‹ Naples, 1130-1857Chapitre 30 sur 35 · CHAPITRE XXIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIIL

Rameurs sur la naissance du nouveau roi. — Son éducation. — Tempérament irrité par une affection incurable. — Ignorance relative de Ferdinand II. — Son outrecuidance. — Un autre programme de Juillet.— Lettre du roi des Français au roi de Naples. — Réponse hautaine de Ferdinand II. — Aberration de jugement — Mépris du peuple. — Politique autrichienne. — Libéralisme feint. — Un roi qui a peur d'un ministre. — Intonti projette le royaume d'Italie. — Pétitions pour un statut constitutionnel.

— M. de Metternich s'oppose aux réformes. — Arrestation du ministre de la police. — Intonti remplacé par un gendarme. — La duchesse de Berry veut se fixer à Naples. — Mot de M. de Sébasliani à l'ambassadeur Castelcicala. — Règlement de comptes entre frère et sœur. — Armes promises à la mère d'Henri V. — Terreur de Ferdinand après l'expédition d'Ancône. — Pourquoi le roi se jette dans les bras de l'Autriche. — Un café de la rue de la Chiaia. — Une conspiration. — Le prince de Capoue et le ministre Delcarrelto. — Conciliabules dans un couvent. — Rôle actif d'un moine patriote. — Avortement de la conspiration. — Frère Ange trahi par frère Pesce. — Arrestation de Peluso. — Suppression du couvent de la Sanità. — Efforts de Delcarretto pour trouver la trace du prince de Capoue. — Les oubliettes de Naples. — Thomas Gaeta torturé. — Jugement des conspirateurs.

— Hardiesse de la défense. — Condamnation.— Disparition mystérieuse de frère Ange. — Seconde conspiration. — Une conversation surprise. — Pourquoi deux conspirateurs veulent se tuer.

— Déclaration de Romano et de Rossarol. — Mort de Romano. — Rossarol porté à l'hôpital. — Emprisonné à Sainte-Marie-Apparente. — 11 résiste à la torture. — Giaquinlo vaincu par les tourments. — Condamnation malgré le colonel Laspina. — L'avocat général Marcarella. — Commutation de peine. — Troisième conspiration. — Plusieurs hommes connus ou qui depuis ont joué un rôle. — Opinion de Lcopardi sur Delcarretto. — Un arti-

de du National. — Singulier emploi des fonds du gouvernement. — • Un traître parmi les conjurés. — Le théâtre San-Carlo inondé de proclamations révolutionnaires. — L'ambassadeurde Vienne et le ministre Delcarretto. — Arrestation des conspirateurs. — Ce que vaut une conduite prudente. — Prix de la trahison. [ 1830-1 833. J

Avant de passer au règne du nouveau monarque, disons quelques mots de sa personne et de son éducation. Ferdinand-Charles de Bourbon naquit à tyaples le 12 janvier 1811, du prince François, alors héritier présomptif du trône, et d'Isabelle, duchesse de Calabre. Quelques soupçons s'élevèrent sur la légitimité de sa naissance; mais nous laisserons ces rumeurs, comme trop peu prouvées, à la chronique scandaleuse des cours. Trois prêtres, l'évéque Olivieri, l'abbé Capocasale, et Scotti, depuis évoque de Césarée, furent chargés de l'éducation de cet enfant. Ses instituteurs devaient justifier, une fois de plus, l'observation de deux grands hommes.

« Tout concourt, » dit Rousseau, « à priver de justice « et de raison un homme élevé pour commander aux « autres. On prend beaucoup de peine, à ce qu'on dit, « pour enseigner aux jeunes princes l'art de régner : il ne « parait pas que cette éducation leur profite. » C'était un mot très-sensé que celui du jeune Denys, à qui son père, en lui reprochant une action honteuse, disait : « T'en « ai-je donné l'exemple? » « Ah ! répondit le fils, votre « père n'était pas roi ! (1) »

Doué, assure-t-on, de dispositions assez heureuses, Ferdinand fut de bonne heure détourné de ses penchants naturels par la direction qu'il reçut. S'il voulait se mon-

(I) Platarque, Dicts notables des Roys et des grands Capitaines,

410 NÀPLES.

trer généreux, Olivieri lui enseignait l'art de convertir en

aumônes des dons qui auraient eu quelque grandeur;

s'il était battu par Capoue, ridiculisé par Syracuse, pour

s'être permis de les taquiner, Olivieri l'excitait à aller

dénoncer au roi la conduite de ses frères; s'il cherchait

une distraction à l'étude, Olivieri ne trouvait rien de

mieux que de lui faire jeter des lapins vivants à un lion

pour les voir dévorer : a En sorte que cet entant », dit

H. Petrucelli, a entendant un jour que le roi Ferdinand Ier

a faisait faire beaucoup d'arrestationyde Carbonari, de-

« mandait tout naïvement : Pourquoi donc les arrêter et

« ne pas les envoyer plutôt al Mercato? (4) » Ainsi, dès

ses plus jeunes ans, voilà déjà le futur roi désaffectionné,

parcimonieux et féroce !

Capocasale initia Ferdinand aux ténèbres d'une métaphysique nuageuse. Il lui enseigna le Droit des gens catholique, et lui donna pour toujours ce ton pédantesque, suffisant, sophistique et dissimulé qui cache le despote sous le masque de l'homme d'État.

Scotti, auteur d'une Politique chrétienne, basée sur le système de de Maistre, enseigna moins à son élève le grec, le latin, le catéchisme et l'histoire sainte, qui étaient dans ses attributions, que l'art d'être inexorable, en feignant toujours la clémence et la charité. Haïr tout ce qui avait force, noblesse, intelligence et savoir, furent-aussi les maximes favorites de cet homme habile, mais à vue courte, et vain plutôt qu'orgueilleux.

D'un tempérament nerveux, que rend plus irritable une épilepsie rebelle à tous les traitements, Ferdinand se trouva, au sortir des mains de ses trois précepteurs, plus accessible aux impressions soudaines, d'humeur plus

(1) La place de Grève de Naples.

inconstante, d'un caractère plus soupçonneux. Une éducation bien entendue aurait pu calmer ses dispositions organiques; on n'avait fait que les exciter davantage, et les rendre plus effrénées. Aussi, les beaux-arts lui sont étrangers, les lettres l'importunent, il ne connaît rien des sciences, les spectacles le fatiguent, et les fêtes l'ennuient. Il faudrait le plaindre, si l'on n'était forcé de le haïr.

L'éducation militaire de Ferdinand avait été confiée au général Fardella. Qu'il y ait eu faute de l'instituteur ou de l'élève, les leçons ont peu profité. Encore aujourd'hui, le roi monte médiocrement à cheval, tire mal l'épée, ne sait rien de la tactique, et connaît moins encore la fortification. Le frottement de la caserne dans ses jeunes ans, n'en a pas même fait un soldat. En revanche, il conduit assez bien une voiture, et il aime particulièrement d'être son propre cocher.

Si le roi de Naplcs est ignorant, son ignorance est relative. Il ignore ce qu'il devrait savoir, mais il est assez fort sur des choses dont le trône n'a que faire. Il connaît peu le droit canon, mais on le dit aussi habile en théologie que le roi de Prusse (I), et il en revendrait, pour les langues anciennes, le latin au moins, à un professeur de faculté. On accorde également, et ceci rentre dans ses

(1) M. Donoso Cortés, qui considérait Frédéric- Guillaume comme le souverain le plus éclairé de l'Europe, aimait à parler de sa science des dogmes et des préceptes religieux. L'empereur Nicolas n'appelait le roi de Prusse que le Grand th?olog>en. Dans la célèbre conversation d'où est sortie la guerre d'Orient, le Tsar disait à sir Hamillon Seymour : « ... La Prusse et son grand c Théologien feront ce que je voudrai ; l'Autriche et son Enfant c sont pour moi; leurs intérêts s'identifient avec les miens, ils « m'appartiennent en propre. »

411 NAPLBS,

attributions de monarque, qu'il n'est pas sans mérite pour l'organisation d'une armée.

.Ferdinand est d'une suffisance extrême. Après la révolution de juillet, le duc de Blacas, notre ambassadeur près la cour de Naples, ayant raconté à François Ier, en présence de l'héritier présomptif, comment le duc d'Orléans avait remplacé Charles X, crut devoir ajouter : a Sire, a ce n'est pas seulement le roi de France qu'on a mis en « question à Paris, qu'on a battu sur les barricades ; c'est a la souveraineté, c'est la maison de Bourbon tout ena tière. La révolution ne s'arrêtera pas là ; M. Lafayette « l'a dit : Le drapeau tricolore fera le tour du monde ! » Ferdinand l'interrompit, « Non, mon cher duc, non; a vous vous effrayez bien vite, et vous comptez beaucoup « trop sur vos Français. L'étranger connaît le chea min de Paris; et avant trois mois nous y. retournerons a avec nos armées, pour replacer sur le trône S. M. Charce les X. »

Ce n'est pas la seule outrecuidance que se permettra ce pauvre prince. Suivons-le dans sa vie de souverain, et nous rencontrerons d'autres exemples de sa fatuité vertigineuse.

En même temps que le duc de Laurino, assisté par le prince de Campofranco, dressait l'acte de décès du roi François Ier; que le marquis de Tommasi, en présence du prince Bisignano, du duc de Galtieri et du marquis de Ruffo, apposait les scellés à la cour, Ferdinand II faisait placarder (8 novembre 1830) sur les murs de Naples, et insérer dans le journal officiel, une proclamation dans laquelle il disait que Dieu, en l'investissant de l'autorité, voulait que son règne fût un règne de justice, de vigilance et de sagesse. La Providence lui faisait un devoir de cicatriser les plaies qui affligeaient le royaume. Son pre-

mier soin devait être de protéger, de conserver intacte la religion catholique ; et il comptait sur le zèle des évoques pour le seconder dans cette œuvre. — Il ne lui manquera pas, et cette partie du programme sera parfaitement remplie. — Son ardente sollicitude serait ensuite tournée sur une administration de la justice impartiale, a Nous voulons, » ajoutait le roi, « que nos tribunaux a soient autant de sanctuaires, qui ne puissent jamais être n profanés parles intrigues, les intentions injustes, ni par a aucun égard ou intérêt humain. — Ferdinand promet-* tait, enfin, des réformes salutaires dans la branche des finances, et terminait par un compliment à l'année.

Comment les espérances qu'il donnait furent-elles justifiées ? Pas un des juges iniques de François ne fut destitué, pas une loi ne fut adoucie, pas un abus ne fut corrigé ou détruit. Voilà pour Tordre judiciaire. En matière de finances, on rogna les dépenses de 124,339 ducats, ou 528,440 francs, et toutes les diminutions portèrent sur le ministère de la justice et sur celui des travaux publics. 528,440 fr. sur un budget de 112,721,437 fr. ! Encore les économies tombèrent-elles sur de pauvres employés, qui déjà n'avaient pas trop de quoi vivre avec leur traitement intégral.

Pour jouer à la clémence, on diminua quelques peines, on déclara que les condamnations politiques cesseraient d'être un obstacle à l'occupation des emplois; mais il n'y eut pas un seul condamné gracié complètement, et plusieurs même furent exceptés de cette mesure dérisoire. En somme, la générosité consistait à dire à des hommes qui n'étaient coupables d'aucun crime : « Vous aviez vingt ans de galères, vous n'en aurez plus que quinze ou dix ; vous aviez dix ans d'exil, vous n'en aurez plus que huit ou six ; vous aviez cinq ans de prison, vous

n'en aurez plus que quatre ou trois, d C'est ce que, dans le langage de certaines cours, on appelle passer l'éponge sur le passé, et oublier tout ressentiment ! (i)

L'inspecteur de la police eut, dans les cérémonies d'apparat, le pas sur le juge de paix. Le roi se créa une secrétairerie particulière qui devait monopoliser d'abord, et plus tard absorber, toute l'administration du royaume. Les sujets de Rome et de Naples, ne purent plus obtenir un passe-port pour l'étranger sans produire un certificat de sage politique. Les pouvoirs de la police furent doublés. Dans un moment où l'État était à bout de ressources, on se priva, au profit du pape, de six mille fusils et d'autant de gibernes : deux mille fusils étaient envoyés purement et simplement à titre de cadeau, quatre mille comme indemnité des canons que Murât avait enlevés de Rome, les six mille gibernes pour dire six mille messes/

L'Église serait bien ingrate si elle ne bénissait pas Ferdinand, si elle ne l'exaltait pas en toute occasion !

Louis- Philippe, qui était à sa façon un philosophe du dix-huitième siècle, ne croyait pas que les oremus fussent toujours suffisants pour sauver un monarque de la colère du peuple. Il savait que le clergé, loin de préserver le trône de Charles X, n'avait pas peu contribué à accélérer sa chute, et il aurait voulu porter son neveu à concéder quelque liberté anodine , afin d'éviter les catastrophes. Le roi des Français écrivit donc au roi de Naples : « Nous sommes dans une époque de transaction, où il faut soua vent céder quelque chose pour ne pas se laisser arracher

(I) Plus tard, il y eut une demi-amnistie en faveur des politiques moins importants ; mais, pour cette mesure déjà si imparfaite, on laissa l'opportunité de l'exécution au minisire de la police. 11 eût été plus loyal de ne rien proclamer du tout.

ÏUPLBS. 41 S

a tout... Les symptômes d'agitation sont tellement pro- « nonces et accumulés en Italie, qu'il faut s'attendre à un « éclat plus ou moins rapproché, selon que les mesures a trop raides du prince de Metternich le précipiteront « ou le ralentiront. Votre Majesté sera entraînée, si elle a ne s'y prend à temps pour choisir, et sa main sera force cée soit par le courant révolutionnaire, soit par les exce pédients de répression que le cabinet de Vienne vou- « dra mettre en usage. Votre Majesté pourrait tout a sauver en prévenant volontairement et avec prudence, a mesure et sagesse, les désirs et les besoins de son peuce pie, et m'éviter des complications et des embarras, a Car si la révolution éclate en Italie, l'Autriche voudra a agir en maîtresse absolue, et je serai poussé à des dé- « marches que je voudrais éviter à tout prix. Et en cela, a j'en suis sûr, si l'Angleterre ne me prévenait pas, elle a ne me laisserait pas seul ; car, tous deux, nous ne poua vons pas permettre que l'Autriche répande son influence a déjà bien assez étendue, sur toute la péninsule tïa- « tienne. Veuillez, mon frère, cousin et tfros-cher neveu, a considérer le désir que j'ai le bonheur d'exprimer à a Votre Majesté et croire à mon expérience. »

Le roi de Naples répondit avec une hauteur que dissimulaient mal les assurances d'un attachement invariable et profond à la personne de son oncle. Sa lettre, d'une insolence extrême pour les Napolitains, était aussi arrogante dans la forme que celle du roi des Français était conciliante et douce. Ferdinand y faisait preuve, d'ailleurs, d'une aberration de jugement incroyable. Les Bourbons de France avaient deux fois été précipités du trône pour avoir voulu maintenir ou tenter un despotisme impossible, et, au sens du roi de Naples, ils étaient tombés pour avoir concédé la liberté. H suffirait de ce docu-

ment pour montrer que ses précepteurs n'avaient élevé Ferdinand ni à voir, ni à penser juste.

a La liberté, » dit le roi de Naples, « est fatale à la « famille des Bourbons, et moi, je suis décidé à éviter à « tout prix le sort de Louis XVI et de Charles X. Mon « peuple obéi^ à la force et se courbe ; mais malheur s'il e se redresse sous les impulsions de ces rêves qui sont si a beaux dans les sermons des philosophes et impossibles a en pratique. Dieu aidant, je donnerai à mon peuple la a prospérité et l'administration honnête à laquelle il a t droit; mais je serai roi, je serai roi seul et toujours..... a J'avouerai avec franchise à Votre Majesté qu'en tout ce a qui concerne la paix et le maintien du système polia tique en Italie, j'incline aux idées qu'une vieille expé- « rience a montrées au prince de Metternich efficaces « et salutaires. Mon peuple n'a pas besoin de penser : je a me charge de son bien-être et de sa dignité. Nous ne « sommes pas de ce siècle. Les Bourbons sont vieux, et « s'ils voulaient se calquer sur le patron des dynasties a nouvelles, ils seraient ridicules. Nous ferons comme a les Habsbourg. Que la fortune nous trahisse, nous ne a nous trahirons jamais I » La lettre se terminait par la phrase si usitée dans les cours absolues, que la France était le fléau de l'Europe.

On pourrait assurer, sans être trop téméraire, que cette lettre, après vingt-six ans de date, est encore la complète expression de la pensée du roi de Naples; car Ferdinand est de ces souverains qui prennent l'entêtement pour de la fermeté. Compter donc qu'il fera une concession quelconque aux nécessités du siècle, c'est se livrer à la plus étrange illusion, et vouloir à tout prix se préparer un désappointement. Ferdinand ne reconnaît d'autre droit que la force; c'est la force qu'il faut faire jouer

contre lui : hors de là, on n'obtiendra rien. Par qui, où, quand et moment doit être employée cette force? Ce n'est ni le lieu, ni le moment de l'examiner.

La situation de l'Europe après la révolution de juillet; les velléités du cabinet français, sous le ministère Lafitte; l'attitude des officiers qui avaient servi le gouvernement ultra-despotique de Murât, et qui, par un préjugé bizarre, passaient pour patriotes, ces trois circonstances portèrent le roi de Naples à feindre un peu de libéralisme. Il fit ébruiter diverses améliorations. On parla de la création prochaine d'une garde nationale, dont le commandement serait donné à Florestan Pepe ; de la proclamation d'une charte; de la nomination du général Filangiéri au ministère de la guerre. Mais ces rumeurs n'étaient qu'un moyen de plus pour tromper l'opinion publique Le caractère des hommes placés à la tête de l'administration du royaume, prouvait suffisamment que le roi ne voulait rien faire pour le peuple (4).

Le ministre de la police, Nicolas Intonti, était une tête politique, et un homme d'une grande habileté. Par tempérament, Intonti valait mieux que sa réputation; mais l'ambition est souvent une funeste conseillère. Intonti avait été ministre sous Ferdinand Ier, avec le chevalier de Médici. Menacé dans sa position par ce fonctionnaire, que M. de Rodschild imposait au roi de Naples comme une dette de l'État, Intonti, pour se rendre nécessaire, avait été conduit à des fautes, même à des crimes. Ferdinand II ne l'aurait pas choisi sans doute ; mais il l'avait trouvé ministre, il le laissa ministre. François Ier,

(1) Composition du ministère : Affaires étrangères, le prince de Cassaro ; justice, M. Parisio; finances, le marquis d'Andréa; police, Nicolas Intonti; guerre, le général Fardella.

4 1 * NAPLK8.

qui avait agi de même, disait de lui : oJ'en ai peur! il sait «r même ce qui se passe dans mon alcôve avec la reine.» Il savait bien autre chose ! Des renseignements sûrs, et laborieusement recueillis, lui avaient fait découvrir qu'il existait dans le royaume huit cent mille Carbonari, quoique la hache du bourreau se fût fatiguée à couper des têtes. Voulant, par une bonne action, faire oublier sa conduite passée, Intonti chercha à détruire le mal dans sa racine, en obtenant l'octroi d'une Constitution. Hais ce projet ne pouvait passer seul. Il fallait, pour décider le roi à une telle concession, flatter sa jeune imagination d'un grand titre. Intonti se mit donc dans la tête de faire Ferdinand II roi d'Italie.

Léopardi, retiré de la carrière des emplois depuis 1820, et qui n'avait jamais voulu y rentrer, fut un des premiers à s'associer à ce mouvement des esprits : car Intonti n'était que l'expression du vœu général. Des pétitions en vue de ce projet étaient à chaque instant jetées dans le carrosse du roi. Léopardi rédigea la sienne, et la fit parvenir par cette voie commode. Il suppliait Ferdinand, au nom du peuple des Deux-Siciles. de concéder un statut constitutionnel, et d'assurer l'égémonie italienne. Les sollicitations dans ce sens, écrites ou verbales,'devinrent si nombreuses, les autorités civiles et militaires en furenttellement encombrées quç Intonti, fût-ce conviction ou calcul, finit par déclarer au roi qu'il ne pouvait plus répondre de la tranquillité publique si l'on ne faisait des concessions en rapport avec le péril. Après plusieurs semaines d'angoisses, le conseil; résolut de convoquer une Assemblée des notables, et d'instituer une garde nationale. Les décrets étaient prêts, les membres du Parlement, les chefs de la milice choisis, le prince de Bisignano et d'autres anciens députés de 1820 avaient

NÀPLES. 419

été prévenus de se tenir prêts, lorsqu'un courrier du prince de Metternich changea tous ces projets en une scène lamentable. Intonti fut arrêté, et conduit à la frontière sous escorte. Le lendemain, l'inspecteur général de la gendarmerie occupait le poste du ministre expulsé. Les suppôts de la police, flanqués de huit mille janissaires, obtinrent, par des lois, les émoluments, les titres et les honneurs de magistrature armée. On ne parla plus du royaume d Italie, surtout plus de Constitution. Bientôt l'Autriche fit donner le ministère à François-Savere Delcarretto, marquis de Bosco, qui, déjà, en exerçait les fonctions; car Delcarretto n'était autre que Finspecteur général de gendarmerie. Dès ce moment, il n'y eut plus aucun espoir, pour les honnêtes gens, de sortir du bourbier par les voies pacifiques.

Après la révolution de Juillet, la duchesse de Berry avait établi sa petite cour à Massa. L'ex-roi Charles X, qui préférait la voir se fixer à Naples, chargea le duc de Blacas de demander à cet effet l'agrément de Ferdinand II. La question fut agitée au conseil des ministres. Fardclla refusa son assentiment avec brusquerie, disant que la couronne avait déjà bien assez d'embarras, sans y ajouter celui-ci ; Parisio, Pietracatella, Delcarretto ne se montrèrent pas mieux disposés ; mais le prince de Cas* saro, qui avaitjpressenti l'intention secrète du roi, fit valoir qu'un frère ne pourrait sans se couvrir de honte refuser un asile à sa sœur. Cette opinion* «prévalut. Néanmoins, Ferdinand voulut, avant de donner une réponse, être autorisé par la cour des Tuileries. La permission fut plutôt arrachée qu'obtenue ; et Louis Philippe ne l'accorda qu'avec une foule de conditions et de restrictions. M. de Sébastiani eut même soin de dire à H. Castelcicala : a Si la duchesse de Berry prétend faire de

c Naples le théâtre de ses intrigues, la France a des sola dats, elle a des vaisseaux, et Toulon n'est pas loin de « Naples. »

Cette menace, rapportée fidèlement par l'ambassadeur à son maître, jeta quelque trouble dans l'esprit de Ferdinand. Il aurait volontiers. repoussé sa sœur, mais il ne pouvait plus reculer. La duchesse arriva. Comme il lui était dû sur sa dot, après avoir pris l'avis de H. de Saint- Priest touchant les comptes, elle se fit remettre environ cent mille ducats par son frère, indépendamment de cinquante autres mille ducats, remis ou à remettre pour elle au maréchal de Bourmont. La mère d'Henri Y, partit ensuite avec l'autorisation d'envoyer a chercher des armes « dans un port de la Sicile, où il y aurait une garnison «napolitaine, à son choix. » (1) Mais toutes ses démarches, tous ses pas, avaient été épiés par l'Autriche et la France. Louis-Philippe pas plus que M. de Hetternich n'ignoraient les projets de la duchesse. On allait jusqu'à « dire que le secrétaire de Ferdinand, Capriola, lui-même, a tenait au courant l'ambassadeur français de tout ce qui « se passait. » (2)

Lorsque le roi de Naples apprit le résultat de l'expédition d'Ancône, le drapeau tricolore si voisin de ses États le fit trembler. Il voyait déjà les vaisseaux et les soldats dont l'avait menacé M. de Sébastiani, et il craignait de payer de sa couronne sa complicité dans un projet de restauration. Ferdinand essaya bien de demander quelques éclaircissements sur l'occupation d'un État de l'Église ; mais Vienne, Paris et même Rome traitèrent ses observations avec dédain. Il trouva de la hauteur jusque

(1) F. Petrucelli de la Gattina, Ferdinand II, roi de Naples. Revue de Paris, 15 novembre 1856, p. 571.

(2) Ibid.

NAPLBS. 42 1

dans le cardinal Bernetti. On ne pouvait être plus malheureux ! La France aurait bien consenti à lui tendre la main ; mais c'eût été à la condition de pouvoir l'opposer à l'Autriche, et de lui faire jouer un rôle dans le sens italien, après l'octroi d'une Constitution. Ce fut le contraire qui arriva. Ferdinand ne voulant à aucun prix entendre parler de liberté, se jeta résolument dans les bras de M. de Metternich. A cette nouvelle, la reine Amélie lui écrivit : «... Il est à regretter que Votre Majesté ait a cru, dans sa prudence et pour le bien de son peuple, « sans doute, de s'éloigner de ce système de tolérance et « de concessions que le roi, mon mari, lui avait indiqué. « C'était le fruit de sa longue expérience et de ses mala heurs, et peut-être aussi d'une connaissance approfon- « die qu'il avait faite de la nature de ce peuple de la « basse Italie, lors de son exil. Que Dieu puisse seconder « les vœux de Votre Majesté dans le chemin qu'elle a a choisi, et fasse que ses compagnons de route ne déni viennent pas un jour ses meurtriers. La maison d'Autri- « che a été toujours fatale à la maison des Bourbons, qui, « peut-être par une volonté secrète de Dieu, est entraia née vers elle avec la fatalité de l'aimant. Puisse Votre o Majesté être une exception ! »

Ferdinand persista dans son système. Le mécontentement général s'accrut par la déception des espérances qu'on avait un moment conçues. A cette époque, les principaux patriotes deNaples fréquentaient un petit café de la rue de la Chiaia, où était reçue la Gazette de Milan. Malgré le soin que prenait M. de Metternich d'en surveiller la rédaction, le libéralisme de ce journal portait ombrage au roi, ce qui peut donner une idée de l'état du royaume. Autant pour lire la Gazette de Milan que pour apprendre d'un nommé Vitale, qui le savait par des amis,

4tl RAFLES.

ce que disaient le Temps , le Constitutionnel, les Débats, on se réunissait chaque soir. Là se trouvaient régulièrement H. Nirico, capitaine de ligne, le vieux Dominique Morici, capitaine du génie, ex-député de 1820; M. Pristipino, capitaine de gendarmerie; M. Thomas Gaeta, exdéputé de 1820; les deux frères Colonello; le lieutenant Philippe Agresti; souvent M. Michel Porcari d'Ariano, toujours les deux frères La Terza; Savere d'Ambrosi d'Ottajano; le lieutenant Montana ; Michel Minichini; les frères Canonico de Monteforte; Pierre Mussone, officier en retraite, et beaucoup d'autres. Le double rêve de cette réunion, était l'obtention d'une Charte et l'affranchissement de toute influence étrangère. Du modeste café de la Chiaia, ces idées se projetaient fort avant dans la société napolitaine. La majorité du barreau, une partie de la noblesse, le plus grand nombre des officiers de l'armée, des individus de toutes les classes, avaient les mêmes désirs. Ne pouvant faire mieux, on conspira sous des noms divers. 11 y eut trois conjurations différentes, mais ayant toutes le même but. Deux d'entre elles avaient pour chef véritable le capitaine Nirico, qui jouissait d'une influence considérable par son caractère et ses talents. Les pas de Nirico étaient trop épiés pour qu'il pût agir de sa personne; on prit pour chef apparent de la conspiration un certain dom Ange Peluso, frère lai du couvent des capucins de la Sanità. C'était un homme ignorant, mais d'une grande éloquence naturelle, et qui exerçait sur tous ceux qui l'approchaient une irrésistible attraction.

Frère Ange reçut le mot d'ordre de Nirico, fut mis en rapport avec Vitale, et des réunions nocturnes commencèrent dans le couvent. On y vit plusieurs Calabrais : M. Colella de Nicastro; Michel Annunziata, prêtre d'Ot-

tajano, et une quarantaine de ses paroissiens; le cordonnier Pierre Romano; Pierre Paul Pesce, moine réformé ; le fils du capitaine Santoro; Ascoli; le paysan Lombard^ etc., etc. On arrêta, si la révolution réussissait, de proclamer la Constitution française, et Ferdinand II, roi constitutionnel. Le mouvement, qui commencerait par Ariano, devait éclater simultanément dans les Abruzzes, dans les Calabres et sur divers autres points du royaume. Des armes et des munitions furent secrètement réunies à Ariano, où devaient se concentrer 12 à 15,000 insurgés. L'étendard adopté était le drapeau tricolore, comme symbole de la régénération de l'Italie* On pratiqua des intelligences avec les Français d'Ancône, avec la Toscane, les Romagnes, la Lombardie, le Piémont. Il paraît même assuré que le frère du roi, le prince de Capoue, était dans la conspiration, disons mieux, dans les conspirations; car il y en avait plusieurs, tendant toutes au même but, sauf le choix de la personne à laquelle serait déférée la couronne d'Italie. Sur ce dernier point, les avis différaient.

D'après l'écrivain auquel nous empruntons ces curieux détails (1), Pesce et Ascoli, peut-être aussi Agresti et Vitale, étaient les agents secrets de Delcarretto. Le ministre de la police savait donc tout ce qui se passait. Il laissait aller les choses, autant pour montrer à Ferdinand II, le le moment venu, quel danger aurait couru son absolutisme, malgré les Autrichiens, s'il n'avait pas eu Delcarretto, que dans l'espoir d'acquérir enfin la preuve que le capitaine Nirico était l'agent indirect du prince de Capoue. Le ministre de la police était l'ennemi mortel du frère du

(l) F. Pelrucelli de la Gattina, Ferdinand II, roi de Naples. Revue de Paris, 15 novembre 1856, passim.

roi. C'eût donc été pour lui un grand bonheur de le perdre ; mais on n'accuse pas en vain un homme du sang royale si l'on ne peut justifier l'accusation. Or, des personnages de ce rang n'ont guère pour habitude de donner prise à leurs actes, comme des conspirateurs vulgaires. Delcarretto avait beau sonder la trame, le fil conducteur lui échappait toujours. Le saisir un jour, dût la moitié du royaume périr pour avoir agi dans une sécurité trompeuse, telle était l'unique préoccupation du ministre de la police.

En réalité^ suivant H. Petrucelli de la Gattina, le prince de Capoue; qui vivait en fort mauvais termes avec le roi son frère^ ne se bornait point à critiquer d'une manière ouverte le système de Ferdinand II; il donnait clairement à comprendre que les Napolitains seraient infiniment plus heureux sous son propre sceptre. Il se serait de plus placé à la tête de la conspiration, par l'entremise du prince Pignatelli de Strongoli, mis en rapport avec Nirico. De l'argent aurait aussi été donné par le prince; mais Nirico, Gaeta et Morici connaissaient seuls ces secrets. Tout le reste n'agissait qu'en vue d'obtenir une Constitution. C'est ce mystère gardé envers le commun des affiliés^ qui empêchait les traîtres introduits par le ministre de la police de suivre les traces du prince de Capoue.

Les choses duraient ainsi depuis dix-huit mois, lorsque sur le rapport favorable des provinces; le prince de Capoue envoya une somme assez considérable à Nirico, lui faisant dire en même temps que le moment d'agir était venu; et qu'il eût à donner le signal. Nirico passa le mot d'ordre à frère Ange; et l'on prit les dernières dispositions.

Dans un conciliabule définitif; tenu au couvent de la

Sanità, le jour de l'insurrection fut fixé au 1er septembre 4833. Le 17 août, Morici Àgresti, Lombardi, Ascoli et d'autres, se mirent en route pour les montagnes de Saint- Marco. Le soir du même jour, frère Ange, ayant coupé sa barbe, jeté sa défroque, pris une longue vue, des proclamations imprimées, un drapeau tricolore, des cartes topographiques, un fusil, des munitions, des brevets en blanc pour les chefs de bande, se dirigea vers San-Gennaro in Palma. Il était suivi de l'ex-moine Pesce, du cordonnier Romano, et de François Vitale, ce dernier comme son lieutenant principal. Jusqu'à l'arrivée à Ariano, rendez-vous général des insurgés, il importait de ne pas éveiller l'attention de la police, qu'on croyait 'dans une ignorance absolue; frère Ange se fit passer pour un arracheur de dents, et pour un chercheur de trésors. Les paysans le suivirent en foule. Arrivé dans une vallée où se trouvait caché un dépôt d'armes considérable, le conspirateur se fit connaître. Pour exciter un véritable enthousiasme en faveur d'une Constitution, il n'eut qu'à promettre à ceux qui l'écoutaient « que dorénavant ils mangeraient du pain de froment! (i) » Mais, au milieu des cris de joie, on vit pointer au sommet de la colline, des canons de fusils, des tricornes de gendarmes. Un paysan donna l'alarme; tout le monde se débanda. Frère Ange chercha ses compagnons, Vitale, Pesce, Romano : ils étaient disparus, emportant tous les papiers, parmi lesquels se trouvait une liste de conspirateurs. La trahison qui avait conduit ici les sbires, en avait poussé d'autres sur Ariano. La conspiration avorta, deux cent quatre-vingt-quinze personnes furent arrêtées;

(1) F. Petrucelli de la Gattina, Ferdinand II, roi de Naples. Revue de Paris, 15 novembre 1856, p. 577.

se.

416 NÀPLES.

mais frère Ange s'était sauvé. Delcarretto mit sa tête à prix. 11 promit quatre cents ducats et un emploi au choix, à celui qui le découvrirait. L'ex-moine Pesce s'offrit à faire arrêter le moine Angelo (1 ) . Il reçut soixante # ducats à-compte, le reste devant être payé seulement quand il aurait tenu sa promesse. Une nuit, Pesce, et les commissaires de police Morbillo et Marchese, vinrent réveiller en sursaut les moines du couvent de la Sanità. a Après avoir garrotté le sacristain Mezzanetto jusqu'à lui faire jaillir le sang des ongles, » la police le conduisit dans l'église avec les moines. Là, on arracha son secret à Mezzanetto. Frère Ange était caché derrière le grand autel, où le sacristain lui apportait, depuis un mois, des vivres et de l'eau. Peluso fut arrêté et le couvent supprimé (2).

Quoique le moine eût joué un rôle très-actif, on ne tenait pourtant que les subalternes de la conspiration. Delcarretto avait la conviction que le prince de Capoue en faisait partie; mais il ne pouvait obtenir aucune preuve. Il n'avait pas fait arrêter Nirico, qui était un de ses anciens camarades de service, et auquel il avait les plus grandes obligations. Il le manda chez lui; Nirico ne voulut pas s'y rendre. Alors, Delcarretto fut le trouver. Il invoqua les anciens rapports, offrit sa propre décoration à son vieil ami, fit les offres les plus séduisantes : toute sa diplomatie échoua. Nirico dit au ministre de la police qu'il avait conspiré, qu'il conspirerait encore; mais tous ses aveux se bornèrent à ce qui ne pouvait

(1) Il est sans doute inutile de faire observer que Ange étant la traduction d'Angolo, frère Ange et Je moine Angelo sont le môme personnage.

(2) Au bout de quelque temps , le roi donna le couvent de la Sanità aux capucins alcantarains.

compromettre que ÎUi. Delcarretto, malgré la mortification de son échec, eut la générosité de ne pas faire arrêter Nirico, et « fit même disparaître leà traces de sa participation au complot (1). »

Mais les pauvres diables qui n'avaitent pas eu l'honneur d'être les compagnons d'armes du ministre, pendant qu'il faisait partie de l'armée constitutionnelle de 1820, ceux-là payèrent cher le crime d'avoir voulu être libres.

Les inculpés furent conduits à Sainte-Marie-Apparente. On en plaça une partie aux deux étages supérieurs. Thomas Gaeta, Dominique Morici, Michel Annunziata, Michel Porcari, le capitaine Pristipino, furent relégués dans ces oubliettes que ni M. Charles Lucas, ni M. Gladstone, ni M. Boilay (2) n'ont été assez puissants pour se faire ouvrir, tant le gouvernement craint de laisser connaître au dehors l'horreur qu'elles inspirent. Dans ces oubliettes, situées au-dessous du sol, on ne peut descendre qu'avec une lanterne, même en plein soleil. L'air y est empesté, et la respiration si difficile qu'elle est une sorte de dyspnée permanente. Le jour n'arrive qu'au travers d'un soupirail qu'on pourrait plus justement nommer un trou. L'eau ruisselle sur le mur; le sol est une fange éternelle. Draps, couvertures, manteaux, tout est défendu; il faut que le froid et l'humidité glacent le condamné jusqu'au sang. On ne peut ni fumer, ni priser, ni lire, ni avoir une lampe, ni s'occuper d'aucun travail. Il est interdit d'écrire, de parler, de se plaindre, de donner des nouvelles, ni d'en recevoir. Aucun prisonnier n'a le droit de se procurer, en payant, ni

(1) F. Petrucelli de la Gattina ; loc. cit. p. 578.

(2) Inspecteur des prisons de France, envoyé en mission à l'étranger par M. Guizot, en 1845.

428 1UPLES.

pain, ni vin, ni aucun aliment. L'ordinaire de la prison doit suffire aux jeunes, aux vieux, aux malades comme aux bien portants; et cet ordinaire se compose de seize onces de pain noir par jour, d'une cruche d'eau tous les deux jours, et de fèves ou de haricots, alternativement, cuits à l'eau sans sel ni graisse. Voilà l'humanité d'un Bourbon !

Les prévenus furent torturés, pour les forcer à des révélations. On dira seulement, ab uno disce omnes, le traitement infligé à l'un deux, M. Thomas Gaeta, vieillard de soixante-dix ans (1), député en 1820.

« H. Gaeta avait les mains liées par une petite ficelle qui lui avait coupé l'épiderme et qui lui entrait dans les chairs. Cassé, voûté, transi de froid, crispé de douleurs, il resta debout, entre les deux gendarmes et les deux geôliers, sous le regard fixe et froid du commissaire, qui tâchait de pénétrer la voûte de son crâne pour y lire sa pensée. Enfin il lui dit : a Parlez! » H. Gaeta était un de ces caractères d'acier, qu'on broie, mais qu'on ne dompte .pas. « Si M. le commissaire veut m'interroger, je répondrai, » dit-il. M. Morbillo ne parla plus et fit un signe des yeux. Alors les deux geôliers se jetèrent sur le vieillard, et lui arrachèrent les habits jusqu'à la chemise. Ils prirent ensuite une petite ficelle passée à la cire, lièrent avec elle les mains du patient jusqu'au coude, en passèrent le bout autour du cou et la firent descendre le long de l'épine dorsale; puis ils lièrent les parties cachées, les pieds et enfin la taille, où ils firent un nœud. A la voûte de la salle, dans un anneau de fer, glissait une corde plus solide. Ils attachèrent cette corde à

(I) Dans les pays civilisés, à cet âge on ne peut être mis au bagne, ni emprisonné pour dettes. A Naples, on est torturé !

celle qui entourait la ceinture de la victime, et la suspendirent en l'air à huit ou dix pieds de haut. H. Gaeta jeta un cri étouffé et s'évanouit : la corde l'étranglait et lui coupait les parties les plus sensibles de son corps. Personne ne s'émut. Pour le rappeler à la vie, Romano lui appliqua un bouton de feu aux jambes. Il revint à lui en sursaut et. retomba, après cette estrapade, de tout son poids sur lui-même. Il jeta un nouveau cri plus déchirant que le premier, et se tut. Quelques heures après, il revenait à la vie dans son cachot. Après deux jours, le commissaire Morbillo le faisait paraître de nouveau en sa présence. La même demande, la même réponse. On lui donna de nouveau la question en y ajoutant des coups de nerfs de bœuf. On le ramena évanoui dans sa prison . Deux jours après, on répéta la même scène, mais au bouton de feu et aux coups on ajoutait les fumigations de paille mouillée, qu'on allumait sous la tête de la victime suspendue dans l'espace; et au quatrième appel, les fumigations de soufre allumé (1). » Les accusés, condamnés d'avance^ comparurent devant la Junte d'État, siégeant dans la forteresse de Capoue. Le choix d'un avocat leur fut interdit; on leur refusa la production des témoins à décharge. M. Badolisani se présenta spontanément pour la défense, et montra, dans cette œuvre périlleuse, autant de courage que de conscience et de savoir. On n'a. pas oublié que des conjurés très-actifs étaient des agents de Delcarretto. Le défenseur accusa catégoriquement la police d'avoir provoqué, ourdi, exploité la conspiration. Mais ni allégations, ni raisonnements ne servirent de rien, dans un simulacre de procès où il fallait des victimes. Les uns, tels

(1) F. Petrucelli de la Gattina, loe, cit., p. 580.

que frère Ange, Porcari, Vitale, Gaeta, Morici, etc. furent condamnés à mort ; les autres, aux galères, qui à perpétuité, qui à vingt-cinq ans, qui à treize ans, qui à sept ans. Huit paysans devaient être mis en liberté, trente autres seraient libres provisoirement.

Au moment d'exécuter l'arrêt pour les condamnés à mort (fin de décembre 4833), on ne trouva plus frère Ange, et Ton n'a jamais pu savoir ce qu'il était devenu. Cette disparition donna lieu aux plus graves soupçons. Les autres prisonniers étaient déjà en présence du bourreau, lorsqu'arriva une commutation de peine. Le roi, dans sa clémence, leur accordait le bagne à perpétuité. Le reste des condamnés jouit de remises proportionnelles. Les absous furent reconduits à Sainte-Marie-Apparente, où ils restèrent trois ans, après lequel temps on les exila.

La seconde des trois conspirations, était beaucoup plus circonscrite. César Rossarol, fils d'un général que son amour de la liberté avait fait bannir; Romano, neveu du général et historien Coletta, tous deux sous-officiers dans les chevau-Iégers ; Ancelloti, lieutenant dans le même corps, et quelques autres, en petit nombre, avaient résolu de tuer le roi, si l'on ne pouvait l'enlever pour le forcer à donner une Constitution. Hais une conversation que Romano et Rossarol tenaient au quartier, fut surprise par un officier du régiment chargé de les épier. Alors, pour éviter la torture et sauver leurs complices, ils s'enferment dans leur chambre et prennent la résolution de se tuer. Pendant que Romano charge les pistolets, Rossarol écrit sur un papier :

a Nous nous tuons pour nous soustraire à la honte et a à l'oppression de notre patrie. Dieu nous pardonnera, a car il a créé l'homme pour la liberté et le bonheur.

a Mais en mourant, nous protestons contre l'iniquité de oc la diplomatie européenne, qui, trois fois, nous a ima posé cette dynastie des Bourbons, iqui est passée sur a notre pays comme le simoun, et en a emporté tout ce a que Dieu y avait implanté de viril et de généreux. a Nous mourons en croyant à la religion catholique, et a en croyant au droit sacré qu'a l'homme d'aspirer à la a liberté, à l'égalité et à l'indépendance de sa terre na- « taie. Que notre sang retombe sur la tête de nos ope presseurs, et soit le dernier demandé par la justice de « Dieu, en expiation des fautes de l'Italie. » (4)

Les deux amis ayant signé, chacun d'eux prit deux pistolets, et il fut convenu qu'on tirerait au troisième signal. Au mot trois ! deux coups partirent. Romario tomba raide mort. Kossarol n'avait pas été atteint. Il dirige aussitôt le second pistolet contre sa poitrine. La balle le traverse de part en part, mais à deux lignes du cœur. On enfonce la porte; le mourant est porté à l'hôpital Saint-François. Par une sorte de miracle, il échappe à la mort. Guéri au bout de trois mois, il est emprisonné à Sainte-Marie-Apparente. On le soumit à la torture ; mais aucun aveu ne put lui être arraché.

Ancellotti, qui avait été arrêté dès les premiers jours, et qui fut également torturé, resta aussi inébranlable que Rossarol. Giaquinto, chevau-léger, emprisonné comme complice, en même temps que Miliscio et les frères Ulloa, officiers d'artillerie, ne put résister à la douleur des tourments. Le corps presque nu, un carcan au cou, attaché à un anneau, et de temps à autre inondé d'eau glacée, il dit tout ce qu'on voulut.

Après trois mois de supplices, les six accusés furent

(I) F. Petrucelli delà Gattina, loc. cit.* 585.

4M NÀPLES.

envoyés dans les prisons du Château-Neuf, et jugés par la Commission suprême d'État. La discussion dura quinze jours. Rien ne put établir que le complot eût reçu aucun commencement d'exécution, et qu'il fût autre chose qu'un projet auquel les accusés pouvaient renoncer de leur propre mouvement. Néanmoins, et contre l'avis du colonel de marine Laspina, Rossarol et Ancellotti furent condamnés au supplice des parricides. L'arrêt devait être exécuté dans les vingt-quatre heures. Giaquinto, Miliscio, et les deux frères Ulloa furent mis en liberté provisoire.

L'avocat général, H. Marcarella, ne craignit pas de représenter au roi que l'arrêt était illégal, que les commissaires avaient mal jugé, et que la grâce était indispensable pour réparer cette iniquité. Ferdinand ne voulut rien promettre; mais, au moment où l'exécution allait avoir lieu (14 décembre 1833), arriva une commutation de peine. Ancellotti et Rossarol furent condamnés au bagne pour la vie (1).

Venait, enfin, la troisième conjuration. La seconde n'avait été conçue que lorsque la première eut échoué; mais la troisième avait marché parallèlement. Dans celleci se montrèrent plusieurs hommes dont quelques-uns avaient déjà souffert pour la liberté, ou qui, depuis, ont joué un rôle considérable. Charles Poerio avait loué un petit appartement écarté, où se rassemblaient souvent, pour causer des douleurs de la patrie, Joseph Mauro, Jérémie Hazza, le marquis Dragonetti, Pierre Léopardi, Mayo, Bracale, Trippodi, et bon nombre de citoyens des

(1) Rossarol resla dans le bagne de Castel-a-Mare jusqu'à la révolution de 1848. Ancellolli, qui avait été envoyé au bagne de Procida, fut tué par le gouverneur, d'un coup de fusil, au moment où il s'évadait.

Abruzzes et des Calabres. On y voyait aussi Horace Mazza, depuis directeur de la police de Naples. Imitant le mystère qui avait présidé à la fondation du Carbonarisme, Benoît Musolino de Pizzo avait fondé une société de la Jeune Italie, n'ayant de commun que le nom avec la Jeune Italie de Mazzini. Musolino donnait à la secte un chef puissant et secret; mais, en réalité, il n'y avait d'autre chef que lui-même. Les affiliés étaient nombreux, et, parmi eux, on comptait surtout des Calabrais. S'il y avait divergence d'opinions relativement au programme révolutionnaire, tous les conspirateurs étaient d'accord sur la nécessité d'un changement de dynastie ou de monarque, seul moyen d'assurer l'indépendance de l'Italie.

Avant d'accepter le grade d'inspecteur général de la gendarmerie, le ministre actuel de la police avait été chef d'état-major du général Pepe (1821). Homme de grande activité, père de famille, sans fortune, et placé dans la dure alternative d'être persécuté ou persécuteur, Delcarretto avait, comme tant d'autres, choisi la part la moins belle, mais la plus avantageuse. Quittant les rangs des libéraux pour passer dans ceux des Sanfédistes, il avait gagné les bonnes grâces de la cour par l'active destruction de quelques bandes semi-politiques, par la répression sanguinaire de la révolte du Cilento et du Vallo, dans la province de Salerne, et par le démantèlement vandalesque du village de Bosco.

Leopardi, dont les opinions ne vont point jusqu'à la république, mais qui, pour le sentiment italien, ne le cède à personne, assure, et tente de prouver par des détails, que Delcarretto fut bien loin de trahir en 1820, comme on l'en a accusé. Il donna, au contraire, les conseils les plus salutaires et les plus honorables au général

Pepe. Le futur ambassadeur à Turin servait alors comme Delcarretto ; et il n'oubliera jamais, dit-il, les belles paroles que lui adressa le chef d'état-major, après l'avoir chargé de porter des ordres au général Mari, à Chicti, et au général Verdinois, à Terano : ce Sans adieu : parce que c si vous iie pouvez rejoindre notre quartier général à « Solmona, nous nous reverrons à Campobasso. Ayez « bon courage ; notre cause n'est pas encore perdue. Et « d'ailleurs, la liberté voulue par tout un peuple ne « mourra jamais sous la répression étrangère ; elle ne a cessera de reOeurir jusqu'à ce qu'on ne puisse plus « arrêter son développement » (i).

Nobles paroles, dignes de l'homme le plus dévoué à sa patrie, vous prouvez combien il est difficile de sonder les cœurs, et quel risque on court de s'égarer en jugeant sur les apparences! Profond mystère de la conscience humaine, ne seras-tu jamais pénétré ! Faut-il, en cette occasion, croire à une noire scélératesse, dans laquelle tout est calcul et combinaisons méditées, ou n'y a-t-ii que défaite du libre arbitre, pliant sous l'empire d'une nécessité fatale ?

Malgré, ajoute Leopardi, le métier lucratif de réprimeur qu'il avait entrepris, Delcarretto conservait au fond de son âme une pensée qui lui disait : Le despotisme ne peut être éternel. « Et cette pensée lui faisait aimer les libéraux, au fond du cœur, et il tenait en estime des a amis, entre autres, le marquis Dragonetti, le major Nice rico, (2) l'avocat Badulisani et moi, qui conspirions.

(1) P. Leopardi, Narrazioni storiche, p. 31.

(2) M. Petrucelli donne à Nirico le grade seulement de capitaine. Ce dissentiment a peu d'importance; mais nous devions le signaler, pour que le lecteur ne crût point à deux personnages, quand il n'y avait qu'un conspirateur de ce nom.

a Moi qui le voyais souvent Je lui rappelai un jour les pa- « rôles qu'il m'avait dites à Popoli. Et lui : Mes idées sont « toujours les mêmes ; mais les temps n'en admettent point a l'application. Après l'intervention autrichienne dans a l'État romain, il y aurait folie à espérer en la France a et en Louis-Philippe. Croyez-moi : pour le moment, le a seul bien qu'il soit possible de faire, est celui de remettre « la chose publique dans les mains des tons, autant qu'on a le pourra. » (1)

Et à dire vrai; poursuit Leopardi, à peine arrivé au pouvoir, Delcarretto avait fait rétablir dans leurs postes plusieurs employés destitués en 1821. Il voulait même avoir son ancien compagnon d'armes pour chef de cabinet. Leopardi s'en défendit, mais de manière à ne pas laisser soupçonner qu'il conspirait.

Divers membres de l'assemblée centrale allaient se rendre dans leurs provinces, afin de seconder l'insurrection qui devait éclater simultanément, le 10 août, à Capoue, à Salerne, à Aquila ; et être suivie, le 1 1 et le i2, de l'insurrection de la Pouille et des Calabres. Le à août 1833, Leopardi fit une visite de congé à Delcarretto. A peine le ministre le vit-il entrer, qu'il lui mit dans les mains un numéro du National, en lui disant : « Lisez cela. » Leopardi lut : a On nous assure qu'une grande a révolution doit incessamment éclater dans le royaume « de Naples. Le gouvernement en ayant eu vent, vient « de faire arrêter deux des principaux chefs, M. le mar- « quis Dragonetti et M. le comte Leopardi ; mais la con- « spiration, ajoute-t-on, y est tellement étendue, que a cette mesure de rigueur ne saurait que hâter l'insurrec- « tion générale du pays. »

(1) P. Leopardi, Narrazioni storiche, p. 3?.

Leopardi dit en riant au chef de la police: « Eh bien! « le marquis Dragonetti et moi, qui ne suis pas comte, « nous sommes loin d'être arrêtés par votre ordre. Sor- « nettes habituelles des journaux français ! » (1)

Le ministre n'insista point ; mais avant de se séparer de Leopardi, il voulut lui payer trois cents livres, prix de quelques articles écrits à sa demande.

Le5août 4833, rassemblée centrale rédigea un appel aux armes. Dans une réunion qui eut lieu le soir, Poerio conclut des nouvelles arrivées des provinces, que le moment était venu d'agir, et qu'on ne pouvait plus reculer. Tout le monde approuva avec enthousiasme. Seul, un jeune homme qui se tenait à l'écart, ne prit point de part à cet élan. Ce jeune homme était Horace Mazza. Telle était la confiance dont il jouissait qu'on se servait de lui comme messager de l'assemblée centrale. Leopardi ajoute même, dans ses Narrations historiques, que fort souvent, en l'absence de son frère, il lui remboursa l'argent dépensé en voitures, pour aller courir à la convocation des affiliés. La réserve que montrait Horace étant chez lui habituelle, et son frère Jérémie se trouvant un conspirateur des plus chaleureux, on fit peu d'attention à ce silence. 11 fut résolu que Leopardi, muni d'argent et de proclamations, partirait le lendemain pour les Abruzzes. Mauro, également pourvu, devait se rendre dans les Calabres. De leur côté, les conspirateurs qui restaient à Naples n'avaient pas le projet de rester inactifs.

Dans la nuit, une voiture de voyage, qui attendait dans la rue de Tolède, emportait Leopardi vers sa province. Avant son départ, il remit au major Nirico, pour équiper un cheval et se mettre lui-même en route, l'argent qu'il

(1) P. Leopardi, Narraxioni storiche, p. 32.

NÀPLES. 437

avait reçu du ministre de la police, pour ses articles dans la Gazette officielle. Ainsi la caisse du gouvernement servait aux conspirateurs contre le gouvernement. Ce détail, dont on ferait une charmante scène de comédie, rappelle involontairement les Grands d'Espagne acceptant des emplois du roi Joseph pour trouver une occasion plus sûre de le renverser.

Le soir du 6 août (1833), pendant la représentation du théâtre San-Carlo, toute la salle, après le premier acte, se vit tout à coup inondée de proclamations, depuis le paradis jusqu'à la loge du roi. D'où venaient-elles? qui les avait lancées? Nul ne le savait. Une loge où se trouvait l'ambassadeur de Vienne elle ministre de la police, offrit la pantomime la plus excessive. Les deux personnages, en lisant chacun la proclamation envoyée par une main invisible, se foudroyaient mutuellement du regard. Le comte de Lebzeltern soupçonnait Delcarretto de s'entendre avec les Français pour chasser les Autrichiens de litalie, et le ministre accusait l'ambassadeur d'ourdir des conspirations pour lui créer des embarras. Us sortirent tous deux : Lebzeltern pour aller trouver le roi, Delcarretto pour tâcher d'éclaircir ce mystère (1).

Le ministre n'eut pas longtemps à chercher d'où partait le coup. Horace Mazza, qui briguait une place, vint lui dévoiler tout le complot. Il lui révéla le nom de tous les principaux conspirateurs, en commençant par son frère Jérémie. Dès la pointe du jour, le télégraphe donnait des ordres au général Pastore, qui parcourait les trois Calabres avec des colonnes mobiles, et au colonel Landi, qui remplissait une mission semblable dans les Abruzzes. Toutes les personnes designées par Mazza

(1) P. Leopardi, Narrazioni storiche, p. 32.

488 NAPLKS.

furent arrêtées. Le matin du 7, au moment où il arrivait à Aquila, on mit la main sur Leopardi.

La nuit suivante, on arrêta, dans les provinces éloignées de la capitale, grand nombre de libéraux parmi les plus redoutés. Le jour d'après, le roi à la tête des gardes royales et des Suisses, se rendit à Capoue, où il changea la garnison ; puis à Salerne, qu'il feignit d'attaquer, par une manœuvre connue des stratégistes.

Aussitôt que l'assemblée centrale avait connu les révélations de Mazza, elle s'était hâtée d'expédier des avis dans les provinces pour que l'insurrection fût suspendue. Sur plus de soixante mille conspirateurs aucun ne souffla mot. Malgré le zèle de trois ou quatre commissaires instructeurs créés pour la circonstance, tous les arrêtés durent être mis en liberté, faute de preuves, à l'exception de six, connus par leur correspondance hors du royaume, et dénoncés spécialement par l'Autriche.

Les principaux conspirateurs qui étaient restés à Na~ pies, ou qui se hâtèrent d'y rentrer, furent aussi emprisonnés; mais la plupart jouèrent de bonheur. Ferdinand avait vertement tancé Delcarretto, de ce qu'il en était réduit à apprendre l'existence d'une conspiration par l'ambassadeur autrichien. Le ministre, qui avait intérêt à dissimuler, répondit que le complot était trop peu de chose pour qu'il en eût voulu troubler les oreilles du roi; mais qu'il savait tout. Les faits auraient donné un terrible démenti au chef de la police 1 II fallait donc empêcher tout éclat. Poerio et Dragonetti sortirent de prison sans jugement; Leopardi, Mauro, Trippodi, Bracale, Mayo et Petrarca, furent exilés à petit bruit. Tous ceux dont la condamnation pouvait avoir quelque retentissement échappèrent à un procès. Ainsi l'exigeait l'infaillibilité du ministre de la police. Ajoutons, cependant, que la ré-

serve, le silence, la conduite prudente des conjurés entra pour une bonne part dans ce résultat. S'ils eussent parlé, Delcarretto n'aurait pu esquiver la poursuite et l'éclat.

Pendant que les victimes étaient incarcérées, Horace Mazza reçut le prix de son infâme trahison. Après avoir été nommé conseiller d'intendance, il fut promu à la direction générale de la police, en remplacement de Pecchenada, dont il fit, par ses excès, déplorer la mort. Le rouge montait au front de Jérémie Mazza, toutes les fois que devant lui on prononçait le nom de son frère. Hais qu'importe aux cœurs vils la répulsion dont ils sont l'objet, pourvu qu'ils aient la bourse pleine?

Page 1