex-roi de Naples, est fusillé à « Pizzo, petite ville de la Calabre. Il est débarqué le 8, « dans l'attente d'un soulèvement en sa faveur, tandis « quil était attiré dans le piège par l'astuce, ou, si l'on « veut, la loyauté napolitaine du podestat de ce lieu... « Celui qui avait formé le tribunal d'où sortit l'arrêt « du duc d'Enghien, sacrifié au maître de la France (2), « meurt par l'arrêt d'un roi Bourbon. Celui dont le dia- « dème des Roger et des Tancrède orna le front, qui « naguère traitait en souverain avec les principales puisce sances de l'Europe, et que les rois appelaient leur « frère, est, comme le rejeton de saint Louis, saisi et

(1) Alphonse de Beauchamp, Catastrophe de Murât, p. 106, 107.

(2) Ici, l'impartialité exige un correctif. « J'ai fait arrêter et juger < le duc d'Enghien, parce que cela était nécessaire à la sûreté, à

« l'intérêt et à l'honneur du peuple français, lorsque entretenait

« de son aveu, soixante assassins à Paris. Dans une semblable cir- « constance, j'agirais encore de même. {Testament de Napoléon.)

a fusillé avec moins de formalités qu'on n'en met à con- « damner un voleur de grands chemins. L'Europe voit « fusiller un roi comme un simple particulier!!! (2) »

Ferdinand reconnut d'une manière éclatante le service que lui avaient rendu les Pizziens. Un édit royal portait les dispositions suivantes : « Pizzo ajoutera à son nom . a le titre de commune très-fidèle ; elle est affranchie à « jamais de tous paiements d'impôts; ses magistrats se a décoreront d'une médaille d'or frappée à cet effet. »

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