‹ Naples, 1130-1857Chapitre 21 sur 35 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Changements à Naples pendant l'absence de Ferdinand. — Les lazzaroni favoris spéciaux du roi. — Conséquence des extravagances des deux derniers règnes. — La bonne foi et la spéculation. — Rien oublié ni rien appris. — Persécutions. — Fautes fréquentes et notoires. — Hostilité croissante du pays. — Institutions françaises dans les Deux-Siciles. — Réformes promises qui n'arrivent point. — Dépêches du vicomte de Castelreagh à sir William A'Court. — Question de l'intervention britannique. — Les paroles et les actes de l'Angleterre. — Conduite peu loyale de sir A'Court.— Perfidie de Ferdinand.— Un extrait de Charles Didier. — L'indépendance de la Sicile détruite. — La Constitution de 1812 supprimée. — Haine des Siciliens pour Medici. — Extension du Carbonarisme. — La pensée révolutionnaire propagée. — Les privilégiés de Murât. — Conseillers de la couronne étrangers. — Union des partis dans une hostilité commune. — Influence d'un mouvement au dehors. — Révolution en Espagne. — L'Ile de Léon. — Riégo. — Quiroga. — Constitution des Cortès. — Mouvement de la Corogne. — Ferrol, Vigo, Pontévédra. — L'Aragon et la Catalogne se prononcent. — Le comte de l'Abisbal. — La pierre de la Constitution. — L'archevêque de Séville, président des Cortès. — Quiroga, vice-président. — Ser-

(2) L'abbé de Montgaillard, Histoire de France, édit. cit., t. VIII, p. 290-291.

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ment du roi d'Espagne. — Révolution accomplie. — Les Napolitains vont imiter les Espagnols. — Les Caldérari. — La police et les sociétés secrètes. — Le comte Orlof. — Le prince de Canosa. — / Pifferi di montagna. — Les Trinltariens. — Le pouvoir oppose société secrète à société secrète. — Les deux morales.

— Ce que demandent les Carbonari, tout le pays le demande.

— Irritation des généraux. — Michèle Morelii et Ludovico Minichini. — Soulèvement à Noie. — Entrée de Morelii dans Àvellino. — Le général Campana. — Mouvement à Salerne. — L'é tendard des Carbonari. — Guillaume Pepe. — L'armée révolutionnaire. — Le général Carasco. — Défection des troupes. — Bénévent et Pontecorvo insurgés. — Fuite de Nugent. — Proclamation du roi de Naples. — Extrait de C. Famin. — La révolution de Naples connue à Païenne. — Mouvement occasionné par cette nouvelle. — Fête de Sainte- Rosalie. — L'aigle sicilien. — Fuite du général Church. — Toutes les autorités changées. — Le général Naselli. — L'archevêque Gravina. — Les insurgés maîtres des forts. — Les prisons forcées. — Un franciscain nommé colonel. — Les troupes napolitaines battues sur tous les points. — Fuite du général Nazelli. — Conditions imposées à Ferdinand par les insurgés napolitains. — La Constitution espagnole de 1812. — Entrée triomphale dans Naples du général Pepe.— La nouvelle Constitution jurée par le roi, le prince héréditaire et le duc de Palerme. — Contentement de la nation. [1816-1820.]

Durant Fabsence de Ferdinand, il y avait eu, à Naples, des changements considérables dans les lois, comme dans les manières, dans les espérances comme dans les désirsde ses sujets. Si l'ignorance des basses classes était toujours la môme, l'agitation où les avaient tenues des révolutions successives, leur donnait plus de conscience de leur pouvoir. Un autre mode de gouvernement eût été nécessaire pour réprimer le perpétuel penchant de ces hommes au pillage ; mais il semble que dans cette malheureuse capitale des Deux-Siciles, on n'ait jamais songé qu'une éducation judicieuse serait le seul moyen de ramener les lazzaron» à l'ordre, et de convertir des vagabonds turbulents e

vicieux en d'utiles citoyens. Peut-être aussi Ferdinand les préférait-il ainsi, « car les lazzaroni tels qu'ils étaient, a avec leur humeur indisciplinée et leur esprit insou- « ciant, furent toujours ses favoris spéciaux. (1) »

Les fautes et les extravagances des deux derniers règnes avaient inspiré aux Napolitains une telle aversion des étrangers, qu'ils semblaient avoir oublié toutes leurs souffrances antérieures sous la domination des Bourbons. Le retour de Ferdinand fut salué avec bonheur. Le roi fit de magnifiques promesses. Les uns y crurent de bonne foi, les autres, par politique, feignirent de les juger sincères; ceux-ci trouvèrent un intérêt personnel à soutenir le nouveau pouvoir, ceux-là pensèrent qu'on ne saurait faire, mieux que d'accepter ses récompenses.

Ferdinand se trouvait donc dans les conditions les plus favorables pour faire le bien du royaume, s'il avait eu le sentiment de ses devoirs. Il était loin d'y songer.

A peine le nouveau gouvernement fut-il établi sur des bases stables, il devint évident que dans l'adversité le roi n'avait « rien oublié ni rien appris. » Ses anciens opposants furent au moins disgraciés, souvent persécutés, quelquefois punis, et tous les vieux abus reparurent. Tels furent les premiers effets de l'amnistie accordée par Ferdinand, tel fut l'âge d'orqu'ilse proposait de fonder! Les fautes devinrent surtout fréquentes et notoires après le départ de l'armée autrichienne (juillet et août 1817). La confiance, l'espoir, l'affection même que le peuple avait commencé de mettre dans le souverain s'affaiblirent graduellement, et finirent par disparaître. L'effet de ce changement ne se fera pas attendre. On va voir un spec-

(1) Lord B*"**"**, Naples political, social, and religions, édit. cit., t. II, p. 122.

tacle instructif : l'hostilité croissante du pays, à mesure que le gouvernement devient plus infidèle à ses promesses, et se montre plus opposé à sa mission.

Les institutions françaises, particulièrement celles qui dataient du règne de Murât, n'étaient plus en harmonie avec les notions de Ferdinand sur l'autorité royale. Tout ce qui était favorable au monarque, non-seulement le le roi le maintint à Naples, mais il essaya de l'introduire en Sicile. Le reste fut aboli ; et comme ces distinctions faisaient murmurer, le roi, pour calmer le mécontentement, promit des réformes qui n'arrivèrent jamais. Spécifions les faits.

Une dépêche du vicomte de Castelreagh à sir William A'Court, en date de Londres (6 septembre 4816), entretenait le ministre de la Grande-Bretagne de changements que le roi de Naples se proposait d'introduire dans la Constitution de Sicile. Ce document commençait par une erreur grave. Il disait que le Parlement était d'accord avec le roi pour ces changements. C'était là évidemment le résultat des renseignements transmis par sir A'Court, mais qui ne reposaient sur aucun fondement. Sauf cette conséquence d'un faux rapport, la dépêche de lord Castelreagh était fort honorable pour l'Angleterre. Le ministre déclarait que le régent n'avait a ni les a moyens, ni le droit de juger de la nécessité du chan- <r gement, non plus que de son étendue ou de la maa nière dont il devait s'opérer. » 11 priait d'informer le marquis de Circello, que Son Altesse Royale croyait de- « voir s'abstenir de prendre aucune part aux affaires in- « térieures d'un État étranger et indépendant, à moins « qu'elle ne s'y trouvât impérieusement obligée par son o propre honneur et la bonne foi de son gouvernement. »

L'intervention serait un devoir si les individus qui avaient « agi avec les autorités britanniques, dans les temps difa ficiles dernièrement écoulés, étaient exposés à de maua vais traitements ou à des persécutions par suite de « cette conduite. » D'après les espérances reçues de Sa Majesté sicilienne, on repoussait ces suppositions, et Ton croyait que le régent n'aurait jamais à se repentir de la tâche à laquelle il avait « été forcé par les circonstances « d'employer l'armée anglaise dans l'île. » Cependant, il était un cas où l'on pouvait avoir à se mêler des affaires de la Sicile. — Ici la dépêche mérite particulièrement d'être citée, ne fut-ce que comme opposition à la conduite que tiendra plus tard l'Angleterre, et au langage de lord Castèlreagh lui-même, « Son Altesse Royale, » disait le ministre, a se croirait également obligée d'y « prendre part, quoique à regret, si elle avait la mortifi- « cation d'observer qu'on essayât de réduire les privilège^ « de la nation sicilienne à un tel point que cela exposât « le gouvernement anglais au reproche d'avoir contri- « bué, en Sicile, à un changement de système qui, et en dernière analyse, aurait détérioré la liberté et le « bonheur de ses habitants, comparativement à leur situa- « tien précédente. »

Sir William A 'Court communiqua la dépêche de lord Castèlreagh au cabinet napolitain ; mais il se comporta de façon que ce que ne voulait point la Sicile, et ce que n'aurait pas voulu l'Angleterre, mieux informée, fut précisément ce qu'il accorda* Comme sir A'Court, bien différend de lord Bentinck, était gagné à Ferdinand ; lorsqu'il ne pouvait agir comme ambassadeur, il agissait, par une distinction subtile, comme homme privé, et siégeait sans façon en qualité d'ami, parmi les ministres du roi de Naples. Sa présence et ses conseils furent d'un

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grand poids dans la balance, car il finjt par gagner lord Castlereagh à son avis (1).

Aussi qu'arriva-t-il ? Ferdinand mit tout en œuvre pour détruire la Constitution. Comme il voulait d'abord tromper la bonne foi du peuple Sicilien, et avoir Pair d'agir d'une manière légale, il tâcha d'amener les conseils communaux à demander eux-mêmes ce qui était dans sa pensée. Mais ni menaces, ni flatteries, ni promesses, ne purent arracher une pétition. De toutes parts, au contraire, on réclamait le maintien de la Constitution, et la prompte convocation du Parlement. Alors commencèrent les violences. Le gouvernement étouffa la liberté de la presse : non par ordonnance d'abord ; mais en faisant envahir les ateliers, briser les presses, jeter les caractères au vent, emprisonner les imprimeurs. Après ces premiers exploits, Ferdinand lança un décret (8 décembre 4816), dans lequel il prenait la dénomination de Ferdinand Ier roi du royaume des Deux-Siciles (2), laissant ainsi les titres de Ferdinand IV de Naples et de Ferdinand III de Sicile, qu'il n'avait cessé de porter jusqu'alors. On se tromperait étrangement si Ton allait croire que c'était là un simple changement d'appellation. La réunion des deux couronnes sur la même tête, était tout une révolution dans l'État. Aussi aucun historien

( I ) La cour de Naples, c'était justice, accorda à sir William A'Court, pour prix de ses services, la décoration de Saint-Janvier et certains avantages plus positifs. — Pantaléoni et Lumia, p. 82.

(2) Quoique, pour la plus grande clarté de la narration, ainsi qu'il a été expliqué dans une note du chap. 111, nous ayons déjà désigné le roi par Ferdinand 1er, le lecteur est prié de se souvenir que ce fut seulement le 8 décembre 1816, que le roi des Deux-Siciles prit loi-même le titre de Ferdinand Ier. Jusque-là, les actes officiels émanés de la chancellerie, avaient porté Ferdinand III ou Ferdinand IV.

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ne laisse-t-il passer la substitution inaperçue. « L'Angle- « terre, » dit l'un d'eux, a abandonna la Sicile avec une a perfidie insigne, et, au mépris des promesses les plus « solennelles, les plus saintes, elle livra ses partisans, « tous ceux qui s'étaient compromis par elle et pour elle, « aux vengeances d'une cour implacable. Déchu de ses c fonctions d'aller ego, le prince vicaire redevint prince a royal comme devant, et le nouveau Parlement fut « aboli, sans que l'ancien fût rétabli ; c'est là tout ce « que les Siciliens gagnèrent à la protection de leurs a bons amis les Anglais. Rentré en possession du trône, oc et plus absolu qu'il ne l'avait jamais été, le vieil exilé a de la Ficuzza foula aux pieds, lui aussi, toutes ses « promesses, et viola sans scrupule tous ses serments. « 11 est vrai que, pour décharger sa conscience du crime a de parjure, il inventa, ou l'on inventa pour lui, un tour « ingénieux. Comme roi de Sicile il était Ferdinand 111, « et Ferdinand IV comme roi de Naples; il réunit en un « seul les deux royaumes, et prit le titre de Ferdinand Ier, « roi des Deux-Siciles ; le tour fait, il déclara, avec un a aplomb imperturbable, qu'un nouveau règne corna mençait, et que le Ferdinand numéro I ignorait les « engagements qu'avaient pu prendre les Ferdinand III « etIV(l).»

L'indépendance de la Sicile détruite, le drapeau sicilien et la monnaie sicilienne durent disparaître. Par un second décret (11 décembre 1816), Ferdinand eut l'art de supprimer et de conserver à la fois la Constitution. Tandis que d'un côté il s'arrogeait le pouvoir législatif, ainsi que le droit de fixer les impôts, d'un autre côté le roi s'interdisait d'élever les taxes de la Sicile au-dessus

(1) Charles Didier, Caroline en Sicile.

du chiffre de 4,847,686 onces, fixé par le Parlement de 1813. William A'Court et lord Castlereagh furent pour beaucoup dans cette phrase dont ils se firent gloire : € aucune augmentation ne pourra être faite sans le cona sentement du Parlement. » La restriction pourtant coûtait si peu, et méritait d'autant moins d'éloges, qu'à l'époque où le Parlement avait fixé le nombre d'onces, l'Angleterre payait un subside à la Sicile, et que ce subside était compris dans le chiffre total (1). Ainsi Ferdinand en jouant le généreux, faisait une excellente spéculation; car il s'assurait, comme permanent et immuable, un quantum d'impôt fixé pour des circonstances exceptionnelles, et auquel contribuait l'étranger. L'avenir pouvait lui sourire !

Ce ne furent pas les seuls changements. Ferdinand abolit le système féodal , mais pour renforcer d'autant son pouvoir personnel. Il avait paru convenable de se couvrir du Parlement pour remplir les coffres de l'État ou de la couronne ; mais, à d'autres égards, le Parlement pouvait être incommode : Ferdinand déclara que jusqu'au quantum fixé, le roi pourrait a lever des contri- « butions, même sans le concours du Parlement, » C'était,

(J) Le subside fourni par l'Angleterre était de 800,000 onces. Il s'ensuivait que le maximum était porté à 800,000 onces de plus que ceqne l'Ile payait en 1813. La surcharge sera bien plus considérable si Ton fait entrer en ligne de compte la richesse et la prospérité où se trouvait la Sicile en 1813, par suite de l'occupation, et de l'abondance du numéraire. Un bœuf qui se paye aujourd'hui de 8 à dix onces, en valait jusqu'à 30; la salmée de blé qui se vend 2 à 3 onces, se vendait alor3 8 et 10; la salmée de vin qui ne peut s'écouler à 12 tarins, trouvait des acheteurs à 2 onces. Il en était de même pour les autres objets de consommation, sans qu'il y eût une augmentation proportionnelle dans les produits industriels, La prospérité de l'agriculture était donc exceptionnelle.

de fait, abolir les Chambres, puisqu'on rendait inutile la plus importante de leurs fonctions. Le roi réduisit les fideicommis, diminua les majorats existants, et apporta de grandes restrictions à la faculté d'en ériger de nouveaux ; mais ces mesures, bonnes en elles-mêmes, étant le fait d'une volonté sans contrôle, blessèrent les intéressés, sans satisfaire le reste de la nation. Des décrets postérieurs abolirent les conseils communaux, supprimèrent les magistrats municipaux, firent disparaître le proto-notaire du royaume, tous les corps, tous les employés nécessaires à la formation du Parlement. En fait, le Parlement se trouvait aboli; en droit, il n'existait plus du moment où le roi n'était plus dans l'obligation de le convoquer.

Afin de mettre le comble à son absolutisme, Ferdinand, par un acte tout personnel d'omnipotence, supprima (1818) la Constitution de 1812. Le roi promit qu'une nouvelle Constitution remplacerait très-prochainement la Constitution supprimée. Jamais la nouvelle Constitution ne parut; seulement, Naples comme la Sicile furent dotées de codes qui reproduisaient les principes fondamentaux des codes napoléoniens.

On était un peu loin des libertés introduites par lord Bentinck. Le souvenir de cet homme de bien rendait plus vive l'irritation contre l'Angleterre, qui souffrait, malgré les assurances de lord Castlereagh, que la Constitution sicilienne fût détruite. Cependant, le pays était encore plus animé contre un certain Medici, qui était allé au congrès de Vienne avec Ferdinand, et qu'on supposait exercer sur l'esprit de son maître la plus funeste influence, a Ce Medici était un des plus grands coquins de a l'émigration napolitaine de 1798; il avait amassé sur « lui la haine de toute la Sicile. Aussi était-il parti en

« jurant, ce qu'il n'a que trop accompli, de ne laisser aux « Siciliens que les yeux pour pleurer (1). »

Les Carbonari qui s'étaient, originairement, formés et organisés par opposition au gouvernement français, ne pouvaient avoir une meilleure occasion de s'étendre qu'un despotisme encore pire, qu'une royauté qui manquait aux engagements les plus solennels et les plus sacrés. Leurs cadres étaient intacts ; ils les remplirent rapidement, en formèrent de nouveaux, et devinrent formidables. On a vu ailleurs, que le nombre des adhérents avait été, en un seul mois, de 650,000. Le Carbonarisme devint le symbole des droits de la nation. En lui se concentrèrent toutes les espérances. Sans cesse agissant, déployant une activité incroyable, ses affiliés eurent bientôt fomenté le mécontentement populaire, et systématisé l'esprit d'opposition.

Diverses circonstances se combinaient pour propager une pensée révolutionnaire à travers le royaume. Malgré des promesses formelles, des officiers qui avaient vieilli au service du pays étaient négligés par la cour. Ils languissaient dans la souffrance et la misère, sans espérance d'un meilleur sort. Les privilégiés de Murât, maintenant révoqués, étaient méprisés de toutes les classes. Des conseillers étrangers autour du trône, insultaient à l'orgueil de la noblesse napolitaine. L'impôt territorial avait été augmenté et pesait durement après tant de désastres; enfin, le rétablissement de quarante-deux monastères, dont les richesses avaient été converties en propriétés publiques ou particulières, aigrissait en la surexcitant la colère du peuple. A part donc les salariés du budget, tout le monde était mécontent.

(1) Pantaléoni et Lumia, p. 75.

Chacun, excepté le gouvernement, était dans le secret d'une révolution prochaine. L'union de tous les partis pour l'effectuer était si générale, qu'aucun aubergiste ou hôtelier n'aurait consenti à recevoir un hôte qui n'aurait pas été membre, comme il Tétait lui-même, de la société des Carbonari (1).

Ici on doit mentionner des événements qui se passèrent dans une autre partie de l'Europe, parce qu'ils eurent la plus grande influence sur des événements analogues qui bientôt se produiront à Naples.

Des régiments espagnols étaient réunis à l'île de Léon, pour une expédition en Amérique. Le 5 janvier 4820, une partie des troupes s'insurge. Don Raphaël del Riego, avec un bataillon cantonné à Las Cabezas, et don Antonio Quiroga, à la tête des bataillons à? Espagne et de la Couronne, s'emparent de l'île de Léon, et, peu après, des vastes magasins de la marine, établis à la Caracca, dans une île de la baie de Puntalès. Aussitôt une Junte provisoire du gouvernement proclame la Constitution des Cortès de 1812, et le général Quiroga est investi du commandement en chef de l'armée. A ces graves nouvelles, la cour de Madrid envoie des troupes, sous le commandement du général Freyre, pour combattre l'insurrection; mais les défections de l'armée royale ne font, au contraire, que la grossir. Riego s'empare d'Algésiras. Le 21 février, la Corogne fait son mouvement, qui s'étend bientôt au Ferrol, à yigo, à Pontévédra et jusqu'aux frontières du Portugal. L'Aragon et la Catalogne se déclarent pour la Constitution. Le comte de l'Abisbal (2), chargé de poursuivre Riego, met la Manche en

(1) Lord B*******, Naples political, social, and religions, édit. cit., t. II, p. 126.

(2) Frère de Joseph O'Donnell.

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insurrection, et ne laisse plus au gouvernement aucun espoir de vaincre. Madrid même tente de relever la pierre de la constitution (1). Alors le roi, qui se voit perdu s'il persiste dans sa résistance, annonce par une Gazette officielle extraordinaire (7 mars 4820), et par des affiches publiques, que les Cortès vont être immédiatement assemblées, et qu'il est prêt à faire ce que demanderont l'intérêt et le bonheur de ses peuples. Le 9 juillet suivant, les Cortès tinrent leur première séance à Madrid. L'archevêque de Séville fut nommé président, le général Quiroga vice-président. Le roi se rendit dans la salle de l'assemblée, et prêta serment de fidélité à la Constitution, avec la ferme intention de tromper Dieu et les hommes, à la première occasion favorable. La révolution était ac» complie.

Le succès du parti constitutionnel en Espagne, qui était liée aux Deux-Siciles par tant de souvenirs, augmenta la confiance des Napolitains, et les détermina à tenter un mouvement semblable. Lorsque la cour eut enfin conscience du danger qu'elle courait, elle essaya de le conjurer, et ce fut par des moyens analogues à ceux qu'on employait pour l'abattre. On a dit, ailleurs, que Caroline et Ferdinand avaient eu recours autrefois aux Carbonari pour reconquérir le pouvoir; maintenant que les Carbonari étaient hostiles à la couronne, on leur opposa les Calderari. D'ordinaire, la police se borne à avoir, si elle le peut, quelque émissaire dans les sociétés secrètes, pour vendre, au moment voulu, les affiliés de

(1) Un décret de 1812 ordonnait que, dans chaque commune, la principale place de la ville, bourg ou village, porterait le nom de Place de la Constitution, La pierre de la constitution, plus ou moins riche suivant les lieux et la ferveur des habilanlB, était destinée à porter gravés les mots : Place de la Constitution.

bonne foi (\ ) ; ici, la police fondait elle-même la société. Suivant le comte Orloff (2), les Calderari dateraient de la fin de l'année 1813. Les Carbonari ayant pris un trop vaste accroissement, on aurait voulu donner une nouvelle forme à la secte. Les membres exclus par la seconde organisation formèrent, dit Orloff, une nouvelle société sous le nom de Calderari, et devinrent les antagonistes déclarés de leurs anciens frères. Après le retour de Ferdinand à Naples, le prince Canosa, ministre de la police, voulut combattre les Carbonari par les Calderari. Il donna, à cet effet, une nouvelle constitution aux Calderari, et les classa en curies, sous la surveillance d'une curie centrale. Chaque province avait une curie. Les sociétaires portaient le nom de Calderari del contrappeso (3). Canosa distribua vingt mille fusils aux Calderari. Le roi ayant eu connaissance de l'entreprise, bannit Canosa, mais sans pouvoir dissoudre l'association. Tel est, en substance, le récit du comte Orloff. Une partie de ces assertions a été contestée. L'ancien ministre de la police en a réfuté quelques-unes, dans un écrit anonyme (4). Selon Canosa, les Calderari auraient pris naissance non à Naples, mais à Palerme. L'influence et l'autorité de lord Bentinck ayant fait dissoudre les maîtrises (maes-

( l) Un homme d'État, historien célèbre, affirme, dans un de ses livres, que, depuis un demi-siècle, il n'y a pas eu en France de société secrète dont la police n'ait tenu les fils. La haute position qu'a occupée l'écrivain donne un grand poids à son assertion; mais si elle est absolument vraie, il en faudrait conclure que la police de la Restauration était complice des Carbonari : car ils furent rarement troublés dans leur conspiration permanente contre le drapeau blanc, et on n'atteignit jamais les principaux chefs.

(2} Mémoires sur le royaume de Naples.

(3) Chaudronnier du contre-poids.

(4) I pifferi di montagna, Dublin, 1820.

tranzè), les Chaudronniers témoignèrent un grand mécontentement, et vinrent assurer la reine qu'ils étaient prêts à prendre les armes contre la domination anglaise. Les émigrés napolitains exploitèrent cette fermentation. Lorsque, plus tard, lord Bentinck les ramena à Naples, les émigrés s'empressèrent d'entrer dans les sociétés secrètes contre Murât. A ce moment, une société déjà ancienne, et connue jusqu'alors sous le nom de ?Wnitariens, aurait adopté celui de Calderari ; mais jamais on n'aurait connu de Calderari del contrappeso. Quant au concours de la police, le ministre, un peu suspect dans la question, puisqu'il est en cause, n'aurait pas distribué des fusils aux Calderari, et n'aurait pas pris sous sa protection les nouveaux sectaires, « tout en pensant qu'on j> pourrait profiter de leurs services comme d'un contre- » poids très-utile contre les Carbonari, qui étaient beau- » coup plus nombreux et plus dangereux (1). »

Au milieu de ces assertions contradictoires, un fait reste incontesté, et le voici : c'est que les Calderari servirent à combattre l'influence et l'action du Carbonarisme, et que le pouvoir opposa société secrète à société secrète. C'est là particulièrement ce qu'il importait d'établir. Il en résulte qu'au point de vue de l'autorité, les sociétés secrètes ne sont un mal qu'autant qu'elles ne la servent point. On a vu d'autres preuves de cette interprétation (2).

(1) Conversations-Lexicon ; art. Calderari.

(2) Pour ne citer que la plus récente, la dernière insurrection de Neufchâtel , venue à la suite d'une trame mystérieusement ourdie, était légitime parce qu'elle avait pour objet les intérêts du roi de Prusse. S'il se fût agi d'un peuple opprimé, voulant reconquérir son indépendance et ses droits, les feuilles honnêtes et modérées auraient épuisé contre lui le vocabulaire des malédictions. Décidément il y a deux morales l

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Nonobstant les Chaudronniers, les Garbonari restèrent maîtres de la situation. C'est que ce qu'ils demandaient, tout le pays le voulait avec eux. Un autre fait important favorisait le mouvement de réforme. Tous les généraux étaient irrités de ce que le roi avait donné au général autrichien Nugent, le commandement supérieur des troupes sicilo-napolitaines. Le 2 juillet 4820, un lieutenant de cavalerie, Michèle Morelli, et un prêtre, LudovicoMinichini, provoquèrent un soulèvement à Noie (1). Pour enflammer les soldats de son escadron, Morelli leur persuada que le roi désirait accorder au pays une Constitution libérale; qu'elle était préparée depuis longtemps, et que les conseillers de la couronne, ennemis des vrais intérêts du peuple, en retardaient seuls la proclamation. Le lieutenant parcourut ensuite les rues de Noie avec ses cavaliers, en criant : Dieu, le Roi et la Constitution! Minichini se joignit à lui, avec d'autres Carbonari, rallia les gardes nationaux au drapeau de l'insurrection, et tous ensemble ils marchèrent sur Avelline (2), siège des autorités provinciales. A Mercagliano, on s'entendit avec le lieutenant-colonel Lorenzo de Conciliis; la garnison d' Avelline fut gagnée, et le 3 juillet, Morelli entrait dans la ville.

Un corps de troupes, sous les ordres du général Campana, fut immédiatement envoyé par la cour pour réprimer cette rébellion; mais les soldats abandonnèrent leur

(1) L'ancienne Nota, dans la terre de Labour, à 34 kil. sud-est de Capoue. Fondée par les Élrusques, vers 801 av. J. C. Prise parte consul Pétilius, l'an 314 av. J. G. Marcellus battit deux fois Annibal devant ses murs (216 et 215 avant J. G.) Auguste y mourut, Tau 14 ap. J. G.

(2) Autrefois, Abellinum, chef-lieu de la Principauté ultérieure, 40 kil. Ë. de Naples, près du val de Gargano, emplacement des fourches Gaudines.

commandant, et se déclarèrent pour les insurgés. Le 5, le mouvement avait gagné Salerne. D'autres villes, en apprenant ces premiers succès, se hâtèrent d'arborer l'étendard aux trois couleurs des Carbonari. Le général Guillaume Pepe amena ses dragons hors de Naples, se joignit aux mécontents, et reçut le commandement supérieur de toute l'armée révolutionnaire (5 juillet 4820). Le gouvernement ne désespéra pas de vaincre le mouvement, en confiant au général Carasco un fort détachement de troupes; mais, soldats et officiers désertèrent, augmentèrent le nombre des insurgés, et Carasco se vit contraint de retourner seul à Naples. La défection devint générale. L'insurrection ne se borna point aux villes et provinces du royaume. Bénévent et Pontecorvo se rattachèrent à la révolution, et les autorités papales furent chassées (1). Nugent s'enfuit à Rome. Le 6, il ne restait plus qu'un régiment fidèle au roi. 11 se joignit à la garde bourgeoise, pour supplier Ferdinand de céder aux désirs du peuple. Après une longue délibération du cabinet, le roi fit afficher une proclamation. Il promettait (6 juillet) une Constitution représentative, dont le projet serait soumis au peuple dans huit jours.

Ce délai fut pris pour une défaite. Les événements marchaient trop vite pour qu'on pût et voulût attendre le bon plaisir du roi. Nous dirons comment on le contraignit de se hâter, quand nous aurons vu ce qui se passe de l'autre côté du détroit.

Soutenu par une tyrannie toujours croissante, le gouvernement imposé à la Sicile était devenu de plus en

(1) Plus tard, les habitants de ces cantons demandèrent au prince régent leur incorporation au royaume de Naples, mais ils ne purent l'obtenir.

plus insupportable au pays. « Privés de leur existence a politique par une perfidie et une ingratitude sans « exemple dans l'histoire des trahisons..., les Siciliens ne « pouvaient sans frémir de colère, arrêter leur pensée sur « l'oppression et l'humiliation de leur patrie (i). » i/An- « gleterre qui leur avait donné une nouvelle Constitution « semblait avoir contracté l'obligation de défendre son « ouvrage, et de protéger les peuples que cette mesure « pouvait un jour compromettre, mais elle n'en fit rien. « Elle oublia bientôt qu'il était un coin de terre en Eues rope où elle avait reçu une généreuse hospitalité, et et où les armes de Napoléon n'avaient pu l'atteindre. Ing grate autant qu'égoïste, dès que la voix de l'intérêt « cessa de se faire entendre, elle abandonna lâchement a les peuples qu'elle avait poussés en avant dans les « jours de combats, et dès lors ces infortunés, dont les « puissants de la terre ne voulurent point écouter les gé- « missements, durent courber un front humilié sous le a joug napolitain ; mais tout ce qu'il y avait de noble et « de généreux en Sicile conserva dans le fond de son a cœur l'amour de la patrie et le désir de briser un jour « des chaînes honteuses et pesantes. (2) »

Une loi sur le timbre, et la conscription avaient redoublé le mécontentement universel. Le prince François qui, en sa qualité de vicaire général, tempérait quelquefois les rigueurs recommandées par son père, fut rappelé. 11 laissa le pays livré à toutes les violences des inférieurs. Alors l'irritation ne connut plus de bornes.

« Chacun souhaitait une révolution ; tout le monde la « proclamait nécessaire ; il n'était personne qui ne com-

(1) Pantaléoni et Lumia, p. 91.

(2) G. Famin, Révolution de la Sicile en 1820, p. 16.

a prit l'obligation et le droit de l'insurrection ; on n'at- « tendait qu'une occasion favorable. Cette occasion, la o révolution de Naples du 2 juillet 1820 la présenta. (1) »

Vu la distance, on fut assez longtemps sans savoir ce qui s'était passé ; mais enfin, malgré toutes les précautions prises par la cour pour cacher sa défaite, on finit par l'apprendre. Lorsque les nouvelles de Naples parvinrent aux Siciliens (14? juillet), le peuple était réuni à Palerme pour célébrer la fête de Sainte-Rosalie. Il fut ravi d'ivresse à la pensée de voir disparaître une tyrannie qu'il détestait. Au milieu des pompes religieuses, on l'entendit crier : Vive la Constitution espagnole ; on le vit se parer du ruban jaune, sur lequel était imprimé l'aigle sicilien. Le 7 juillet, les citoyens de Palerme s'emparèrent de l'arsenal et de tous les postes. Le général Cburch, odieux à la multitude, fut obligé de s'enfuir. Toutes les autorités furent changées. Le lieutenant général Naselli voulut rétablir la tranquillité : il échoua; le cardinal archevêque de Palerme, Gravina, montra le signe de la rédemption : on n'y eut aucun égard. Les papiers trouvés dans les bureaux du timbre furent brûlés; la maison de jeu fut détruite, les insurgés se rendirent maîtres des forts Savita et Castel-a-Mare.

Alors Naselli demande à parlementer; mais on s'aperçoit qu'il veut « tromper les Palermitains, gagner du temps, et user des moyens rigoureux. » (2) Le peuple furieux reprend les armes, force les prisons, pour grossir ses rangs, et, se mettant sous la conduite du franciscain Vaglica, nommé colonel par acclamation, bat les troupes napolitaines sur tous les points. Pour achever la

(1) Pantaléoni et Lumia, p. 92.

(2) Henri Léo, Histoire d'Italie; t. 111, p. 483.

défaite du roi, des secours arrivent aux insurgés de Montréal, la Bagherie, Copace, Carini, Mesirmeri, Parco, etc. Naselli, voyant que tout espoir de triompher est perdu, s'enfuit à son tour, n'ayant autour de lui que quelques soldats. Les couleurs de 111e se montrent alors de toutes parts (1).

A Naples, l'armée triomphante s'était avancée aux portes de la capitale. Les insurgés déclarèrent leur résolution de n'accepter d'autres arrangements que la proclamation du prince héréditaire comme régent, la nomination d'un nouveau ministère, et l'acceptation formelle, parla famille royale, de la Constitution espagnole de \ 812.

Tout cela fut fait. L'héritier présomptif du trône, depuis roi de Naples sous le nom de François Ier, reçut pour la seconde fois le titre de vicaire général, ou alter ego, de Ferdinand, et le ministère fut changé. De plus, le commandement en chef des troupes fut ôté au général Nugent, et Ton nomma à sa place le général Pepe. Le 9 juillet 1820, le nouveau commandant fit son entrée triomphale à Naples aux acclamations délirantes du peuple.

Le 13 juillet, le roi, le prince héréditaire et le prince Léopold, duc de Salerne, en présence de la junte libérale, prêtèrent tous trois serment à la nouvelle Constitution, copiée sur la Constitution espagnole. L'administration gouvernementale fut organisée selon les nouvelles formes prescrites, et la nation entière reçut ces changements avec les plus hautes marques de satisfaction.

(1) Au lien des trois couleurs italiennes, les Siciliens en arborèrent quatre, réclamèrent un Parlement spécial, et le maintien de la séparation constitutive à l'égard de Naples, séparation séculaire et qui n'avait cessé que tout récemment.

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