‹ Naples, 1130-1857Chapitre 4 sur 35 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Don Carlos appelé au trône d'Espagne. — Un enfant de huit ans loi succède à Naples. — Opinion de J.-J. Rousseau sur les régences. — Le marquis de Tanucci. — Le précepteur de Ferdinand 1er. — Habitudes du jeune roi.— Influence des idées françaises. — Beccaria. — Filangieri. — Mesures du marquis de

(!) Henri Léo, Histoire d'Italie, tome III, p. 381.

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Tanacei. — Un livre de lai interdit par le pape. — Les jésuites chassés de Naples. — Marie-Caroline. — Un souverain réformateur. — Colonie égalilaire à Caserle. — La lecture d'un journal punie de six mois d'emprisonnement. — La lecture d'un philosophe punie de trois ans de galères. — La haquenée féodale. — Ligue contre le marquis de Tanucci. — Sa chute. — On recueillera ce qu'il a semé. — Effet de la révolution française à Naples. — Ses admirateurs. — Réunions secrètes. — Suspects. — Secrets d'État. — Formes arbitraires. — Sept cents individus arrêtés. — Pas une charge contre aucun d'eux. — Barbaries qui rappellent les Brunehaut et les Frédégonde. — Fureurs d'Acton. — Cruautés de la reine. — Complicité de Nelson. — Miss Harté. — .Naples célèbre le désastre d'Aboukir. — L'ambasseur français quitte Naples. — Mémoire de Lachèse.— Ferdinand se prépare à combattre la France. — Le libérateur de l'Italie. — Revue passée par la reine et lady Hamillon. — Soixante mille Napolitains entrent dans les États do l'Église. — Un nouveau Cincinnatus. [1769-1798.]

En 1759, don Carlos, roi de Naples, fut appelé au trône d'Espagne. Son fils aîné étant idiot, le second fils fut déclaré héritier présomptif d'Espagne. Le troisième fils de Carlos succéda à son père (6 octobre), et prit le titre de Ferdinand III comme roi de Sicile, de Ferdinand IV, comme roi de Naples. Plus tard il l'appellera Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles (i). Il était âgé de huit ans !

« Le plus sensible inconvénient du gouvernement d'un seul, » dit Rousseau, a est le défaut de cette succession continuelle qui forme dans les deux autres une liaison non interrompue. Un roi mort, il en faut un autre ; les

(t) Pour la clarté de la narration, il convient d'adopter un des trois titres ; et la suite des événements doit faire choisir de préférence celui qui s'applique aux Deux-Siciles. C'est donc par Ferdinand Ier que nous désignerons le roi. La plupart du temps môme nous n'écrirons que Ferdinand.

élections laissent des . intervalles dangereux ; elles sont orageuses; et à moins que les citoyens ne soient d'un désintéressement, d'une intégrité que ce gouvernement ne comporte guère, la brigue et la corruption s'en mêlent. Il est difficile que celui à qui l'État s'est vendu ne le vende pas à son tour, et ne se dédommage pas sur les faibles de l'argent que les puissants lui ont extorqué. Tôt ou tard tout devient vénal sous une pareille administration, et la paix, dont on jouit alors sous les rois, est pire que le désordre des interrègnes. »

« Qu'a-t-on fait pour prévenir ces maux? On a rendu les couronnes héréditaires dans certaines familles; et l'on a établi un ordre de succession qui prévient toute dispute, à la mort des rois ; c'est-à-dire que, substituant l'inconvénient des régences à celui des élections, on a préféré une apparente tranquillité à une administration sage, et qu'on a mieux aimé risquer d'avoir pour chefs des enfants, des monstres, des imbéciles, que d'avoir à disputer sur le choix des bons rois. On n'a pas considéré qu'en s'exposant ainsi aux risques de l'alternative, on met presque toutes les chances contre soi. »

Dès que Ferdinand fut monté sur le trône, une ordonnance royale expresse chargea le vice-roi de jurer, au nom du souverain, la constitution silicienne. Le parlement fut convoqué, et le vice-roi prêta serment (3avrill760).

La bonne fortune de Naples voulut qu'un homme considérable et honnête fût le chef naturel du conseil de régence, qui devait gouverner pendant la minorité du monarque enfant. Ancien professeur de droit public à Pise, le marquis de Tanucci était venu de Toscane à Naples avec don Carlos, et avait été placé longtemps à la tête de l'administration. 11 eut la tutelle du nouveau roi.

L'éducation de Ferdinand fut remise au prince de San- Nicandro. L'élève fera peu d'honneur au maître.

Dépourvu de talent et d'instruction, le fils de don Carlos, tout le temps que dura sa minorité, fréquenta une société indigne, passant les jours à la chasse et à la pèche, les nuits à manger, à boire, à se divertir. Ce n'était pas le moyen d'apprendre à gouverner. Aussi l'influence de Tanucci resta prépondérante, même après que le roi fut majeur (1).

Nos philosophes du dix-huitième siècle avaient étendu partout leur puissante action. En Italie, les esprits cultivés n'étudiaient que la littérature française. Plus particulièrement imbus des doctrines de Voltaire et des encyclopédistes, deux hommes supérieurs eurent sur leurs contemporains une influence décisive. Beccaria, par son Traité des délits et des peines, Filangieri, par la Science de la législation, créèrent une école de réformateurs. Les vues supérieures de ces hommes ont, plus tard, remué le monde ; mais, d'abord, elles n'agirent que sur l'Italie. Si Beccaria obtint par ses écrits un adoucissement dans la législation criminelle de la Toscane ; s'il eut le bonheur de voir la Lombardie mettre à profit ses idées économiques, Filangieri, qui avait attaqué presque tout ce qui existait à Naples, fut assez heureux pour compter parmi ses disciples le marquis de Tanucci.

En économie politique, l'élève se montra moins hardi que le maître ; mais il le dépassa sous d'autres rapports. Pas plus à Naples qu'en Sicile, Tanucci ne pouvait

(1) A Naples, le temps fixé pour la majorité des rois est la seizième année accomplie. Aucun homme ne voudrait confier à un enfant de cet âge la moindre affaire à régler. Mais sans doute que le gouvernement d'un royaume n'est rien, ou que l'intelligence des rois est plus précoce que celle du reste des hommes.

songer à détruire la constitution féodale; il s'efforça d'empiéter sur les droits des barons, quand il ne pouvait, en lès attirant à la cour, les porter à quelques concessions en faveur du pays. N'y eût-il que cette trace de son passage, l'administration de l'ancien professeur de Pise devrait être bénie. « Les barons, » dit un auteur italien moderne, « possesseurs des fiefs, également ennemis de a l'autorité royale et du peuple, méprisaient celle-là, et « tyrannisaient celui-ci. Outre qu'ils étaient seuls en pos- « session de la chasse, de la pêche, des fours, des moulins, « c'étaient eux qui nommaient les juges des terres, eux « qui étaient les gouverneurs des villes. Pour eux étaient « les premières moissons, pour eux les premières ven- « danges, pour eux les premières récoltes des olives, de « la laine, de la soie. Pour eux encore, le droit d'entrer « dans les terres ; pour eux les péages, la gabelle, le « décime et les services féodaux. En somme, les peuples « vexés, le trésor vide, la royauté sans force, tel était le a résultat du règne des barons. »

Les mesures de Tanucci ne se bornèrent point à modifier cette triste condition du peuple. En même temps qu'il s'attachait à diminuer le pouvoir des barons, il changeait l'état du clergé. Plusieurs monastères furent supprimés, la collection des titres fut régularisée, le nombre des prêtres diminué. L'interdiction de recevoir aucun héritage des morts porta surtout le plus rude coup à l'Église. A cet égard, Tanucci pensait, comme Platon, que l'esprit des mourants n'étant ni entier, ni sain, il est bon d'empêcher l'effet de certaines influences qui font le désespoir des familles.

Le danger d'une suprématie spirituelle avait dès longtemps frappé le philosophe et le professeur de droit public. Tanucci connaissait en outre personnellement les

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exigences du pape. Un livre de lui sur le Droit d'asile avait été interdit. Le chef de régence pouvait donc mieux que personne apprécier les inconvénients d'un pouvoir exagéré. Tanucci défendit au clergé napolitain de recevoir les sommations de Rome, sans l'autorisation du gouvernement. Les évêques ne purent plus se mêler de l'éducation, ni le pape s'ingérer dans la plupart des affaires religieuses. A l'exemple de l'Espagne, que le gouvernement de Parme devait également imiter (1768), Tanucci chassa les jésuites du royaume (4). Enfin il déclara le mariage un contrat purement civil.

C'était beaucoup faire pour le bien de la nation. Mais le ministre eut le tort d'oublier des parties essentielles. Ainsi, il n'apporta dans le système financier, ni changements, ni économies; et, cependant, les impôts, légers pour les grands, pesaient sur les moyennes et les basses classes de la manière la plus dure. L'armée fut négligée. Des réformes légales, mal comprises, excitèrent les plaintes du barreau.

Les avocats ont la parole facile. Beaucoup de mécontents se rallièrent autour d'eux. Un orage se forma. Ta* nucci parvint à le conjurer, et son pouvoir souffrit peu de ces hostilités. Mais il vint bientôt à ses ennemis un puissant auxiliaire.

Le roi de Naples avait épousé une princesse de seize ans, aussi remarquable par la beauté et le talent, qu'elle

(1) Au point de vue abstrait, c'est toujours une chose grave que d'ordonner à des hommes de sortir d'un État, même quand ces hommes sont des jésuites. Mais dans l'histoire tout est relatif. Pour apprécier sainement la mesure de Tanucci, il faudrait entrer dans des développements que celte partie du livre ne comporte point. Notre objet principal est le dix-neuvième siècle. On ne parle des siècles antérieurs qu'en manière d'introduction, et pour mieux faire comprendre ce qui suivra. , .

devait être célèbre par ses intrigues, sa tyrannie, son implacable cruauté. Fille de Marie-Thérèse, impératrice d'Allemagne ; sœur de Marie-Antoinette, reine de France, Marie-Caroline avait pour frère un souverain réformateur. Joseph II, nommé empereur d'Allemagne en 1765, quoiqu'il ne dût réellement gouverner qu'à la mort de sa mère (1780), était pourtant parvenu à introduire de grandes innovations dans ses États. Des lois portées coup sur coup avaient changé la discipline ecclésiastique, supprimé plusieurs couvents, fait d'autres changements nombreux, sans que les prières du pape Pie VI, qui s'était rendu de sa personne près de Joseph II, pussent l'arrêter dans ses réformes. Le jeune empereur n'avait pas même reculé devant des institutions socialistes que, de nos jours, on trouverait très-hardies.

Le contre-coup de ces mesures se fit sentir à Naples. Pendant que des habitudes invétérées forçaient de laisser debout, à certains égards, la tyrannie des vieux temps, une colonie fut fondée près de Caserte (24 kilomètres de Naples), dont tous les membres étaient égaux, et où le mérite faisait la seule distinction.

Même quand elles doivent infailliblement échouer, les expériences sociales ne sont guère souffertes par les gouvernements traditionnels. Ils craignent trop qu'on n'en vienne à vouloir se passer d'eux. Égarés par la terreur, on les voit même souvent commettre les plus funestes méprises. Jamais Voltaire n'a été ni communiste, ni égalitaire ; et la Gazette de Florence avait moins de part que Joseph II à la fondation de la colonie de Caserte. Néanmoins, la lecture de la Gazette de Florence fut punie de six mois d'emprisonnement ; la lecture de Voltaire, de trbis ans de galères.

A ces rigueurs, on peut déjà comprendre que le marquis

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de Tanucci n'était plus maître de la situation. Un grand changement, en effet, s'était opéré. Si l'ancien ministre de don Carlos siégeait encore au Conseil de régence, il s'en fallait que son pouvoir fût le même qu'autrefois.

La reine de Naples avait mis au monde un prince (1 774) . Suivant la coutume du royaume, Marie-Caroline acquit, par cette naissance, le droit de paraître au conseil d'État, et d'y émettre son opinion. L'influence de la reine ne tarda pas à se faire sentir. Le ministre, tout-puissant jusque-là, vit où tendaient les prétentions. Il y résista énergiquement ; mais, contre cette autre Marie -Antoinette, il n'avait pour le soutenir qu'un autre Louis XVI. Tanucci devait donc succomber comme Turgot.

Un homme supérieur a toujours de nombreux ennemis, et une reine, surtout quand elle est jeune et belle, ne manque jamais de courtisans. Il se forma contre le marquis de Tanucci une ligue formidable. Les intérêts froissés, les sots amours-propres, les passions jalouses, les mauvais sentiments, les haines aveugles, les basses servilités, tout s'ameuta contre le ministre.

a Je ne sais comment il arrive, » a dit Chateaubriand, a que les services que j'ai eu le bonheur de rendre, aient a rarement été une cause de bienveillance pour moi au- « près de ceux à qui je les ai rendus;... ce ne sont pas « mes ennemis qui m'ont calomnié. » Tanucci eut des ennemis qui le calomnièrent; mais il éprouva aussi la noire ingratitude dont parle Chateaubriand. L'amertume qu'il en ressentit n'était pas sans compensation, « Je gé- « mis pour l'humanité, » confiait-il à un ami, « de cette « perversion du cœur; mais au spectacle d'une telle in- « dignité, j'éprouve je ne sais quel bonheur à me dire o combien je vaux mieux que ces gens-là. » Cet épan-

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chement fut la seule vengeance que tira Tanucci de quelques êtres dégradés.

Le clergé, du moins, était logique dans sa haine. En cherchant à renverser le grand ministre, c'était pro domo *uâ qu'il combattait. Un nouveau grief vint bientôt s'ajouter pour lui aux anciens griefs.

Ce qui distingue surtout les hommes supérieurs, et en fait un sujet d'admiration, c'est l'énergie qu'ils déploient dans les temps difficiles. Faible comme le roseau, le vulgaire courbe la tête au moindre vent; l'homme fort, semblable au chêne du fabuliste, résiste à la tempête, sauf à être brisé. Si, grâce à l'ignominie des uns, à l'ignorance des autres, Tanucci devait être emporté par les éévnements, il voulait au moins que l'histoire pût dire : « Il n'a cessé de lutter un seul jour pour être plus « puissant que la fortune. » Au moment même où le clergé s'acharnait le plus ardemment à sa perte; au moment où l'insoucieux Ferdinand l'abandonnait sans scrupule à la reine, Tanucci, pour relever son roi, bravait ses plus cruels ennemis.

Le prince Colonna, grand connétable du royaume, présentait annuellement au pape, la veille de la Saint- Pierre, une haquenée blanche, avec le subside féodal pour Naples. Cet hommage blessait singulièrement la dignité de la couronne et celle de la nation. Le premier ministre en était particulièrement affecté. Il lui semblait que de pareilles coutumes devaient avoir fait leur temps. Une circonstance l'ayant servi à souhait, Tanucci se prononça contre la cérémonie, ne pouvant encore s'attaquer au fond. Si insensible qu'il fût au dévouement de son ministre pour la chose publique, le roi ne pouvait s'empêcher de remarquer qu'en cette circonstance on le relevait à ses propres yeux. L'année suivante (1775),

lorsque Ferdinand fit présenter la haquenée, ainsi que l'argent, ce fut à titre de pure courtoisie, et non comme un tribut féodal. Pie VI refusa la prestation sous cette forme, et déclara expressément qu'il l'acceptait comme hommage de son vassal. Mais le coup était porté, et Naples finit par avoir raison de Rome (1).

On peut imaginer si les attaques du clergé redoublèrent ! Le combat ne devait plus être long; car l'Église fit vibrer, pour écarter Tanucci, les cordes les plus sensibles du cœur. Les prêtres représentèrent à la reine que la supériorité de son intelligence la rendait plus propre à gouverner que le roi. Selon eux, le bonheur de la nation demandait que la reine fût le véritable souverain.

Les femmes, en général, ont d'autant plus de penchant à la domination, que la nature les a moins créées pour dominer. Mais la bonne fortune d'une mère et de deux filles, trouvant chacune pour mari un souverain assez faible pour la laisser régner, est un phénomène assez rare. C'était uniquement pour le décorum que Marie-Thérèse d'Autriche fit élire et couronner empereur François Ier; Louis XVI, dès son mariage, devint l'esclave de Marie- Antoinette; et Marie-Caroline traitait Ferdinand comme une sorte de chambellan. A peine eut-on persuadé la reine de Naples que le marquis de Tanucci était le seul obstacle à son pouvoir; que le dévouement de ce ministre pour les Bourbons exigeait son remplacement par un homme incliné vers l'Autriche ; à peine cela fut-il exprimé

(1) En 1788, Ferdinand, au lieu de faire présenter solennellement la haquenée et l'argent, fit remettre en particulier (sept mille ducats) sans la haquenée. Il voulait par ce moyen, ou faire tomber la chose en désuétude, ou, tout au moins, lui faire perdre sa signification politique. Le pape protesta. Alors le roi de Naples cessa de fournir la prestation.

et compris, que la reine, sans nullement se soucier du roi, substitua le marquis délia Sambuca au marquis de Tanucci.

Cependant la tendance réformatrice survécut au renvoi du réformateur; et son successeur lui-même y fut de force entraîné. Il n'y eut que la Sicile, où les opinions nouvelles avaient peu pénétré, qui maintint l'ancien système avec une certaine force. Comme l'administration était dirigée par des lois spéciales, les barons restèrent prépondérants, et ce fut seulement d'une manière détournée que le vice-roi, Caraccioli, osa de temps à autre attaquer leur pouvoir.

Mais, à l'exception de quelques individualités qui bénéficiaient du statu qw, à Naples comme en Sicile, en Sicile comme à Naples, le désir de plus grandes innovations était à peu près général. Vague et mal défini chez les uns, nettement formulé chez les autres, ce désir tourmentait tous les esprits, et se produisait sous toutes les formes.

Lorsque la révolution française eut éclaté, la position devint sérieuse. On attendait des temps meilleurs, on voulait un autre gouvernement. Les appréhensions de la cour de Naples s'aggravèrent de jour en jour, sans qu'elle eût même la pensée de prévenir les catastrophes par des concessions opportunes.

Les libéraux formèrent des réunions secrètes, et se concertèrent en vue d'obtenir les réformes que depuis longtemps ils appelaient de leurs vœux. Les principes de la révolution française avaient trouvé dans le royaume des Deux-Siciles une foule d'admirateurs. La noblesse, le clergé, le peuple, blessés par des ministres hautains, par de mauvais règlements, par une administration vicieuse, saluèrent avec transport un mouvement qu'ils ju-

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geaient devoir s'étendre jusqu'à eux. Sous l'inspiration de Latouche, commandant de la marine française à Naples, Charles Laubert, doué d'une éloquence persuasive, seconda cet élan des esprits (janvier 1791). Les ministres du roi s'étaient d'abord peu troublés de réunions où ils n'apercevaient que des jeunes gens; mais lorsqu'on les vit se composer de citoyens de toutes les classes, de personnes illustres parla naissance, ou considérables par la fortune, l'alarme saisit la cour. On arrêta une foule de suspects; une Junte d'État fut établie; toutes les formes légales furent écartées. Emprisonnements sans examen, jugements sans procès, le ministère n'épargna aucun moyen pour maintenir ce qu'il appelait l'ordre. Hais, ainsi qu'il arrive le plus souvent, ces moyens tyranniques empirèrent la situation, au lieu de l'améliorer. Déjà, et malgré un traité avec l'Angleterre qui promettait son appui, les finances se trouvaient dans le plus grand désordre. Maintenant le roi vivait dans des terreurs incessantes de conspirations et d'assassinats. A de nouvelles craintes succédèrent de nouveaux abus. En 1795,1e gouvernement, sous prétexte d'une conjuration qui mettait le trône en péril, fit arrêter sept cents individus. Trois ans de procédure ne purent fournir aucune charge. Tous les prévenus durent être relâchés. Mais une longue détention avait profondément ulcéré les cœurs. Ce fut l'unique résultat de la mesure.

Cependant, il fallait se venger de complots réels ou imaginaires. Pendant que les juges instruisaient sans fruit pour l'échafaud, la cour de Naples rêvait à d'autres moyens d'occuper le bourreau. On se passerait de magistrats; mais il fallait tout d'abord avoir la liberté de ses mouvements. Si l'on en voulait à la France, on la redoutait; il était important de l'endormir.

L'armée de Rhin-et-Moselle, sous la conduite de Moreau, avait pris à Bibérach quatre mille hommes et dixhuit canons aux Autrichiens; l'Espagne, dans un manifeste, venait de déclarer la guerre à l'Angleterre, lorsqu'un traité de paix fut signé à Paris (lOoctobre 1796), entre la république française et Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles. Dégagé des craintes d'une invasion, le gouvernement napolitain s'abattit aussitôt sur tous ceux qui goûtaient les principes de la révolution française. Ici commence, pour ne s'arrêter qu'à sa mort, la férocité d'une femme qui, tout enfant, avait déjà été accusée de l'assassinat des commissaires français à Rastadt. Des ruisseaux de sang inondèrent les échafauds. La reine de Naples, a Marie-Caroline, ordonna des barbaries qui rap- « pellent les Brunehaut et les Frédëgonde. La masse de « crimes et d'assassinats qu'Acton commit ou fit corner mettre suffirait pour déshonorer vingt ministres. La c nullité du roi de Naples, et la rage de la reine contre «le nom français, encouragèrent les fureurs de cet « aventurier, véritable maître du royaume. Lord Nelson a eut aussi une grande part à ces fureurs, et l'illustre c amiral souilla ses victoires par les sanglantes exécutions « dont il ne rougit pas de se rendre le complice, le pro- « tecteur, pour complaire à une miss Harté, fille perdue « de mœurs et de réputation, devenue l'épouse de lord c Hamilton, ambassadeur d'Angleterre près la cour de c Naples. Cette prostituée avait inspiré la passion la « plus désordonnée à l'amiral Nelson : elle servit les vente geances du ministère anglais, la cruauté de la reine de < Naples et la férocité d'Acton (1). »

(1) L'abbé de Mbntgaillard, Histoire de France, Paris, Moutardier, 1839, 9 vol. in-8, t. IV, p. 468.

Les échafauds n'ont jamais fait de partisans aux rois, et la mauvaise foi n'a jamais consolidé les trônes. Ferdinand fera bientôt l'expérience de cette double vérité.

L'armée française s'était emparée de Rome pour venger la mort du général Duphot, et les insultes faites à Joseph Bonaparte, ministre de la république française. Au lieu de se confier en son traité avec le directoire, le roi de Naples vit ou feignit de voir dans notre occupation une menace pour ses États. Sans chercher à savoir s'il n'était pas le jouet d'une folle terreur, ou de suggestions intéressées; sans solliciter aucune explication préalable, Ferdinand négocia avec l'Empire, avec la Sardaigne, avec la Toscane, et recruta des troupes de tous les côtés.

Il fit plus. Au bruit de la journée d'Aboukir, à l'exaltation qu'elle produisit en Angleterre, toutes les puissances qui n'avaient signé des traités que sous l'influence de la peur, crurent le moment venu de se liguer de nouveau contre la république française. Le gouvernement de Naples montra son hostilité d'une manière toute spéciale.

Lorsque, à son retour d'Aboukir, l'amiral Nelson se trouva en vue de Naples, il fut accosté par un navire fastueusement décoré, ayant à bord le roi et la reine de Naples, l'ambassadeur d'Angleterre, et lady Hamilton, si célèbre par ses galanteries. Après avoir comblé d'éloges l'amiral anglais, comme s'il eût sauvé ses propres États, le roi Ferdinand offrit à Nelson une épée richement ornée. La reine ensuite lui présenta un bijou de grande valeur, sur lequel était gravé en lettres d'or : Au héros d'Aboukir. Naples illumina en l'honneur de l'amiral. Il y eut des fêtes splendides au palais. La reine, les dames de la cour, les femmes de la noblesse, parurent au bal avec des écharpes et des ceintures sur lesquelles des brillants dessinaient : Vive Nelson !

Indigné de ces démonstrations, et de l'occupation du port par la flotte anglaise, au mépris des traités, l'ambassadeur français, Garât, quitta Naples. Au mois d'août 1798, Lachèse présenta un mémoire dans lequel il résumait tous les griefs de la république. L'envoyé se plaignait, au nom de son gouvernement : 1° de la préférence injurieuse accordée dans toutes les occasions, par la cour de Naples et ses ministres, à la nation britannique; 2° de l'asile donné à la flotte anglaise dans le port de Syracuse, où, contre les clauses expresses du traité, elle s'était approvisionnée; 3° des lumières et des renseignements fournis à l'amiral Nelson, pendant qu'il était à la poursuite de Bonaparte; 4° des réjouissances publiques qui avaient eu lieu lors de la défaite de la flotte française près d'Alexandrie; 5° de ce que les équipages de quelques bâtiments français, non-seulement n'avaient pu se fournir de vivres dans les ports de Sicile, mais s'étaient vus insultés par le peuple, qui avait massacré une partie des matelots, et avait forcé les autres à quitter le rivage pour regagner leurs vaisseaux; 6° de l'accroissement des troupes napolitaines, qui, combiné avec des manœuvres secrètes dont on avait connaissance, et avec d'autres préparatifs, démontrait clairement que le roi de Naples obéissait à l'influence du général Acton , lequel, né en Angleterre (1), voulait l'engager à renou-

(1) Lachèse se trompait sur ce point. Le personnage dont ii se plaignait était seulement d'origine anglaise. Joseph Acton, d'abord ministre de la marine, pais des finances, et enfin premier ministre du royaume de Naples, grâce à l'influence de la reine Caroline dont il était le favori, en terme de cour, était né à Besançon (1737), d'an médecin irlandais. IL servit quelque temps dans la marine française, prit ensuite du service en Toscane, et finit par se fixer à flapies, où il ne négligea aucune occasion de nuire aux Français.

vêler la guerre, pour seconder les intentions de|son pays. Le mémoire se terminait par la demande de garanties sérieuses contre un état de choses aussi hostile qu'anormal.

Mais si le roi de Naples (\) voyait avec douleur trop tôt découverte la trame de ses iniquités, il n'avait nulle disposition à changer de conduite. Tout semblait se réunir pour le pousser à sa perte. Les Anglais lui promettaient de nouveaux subsides, si ses troupes en venaient aux mains avec la terrible république; un cardinal, neveu du pape, l'excitait à la guerre, en lui promettant l'appui du ciel; des émigrés romains, de la plus haute noblesse, lui assuraient que leur pays était tout à sa dévotion, et qu'à la seule vue de sa bannière, les peuples se lèveraient pour secouer le joug des Français; les émissaires, Valentini et Rondanini, envoyés à Rome et dans les principales villes des États du pape, comme espions, affirmaient que partout on était disposé à ouvrir les bras à l'armée royale, à la seconder pendant le cours de la campagne. Sauf à l'abandonner au plus fort du danger, l'Autriche n'était pas moins prodigue d'encouragements. Afin de faciliter la campagne, l'empereur promettait, par l'intermédiaire des Anglais, d'envahir la Lombardie.

Ferdinand ordonna dans ses États une levée de quarante mille hommes. Ils devaient se tenir prêts à marcher au commencement de septembre. En même temps, le roi de Naples signa avec l'Autriche (14- août 1798), un traité d'alliance offensive et défensive, et dépêcha à la cour de Vienne le major Suzanna, pour concerter avec

(1) Il serait plus exact de dire la reine. Mais, officiellement, le roi doit porter la responsabilité de ses actes, quoiqu'il y fût pour peu de chose.

an a

ai

l'empereur les mesures militaires. Il fut convenu que pendant que les Autrichiens attaqueraient les Français de front, les Napolitains les prendraient en flanc.

Les forces que réunit Ferdinand, sous le nom d'armée royale, montaient à cent vingt mille hommes; mais une partie de ces soldats improvisés, arrachés malgré eux aux travaux des champs, n'étaient plus qu'une troupe indisciplinée et mécontente. Les commandants, qui avaient acheté leurs charges, mises à l'encan par la cour, étaient pour la plupart des gens vils et sans mérite. Le gouvernement n'osait se fier aux anciens officiers napolitains. m H ajouta à toutes ses autres fautes celle de confier l'expédition à des étrangers qui n'inspiraient aucune confiance aux soldats.

Cependant, la cour était pleine de sécurité. Comme si le but qu'on se proposait était d'avance atteint, on donna T? au général en chef le titre de Libérateur de l'Italie, qu'a- 1 vait déjà reçu Bonaparte. La reine, vêtue en amazone, ^. et suivie de la célèbre lady Hamilton à cheval, passa 5r ■ avec éclat la revue de l'armée.

^ ' Avant d'entrer en campagne, le roi de Naples lança * une proclamation dans laquelle il sommait les Français ? d'évacuer les États du pape. Son intention étant seulement de rétablir Rome sur l'ancien pied, Ferdinand consentait à ne point faire la guerre aux Français, s'ils se montraient dociles à ses ordres. Il suffisait pour rester en \ m ^Vk} ^e *u* ^a*sser accomplir une entreprise d'où dépen-

à K dait ,a sûreté de ses ^tats*

J Après cette modeste déclaration, 60,000 hommes,

^sés en trois colonnes, entrèrent dans les États de *11 *%ise (M novembre 1798). Le reste des troupes avait P eté laissé dans le royaume, pour défendre les forteresses

el tes postes les plus importants. A la suite de l'armée

•cltf

d'invasion, venait le roi de Naples, accompagné de son état-major et du général Acton.

Ainsi que Ta observéHenri de Latouche, le commandant des forces françaises chargées de réprimer l'outrecuidance de Ferdinand, a avait le courage et la probité de Cincinnatus. » Comme il fut le premier général républicain qui eut l'honneur, suivant l'expression de Barras, de détrôner un roi, il semble convenable de rappeler les principaux actes de sa vie.

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