TIBLES AVEC L'HOISNEUR DE LA NATION ET LA DIGNITÉ DE
« votre couronne. » Louis XVIII fut indigné de la hardiesse des derniers mots. Lorsque la députation de la Chambre se présenta aux Tuileries (30 novembre), le roi ne voulut admettre en sa présence que le président et deux secrétaires. Il refusa d'entendre la lecture de l'adresse, et laissa échapper contre les Députés des paroles pleines de colère. Le système représentatif n'en triompha pas moins des mauvaises dispositions du roi. Quinze jours plus tard (14 décembre), le ministère était complètement renouvelé (1). Mais les membres de la Gauche furent un peu désappointés, quand ils virent par quels hommes on remplaçait MM. de Latour-Maubourg, Portai, Roy, Pasquier, Siméon et Laine. Ils auraient dû plutôt s'en réjouir, car les nouveaux ministres vont préparer la chute d'une branche tolérée, mais peu chérie.
Chaumières, salons, cours de justice, tribune législaf tive, tout le royaume à cette époque était dans l'agitation. * On s'accordait peu encore sur la forme et les conditions ^ du gouvernement futur. Seulement, le désir de voir disparaître des princes, qui non-seulement rappelaient les malheurs de la patrie, mais qui s'associaient aux forfaits contre la liberté des peuples, devenait chaque jour plus
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(1 ) Forent nommés : au Département de la justice, M. de Peyron-
# Bel; — des affaires étrangères, le vicomte de Montmorency; — de ti la guerre, le maréchal duc de Bellune; — de l'iniérieur, M. Cor- ,'j bière; — de la marine, le marquis de Clermont-Tonnerre; — des
finances, M. de Villèle ; — M. de Lauriston conserva le ministère
* de la maison du roi.
général. Les hommes qui se guident sur les louanges officielles ou sur les articles d'écrivains stipendiés, étaient les seuls à ne pas voir cette tendance du pays. Les symptômes étaient pourtant nombreux. La fin de décembre 1821 fut marquée par un complot ourdi au sein de l'école de cavalerie de Saumur. Les insurgés devaient s'emparer du château de la ville, arborer le drapeau tricolore et proclamer Napoléon IL Dans le même moment devait éclater un mouvement à Béfort, où jouerait un rôle le 29° régiment de ligne. Des révélations mirent à temps l'autorité sur ses gardes, et les deux projets échouèrent. Huit jours plus tard , on découvrait à Toulon (9 janvier 1822) une Vente de Carbonari organisée par des officiers en non-activité. Ailleurs, on constatait les Ventes ou Cercles des Bons cousins, des Chevaliers de la liberté. A Nantes, des officiers du 13e de ligne entrèrent dans une société secrète; il est vrai, pour la dénoncer au pouvoir. A Paris, le 45e de ligne forma une Vente militaire. Au moment où le conseil de guerre séant à Tours vient de condamner les accusés de la conspiration de Saumur, a lieu la tentative du général Berton (24 février 1822). La nouvelle se répand qu'un gouvernement provisoire vient d'être établi, à la tête duquel se trouvent le général Foy, Lafayette, Benjamin Constant, Lafitte, Manuel, Kératry, Voyer-d'Argenson ; et, quoique ce bruit ne soit pas fondé, l'Anjou et la Bretagne y croient, tant ils le jugent dans la situation.
A cette époque, comme tant d'autres fois, les tendances despotiques du gouvernement trouvaient un puissant appui dans le clergé. « Pour peu que l'on étudie avec « quelque attention, » a dit de nos jours un écrivain de talent, à propos du catholicisme, « soit les dogmes, soit « son organisation, soit son histoire, il est impossible de
« n'être pas frappé de la communauté d'intérêt, de sym- « pathie, et surtout de principe et de nécessité qui lie « sa cause à celle des gouvernements absolus. » Et plus loin, a Malgré son désir de ménager tous les partis, la « cause que l'Église a serviele plusconstamment, — après « toutefois celle de sa propre domination, — est incon- « testablement la cause des royautés absolues. Là est à a la fois son esprit, sa tradition, sa sympathie, et, ce qui « résume tout cela, son intérêt, sentiment plus fort et « plus durable (1). » Il y avait alors tant de signes manifestes de l'alliance des prêtres avec le despotisme des souverains, que les libéraux et les Carbonari, par une réaction inévitable, confondaient dans une haine commune Rois et Clergé. Le 27 février 1822, Paris vit les prédications des missionnaires interrompues aux tetits-Pères; on arrêta, malgré leurs réclamations, deux membres de la Chambre des Députés (2). Le 4 mars, ce fut dans l'église Saint-Eustache que des troubles éclatèrent. La force armée fut requise, l'église évacuée ; mais des rassemblements se formèrent sur la place des Victoires, aux cris de A bas les missionnaires l A bas les jésuites! Le lendemain, les étudiants de l'École de droit se partagent en deux bandes; l'une crie : Vive le roi! l'autre, plus nombreuse, crie : Vive la Charte ! Les deux partis sont sur le point d'en venir aux mains. Il faut l'intervention de la gendarmerie pour séparer les groupes. Les cours et exercices de la Faculté de droit sont suspendus (6 mars). Quinze jours-après, on découvre un vaste complot formé à la Rochelle (17 mars), par les sous-officiers du 45e, Deux semaines plus tard, le gouvernement est forcé de
(1) P. Lanfrey,.le Parti catholique. Le Siècle, 17 avril 1857.
(2) Le général Demarçay et M. de Courcelles.
dissoudre l'École de cavalerie de Saumur (29 mars). Le 3 juillet éclate la conspiration de Colmar : un lieutenant-colonel, Caron, veut opérer un mouvement à la Quiroga, et délivrer les prisonniers de la conspiration de Béfort.
Les magistrats se figurent difficilement que les conspirations aient pour cause les fautes, la mauvaise politique, ou la triste origine du souverain dont la magistrature relève. Lorsque la cour d'assises de Paris jugea l'affaire du complot de la Rochelle, M. de Marchangy, dans un réquisitoire devenu célèbre, attribua la permanence des sociétés secrètes à Napoléon. Selon cet avocat général, « Y effronté succès du 20 mars les avait accréditées et « mises en réputation. À cette époque, l'usurpation [et a ce fut là son plus odieux forfait) appela à son secours « la démagogie, qui vint assister à ses derniers moments a pour hériter de ses dépouilles. »
En suivant un moment avec nous M. de Marchangy, le lecteur comprendra pourquoi, à propos de Naples, on a dû parler d'autres États. Si les despotes poursuivaient la liberté chez tous les peuples, c'est qu'ils croyaient, ou feignaient de croire, tous les peuples d'accord pour les renverser. Il y avait de leur part exagération volontaire; car des quatre royaumes qui avaient fait une révolution, l'Espagne, Naples, le Portugal et le Piémont, pas un seul n'avait songé à se passer du trône. En France, sans doute, la pensée de renverser la dynastie régnante commençait à se faire jour; mais cela tenait aux raisons particulières qu'il y avait de détester les Bourbons. Et encore, malgré leur triste passé, des institutions larges et de sages conseillers auraient pu maintenir longtemps la couronne sur leur front. Tout prouve qu'à cette époque, parmi les libéraux, qu'ils fussent ou ne fussent point de
la Charbonnerie, il y avait fort peu de républicains. Mais que les patriotes des divers pays correspondissent entre eux par des moyens sûrs, dans l'objet de combattre partout l'absolutisme, et d'obtenir des Constitutions préservatrices, c'est ce qui est également incontestable. Les rois avaient leurs diplomates pour s'entendre sur l'oppression ; les patriotes avaient leurs initiés pour s'entendre sur l'affranchissement.
Mais M. de Marchangy se plaçait au point de vue que les souverains avaient intérêt à faire prévaloir, pour, aux regards de l'histoire, paraître moins criminels. A l'entendre, « toutes les sectes s'accordaient sur le but de leur a institution; c'était de former une ligue des peuples a contre l'autorité légitime ; c'était de conquérir la li- « cence à main armée, pour la faire asseoir sur les débris « des trônes et des autels. » La liberté nommée licence, et l'autel uni avec le trône, c'étaient des artifices de langage qui faisaient toujours un certain effet dans la bouche du ministère public (1).
o La police des temps, » dit encore le magistrat, « dé- « couvrit successivement, sans en compter beaucoup d'aua très dont elle neut pas connaissance, les sociétés de YÉ- « pingle noire, celle des Patriotes de i816, celle des a Vautours de Bonaparte, celle des Chevaliers du soleil, « celle des Patriotes européens réformés, et celle de la a Régénération universelle... On s'entendait si bien que a l'on concerta de vastes conspirations; celles qui se trace mèrent, en 1816, à Paris, et dans les départements de « l'Isère, du Rhône et de la Sarthe, prouvèrent que déjà a il y avait accord, permanence et unanimité. Cependant
(1) « Un puissant souverain, » dit Michaud, à propos du réquisitoire de M. de Marchangy, « adressa au magistrat un témoignage officiel de sa satisfaction. » Je le crois bien I
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a les perturbateurs... ignoraient comment on peut admia ministrer la sédition, et en faire en quelque sorte un de- « parlement à portefeuille. Voilà ce qu'ils apprirent, « en 1820, par leur affiliation à la secte des Carbonari. » Dans Tannée 1821, trente-cinq préfets dénoncent à la fois des sociétés de Carbonari, organisées dans leurs départements. Paris compte plusieurs centaines de Ventes, la Victorieuse, la Sincère, la Réussite, la Bélisaire, la Westermann, la Washington, les Amis de la Vérité, etc. On a une pièce qui contient l'organisation de la Société des Amis de la liberté (1). Le réquisitoire ajoute qu'à la tin de 1821, une foule de Carbonari français partirent pour Madrid, a afin de secourir leurs frères de la Fontaine d'or (2) » Le Comité directeur serait devenu un gouvernement occulte déployant les ressources et prenant « l'attitude d'une puissance qui a des trésors, des « ambassadeurs, des sujets et des armes. » Le revirement des fonds de la banque du Comité aurait produit «un « gain de plusieurs millions. » Les Carbonari s'exerçaient au maniement des armes. Il y avait un Comité d'actions militaires. Cinq cents jeunes Carbonari d'élite, formant le bataillon sacré, devaient, dans le cas d'un soulèvement général, être employés comme officiers. On avait voulu introduire la Charbonnerie à Vincennes, et s'emparer du château. Les conjurés différaient sur le gouvernement à
(1) Le serment suivant se trouve dans la partie relative à la réception : « Je jure d'être fidèle aux statuts de l'ordre des chevaliers « de la Liberlé ; si je viens à les trahir, la mort doit être ma punia lion. »
(2) Fontana de Oro, fameux club révolutionnaire de Madrid. Le marquis de Villuma, aujourd'hui modéré, et président du Sénat (mai 1857), par la toute-puissante intervention de Navaez, était 120 de ses habitués les plus fougueux. Son nom marchait de pair avec celui de M. Àlcala Galiano, le Camille Desmoulins de la réunion.
introduire; trois systèmes différents avaient tour à tour été plaides avec chaleur ; mais Ton s'était mis d'accord pour détruire ce qui existait, « sauf ensuite au gouvernement provisoire à consulter le peuple sur le choix de ses nouveaux maîtres. »
Malgré l'exagération naturelle au ministère public, admettons comme vrais tous ces détails, donnés par M. de Marchangy. Les royalistes, durant l'émigration, n'avaientils pas fait dix fois plus contre des gouvernements que s'étaient donnés la France, que ne tentaient les Carbonari contre un gouvernement imposé par l'étranger? Si donc la Restauration ne voulait pas, en s'amendant, tenter de se réconcilier avec la nation, et effacer en partie son humiliante origine, du moins son propre passé devait-il la porter à un peu d'indulgence envers les conspirateurs. Mais les Bourbons admettaient deux morales ; et ce qui était légitime chez leurs partisans, devenait coupable chez leurs adversaires. En conséquence, Téchafaud fut chargé de répondre à ceux qui demandaient la liberté. Après avoir fusillé Sirejean (2 mai 1822), accusé d'avoir voulu mettre Napoléon II sur le trône ; exécuté (10 juin) le capitaine Vallée; on exécuta (21 septembre 1822) les quatre sergents de la Rochelle, Bories, Goubin, Pommier et Raoulx; on exécuta (1 octobre) le lieutenant-colonel Caron; on exécuta (5 octobre) le général Berton, Sauge et Jaglin; le chirurgien Caffé évita le supplice, en s'ouvrant l'artère crurale au moyen d'un bistouri. Les militaires qui n'avaient pas voulu révéler les complots, ou les conspirateurs moins compromis, furent condamnés, les uns aux galères , les autres à la prison.
La Restauration ne fut point satisfaite par ces rigueurs. Il ne lui suffit pas de réprimer en France tout élan vers la liberté, elle voulut réprimer la liberté chez les autres
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peuples. Ce fut l'objet du congrès de Vérone, digne complément du congrès de Laybach.
Les souverains absolus, continuant de méconnaître les droits des peuples, se considéraient comme menacés tant que la Constitution des Cortès serait debout dans quelque coin de l'Europe. On l'avait abattue à Naples et en Piémont, on ne voulait pas la tolérer en Espagne. C'est pour commettre ce nouveau crime, que les monarques avaient décidé de se réunir encore une fois. Mais le principal rôle maintenant appartenait à la France. Louis XVIIf, qui aurait dû s'estimer très-heureux d'être souffert , portait l'imprudence jusqu'à vouloir répandre les trésors et le sang de la France, pour une cause qui n'était pas celle du pays. Son ressentiment contre les tendances de Pépoque lui faisait risquer une entreprise dont sa propre couronne était l'enjeu.
Avant l'époque fixée pour le congrès de Vérone, M. de Montmorency, ministre des affaires étrangères, s'était rendu à Vienne. Il avait trouvé dans le cabinet autrichien des dispositions conformes aux vues de la France, relativement aux affaires d'Espagne. Du 15 au 17 octobre 1822), le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche et l'empereur de Russie arrivèrent à Vérone. M. de Montmorency, d'accord avec ses collègues, MM. de Chateaubriand, de la Ferronays et de Caraman, présenta ( 20 octobre) aux ministres des puissances alliées, une note où se trouvaient posées les trois questions suivantes, quoique en d'autres termes :
1° Si la France était forcée de retirer son ministre d'Espagne, les autres puissances suivraient - elles cet exemple ?
2° Si la France était entraînée dans une guerre contre l'Espagne, quelle serait l'attitude des alliés ?
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3° Si la France réclamait l'assistance des alliés, lui serait-elle accordée ?
Sans être fort exigeant, on aurait pu répondre : Sur la première question, qu'avant de se prononcer les puissances désireraient d'abord connaître ce que la France entendait par être forcée de retirer son ministre d'Espagne, car la note ne disait pas un seul mot des motifs; sur la seconde question, que l'attitude des alliés dépendrait des circonstances, de la cause en débat, et des raisons qui auraient entraîné la France dans une guerre contre l'Espagne ; sur la troisième question, qu'avant de promettre ou de refuser leur assistance, les alliés tiendraient à savoir dans quelles éventualités et à quelles conditions on la réclamerait.
Mais, de même qu'à Laybach, les principales puissances continentales ne devaient se réunir à Vérone que pour la forme. Toutes les résolutions étaient convenues d'avance. L'Autriche, la Prusse et la Russie répondirent (30 octobre) :
1° Qu'elles suivraient l'exemple de la France;
2° Qu'elles prendraient l'attitude de la France ;
3° Qu'elles donneraient à la France un appui moral, et même des secours en cas de nécessité.
L'Angleterre se montra moins facile. Lord Castlereagh aurait fait chorus avec les despotes; mais ce ministre, de triste mémoire, avait été remplacé par Canning. Le duc de Wellington répondit, au nom du gouvernement britannique, que « n'ayant pas connaissance des causes de a mésintelligence qui paraissaient exister entre la France « et l'Espagne, et n'étant pas en état de porter un jugeai ment quelconque sur un cas hypothétique, il lui était im- « possible de répondre à aucune des questions. »
Cette réserve était à la fois convenable , honnête et
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sage. Disons mieux : comme aucun diplomate n'était censé avoir conféré d'avance avec M. de Montmorency, et avoir donné par anticipation un assentiment, que la fiction au moins devait faire dépendre des discussions du Congrès, il est évident que lord Wellington fut des quatre ministres le seul qui montra du sens. Eh bien ! telle est la funeste influence de l'esprit de parti sur le jugement des hommes, qu'un écrivain royaliste a caractérisé en ces termes la réponse du plénipotentiaire anglais : a On voit c que, dès ce moment, le ministère Canning, ayant pour « organe le duc de Wellington, était décidé à favoriser c la révolution en Espagne (1). » Pauvre Wellington! C'était bien la peine de nous faire subir la royauté, pour qu'au premier moment de mauvaise humeur, les amis de Louis XVIII en fissent un révolutionnaire !
Insister sur le Congrès de Vérone serait dépasser le but que Ton s'était proposé, et dire plus qu'il n'est nécessaire au sujet. Louis XVI II fit la guerre à l'Espagne, nos armées triomphèrent, la Constitution des Cortès fut détruite (1823), et il y eut en Europe un roi absolu de plus. Hais la branche aînée payera cher l'attentat qu'elle vient de commettre. Dans l'esprit des libéraux de France, et particulièrement des Carbonari, dès ce moment sa chute est décidée. L'occasion favorable, pour en finir, sera seule attendue; et l'on peut s'en rapporter aux hommes de l'ancien régime, pour fournir cette occasion. Le successeur de la dynastie est trouvé; les arrangements ne seront pas longs. Le moment venu de voir s'écrouler un trône édifié par l'étranger, un immense cri de joie, sans exemple dans l'histoire, saluera la chute de la Restauration. Symbole de nos gigantesques victoires, le drapeau
(1) Michaud, de l'Académie française, Continuation du président Bénault, année 1822.
tricolore transportera tous les nobles cœurs, et la Révolution de juillet sera considérée par la France comme une vengeance de ses revers.