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CHAPITRE XIX

Le Congrès de Laybach. — Un mot de Mirabeau. — In verba magistri. — Principes des cours de Vienne, de Berlin et de Pélersbonrg. — Réponse de Va tel. — L'Autriche réfutée par Bignon, Puffendorf et Barbeyrac. — Article important d'un traité secret.— Frédéric de Souabe cité par le comte Orloff. — Une argutie de

(I) Henri Léo, Histoire d'Italie, t. III, p. 484.

NÀPLES. S 4 S

vieille date.— Engagement pris par le roi Ferdinand, en 1815.— L'histoire condamne les prétentions de Laybach. — La révolution napolitaine de 1820 oppréciée par Bignon. — Conférence du prince de Cimitile avec le prince de Metternich. — L'Angleterre refuse de s'associer à la détermination des puissances. — Les Sanfédisles.— Le duc de San- Miguel et le ministre Pidal [i82l].

Pendant que les souverains feignent de délibérer sur le sort des Deux-Siciles, tandis que tout est résolu et convenu d'avance relativement à ce malheureux pays, apprécions la moralité de leur acte liberticide.

Un jour que Mirabeau discutait une thèse délicate, il eut longtemps à subir pour réplique des passages de l'antiquité. A bout de patience, le tribun s'écria : « J'aimerais mieux un bon argument que des citations d'Aristote. » Et Mirabeau avait raison; car telle opinion vénérée des siècles n'est souvent qu'une immense erreur, les grands hommes, quand ils ont tort, n'ayant jamais tort à demi (t). Mais la diplomatie est un peu comme l'Église : elle aime à jurer in verba magistri. Suivons-la donc un moment sur le terrain des maîtres de la science, et, par occasion, jetons un coup d'œil sur quelques précédents.

(1) Un philosophe célèbre a établi, par un raisonnement sans ré* plique, que, relativement à nous, les anciens sont des enfants, de même que les peuples pasteurs étaient des enfants par rapport aux anciens, de même que nous serons des enfants pour nos neveux. Celte observation judicieuse, conformée la loi du progrès, est corroborée par la remarque de Pascal : L'humanité est un homme qui ne meurt jamais. Il résulte de celle double proposition que plus un jfiuple est jeune plus il est vieux. Or, si l'expérience et les lumières sont en raison de l'âge, loin qu'on doive respecter une opinion à mesure qu'elle remonte dans le passé, il faut, au contraire, ne l'accueillir qu'après un examen d'autant plus mûr que l'opinion est plut vieille, c'est-à-dire, plus jeune.

Les cours de Vienne, de Berlin et de Pétersbourg, qui jouaient le principal rôle à Laybach, partaient de ce double principe pour intervenir à Naples : 1° qu'elles avaient le droit et le devoir de veiller au repos de l'Europe, à la sécurité des gouvernements, et que la situation anormale des Deux-Siciles troublait cette sécurité et menaçait ce repos; 2° que la conformité de vues de plusieurs États forts légitimait l'action de la force à l'égard des États faibles, pour les obliger d'entrer dans les mêmes vues.

Or, que répond Vatel à cette double prétention? « Un « nain est aussi bien un homme qu'un géant; une petite a république n'est pas moins un État souverain que le a plus puissant royaume. Se gouverner soi-même, à son a gré, est l'apanage de l'indépendance... Toute nation a est en plein droit de former sa Constitution, de la maino tenir, de la perfectionner et de régler à sa volonté tout « ce qui concerne le gouvernement sans que personne « puisse l'en empêcher... S'il arrive donc que la nation a soit mécontente de l'administration publique, elle « peut y mettre ordre et réformer le gouvernement. Si a elle se trouve mal de la Constitution même, elle est en a droit de la changer. En supposant même qu'il s'élevât a des troubles intérieurs à l'occasion des lois fondamen- « taies de l'État, il appartient uniquement à la nation d'en a juger... Si quelque puissance étrangère s'ingère dans a les affaires domestiques d'une autre, si elle entreprend « de la contraindre dans ses délibérations, elle lui fait « injure. »

Plénipotentiaires de Laybach, vous dites que ce n'est pas seulement dans votre intérêt propre que vous agissez, mais aussi, et surtout, pour le bien du pays qui appelle votre attention? Vatel répond : « Pour contraindre quel-

« qu'un à recevoir un bienfait, il faut avoir autorité sur « lui, et les nations sont absolument libres et indépendante tes. »

L'Autriche, en son particulier, prétendait-elle invoquer

le traité secret du \ 8 juin 1815 (\), comme engageant le

roi de Naples ? Elle aurait été réfutée par Bignon, qui

parle en ces termes : Pour qu'un traité soit obligatoire,

quatre conditions essentielles sont requises :

a 4° Que l'engagement contracté porte sur des choses dont l'exécution soit possible;

« 2° Que l'engagement ait été pris en conformité de Fintérêt de l'État, et qu'il ne renferme pas de stipulations capables de causer sa mort;

« 3° Que le traité n'ait pas été conclu pour des causes injustes et déshonnêtes ;

« 4° Que celui qui a pris un engagement ou fait une promesse, ait eu le droit de faire cette promesse ou de prendre cet engagement.

Et Puffendorf, cité par l'auteur, dit, à son tour : « Si, dans le temps qu'on s'engageait, il y avait appaa rence que la chose serait en notre pouvoir, en sorte a qu'on ignorât qu'elle fût impossible ou qu'elle dût le

(f) L'article important, qui se trouve ailleurs cité en partie, était ainsi conçu dans son entier : « Les engagements que Leurs Majestés « prennent par ce traité pour assurer la paix intérieure de l'Italie, « leur faisant un devoir de préserver leurs sujets et États respectifs « de nouvelles réactions, et du danger d'imprudentes innovations « qui en amèneraient le retour, il est entendu entre les hautes par- « lies contractantes que Sa Majesté le roi des Deux-Siciles, en réta- « blissanl le gouvernement du royaume, n'admettra pas desehan- « gements qui ne pourraient se concilier soit avec les anciennes « institutions monarchiques, soit avec les principes adoptés par Sa c Majesté impériale et royale apostolique pour le régime intérieur « d« ses provinces italiennes. »

a devenir, on ne saurait être tenu à l'exécution d'un paa reil engagement. »

Barbeyrac ajoute :

a II y a des cas qui n'étaient pas de nature à être a prévus, mais qui sont tels néanmoins que, s'ils eussent a pu venir dans l'esprit de celui qui parle, il les aurait a exceptés. »

D'où il conclut que certains traités n'engagent pas le souverain contre son peuple, ni ne donne le droit aux autres parties contractantes de s'en prévaloir.

Suivant le comte Orloff, Frédéric de Souabe, un illustre monarque, celui-là, « croyait que les nations ont aussi a des droits. Il pensait qu'une nation est libre et qu'elle « ne peut être assujettie qu'aux lois qu'elle s'est impo- <r sées elle-même pour assurer sa félicité ; et que, tout « droit à la liberté étant inaliénable pour une nation, un a souverain étranger ne pouvait se prévaloir, pour enva- « hir l'indépendance dont elle devait jouir, de quelques a concessions arrachées par la force ou par la ruse à la « crainte ou à l'ignorance. »

Ainsi les autorités condamnaient les prétentions de Laybach. Passons, à l'usage.

Dès les assises de Troppau, les monarques alliés, pour légitimer aux yeux du monde la violence qu'ils méditaient, prétendaient séparer Ferdinand de son peuple. Selon eux, ce n'était point au prince qu'ils faisaient la guerre, mais à la nation napolitaine, et les précédents de l'histoire auraient autorisé leur attentat. L'argument, en effet, n'était pas nouveau ; seulement, on le retournait, a Théodose» disait Attila « m'a fait une promesse; s'il a ne veut pas la tenir, je lui déclare la guerre; s'il ne le « peut pas, et qu'il soit dans cet état qu'on ose lui désce obéir, je marche à son secours. » Bélisaire protestait

qu'il ne faisait point la guerre aux Vandales, mais à Gélinrier, leur tyran. La France ne combattait point l'Empire, mais uniquement Louis V de Bavière. Le Pape ne s^attaquait pas à Florence, mais seulement à Laurent de Médicis. Du Guesclin n'en voulait nullement à l'Espagne, mais à un prince indigne de régner. Charles XII n'avait point de haine contre les Polonais, mais contre leur roi, Frédéric-Auguste. L'animosité de Guillaume III ne s'appliquait qu'à la personne de Louis XIV. L'Europe conjurée était pleine de respect pour la vraie nation française ; elle ne maudissait que la république et les révolutionnaires. La coalition n'avait pas moins de tendresse peur le grand peuple; elle ne voulait abattre que Bonaparte. Arrêtons-nous. Pour n'opposer les faits aux paroles que dans le dernier cas, on sait comment la France n'eut rien à perdre par la chute de Napoléon !

Ainsi la distinction, pour être de vieille date, n'en valait pas beaucoup mieux. Dans l'espèce, d'ailleurs, le prétexte était d'autant plus condamnable que, bien avant la révolution de 1820, Ferdinand, s'identifiant avec le peuple des Deux-Siciles, avait dit à Palerme (1815), sans que personne l'y contraignît : « Le peuple sera le souvent rain, et le roi sera le dépositaire des lois que dictera « la plus énergique et la plus désirable des Constitua tions (1). »

Afin de justifier la rupture avec le nouveau gouvernement, on prétendait encore avoir reconnu, aux termes des traités de Vienne, le chef d'une monarchie illimitée, et qu'il serait dangereux de reconnaître, dans le même pays, le chef d'une monarchie constitutionnelle. Des

(1)11 populo sarà sovrano, ed il principe depositario délie leggi che detterrala piùenergica e la più desiderevole délie Costituzioni.

précédents, ajoutait-on, faisaient un devoir de s'abstenir jusqu'à ce que les choses eussent été remises dans leur premier état. — Les précédents, loin d'être favorables à leur thèse, prouvaient tous contre les plénipotentiaires de Laybach.

Lorsque les Pays-Bas rompirent, par une révolution, les liens qui les attachaient à l'Espagne, et proclamèrent ennemi leur ancien prince, Henri IV et Elisabeth reconnurent le nouveau gouvernement. Les autres puissances imitèrent bientôt Elisabeth et Henri IV ; et l'Espagne elle-même, après la paix de Westphalie, admit les Pays- Bas dans le droit européen. Si Louis XIV, dont le ministère avait autrefois caressé Cromwell, refusa d'abord de reconnaître Guillaume III, ce fut parce qu'il croyait trouver plus d'avantages au maintien des Stuarts; mais toutes les autres puissances admirent sans hésiter la révolution de 1688. Il n'y eut pas jusqu'au roi de France qui, après la paix de Ryswyk (1697), ne reconnût le Stathouder roi d'Angleterre. — En Suède, Gustave III, ayant pris possession du trône (1771), signe un acte de sûreté (28 mars 1772) par lequel il reconnaît la Constitution de 1720, jure une haine éternelle au pouvoir absolu, et déclare coupable de trahison quiconque tenterait de la rétablir. Tous les fonctionnaires publics doivent préter serment de ne jamais former une pareille tentative. Les États sont d'avance déliés du serment de fidélité, si le roi vient à violer ses propres serments. Gustave est reconnu comme souverain constitutionnel. Quatre mois ne se sont pas écoulés, le roi de Suède monte à cheval (19 août 1772), rassemble les troupes, se place à leur tête, et l'épée nue, il envoie des grenadiers contre les sénateurs, qu'il retient prisonniers; il arrête les principaux membres du parti des Bonnets, parcourt la ville, haran-

gue le peuple, réclame un nouveau serment, distribue de la poudre, des balles et de» boulets, place de l'artillerie sur les ponts et dans les rues, braque le canon contre le palais où les sénateurs sont renfermés, et vient ensuite entonner un Te Deum en leur présence, qu'il les force d'accompagner; Gustave se trouve, en un mot, dans l'espace de quelques heures, transformé de premier sujet des lois, en monarque placé au-dessus de toutes les lois. Le corps diplomatique se rend au château. Il félicite Gustave III du succès de son entreprise ; et les souverains qui venaient de reconnaître le roi constitutionnel, reconnaissent le roi absolu. — L'Amérique du Nord s'insurge et se sépare de la mère patrie : la France reconnaît l'indépendance des États-Unis; d'autres États suivent cet exemple, et l'Angleterre en vient elle-même à proclamer comme nation libre et autonome son ancienne colonie. — La France substitue la république à la monarchie: on la menace; elle répond au défi, en faisant tomber la tête de Louis XVI. L'Europe lui déclare la guerre ; mais,* aussitôt que la république a montré sa force, la valeur de ses généraux, l'héroïsme de ses soldats, c'est à qui, parmi les souverains, traitera avec la république française. Plus tard, la victoire fait aduler le Consulat; et l'empire a une cour de rois (1). Ainsi encore, loin que l'histoire justifiât l'intervention, basée sur la forme nouvelle du pouvoir, elle la condamnait formellement.

D'après les cabinets de l'Europe, le gouvernement de Naples était la destruction de l'ordre social. Il eût été plus juste de dire la destruction du pouvoir absolu; car, loin de rêver le renversement de la société, Naples ne

(I) Si nous voulions pousser les citations plus loin que 1820, des faits du même genre ne manqueraient point. La Grèce a été reconnue, la Belgique reconnue, etc., etc.

songeait pas seulement à se débarrasser du sou verai n . Partout on acclamait : « Dieu, le roi, et la Constitution ! (i ) » Autant et plus que jamais, le vieux cri napolitain se faisait entendre : a Vive le roi*! meure le mauvais gouvernement (2) ! » Avant la révolution, « le royaume était « divisé en classes et en factions, Jacobins et défen- « seurs de la foi, Muratistes et Bourboniens, Carbonari a et Caldérari; toutes ces classes se fondent en une seule, a II n'y a plus de Carbonari, parce que les Carbonari ne a voulaient qu'un gouvernement libre, et que leurs dé- « sirs sont satisfaits. Les mots Carbonari et Constitutiona nels sont maintenant synonymes. Au reste, par quelque « dénomination que Ton prétende avilir les hommes qui « ont introduit un gouvernement représentatif à Naples, a on ne peut point détruire la nature des choses : ces « hommes que Ton calomnie ont affranchi leur nation ; a ils ont assis sur la base sacrée des lois un trône qui ne a reposait que sur l'instabilité de la force. L'esprit qui a anime aujourd'hui le monde n'est ni le crime ni le « bienfait de tels ou tels individus, de telle ou telle classe. « 11 n'est point éclos à Naples du cerveau des Carbonari: « il est répandu dans tout le corps européen; il agit dans « tous ses membres, circule dans toutes ses veines; il c( règne sur la pensée, et commande à toutes les facultés « humaines. Les Carbonari, comme les libéraux de toutes « les autres contrées, obéissent à sa puissance. Dans la «recomposition de l'ordre social, ils ne sont que ses « ouvriers; lui seul est l'architecte. En France, malheu- « reusement, il a été forcé de s'entourer de ruines. En « Espagne, à Naples, instruit par l'expérience, il est par-

Ci) Tutti gridano : Dio, re, e Conslituzione ! (2) Viva il re ! mora il mal governo !

« venu, presque sans secousse, à faire sortir des gouverne nements libres du chaos d'institutions perverties dans « le moyen âge. Le reproche qui se fonde sur ce que les a changements survenus à. Naples seraient l'ouvrage « d^une secte, n'est donc au fond qu'une chicane de « mots(l). »

Pousser plus loin la démonstration, en vue d'établir la mauvaise foi des plénipotentiaires de Laybach, paraîtra sans doute superflu. Ce qui précède aura suffisamment édifié le lecteur. L'instruction, cependant, ne serait pas complète, si l'on n'ajoutait certain document d'une impertinence rare, et où le droit du plus fort est invoqué avec la plus incroyable audace.

Le régent de Naples avait voulu , en l'absence de son

père, accréditer un nouvel ambassadeur à la cour de

Russie. Le Tzar refusa de l'admettre. Le prince de Cimi-

tile fut alors chargé d'une mission extraordinaire pour le

cabinet de Pétersbourg. Arrivé à Vienne , l'envoyé des

Deux-Siciles voulut avoir une conférence avec le prince

de Metternich. Le ministre d'Autriche y consentit. Après

. l'entrevue, tous les détails de la conférence furent ren-

. dus publics, imprimés dans plusieurs journaux allemands,

et reproduits par les journaux napolitains. Cette pièce

remarquable avait pour titre : Conférence du prince de

Cimitile avec le princr de Mgtternich. La voici, telle

que la censure germanique permit de la publier:

Le prince de Cimitile. a La révolution de Naples, eûtelle été provoquée par les Carbonari , n'en est pas moins l'ouvrage de la nation entière ; et, s'il est permis de blâmer la forme sous laquelle elle s'est opérée, il ne serait pas tout à fait possible de rendre cette révolution non

(0 Bignon, Du Congrès de Troppau, Paris, 1821, p. 98, 99.

avenue, ou de la faire rétrograder. Ce devrait, en conséquence, être une loi de prudence pour les potentats de la considérer comme une question de fait.

Le prince de Metternich.. a Sans vouloir contester le fait de la révolution, quand même l'Autriche et les autres puissances voudraient se prêter à traiter les événements des premiers jours de juillet dernier, comme ayant conduit à un ordre de choses qu'elles devraient reconnaître■, parce qu'il existe, l'Autriche et ses alliés auraient des considérations très-graves à opposer à ce principe. La révolution existe à Naples. Elle est l'œuvre d'une secte réprouvée : cette secte a séduit une portion de l'armée, liée par ses serments à la défense du trône et au maintien de la sûreté publique. La révolution est, de la part de cette secte, l'œuvre de la surprise et de la violence, et, de la part de la cour, celle de l'impuissance et de la faiblesse. Il ne faut pas pour cela que ce qui s'est fait à Naples, arrive aussi dans les autres pays. La sanction que donneraient à cette révolution des cours placées dans un état d'entière liberté , leur ferait transporter sur leur propre sol ce qui heureusement pour elles n'y existe pas, ce qu'il est de leur devoir de condamner en principe et de combattre en fait, si jamais tentative pareille voulait provoquer de pareils événements.

Le prince de Cimitile. « Ainsi, par cette opposition d'un principe à un autre, le royaume de Naples se trouverait détaché de toute relation avec l'Europe , position qui en résultat exposerait ce royaume aux plus graves préjudices, et à des préjudices qui pèseraient sur l'innocent comme sur le coupable. Cette considération est * tellement conforme aux principes de la simple humanité, qu'elle devrait avoir une grande force aux yeux des monarques.

prince de Metternich. « Ce qui arrive dans les cernions physiques est applicable aux contagions morales, moment de la peste, un cordon sanitaire enveloppe malades et ceux qui ne sont que compromis. En pareil cas rien de plus simple que les plaintes de ceux-ci et leurs prétentions à être traités comme ceux qui sont en dehors de la ligne de quarantaine. Cependant le bienêtre général exige qu'on ne tienne aucun compte de leurs réclamations; et dans des jours de périls aussi imminents pour la société, les calculs de tout gouvernement doivent être essentiellement déterminés par les mesures les plus propres à sauver la grande masse, en exposant le petit nombre. Ce principe, fondé sur les bases même de la société, acquiert encore beaucoup plus de valeur et de force dans chaque État, quand il s'agit de l'appliquer à rintérêt d'un peuple contre l'étranger.

Le prince de Cimitile. « Il n'y a donc point de moyen de s'entendre? Vous voyez que mon gouvernement sent les risques auxquels est exposé le royaume. Vous avez vu des preuves de sa modération dans la conduite qu'il a tenue dans les affaires de Bénévent et de Ponte-Corvo. 11 désire plus que tout autre de vivre en paix et en bonne intelligence avec tout le monde : il s'abstient de s'ingérer dans les affaires d'autrui. Il tâchera de prévenir, par sa sagesse et sa modération, les maux dont le pays est menacé. Pourquoi, dans un tel état de choses, l'Empereur ne lui donnerait-il pas la main pour le soutenir et pour le défendre? N'y aurait- il donc pas moyen de s'entendre?

Le prince de Metternich. a Le fait que vous citez de Bénévent et de Ponte-Corvo, tourne en faveur de mon système. Vous avez dans cela même la preuve de ce que peut votre gouvernement, et de ce que risquent les au-

très par le fait même de ce qui est arrivé chez vous. Que le nouveau gouvernement de Naples ne songe nullement à faire des conquêtes matérielles; rien n'est plus naturel dans sa position, et certainement on ne doit pas lui en savoir gré; mais, d'un autre côté, connaissez-vous un seul moyen d'empêcher que le principe, sur lequel se fonde sa frêle existence , ne marche sans son aide (et même je me plais à l'admettre), malgré lui et contre ses intérêts les plus directs ? Et voulez-vous ensuite que des corps sains s'inoculent le mal dont il est dévoré, que, par un seul acte, ils rompent tous les liens, ils renversent tous les fondements de leur existence ? En un mot, voulez-vous qu'ils mettent en jeu leurs moyens d'exister et de se soutenir par la sanction qu'ils accorderaient à des principes et à des événements qui ont fait tomber votre pays d'un heureux état de repos et de prospérité dans un abîme sans fond , et que par-là ils vous privent vousmêmes des derniers moyens de salut que vous pourriez encore espérer contre une anarchie absolue ?

Le prince de Ctmitile. « Mais quels peuvent être ces moyens de salut?

Le prince de Mettèrnich. a L'ordre et le maintien des seuls principes, d'après lesquels la société puisse être gouvernée, principes sur lesquels se fonde le repos des parties saines du corps social, et il y en a quelques-unes qui le sont encore heureusement, par la détermination prise par les gouvernements de maintenir intactes les institutions tant anciennes que nouvelles, contre les attaques des novateurs et des sectaires.

Le prince de Cimitile. a Vous voudriez donc que tous les gouvernements prissent pour première règle de conduite le principe de la stabilité ? Certainement la stabilité est d'un grand poids dans les calculs de la sagesse qui

doit guider les gouvernements; mais ce principe n'est pas le seul qui doive entrer dans leurs calculs. L'histoire nous démontre que la société ne se prête jamais à un état purement stationnaire; mais qu'elle aspire à une amélioration successive, et qu'avec le temps cette amélioration s'opère partout. Les gouvernements d'aujourd'hui diffèrent essentiellement de ceux qui étaient bons dans le quinzième siècle. La civilisation a fait des progrès partout : elle se retrouve dans toutes les relations politiques, et même dans l'esprit dont sont animés les ministres. Le prince de Metternich , par exemple, est infiniment plus éclairé que ne l'étaient les diplomates du quinzième siècle tous ensemble. Tout s'avance progressivement vers un but plus élevé que celui qu'avait voulu fixer le régime féodal. Il importe de regarder les besoins et l'esprit du siècle; de ne pas méconnaître le véritable état de la société européenne. Elle veut que l'arbitraire cède aux institutions qui garantissent le règne des lois et les progrès de la civilisation. Une grande partie de l'Europe encore arriérée appelle le gouvernement représentatif. Nous voyons que là où il est accordé par le prince, l'ordre, la prospérité et le contentement général sont assurés, tandis que là où on le refuse, les dangers d'une révolution se font sentir d'une manière chaque jour plus menaçante. Il semble que ces considérations ne devraient pas être oubliées, lorsqu'on veut faire valoir le principe de la stabilité.

a D'un autre côté, vous parlez de salut; mais, si l'on nous refuse tout contact avec les corps sains, comment sera-t-il possible que nous nous sauvions? Il semble que vous ne voulez pas admettre d'ambassadeur de notre part auprès de votre gouvernement, et cependant n'avez-vous pas encore un chargé d'affaires à Naples ?

Le prince de Metternich. a L'Empereur n'admettra pas le représentant d'un gouvernement, lorsqu'il ne peut pas en même temps reconnaître le principe sur lequel ce gouvernement est fondé. Le chargé d'affaires de l'Empereur, de même que tout le corps diplomatique à Naples, a été accrédité auprès du roi, lorsque le roi était ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être. Du reste, je suis bien loin de contester à votre gouvernement le droit de renvoyer le chargé d'affaires de l'Empereur, et même tout le corps diplomatique.

Le prince de Cimitile. « Je vous assure qu'on n'est nullement dans cette intention ; mais ne serait-il donc point possible de trouver un moyen de conciliation et d'intelligence?

Le prince de Metternich. a II n'en existe qu'un seul, et ce moyen n'est pas une conciliation, mais un remède contre le mal qui vous accable. Vous désirez le connaître: je vais vous l'indiquer. Que les hommes courageux , et qui veulent le bien de leur pays, se réunissent ; qu'ils se présentent devant le roi, et lui disent: c< Sire, vous et votre peuple, vous avez été les victimes d'une conspiration ourdie dans les ténèbres et exécutée par des voies et des moyens qui menacent tous les trônes et toutes les institutions, et qui ne menaceraient pas moins la durée de tout ce qui pourrait être fait dans notre patrie en conséquence de la position actuelle des choses. Daignez compter sur nous et reprendre les rênes de notre gouvernement. Commencez par punir de leurs crimes les hommes qui ont concouru à la ruine de l'État. Qu'une commission militaire juge les Pepe, lesMorelli, les Minichini, et qu'il soit fait justice d'eux et de leurs complices dans les vingt-quatre heures après la sentence prononcée. Daignez pardonner à ceux de vos sujets qui ont été égarés

et séduits: placez la Carbonaria et les autres sectes parmi les crimes de haute trahison. Déclarez à votre peuple, qu'en reprenant les rênes du gouvernement, vous annulez tous les actes postérieurs au 5 juillet , comme ayant été arrachés par la violence et par la trahison. Annoncez que vous vous réservez de prendre les mesures administratives qu'exigent le bien et les besoins de vos peuples. Promettez de faire entrer dans vos calculs le mouvement que les esprits ont reçu de la révolution, et les nouveaux besoins qu'ils se sont créés. Vous satisferez ainsi à ce que vous devez à votre peuple, et nous-mêmes, la société entière, nous vous soutiendrons vous et la patrie.

*Le prince de Cimitite. a Mais où voulez-vous qu'on trouve des hommes capables de tenir un tel langage?

Le prince de Metternich. « lis ne se trouveront pas parmi vous, et cela est cause que l'Empereur, qui peut se glorifier de régner sur des peuples parmi lesquels les hommes de ce caractère et de ces sentiments forment l'immense majorité, ne veut pas abandonner ces hommes et ces principes pour complaire à des scélérats et à des fous qui ont miné votre pays. Du reste, en trouvant des hommes capables de produire le bien que j'ai indiqué, vous disposerez de tous les moyens de l'Empereur. Quatrevingt, et s'il le faut, cent mille hommes voleront au premier appel. Ainsi vous rentreriez à Naples, après avoir vaincu la révolte qui vous en chasse.

Le prince de Cimitile. c< Puis-je donc écrire à Naples qu'il n'y a aucun moyen de s'entendre ?

Le prince de Metternich. « Tout ce que vous voudrez,

s'il ne vous convient pas d'écrire ce que je vous ai dit.

Le prince de Cimitile. « Mais vous êtes trompé, quand

on vous donne à entendre que les Carbonari seuls ont fait

la révolution de Naples. Elle est faite, n'importe par qui :

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les partis se diviseront : le sang coulera, et vous, qui pourriez l'empêcher, ne le voulez-vous pas ?

Le prince de Metternick. a Mon cher prince, le sang coulera, je ne puis le dissimuler ; il coulera à Naples, et il retombera sur tous ceux qui ont bouleversé leur patrie pour la sacrifier à leur ambition personnelle. Je ne suis responsable que de ce qui m'est dicté par l'intérêt de ma patrie, intérêt qui est heureusement celui de toute l'Europe en commençant par l'empire de Russie, et en finissant par la république de Saint-Marin.

Le prince de Cimitile. « Il ne me reste donc qu'à rendre compte de notre conversation ?

Le prince de Metternick. « Faites ce qu'il vous plaira; je suis loin de me croire en droit de rien vous permettre ou de rien vous interdire à cet égard. Le prince de Cimitile a voulu savoir ce que pensait le prince de Metternich. Vous savez maintenant ce que je pense, et vous pouvez, à votre gré, le tenir secret ou le faire afficher sur la voie publique. »

Voilà ce que les plénipotentiaires de Laybach, dont M. de Metternich était l'interprète, décoraient du nom de Droit international !

Le cabinet de Saint- James, qui aurait pu faire mieux, refusa de s'associer à cette monstrueuse doctrine. Par une sorte de compensation à ses torts, le ministre des affaires étrangères informa les légations des diverses cours (21 janvier 1824), que l'Angleterre ne prendrait aucune part à des « mesures politiques qui supposeraient le droit d'intervention de la part des souverains dans les affaires intérieures des États (1). »

(1) Président Hénault, Abrégé chronologique de l'histoire de France, continué par Michaud, année 1821.

Hais les monarques alliés ne furent point arrêtés par ces scrupules; ils persistèrent dans leurs projets de destruction.

Avant que l'immolation s'accomplisse, et pour mieux faire ressortir l'immoralité de l'intervention, il est bon d'opposer aux paroles pompeuses des monarques, le langage d'un homme qui jouit d'une haute estime, non-seulement en Italie, mais en Europe. On verra que tous les méfaits commis par la diplomatie furent dus à une faction qui, avant et depuis cette époque, n'a cessé de peser sur la malheureuse Naples.

« La Constitution politique du roi napoléonien (Murât) qui, concédée une année plus tôt, aurait tenu compte du vote particulier desregnicoles, et peut-être délivré l'Italie du joug étranger, était arrivée trop tard ; et c'eût été une chose vaine de s'attendre à la voir mettre en œuvre par le détestable et aventureux roi bourbonien qui, sous les auspices de l'Autriche , toujours funeste à l'Italie, revenait de Sicile escorté par le génie sans vergogne des Sanfédistes.

a Créés par Caroline d'Autriche , ignorants jusqu'à la stupidité, cupides jusqu'au brigandage, cruels jusqu'à l'assassinat, immoraux jusqu'à l'espionnage, superstitieux jusqu'au fanatisme, ces compagnons du cardinal Ruffo, de Mammone et de Fra Diavolo, eurent le privilège d'être tenus pour les seuls amis du trône et de l'autel, eux qui ignorèrent toujours et laissèrent ignorer à leurs descendants ce que représentent , dans la vie des nations , ces deux paroles sacrées.

a. A de tels soutiens de la monarchie et de la religio il fallut moins d'un lustre, pour détruire tout le bien fait ou préparé dans les deux précédents, et préparer cette interminable série de malheurs publics et privés, qui

du jardin de l'Italie firent et font encore la plus misérable terre du monde.

a Non contents d'avoir envahi les premières positions de PÉtat , d'avoir fait périr comme un malfaiteur le magnanime roi Joachim ; substitué à une foule de magistrats brillants de renommée, d'obscurs petits hommes dépourvus de tout autre mérite que d'une complicité coupable dans les perfidies de Caroline d'Autriche ; doublé la dette publique qui, après 1820, fut peu à peu vingfuplée; récompensé des services odieux; porté en don à Eugène de Beauharnais cinq millions de livres pour avoir licence de retirer aux Siciliens la Constitution de 1812; non contents, en somme, d'avoir trahi toutes les espérances des peuples et violé toutes les promesses du roi, les Sanfédistes outragèrent l'honneur des armes de la patrie et les règles les plus ordinaires de la société civile, préposant au ministère de la guerre un général étranger, Nugent, et à celui de la police un bourreau sans pitié, le prince de Canosa. (i) »

Tels furent les principaux auteurs de la Révolution de 1820. N'est-ce pas le cas de répéter, avec le vieux duc de San-Miguel : « Les grandes révolutions ont toujours été « légitimes, et rendues inévitables par une seule et même ce cause : les longs excès et les abus du pouvoir arrivés à « leur comble. Pour moi, j'ai dans ma vie pris une a part active à de semblables mouvements , et je le « rappelle avec orgueil. Quand la révolution est devenue « une nécessité, c'est un insigne honneur que d'être le « premier à en arborer le drapeau (2). »

(1) P. Leopardi, Narrazioni storiche, Torino, 1856, p. 8, 9.

(2) Réponse à une attaque brutale de M. Pidal, ministre des affaires étrangères. Séance desCortès espagnoles, du 17 mai 1857.

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