CHAPITRE XXn
Rôle de Ferdinand à Vérone. — Son retour à Naples. — Continuation du despotisme. — Haine réciproque des Autrichiens et des Napolitains. — Arbitraire de la police. — Conspiration en Sicile. — Amnistie dérisoire. — Changement de ministère. — Le préfet de Mattheis en Calabre. — Un Autrichien rappelle Naples à la pudeur. — Mort de Ferdinand. — Avènement de François W. — Ses premiers actes.— Évacuation des Autrichiens. — Décrets abominables. — Le ministre lntonti. — Étable d'Augias. — Vices de l'administration. — Six mille Suisses engagés. — Mort de François 1er. [1822*1830.]
Par politesse pour les souverains qui lui avaient rendu un si grand service, Ferdinand avait assisté au Congrès de Vérone ; mais il n'y joua qu'un rôle de comparse. Il était trop peu de chose pour qu'on lui demandât ni son concours, ni son avis. Parti de Naples le 22 octobre 1822, le roi des Deux-Siciies était de retour dans sa capitale le 4 août 1823. Il se consola de sa nullité à Vérone, par la continuation du despotisme dans ses États.
L'année même de son départ avait été marquée par les plus révoltants abus. Les Autrichiens et les Napolitains se haïssaient réciproquement. Quand môme il n'y aurait pas eu d'autre cause, leurs natures étaient trop incompatibles pour que conquérants et conquis ne se détestassent point. Les Napolitains ne pouvaient souffrir la froide hauteur des Autrichiens, et les Autrichiens étaient incapables d'apprécier le vif sans façon du caractère na-
poli tain. Cet ennui, causé par l'occupation, était pourtant la moindre des douleurs de Naples. L'année 1822 fut marquée par des tyrannies et des vexations qui laissèrent loin celles de l'année précédente, déjà si affreuses. Les libéraux furent persécutés avec une ardeur incessante; sous des prétextes hypocrites ou mensongers, la Constitution fut ouvertement abolie ; au mépris de toute loi, un système de terreur fut inauguré, et la police s'arrogea le pouvoir d'arrêter pour sécurité publique; sans donner d'autre motif si ce n'est que la chose avait lieu comme mesure de police.
Et cependant, une loi pénale avait été publiée à Naples en 1819, et une autre existait depuis 1817, qui qualifiait d'arrestation arbitraire toute arrestation faite par un simple agent de police. Celui qui l'ordonnait était criminel; celui qui l'exécutait était criminel; tout gardien de prison, qui recevait une personne ainsi arrêtée, était criminel. Dans les cas d'arrestations autorisées par mesure de police, la police ne pouvait retenir les individus arrêtés, au delà d'un mois dans les prisons de Naples, au delà de deux mois dans les provinces, sans un ordre positif du souverain, contre-signe parle ministre de la justice (1). Ces dispositions étaient formelles. Et ici, l'on ne pouvait même invoquer pour prétexte de la violation de ces lois qu'elles fussent un produit révolutionnaire. C'était bien Ferdinand lui-même qui les avait promulguées, et sans qu'il y eût pression de qui que ce fût. Comment donc faisait-il si peu cas de son propre ouvrage ? Comment? Est-ce que le despotisme a des comptes à rendre? Néanmoins, un furieux Sanfediste, le prince de Canosa,
(1) Lord b******\ Naples political, social, and religiow, édit. cit., t. II, p. 160.
déjà chassé une fois du royaume, alla si loin dans ses excès, il donna la main à tant de scélératesses, que le chef même de l'armée autrichienne, le général Frimont, le contraignit à résigner le ministère de la police, et le fit bannir une seconde fois.
En Sicile, cet arbitraire sans frein produisit une nouvelle conspiration (1822), qui fut suivie de supplices. A Naples, dans la même année, les persécutions furent incessantes. Quand on crut n'avoir plus personne à poursuivre, on publia une amnistie (28 septembre 4822). Ce décret s'appliquait aux Carbonari, qui s'étaient révoltés contre le gouvernement avant le vingt quatre mai mil huit cent vingt et un. Mais comme le despotisme comprend peu la clémence, dans la vraie acception du mot, il y avait de nombreuses exceptions nominatives. Le dérisoire de la mesure éclata d'autant mieux, que les procès contre les révolutionnaires continuèrent jnsques dans l'année mil huit cent vingt-trois. On en vit même (1) en mil huit cent vingt-quatre !
Après la démission forcée de Canosa, un nouveau ministère, à la tête duquel se trouvait Luigi de Hedici, fut formé; mais ce cabinet n'apporta aucun adoucissement aux rigueurs, qui continuèrent avec autant d'activité et une implacabilité aussi persévérante que jamais.
En 1823, le gouvernement des Calabres avait été confié au préfet de Mattheis. Ce fonctionnaire, qui aspirait au ministère de la police, forgeait, pour faire du zèle, des conspirations et des sectes. Il torturait ensuite, dans l'intérêt de son avenir, les prétendus sectaires et les prétendus conspirateurs. Ces monstruosités donnèrent naissance à une véritable conjuration. Le mouvement était
(1) Henri Léo, Histoire d'Italie, t. III, p. 489.
près d'éclater, lorsque le général Frimont, récemment créé par le roi de Naples prince d'Aurodoc, envoya dans les Calabres une colonne mobile d'Autrichiens. A peine rendu sur les lieux, le lieutenant-colonel baron Weber, qui avait le commandement de ces troupes, écrivit au général Frimont :
a L'humanité, le devoir et la prudence m'ordonnent a de représenter à Y. E. que le besoin d'un remède effia cace contre la maladie de consomption de ces profit vinces, devient chaque jour plus urgent. Je reçois tous a les jours des rapports sur les inventions nouvelles et a furieuses du préfet. Les horreurs qu'on commet contre a les suspects et les témoins surpassent la croyance a humaine. Nous sommes reculés aux siècles barbares « où un auto-da-fé était considéré comme l'holocauste a le plus agréable à Dieu. Il n'y a qu'une seule voix à a Cosenza : nobles, bourgeois, prêtres, employés..., tons a sont unanimes à répéter les faits que je vais rapporter a à V. E. On traite durement et on bat sans pitié des a vieillards, des femmes et des enfants que Ton garde en a prison en otage pour leurs parents qui ont pris la fuite. « Les coups de fouet sur la plante des pieds ne sont pas « rares. On applique d'une manière diabolique des presse ses (torchi) aux pouces. On serre ensemble dans un « étau un pouce et un gros doigt de pied, et l'homme, a réduit ainsi en cerceau, est poussé ainsi en avant à coups a de pied, jeu auquel les gardes du corps du préfet s'a- « musent beaucoup. Un des sbires, nommé Hartinez, a ayant eu pitié d'un prêtre qui avait souffert cette tor- « ture toute une nuit, on le chassa le lendemain, et il a révèle maintenant bien des choses.
« D'autres ont été déshabillés tout nus pendant la nuit, « et enchaînés pieds et mains àen croix; ils ont été ex-
« posés, à ciel ouvert, aux intempéries du mois de jan- «k vier. Madame Morellide Rogliano, qui avait donné au « préfet une hospitalité princière, effrayée par les cris a des personnes martyrisées sous son toit, est tombée a frappée d'une convulsion mortelle. Son mari pria alors a le préfet de transférer ailleurs le théâtre de ces hor- « reurs. Le préfet lui répondit qu'il était maître partout. « Des familles entières émigrent dans les montagnes, « pour se soustraire à l'ignominie et au martyre de la tora ture, et elles aiment mieux subir la faim, la misère et a les intempéries d'un rude climat, que de rester expo- « sées à ces persécutions (i). »
Une partie des troupes autrichiennes quitta le royaume de Naples en 1823, une autre partie en 1824, et, par convention du 31 août 1824, il fut stipulé que celles qui occupaient encore leurs garnisons, y resteraient jusqu'au mois de mai 1826.
Le 3 janvier 1825, Ferdinand Ier mourut de mort subite. 11 avait porté la couronne de Naples, celle de Sicile, ou celle des Deux-Siciles, pendant soixante-cinq ans. L'histoire, durant ce long règne, n'a pas à signaler une bonne action. Pour les crimes et les forfaits de ce prince, on sait qu'ils furent sans nombre.
François 1er (2), qui avait été plusieurs fois vicaire général ou al ter eyo du royaume sous son père, succéda à Ferdinand Ier. Il fit son entrée solennelle dans Naples le
(1) Cité par J. Petrucelii de la Gattina, Courrier de Paris, 24 avril 1857.
(2) Né en i777,de Ferdinand I« etde Marie-Caroline, François !•* avait eu d'an premier mariage Caroline-Ferdinande-Louise, depuis duchesse de Berry; et d'un second, Ferdinand II, actuellement régnant à Naples; et Marie-Christine, régente d'Espagne de 1833 à
5 mars 1 825. Le nouveau roi profita d'u n voyage que Vempereur François fit à Milan, pour aller conclure avec lui une convention (25 mai 1825) relativement au séjour des troupes autrichiennes. A son retour, il adoucit par trois décrets (18 juillet 1825) le sort de divers condamnés politiques, désignés nominativement. Dans le mois d'octobre de la même année, d'autres dispositions analogues furent promulguées. Ces mesures le rendirent d'abord populaire; mais il en perdit tout le bénéfice lorsque, après une bulle de Léon Xll contre les Carbonari (I), le nouveau monarque se mit à tromper de toutes les façons, et avec autant d'acharnement que son père, les anciens amis du prince royal. Dès lors il justifia pleinement la doctrine que nous avons posée, touchant les héritiers présomptifs qui deviennent rois.
Le 9 avril 1826, les Autrichiens évacuèrent entièrement la Sicile, et de janvier à mars 1827, ils sortirent aussi du continent napolitain. L'État ne s'en trouva pas plus heureux; car le roi ne fit rien pour que le peuple oubliât l'occupation appelée par son père en vue de détruire la liberté.
Il en fut si loin que peut-être dépassa-t-il, à certains égards, le despotisme de Ferdinand Ier. Le 5 mai 1827, par exemple, François Ier rendait ce décret : a Le blas-
(1) On a déjà fait observer que la Charbonnerie, au moins dans le royaume de Naples, tout en poursuivant certaines fins politiques, professait les maximes les plus pures de l'Évangile. Elle surveillait, pour les améliorer, les mœurs de ses membres, et distribuait de nombreuses aumônes aux pauvres. Aussi, Pie VII, qui avait condamné la secte, comme avait fait Léon XII, disait dans sa bulle : c Et cependant les Carbonari sont de bons et religieux italiens! » Celte exclamation qui exprime une sorte de regret, montre qu'alors comme aujourd'hui, les papes étaient souvent forcés de subir la domination des cardinaux.
«i phème, c'est-à-dire la profanation impie du nom de <i Dieu et des saints, proféré dans une église, ou dans « tout autre lieu public, au moment d'une cérémonie « religieuse, sera puni par la réclusion de six à dix an- « nées. Sont réputés lieux publics les rues, les places, les « cafés, les restaurants, les cabarets, les cantines, les bil- « lards, les pharmacies, etc. (4). »
Le 24 juin 4828, le roi disait dans un rescrit : « La a réunion de deux individus suffit pour constituer une « société secrète. »
Trois semaines plus tard (18 juillet 1828) venait ce décret abominable : « Sera déclaré ennemi public quicon- « que aura été condamné par contumace à la peine de a mort pour délits politiques» L'effet de cette déclara- « tion sera de permettre à la force publique de procéder « à l'arrestatation du condamné par contumace, et de a faire usage de ses armes en cas de résistance, cette ré- « sistance fût-elle même présumée! »
Pour être un peu moins infâme, un rescrit antérieur, (septembre 1826) ne laissait pas de sentir passablement son vandalisme. Le roi enjoignait à tous les fonctionnaires publics « de favoriser par tous les moyens les amis « du trône et de l'autel, et de déclarer une guerre à mort a à tous ceux qui, dans les vicissitudes passées, avaient « contribué, par dés actes ou des paroles, au désavantage a du gouvernement absolu, sous peine d'être destitués « où poursuivis comme étant eux-mêmes ennemis du « roi (2). »
(1) Ferdinand il aggrava encore cette disposition par le rescrit suivant, en date du 7 février 1835. « Nous défendons de soulever la « question intentionnelle dans des procès pour crime de blasphème. « L'état d'ivresse ne pourra être admis comme excuse légale. »
(2) P. Léopard i, Narrationi storiche, p. 26.
L'année suivante, le ministre de la police, Nicolas Intonti, réclama de ses agents, connus et secrets, la liste de tous les citoyens qu'ils jugeaient irréconciliables avec l'ordre de choses, son intention étant de les reléguer dans les lies. Ces renseignements lui furent envoyés, et le ministre vit que le nombre des suspects s'élevait à plus de cent mille. Intonti fit alors promulguer un édit royal ordonnant : « Les gendarmes devront se considérer, tou- « jours et en tous lieux, comme dès sentinelles en acti- « vile de service, et leurs procès-verbaux obtiendront a pleine foi en justice. »
François eut des juges iniques, et fit de l'ordre judiciaire une espèce d'étable d'Augias. Les abus de tout genre furent innombrables. Il y eut, comme aux jours les plus néfastes du passé, Cours ordinaires et extraordinaires. Le peuple se vit tellement accablé sous l'impôt, que pour lui demander davantage il aurait fallu l'exproprier. Les vices de l'administration étaient notoires. On n'ouvrit aucune nouvelle source de crédit, de commerce, d'industrie. Ni base économique de perception et de circulation, ni balance équitable de la recette et de la dépense, n'occupèrent le monarque. La dette flottante, de 4,345,252 ducats (18,467,312 fr.), aurait été assez peu de chose dans tout autre pays. Là, elle était d'autant plus écrasante que les fonds d'amortissement ne consacraient aucune somme à l'éteindre, et qu'on pouvait en différer le payement à volonté. Aussi les budgets se soldaient-ils toujours par des déficit. Le château était gardé par un piquet de police. François maintint des condamnations à l'exil ou aux travaux forcés, prononcées centre des individus coupables seulement d'avoir eu foi eu une Constitution jurée par lui-même. Un décret ordonna (8 décembre 1828) qu'aucuue musique vocale ou instrumen-
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taie ne pourrait être exécutée dans les églises, avant d'avoir été soigneusement revue par une commission de censure! La taxe sur la mouture devint si lourde que le peuple, pour s'y soustraire, écrasait son blé entre deux pierres, et mangeait de la polenta, le pain se trouvant un objet de luxe au-dessus de ses facultés. Le roi avait augmenté les impositions pour conduire sa fille au roi d'Espagne. L'augmentation devait être temporaire, e\\e fut maintenue au retour.
François, n'ayant plus confiance dans les soldats siciliens, que jusque-là il appelait ses fedeloni, engagea six mille Suisses, et tira des bagnes deux régiments de forçats, qu'on appela des Siciliens. Là pouvait être capitaine qui voulait, en levant et habillant sa compagnie. Le capitaine avait le droit de vendre les grades intérieurs. Par suite de cette ridicule et monstrueuse combinaison, des enfants de dix ou douze ans se trouvèrent capitaines, parce que leurs pères étaient assez riches pour débarrasser l'État de cent galériens.
« Depuis que, suivant la croyance publique, sa mère lui avait administré du poison (l), le roi hypocrite avait toujours été maladif. » Notre révolution de juillet l'affligea si profondément, qu'au bout de quelques mois il succombait, « Cette mort vint à point pour la dynastie, qui courait le péril d'être chassée des Deux-Siciles, comme les Bourbons de la branche ainée venaient d'être chassés de France (2). »
(1) C'est pour la deuxième fois que nous voyons reproduite cette terrible accusation, et par des personnages graves. Voici le texte du nouvel écho : « Jl re ipocrita, sempre malaliccio, dal perché, « eomo credevasi, la propria madré Carolina d'Xustria gli aveva « in giovmetza propmato il veleno... » (P. Leopardi, Narrazioni storic/»*, p. 27.)
(2) P. Leopardi, Narraxioni storiche, p. 57.
François I mourut le 8 novembre 4830, laissant la couronne à son fils, le roi actuel, qui prit le titre de Ferdinand IL