‹ Naples, 1130-1857Chapitre 23 sur 35 · CHAPITRE XVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVm

Le peuple maître de Palerme. *- Junte présidée par le cardinal archevêque, G ravina. — Les Siciliens différent dans l'appréciation des événements. — L'Ile divisée militairement. — Le marquis de San-Cataldo. — Députation à Naples. — Négociations infructueuses. — Expédition contre la Sicile. — Le général FI ores tan Pepe soumet Termini. — Les bâtiments des Palermitains se rendent à l'escadre napolitaine. — Nouveau soulèvement. — Le franciscain Vaglica remplace la Junte par une régence. — Le

prince de Palerno. — Bombardement de Palerme. — Résistance héroïque. — Capitulation. — Amnistie générale.—- Le Parlement de Naples refuse de ratifier la capitulation de Palerme. — Conduite honorable de Florestan Pepe. — Le général Coletla reçoit l'ordre de dompter les Palermilains. — Menaces de l'Europe. — Détermination du peuple. — Division dans le système de défense. Autres vices de la situation. — Dispositions des classes moyennes. — Hostilité des lazzaroni. — Ferdinand un polichinelle. — Le prince héréditaire. — Politique des héritiers présomptifs. — Mauvaises passions autour du trône. — Le ministre Zurlo et le duc de San-Gallo. — Neutralité du clergé. — Rage des courtisans. — Soutien de la Constitution. — Coup d'oeil sur le Parlement de Naples. — Influence de ses délibérations sur les habitudes du peuple. — Tendances secrètes de Ferdinand favorisées par les despotes européens. — Altitude de l'Autriche. — Un ambassadeur maintenu à son poste, malgré son refus de reconnaître le gouvernement. — Aspiration générale des peuples depuis la révolution d'Espagne. — Exécutions politiques à Londres. — Troubles en France, à propos du double vote. — Mort du jeune Lallemand. — Les Écoles de droit et de médecine. — Cinquante étudiants arrêtés. — Fermentation dans Paris. — Le garde des sceaux et les députés de la gauche. — Rassemblements. — Charges de la garde royale. — Cris du peuple. — Conspiration militaire. — Projet des conjurés. — Révolution en Portugal. — La constitution des Cortcs proclamée. — Causes des révolutions. — Fièvre de liberté. — Ligue des souverains. — La Russie veut peser sur l'Europe. — Circulaire du cabinet de Vienne. — Congrès de Troppau et de Laybach. — Dépêche de Louis XVIII au roi de Naples. — Le Parlement des Deux-Sici les s'efforce de conjurer l'orage. — Ferdinand invité à se rendre à Laybach. — Hypocrisie de ce monarque.— Suites funestes d'un accident. — Probabilités de messages secrets et confidentiels. — Arrivée du roi de Naples et de l'empereur de Russie à Laybach. — Ouverture du Congrès [1820-1821].

Le fort de Castel-a-Mare ayant fourni aux Palermitains le moyen d'armer quatorze mille hommes, les troupes régulières se trouvèrent dans l'impuissance de lutter plus longtemps contre eux. La domination de la ville appartint alors sans partage au peuple. Le 48 juillet 4820,

une Junte provisoire fut établie. Elle tenait ses séances sons la surveillance des conseils et des corporations. Le cardinal archevêque de Palerme, Gravina, la présidait; et, en son absence, le prince de Villafranca.

Cependant, toutes les parties de la Sicile ne voyaient pas du même œil les événements qui s'étaient accomplis, et différaient entre elles sur les suites qu'ils devaient avoir. Céfalu, Montréal, Partenico, Corleone, Bisacquino, Termini, Caccamo, Gangi,Castro-Reale, Histretta, Caltagirone, Vizzine, Nicosia, Trojna, Canicaiti, Licata, Naro, Sciacca, Gomiso, Marsala, Mazzara, Castel-Vetrano, Partanna, Salemi, Alcamo, Calatafini, Mussome-Prazza, Castrogiovanni, Terra-Nova, Mazzarino, arborèrent Tétendard national ;Catane, Syracuse, Caltanisetta, etTrapani restèrent neutres; Messine se prononça contre le mouvement, tandis que Girgenti l'adopta avec enthousiasme. En somme, la majorité des villes était lasse du joug de Ferdinand; mais on voulait profiter de l'occasion pour reconquérir l'indépendance et l'autonomie.

La Junte divisa l'île militairement, s'efforça de former, à l'aide du marquis de San-Cataldo, une armée spéciale, et leva un emprunt forcé pour assurer les services publics. Elle envoya ensuite une députation à Naples, afin d'y tenter une organisation à part, en invoquant les privilèges de l'île, qui venaient d'être rétablis. Cette proposition fut très-mal accueillie. On négocia longuement, mais sans pouvoir s'entendre. Naples recourut aux armes, et voulut opérer la réunion par la force. Une expédition d'environ quatre mille hommes, sous les ordres du général Florestan Pepe, partit pour soumettre la Sicile, et débarqua près de Melazzo.

Pepe soumit Termini, et les bâtiments des Palermitains se rendirent à l'escadre napolitaine. Plusieurs villes

se déclarèrent pour la réunion des deux États sons un seul gouvernement ; d'autres, en très-grand nombre, prononcèrent pour l'antique indépendance de la Sicile ( I ). Lorsque une députation de ia Junte se rendit à Termini pour négocier avec Pepe, le peuple, mécontent du résultat, se souleva de nouveau. Vaglica, le franciscain, toujours puissant, remplaça la Junte par une régence^ sous la présidence du prince de Paterno. La résistance du peuple contre l'unité politique, poursuivie avec ardeur par les Carbonari, n'en fut pas moins aussi vive. Le 25 septembre (1820), les Napolitains parvinrent à forcer, les armes à la main, l'entrée de Palerme ; mais presque aussitôt, ils furent repoussés. Alors commença (28), le bombardement delà ville, qui se défendit héroïquement pendant huit jours. Il y avait des deux côtés un égal courage ; mais la discipline l'emporta sur l'exaltation. Le cinq octobre, Palerme capitula. Les hostilités cessèrent, pour le moment, entre les deux peuples (2). Une nouvelle Junte fut instituée, dont le prince de Paterno, l'homme inévitable du jour, eut encore la présidence. On proclama une amnistie générale. La sépara-

(1) D'après Pantaléoni et Lumia, qui parlent fort longuement d'un conflit dont nous avons cru devoir abréger la douloureuse narration, il résulterait d'un tableau soumis par Villafranca au général Pepe, que « les communes prononcées en faveur de « l'indépendance, soit en nommant des représentants auprès de la « Junte, soit en lui envoyant des adresses, formaient la majorité « absolue de la nation. » Mémoires historiques sur les droits politiques de la Sicile, p. 99 et 100.

(2) La version de Pantaléoni et Lumia diffère sur plusieurs points de l'auteur que nous avons suivi. La résistance de Palerme se serait prolongée, non pas huit jours, mais douze jours. Pepe, dont l'armée était diminuée d'un cinquième, aurait en vain plusieurs fois envoyé des parlementaires à Palerme. Toujours refusé, il se serait vu réduit à expédier un courrier à Messine pour demander

tion politique de l'île fut remise à la décision d'un Parlement sicilien. C'était une condition pleine de périls.

Le premier octobre, le Parlement créé en vertu de la nouvelle Constitution, et qui représentait les deux États, s'était assemblé à Naples. Un de ses premiers actes fut de déclarer qu'il y avait excès de pouvoir dans la capitulation de Palermc, et il refusa de la ratifier. Ce refus de ratification, jugé fort sévèrement par divers historiens, indigna le général Pepe. Il publia les instructions que lui avait données le ministère, protesta, dans une lettre énergique, contre le décret du Parlement, et refusa la grand'croix de Saint-Ferdinand et une pension, que le gouvernement lui offrait en récompense de sa conduite. Il s'acquit ainsi l'estime générale des Siciliens, qui avaient un moment suspecté sa bonne foi.

Le général Coletta [i ) reçut l'ordre de dompter les Palermitains, et de leur imposer une contribution de guerre, comme indemnité des frais qu'entraînait leur résistance. Ainsi la lutte recommença, pour se terminer de nouveau au désavantage de la Sicile.

A part ce conflit regrettable, le grand œuvre de la ré-

qu'on lui préparât des cantonnements, et il aurait dit publiquement que « s'il rencontrait encore deux heures de résistance seulement il « ne pouvait sauverson armée que par une prompte retraite.» M ai s ce qui suivit nous parait un peu en contradiction avec ces faits; et la manière dont les deux honorables écrivains expliquent l'intervention du prince de Paterno ne nous a pas satisfait. Quoi qu'il en soit, la reddition des forts à l'armée royale et les autres articles de la convention entre le prince de Paterno, le général Pepe et le général Fardella, furent signés à bord du cutter anglais The Facer, alors sur la rade de Palerme, et en présence des consuls d'Angleterre et d'Autriche appelés comme témoins. (1) Le même que l'historien a cité ailleurs dans ce livre.

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génération de l'État ne fit pas verser une goutte de sang. JLftC nouvel ordre de choses eut des résultats aussi rapides qu'importants. L'amour de la patrie, l'activité des esprits furent éveillés; des talents que l'oppression avait jusque-là ensevelis dans l'oubli, commencèrent à se montrer; la censure étant abolie, d'excellents journaux ne tardèrent pas à paraître ; des hommes éclairés exprimèrent leurs opinions, les firent imprimer, et le peuple, qu'on n'avait cessé de tenir avec un soin jaloux dans la plus complète ignorance, put ainsi commencer son éducation. Pendant quelque temps, Naples sembla sortir comme d'une longue léthargie. Elle profita de son réveil pour demander qu'on mît fin à ce mystère qui n'avait cessé de cacher les procédés du gouvernement; elle voulut que la conduite de la police fût régulière ; elle réclama une prompte réforme des abus qui s'étaient infiltrés et perpétués dans toutes les branches de l'administration.

Concurremment à ces déclarations universelles, on vit le Parlement professer les principes les plus nobles, prendre les déterminations les plus sages. L'amélioration morale et matérielle du peuple fut un des premiers sujets discutés par les conducteurs de la révolution. La richesse, la grandeur, l'indépendance du pays furent aussi la constante préoccupation du parti libéral. Jamais on ne donna de preuves plus éclatantes du désintéressement de soi-même. Pour la première fois, le roi et la nation semblaient avoir un intérêt commun, et si quelque chose restait à désirer, c'était que les nouvelles institutions s'affermissent, et qu'on eût la paix à l'extérieur. Malheureusement, il n'en devait pas être ainsi.

Naples apprit avec une surprise extrême que les grands souverains de l'Europe étaient hostiles à la révolution qu'elle avait faite, et qu'ils ne tarderaient point à

essayer de la renverser par la force. A cette étrange nouvelle, le peuple, sans s'être concerté, courut aux armes, et déclara hautement son intention de résister à l'agression, de maintenir au prix de son sang l'indépendance nationale. La volonté ne suffisait point. Il fallait plus que de l'enthousiasme pour défendre la Constitution contre les doubles attaques de ses ennemis au dedans, et de ses adversaires au dehors.

Sans doute les trois principaux chefs de la révolution, Pepe, Carascosa et Filangiéri , avaient la réputation de généraux expérimentés; mais ils étaient divisés d'opinion sur le système de défense, et l'unité de plan, cette grande condition du succès, faisait ici complètement défaut. La cavalerie avait de nombreux volontaires, tout resplendissants d'argent et d'or ; mais l'artillerie aurait à grand' peine réuni une seule batterie au complet, et l'infanterie n'avait que peu de bataillons équipés pour la guerre. Une partie de la jeune noblesse aimait à étaler le luxe de ses uniformes et ses magnifiques chevaux dans la rue de Tolède; mais le plus grand nombre de ces gentilshommes s'indignaient à ridée de voir figurer leurs noms sur les rôles de la milice, et de paraître en soldats dans des rues qu'ils avaient l'habitude de parcourir en carrosse. Que de motifs pour échouer!

De meilleures dispositions animaient les classes moyennes. Quant aux lazzaroni ils étaient décidément contre le nouvel ordre de choses. La révolution ne leur avait offert ni amusement, ni profit; il n'y avait eu ni feux d'artifice, ni pillage; et, pour comble d'indignité, l'association patriotique et la garde nationale les empêchaient de se livrer à leurs méfaits les plus ordinaires. Un tel régime ne pouvait convenir à ces mécréants, habitués à tant de condescendance de la part du roi. Mais ce sont d'étranges

gens que les lazzaroni! Tout en regrettant les amabilités du monarque pour eux, ils n'en estimaient pas davantage le monarque lui-même, et témoignaient même assez hautement le mépris qu'il leur inspirait. S'ils entendaient quelqu'un se plaindre de la duplicité, de la mauvaise foi de Ferdinand, ils répliquaient aussitôt : « Eh quoi ! ignorez vous donc que Ferdinand n'est qu'un polichinelle? » (i) Voilà le respect des lazzaroni pour le roi ! Le prince héréditaire jouissait d'un peu plus de faveur, comme c'est l'usage pour tous les présomptifs. En général, les peuples ont un grand penchant à se persuader que les fils aînés des souverains n'approuvent point la politique de leur père, et qu'ils lui font opposition dans un sens libéral. Les héritiers présomptifs se gardent bien de dissuader les peuples de cette croyance. Ils s'efforcent, au contraire, par tous les moyens, de la maintenir et de la généraliser. Tout, en effet, est profit pour les princes dans cette erreur. Lorsqu'ils deviennent rois, ils rallient autour de la couronne un parti nouveau; et comme celui qui appartenait à leur prédécesseur ne peut leur échapper, puisque, sans distinguer ni choisir, il est aveuglément pour tous ceux qui régnent, il résulte une double force de la pensée habilement semée, et plus habilement entretenue. Quant aux espérances que l'avénement avait fait naître, on ne manque jamais de prétextes pour en ajourner la satisfaction. Que si le peuple se lasse enfin d'attendre les bienfaits promis, c'est pour s'attacher à. un autre présomptif, et se montrer de nouveau crédule, pour être de nouveau déçu. Ainsi, les sentiments ne sortent pas de la famille et tout est profit pour

(\)l Lord B*******; Naples political, social, and religions. vol. II, p. 133.

la dynastie. Qui pourrait penser, si l'histoire n'était là, que Ferdinand H, si justement exécré depuis qu'il règne, fût lui-même un jour relativement populaire?

Conformément à cette tendance des esprits, le prince héréditaire était donc supposé favorable à la Constitution, tandis que les autres membres de la famille royale passaient pour lui être hostiles. On doit même ajouter que le futur monarque, par une exception trop rare pour ne la pas noter, semblait être de bonne foi. Si Ton pouvait supposer qu'à ce moment déjà il jouait la comédie., aucun acteur ne lui serait comparable pour la perfection et la vérité du rôle.

Mais le trône n'en était pas moins entouré de mauvaises passions. Le ministre Zurlo et le duc de San-Gallo étaient positivement connus pour des opposants déterminés au nouvel ordre de choses. S'ils gardaient des postes qu'on croyait engager leur honneur, c'était uniquement pour trouver de meilleures occasions de trahir, pour seconder les mesures réactionnaires avec plus d'efficacité. Le clergé était neutre. Les courtisans avaient la rage au cœur. Ils n'osaient trop parler; mais ce changement, qui avait coupé court à leurs privilèges, mis fin à des abus, à des corruptions si longtemps tolérés, ils le supportaient avec une impatience mal contenue. Ils appelaient en secret de tous leurs vœux l'occasion de se venger sur les patriotes, de leurs pertes et de leurs mortifications. Les avocats, et tout ce qui dépendait ou tenait du barreau ; les magistrats, les hommes éminents par leurs lumières ou leurs vertus ; les grandes familles, qui ne relevaient pas de la cour, s'étaient jointes aux militaires pour demander la Constitution. Après l'avoir obtenue, ils la soutenaient avec ardeur. Dans le peuple, à l'exception des lazzaroni, tous étaient dans l'enthousiasme du

régime actuel. Lorsque le générai Pepe parut dans la Junte, pour résigner auprès du trône son titre de commandant en chef des troupes, les transports unanimes qui éclatèrent pour saluer le sauveur de la patrie, rappelèrent les plus beaux jours de la Grèce antique ou de l'ancienne Rome. Tel était l'état des partis ou des hommes, à l'égard des nouvelles institutions.

Le Parlement ne manquait ni d'hommes de talent, ni d'hommes d'éloquence. C'était un grand sujet de surprise pour les étrangers présents à ses débats, que les mandataires d'un pays non élevé pour le gouvernement constitutionnel, eussent si promptement acquis le ton parlementaire, et cette manière calme et digne qui convient à la discussion des grands intérêts. Ils en concluaient que la nation napolitaine, tant calomniée, avait une aptitude spéciale et naturelle pour les affaires politiques, et que la seule chose qui lui manquât pour briller au premier rang des peuples libres, c'était l'exercice de ses facultés. Dans la contenance des députés, on n'appercevait aucune trace de cet embarras qui semble inséparable d'un début, au sein de telles assemblées. Lorsqu'un orateur s'adressait à ses collègues, un silence religieux l'accueillait. Il n'y avait ni sourires, ni chuchotements pour distraire l'attention. Tous les assistants étaient sérieusement occupés du sujet en discussion, et attentifs à le saisir. La conduite des spectateurs n'était pas moins digne d'éloges. Étroitement pressés dans les tribunes réservées au public, ayant à peine la place nécessaire pour respirer, jamais on n'entendit aucun d'eux pousser un murmure d'impatience, ou troubler par le moindre bruit, ce calme solennel. Les voyageurs assez heureux pour voir Naples à cette époque mémorable, furent surtout frappés de ce beau spectacle, le jour où

l'infortuné Poerio fit entendre sa voix enthousiaste ei patriotique, dans le projet de loi sur les prêts.

L'influence de ces graves délibérations se faisait naturellement sentir au dehors. Le peuple, soudainement admis à la vie intellectuelle, commençait à lire, à étudier, à vouloir s'instruire et connaître. Pour la première fois peutêtre, on vit des hommes que leur position sociale semblait éloigner de telles préoccupations, s'enquérir de la situation des lois, du gouvernement des autres nations, et les comparer à ceux de Naples, afin de tirer de cet examen un enseignement salutaire. Les esprits les moins prompts à se bercer d'illusions, commençaient à espérer que leur malheureux pays si longtemps opprimé, allait voir renaître, avec la discussion, la vérité, la sagesse, les connaissances, Part, le commerce et l'industrie.

Quel réveil affreux devait suivre ces rêves! L'homme qui, dans un moment d'impuissance, avait accordé la liberté à un peuple enthousiaste et chaleureux, ne l'en laissa jouir que jusqu'au moment où il se fut assuré les moyens de reconquérir le despotisme. Les conseils des tyrans secondèrent cette tendance. Il leur paraissait dangereux que le parti libéral fût à Naples en état de triomphe permanent. La limitation du pouvoir royal était pour les despotes un grave sujet d'ombrage. Le maintien constant et prospère d'un gouvernement constitutionnel dans le sud de l'Italie, ne mettrait-il pas en péril les gouvernements absolus qui ne reconnaissaient d'autres règles que le caprice, d'autres bornes que l'arbitraire? Devait-on tolérer l'exemple d'un peuple arrivé sans aucun excès à la liberté et au bonheur? Les cabinets de l'Europe décidèrent qu'un tel scandale ne pouvait être souffert, et qu'il fallait se hâter d'y mettre un terme.

Le cabinet autrichien s'était très-nettement, et dès les

premiers jours, prononcé contre l'ordre de choses récemment institué dans les Deux-Siciles. C'était une conséquence naturelle de son traité secret avec Ferdinand, le despotisme ne fut-il pas traditionnel dans l'empire d'Autriche. Le prince Ruffo, ambassadeur de Naples à Vienne, sivait refusé obéissance au nouveau gouvernement. Cet envoyé fut néanmoins maintenu quelque temps à son poste. Si l'on continue d'admettre la bonne foi du prince royal, il y avait donc autour du trône des volontés plus fortes que la sienne !

Depuis la révolution espagnole, on remarquait dans les peuples de l'Europe, une tendance générale à obtenir des libertés; mais les radicaux n'étaient pas aussi heureux partout qu'ils l'avaient été à Cadix et à Naples. L'Angleterre avait vu se former un complot tendant à renverser le gouvernement du roi, pour y substituer un gouvernement révolutionnaire. Le 1er mai 1820, Thistlewood, Brunt, Ings, Tidd et Davidson, qui étaient au nombre des conjurés, furent exécutés à Londres. En France, la nouvelle loi d'élections, ayant pour objet d'établir deux sortes de collèges électoraux, donna lieu à des troubles graves. Le 2 et le 3 juin (1820), après l'adoption de l'article 2, diverses groupes de jeunes gens se portèrent vers la Chambre des députés, en criant : Vive la Charte! La force armée fut lancée contre eux, et le jeune Lallemand, qui voulait, disait-on, désarmer une sentinelle, fut tué dans la rue de Rivoli. Le A était un dimanche; il se passa paisiblement; mais le 5, les Écoles de droit et de médecine voulant tirer vengeance des scènes du samedi, les rassemblements furent plus nombreux que les jours précédents. Ils furent chargés, dispersés par la cavalerie, et on arrêta une cinquantaine d'étudiants. Ces scènes produisirent dans Paris une fermentation extrême. La

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Chambre s'en émut; il y eut deux séances des plus orageuses. Après avoir accusé la police de causer tous les troubles par ses provocations, les Députés de la gauche se plaignirent d'avoir été insultés par des gardes du corps déguisés. Le garde des sceaux défendit le gouvernement, la police, les gardes du corps, et conclut par ces paroles: a II ne peut y avoir ici qu'un juge entre vous et moi, c'est la Chambre. » — « C'est la Nation ! » s'écrièrent les Députés du côté gauche. Le 9, sur un amendement de M. Bonin, la Chambre consacra le double vote, à une forte majorité. Cette adoption renouvela les troubles, et leur donna plus de gravité. De la place de l'Estrapade au faubourg Saint-Marceau, des boulevards au faubourg Saint-Antoine, ce ne fut bientôt que rassemblements. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, à la porte Saint-Martin, dans la rue Saint-Denis, les cuirassiers et les dragons de la garde royale, qui chargeaient, furent accueillis par les cris : Vivent nos frères de Manchester/ Vivent les Napolitains! Vivent les Cor tes! Vive la Charte 1 A bas les missionnaires ! A bas les Jésuites ! A bas les émigrés ! Les charges redoublèrent, les rassemblements furent dispersés; mais la tendance révolutionnaire persista, et se produisit bientôt sous d'autres formes.

Le 21 août 1820, le gouvernement découvrit une conspiration militaire. Elle devait éclater d'abord dans plusieurs légions de la garnison de Paris, principalement dans la légion de la Meurthe. Les conjurés avaient le projet, après s'être emparés des Tuileries, de substituer à Louis XV1H un membre de la famille Bonaparte. Si des indiscrétions firent avorter le mouvement à sa naissance, on retrouvera ailleurs les suites de ce complot.

Paris était à peine rentré dans le calme qu'un mouvement éclata à Porto (28 août 1820). Il se termina par

une révolution semblable à celle de Naples et de Sicile. Tout le Portugal fut bientôt unanime pour demander de nouvelles institutions. La Constitution des Cortès (1) fut proclamée, soumise à Jean VI, et acceptée par ce monarque, alors au Brésil.

Quelques esprits rétrogrades ont beau s'emporter contre les révolutionnaires, ce n'est jamais par pure fantaisie qu'on cherche à renverser un gouvernement. Lorsqu'un peuple se soulève contre les pouvoirs établis, c'est que la position qu'on lui fait est devenue intolérable. Tous ne sont pas blessés de la même manière. Les uns ne peuvent vivre s'ils ne sont libres ; les autres consentent d'être esclaves pourvu que leur pays ait quelque renom ; ceux-ci n'ont plus rien à demander quand l'idée religieuse triomphe ; ceux-là, lorsque la philosophie ne relève de qui que ce soit; il en est pour qui, en dehors du commerce, le monde n'existe point ; ces derniers vivent dans leur caisse, et ne voient rien au delà : pour eux, il n'y a qu'une franchise estimable, c'est la franchise des douanes. Mais, quelle que soit l'idée dominante d'un peuple, il s'insurge si on le froisse trop violemment, et ne s'insurge que dans ce cas. Qu'au lieu de lui donner satisfaction, on le soumette par la force, il sera défait, mais non vaincu. Au premier moment favorable, il entrera de nouveau en rébellion, et ne cessera de lutter qu'il n'ait eu gain de cause ou qu'on l'ait exterminé entièrement. Voilà ce qui est attesté par l'histoire de tous les siècles et de toutes les nations !

Si les souverains avaient été sages, ils auraient cherché,

(1/ Ainsi, voilà trois royaumes régis par le célèbre statut que les Cortès avaient à Cadix, en 18 12. Le lecteur comprendra encore mieux maintenant pourquoi on s'est fait un devoir de présenter une analyse détaillée de ce document.

par des concessions opportunes, à calmer cette fièvre de liberté qui déjà avait embrasé quatre royaumes, et menaçait d'en gagner d'autres. Ce fut à l'extrême opposé qu'ils s'arrêtèrent. Comme si le monde devait être soumis à des volontés sans contrôle, et qu'un peuple dût se trouver trop heureux d'avoir un despote pour chef, les souverains jugèrent de la dernière insolence qu'on se permît de vouloir être libre. En conséquence, ils se liguèrent, pour répondre par la violence à l'exaspération des esprits.

La Russie était de tous les empires celui qui avait le moins à redouter le contre-coup des mouvements européens. Eh bien ! ce fut précisément le cabinet de Saint- Pétersbourg qui se prononça le premier contre ces mouvements. Le 2 mai 1820 , le czar avait adressé à son ministre résidant à Madrid, une note dans laquelle il se déclarait résolu à combattre de tout son pouvoir la révolution espagnole. Plus tard, l'empereur Alexandre fit savoir à l'Autriche qu'il l'aiderait, s'il en était besoin, à renverser le gouvernement des Deux-Siciles. La solidarité ira plus loin.

Fort d'un appui moral qui pouvait, au premier appel, se convertir en bataillons, le cabinet de Vienne fit parvenir à toutes les cours allemandes et à tous les princes italiens, une circulaire où il plaidait la nécessité de ne pas souffrir que le pouvoir royal fût limité dans un pays habitué au despotisme; en même temps, le prince de Metternich adressait aux grandes puissances européennes, une demande de concours pour étouffer la révolution napolitaine.

A la suite de ces communications, monarques et ministres plénipotentiaires s'assemblèrent à Troppau pour la tenue d'un Congrès. Mais bientôt, caprice de diplo-

mates, on décida (28 décembre 4820) que les séances de cette réunion fameuse seraient continuées à Laybach. Louis XVIII, que quelques fantaisistes, un jour de goguette, surnommèrent le roi libéral, n'avait pas attendu le changement de ville pour formuler son opinion. Le 3 décembre 1820, il fit savoir à Ferdinand que le roi de France approuvait d'avance toutes les mesures que prendraient les souverains alliés, pour assurer à la couronne de Naples « la plénitude de ses droits. »

Pendant que les plénipotentiaires siégeaient encore à Troppau, le Parlement des Deux-Siciles s'efforçait de conjurer les périls qui menaçaient la révolution. Une guerre allait nécessairement éclater, et les besoins du trésor se trouvaient par là augmentés outre mesure. Les Députés essayèrent de combler le déficit, d'abord par des ventes de domaines, puis par un emprunt. On proposa ensuite d'aliéner tous les biens des couvents, et de supprimer les majorats sans aucune exception. Mais le peuple resta un peu froid à ces projets. La tentative d'un armement national, contraire à toutes ses habitudes, ne réveilla pas mieux son ardeur. Le 20 novembre (1820), les monarques alliés invitèrent le roi Ferdinand à se rendre à Laybach. Dès la réception de la dépêche, la cour de Naples, fidèle à son système d'hypocrisie, fit afficher à tous les coins de rue des placards pour annoncer que le roi allait faire le voyage de Laybach, « dans le dessein de procurer à son peuple fidèle l'amitié et la sympathie des étrangers (1). »

Cependant, la duplicité du monarque et de son entourage commençait à frapper les esprits les moins clair-

(1) Lord B*******; Naples political, social, and religions, t. II, p. 140.

voyants. Si les basses classes se refusaient à tout effort pour défendre les libertés conquises, elle n'en désiraient pas * moins les conserver et en jouir. Lorsqu'elles se virent menacées de les perdre, et de les perdre par une trahison du souverain, elles commencèrent à manifester le plus vif mécontentement. Beaucoup étaient d'avis qu'on devrait s'opposer au départ du roi ; mais personne n'avait le courage de proposer à cet effet une mesure hardie. Seulement, comme la mauvaise foi du monarque rendait le danger imminent, on se détermina, enfin, à recourir aux armes. Mais les choses les plus nécessaires manquaient pour résister à une invasion. Il n'y avait ni argent, ni munitions, ni approvisionnements, ni chevaux, ni chariots, ni équipages, ni canons. L'enthousiasme du peuple pour la patrie peut quelquefois suppléer à tout le reste; et l'on sait les prodiges qu'il opéra en France sous la république, et en Espagne, au temps de Napoléon. Malheureusement, Naples ne ressemblait ni à la France, ni à l'Espagne.

Pour comble de désastre, une circonstance fortuite tourna l'apathie des basses classes en hostilité contre le nouveau gouvernement. Le fusil d'un soldat ayant fait feu par accident, la balle vint effleurer les jambes d'un lazzarone. Aussitôt des flots de peuple se précipitent dans la rue de Tolède en vociférant : « Les gardes ont fait feu sur* nous. Défendons-nous! défendons-nous! » Cette alarme remplit en un instant la ville de confusion. Les lazzaroni brandirent leurs couteaux, la garde nationale prit les armes, les cloches sonnèrent de tous côtés, la populace tenta, pour s'en faire un appui, de délivrer les prisonniers et les galériens. Le général Pepe, qui avait repris le commandement en chef des troupes, accourut en personne et essaya d'apaiser cet orage. Sa voix fut méconnue. Les rassemblements se portèrent à des actes

de violence. 11 fallut opposer la force à la force. On amena des pièces de canon devant le palais, et le riot-act de Naples fut lu ; mais les masses s'avancèrent de la rue* de Tolède jusqu'à ce que leurs premiers rangs vinrent se heurter contre les gardes avancées des soldats. Alors commença une mêlée furieuse. Les troupes ayant ordre de ne pas répandre le sang, le peuple profita de ces dispositions pour les assaillir sans ménagement. Un moment, on put croire que la victoire resterait aux lazzaroni. L'imminence d'un danger inspira aux soldats l'idée de faire deux décharges générales c< à poudre, » Elles suffirent pour intimider. Les rassemblements se dispersèrent, sans qu'on eût à déplorer la mort d'un seul homme. Mais il n'en resta pas moins dans le peuple, contre les auteurs et les acteurs de la révolution, un ressentiment qui devait avoir les suites les plus funestes.

Le 7 décembre i820, Ferdinand envoya un message au Parlement, pour lui annoncer que, malgré son grand âge, il se rendrait au congrès de Laybach. Pour mieux tromper sur ses desseins, le roi donnait les assurances les plus positives de ses sentiments constitutionnels. 11 poussa même l'astuce jusqu'à demander qu'une commission du Parlement l'accompagnât. Le Parlement, qui savait désormais ce qu'il fallait penser des dispositions du souverain, refusa son consentement au voyage (8 décembre). « Le roi n'insista point, réforma son ministère « dans le sens delà révolution, et chercha, par des négoce ciations, à obtenir le consentement du Parlement à son « départ. Ce consentement ne fut donné que le 43 dé- « cembre ; mais en des termes tels que, durant l'absence « du roi, le pouvoir souverain tout entier devait être dé- « posé entre les mains du prince royal. Après avoir re- « nouvelé ses assurances et ses protestations, Ferdinand

a s'embarqua le 14 sur un vaisseau anglais, et arriva a le 19 à Livourne (4). »

* Entre-temps le prince de Cariati et le duc de Serra Capriola, qui s'étaient rendus à Vienne, chargés de missions extraordinaires, n'avaient pu arriver à aucun résultat. Ferdinand continua sa route par Florence. IL était accompagné du duc de Gallo, qui devait remplacer le prince Ruffo en qualité d'ambassadeur près la cour d'Autriche. Arrivés à Klagenfurt, le duc de Gallo reçut des puissances alliées Vordre de rebrousser chemin, et Ruffo vint occuper auprès du roi la place du duc de Gallo. Si toutes ces mesures n'avaient pas été convenues d'avance avec Ferdinand, il y aurait -de quoi plaindre un souverain qui subit tant de violences; mais nulle part, on ne trouve trace de protestation contre la conduite des alliés. On est donc autorisé à conclure que le roi de Naples, à l'imitation de certain monarque bien connu des Français, avait infirmé d'avance, par des messages secrets et confidentiels, toutes les démarches, tous les actes auxquels une prétendue contrainte l'obligerait. Le 8 janvier 1821, Ferdinand arriva à L#ybach. Il y fut suivi de près par l'empereur de Russie. Le 13, le Congrès s'ouvrit.

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