‹ Naples, 1130-1857Chapitre 32 sur 35 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Nomination de cinq minisires. — Un nouveau programme. — Plé nipolentîaires envoyés à Rome. — La Ligue italienne. — Le roi de Naples déclare la guerre à l'Autriche. — Pierre Leopardi, envoyé extraordinaire. — Désirs des libéraux louchant la Garde nationale.

— Réaction. — Le jésuite Liberatore. — Le Cabinet du 3 avril se complète. — Départs de volontaires pour la haute Italie. — Le ministère entravé par les Sanfédistes. — -Jntrigues antinationales de Ferdinand. — Les ouvriers excités par la réaction. — Gabriel Pepe remplace la prince de Strongoli dans le commandement de la Garde nationale. — Calme dans les élections. — Trames des Sanfédistes. — La peau du lion va remplacer la peau du renard. — Trois membres du Cabinet résignent leurs portefeuilles. — Menées secrètes contre la réunion des Chambres. — Réunions préparatoires. — Le roi nomme cinquante Pairs. Manœuvres du Cercle du Progrès. — Preuves de la culpabilité personnelle du roi. — Les galériens de Castel-a-Mare. — Le ministre de Russie, comte Creptowich. — Nouvelle assemblée préparatoire des Chambres. — Difficulté sur le serment. — Barricades. — Offres d'un officier de la. marine française. — Réponse du vice-président de la Chambre des Députés. — Événement du 15 mai 1848. — Quels sont les auteurs du désordre. — Mot caractéristique du roi de Naples. — Satisfaction sauvage de la reine.

— Le Parlement dissous par la force armée. — Protestation énergique de la Chambre des Députés. — Renvoi du ministère. —

— Rappel de Bozzelli. — Proclamation de Ferdinand. — Retour des Jésuites. — Nouvelle assemblée des Chambres. — Violences contre les Députés. — Le duc de Gênes proclamé roi de Sicile*

— Conduite de l'Angleterre et de la France. [1818]

La combinaison qu'avait rompue l'arrivée de Pepe, fut bientôt reprise et menée à fin, mais à l'exclusion de Salicetti. Le 3 avril 1848, la gazette officielle publia la nomination de cinq nouveaux ministres, savoir : Charles Troya, président ; le marquis Louis Dragonetti, affaires extérieures ; Jean Vignale, grâce et justice ; le comte

Pierre Feretti, finances ; le général Raphaël del Giudicç, guerre et marine. Le colonel Vincent Degli Uberti restait aux travaux publics. Ces six ministres occupèrent par intérim les dicastères restés libres, en attendant qu'il y fût pourvu.

Si personne ne mettait en doute la probité morale et politique des nouveaux ministres, peu de citoyens les jugaîent capables de conduire à bon port la chose publique, dans de§jtemps qui auraient exigé beaucoup plus d'énergie qu'ils n'en avaient.

Cependant la nation éprouvait un si grand désir de sortir de la position faite par Bozzelli, que le nouveau ministère et sou programme, sanctionné par le roi et publié le jour même, furent non-seulement bien accueillis, mais fêtés avec enthousiasme dans la capitale et dans les provinces.

En exécution du programme, qui n'était que le pâle reflet de celui de Salicetti, quatre plénipotentiaires : le prince de Colubrano, le prince de Luperano. Biaise Gamboa, et Casimir de Lieto, furent immédiatement députés à Rome. On leur adjoignit le duc d'Albanéta, et deux secrétaires, Roger Bonghi, et Alphonse Dragonetti. Leur mission avait pour objet de poser les premières bases de la Ligue italienne. La Ligue italienne devait avoir une Diète fédérale composée des représentants du Parlement. Il n'était pas dit que les membres du Parlement de Sicile fussent compris ; mais ils n'étaient pas exclus. La Diète fédérale déciderait toutes les questions nationales, et pourvoirait à la guerre, laissant néanmoins la direction au roi de Sardaigne, déjà entré en campagne.

En même temps le roi de Naples déclara la guerre à l'Autriche; mais sa proclamation (7 avril 1848), conçue

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d'ailleurs en termes parfaitement dignes et patriotiques, n'était qu'une scène de plus ajoutée à la grande comédie qui se jouait, et dont Ferdinand était à la fois l'imp^ssario et le principal acteur.

Le même jour, Leopardi fut nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près la Cour de Sardaigne et près la Confédération helvétique, en remplacement du prince de Palazzuolo, mort tout récemment (i).

L'embarquement pour la Lombardie, le corps de troupes misa la disposition de la Ligue, pour combattre les Autrichiens, plaisaient fort aux libéraux; mais l'armement complet de la garde nationale leur souriait peu. Ils auraient préféré des légions choisies, dans lesquelles ne seraient entrés que les amis sincères de la Constitution. La partie du public qui tenait compte du passé, ne se laissait pas prendre aux apparences; à ses yeux l'hypocrisie du roi était claire comme le jour. On ne pouvait douter que Ferdinand fût, au fond du cœur, non-seulement ennemi de toute réforme, mais disposé à combattre, dans un moment favorable, des concessions faites à regret, lorsqu'on lui voyait donner la main à tous les ennemis des nouvelles institutions. Avant que Salicetti quittât le ministère de la justice, il avait voulu opérer des changements. Son projet avait échoué ; mais la seule tentative de déloger des magistrats, en avait fait des réactionnaires furieux. Dans le palais même du monarque, se tenaient des conciliabules secrets, où la faction des royalistes extrêmes, des commissaires de police et de leurs créatures, des militaires, des individus de toutes les classes, conspiraient le renversement de la Constitution. Les démocrates jugeaient que tant d'intrigues créaient

(1) Décret royal inséré dans la Gaxette officielle du 8 avril 1848.

un danger suffisant, sans qu'on dùi encore augmenter le péril en mettant des armes aux mains des ennemis. Mais le Cabinet ne voulait pas même tenter de recourir à des mesures exceptionnelles. Il se complaisait dans la pensée qu'il parviendrait à sauver le pays avec la stricte légalité. Il persista donc à rester dans la loi, dussent tous ses adversaires en sortir. Jusque-là, d'ailleurs, les ministres étaient persuadés que l'on calomniait le roi, en lui prêtant de sinistres desseins.

Cette opinion servait merveilleusement les projets de Ferdinand. Aussi rien ne fut négligé pour que la masse de la nation partageât l'aveugle confiance des ministres. Le 15 avril 1848, le Jésuite Liberatore prononça un sermon dans lequel il disait, à propos de l'octroi de la Constitution : « Le souverain ne s'est montré ni obstinément « tenace, ni précocement pliable. 11 a différé, non refusé, a jusqu'à ce qu'il lui fût démontré que la demande proa venait du désir universel du peuple, et non pas des sola licitations isolées d'un parti. Il a daigné accéder avec « joie, lorsqu'il était encore en son pouvoir de résister, a Ainsi, cela démontre clairement qu'il a fait le pas, non a par violence ou par appréhension, mais de sa propre, li- « bre et sagace volonté. »

L'effet de ces paroles sur la nation est facile à comprendre. Puisque les Jésuites, qui étaient si bien dans le cœur de Ferdinand, déclaraient que rien n'avait contraint le roi dans la proclamation du statut; qu'étant encore assez fort pour le refuser, il l'avait accordé de son propre mouvement et avec joie, aussitôt qu'il avait reconnu que la Constitution était universellement désirée par le peuple, au lieu d'être seulement demandée par un parti, on devait s'attendre nécessairement que le pacte serait maintenu et respecté, et cette espérance donnait au ser-

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mon de Liberatore une importance toute particulière.

Le Cabinet du 3 avril se compléta, au bout de douze jours, par la nomination de quatre ministres nouveaux : Raphaël Conforti eut l'intérieur, Paul-Émile Imbriani Tinstruction publique, Antoine Scialoia l'agriculture et le commerce, François-Paul Ruggiero les affaires ecclésiastiques.

Aussitôt après la proclamation de Ferdinand aux peuples italiens, il s'était formé divers corps de volontaires, ayant à leur tête d'excellents officiers de l'armée, et pourvus d'armes, de munitions, de vêtements, de moyens de transport. Deux compagnies étaient déjà parties : la première par l'intervention de Christine Trivulzi, princesse de Belgioioso; la seconde, commandée par un officier de mérite, François Carrano. Trois bataillons les suivirent de près, sous les ordres de César Rossarol, François Matterazzo, et Roch Vaccaro. Tant de dévouement devait être sans fruit !

Le nouveau ministère ayant voulu entreprendre quelques réformes, se vit complètement paralysé par les machinations des réactionnaires. Au moyen d'ordres

ouverts ou secrets, de trames, d'intrigues, de menées infernales, Ferdinand s'arrangea de telle façon que ni sa marine, ni son armée de terre, ne furent d'aucun secours pour la guerre de l'indépendance. Leopardi, tantôt comme ambassadeur, tantôt comme simple citoyen, eut beau agir et se multiplier; le vieux Pepe combattre en vrai jeune homme, et porter l'abnégation jusqu'à vouloir servir comme simple soldat : la mauvaise volonté du chef dirigeant fit tout échouer. Naples se couvrit de honte, et s'attira le mépris de quiconque avait un cœur italien; mais les Austro-Sanfédistes conservèrent leur domina-

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tion, et le roi put tout à Taise rêyer au coup d'État qui devait replacer la nation sous le joug.

Le 25 avril 1848, les ouvriers imprimeurs, que la réaction faisait mouvoir à son gré, parcoururent les rues de la capitale, en criant : Du travail et du pain. La garde nationale parvint à les disperser sans effort. Le lendemain, les ouvriers filateurs de Sarno et de la Cave, manufactures non loin de Naples, poussèrent les mêmes cris, obéissant à la même impulsion. La garde nationale accourut et les dispersa encore. La résistance s'étant trouvée plus vive que la veille, le commandant en chef avait dit de faire feu, mais en Pair. Deux coups de fusil, mal dirigés, ayant blessé deux ouvriers, François Pignatelli, prince de Strongoli, qui estimait précieux le sang des citoyens, se démit aussitôt du commandement. Il fut remplacé par le général Gabriel Pepe, « très-bon patriote et de haut esprit italien, mais affaibli et usé par de longs malheurs noblement supportés (1). »

Les élections se firent avec un calme admirable. Les Députés furent nommés sans que Ton eût à signaler nulle part le moindre désordre, ni la moindre confusion. Ce témoignage solennel de la maturité des Napolitains pour les institutions politiques, aurait dû combler de joie les royalistes : il les rendit furieux. La faction Austro-Sanfédiste ne perdit pas un moment pour tenir une nouvelle assemblée secrète, où Ton récapitula les forces. Des renseignements apportés par les divers conspirateurs, il résulta que le concours de plusieurs mille hommes était assuré pour renverser la Constitution et mettre le despotisme pur à sa place. La faction décida néanmoins que, par surcroît de précaution, on devrait s'efforcer de cor- Ci) P. I.eopardi. Narraxioni storiche, p. 122.

rompre quelques nouveaux Députés, et de les gagner, n'importe comment, à la cause du despotisme.

Barbarisi eut connaissance de ces trames abominables. Confiant dans les assurances qu'il avait reçues du roi, et le croyant étranger au complot, il demanda une entrevue pour les lui faire connaître. Ferdinand refusa de le recevoir. On allait vêtir la peau du lion ; on dédaignait la peau du renard. C'était dans Tordre, et Machiavel luimême n'aurait trouvé là rien à reprendre.

Le 10 mai 1848, trois membres du Cabiuet du 3 avril résignèrent leurs portefeuilles.

Le comte Ferretti parce que, ne pouvant ou ne sachant pas faire tête à la situation, il se laissa gagner par la lassitude. Il fut remplacé par Jean Manna.

Paul-Emile Imbriani parce que, ainsi qu'il le disait dans sa lettre de démission, la guerre contre l'Autriche était nécessaire, et désirée de tout cœur italien, et qu'on ne faisait rien pour la soutenir efficacement.

Ruggiero parce qu'il s'était fait prosélyte du Conventicule. Non content d'avoir poussé le gouvernement, par ses sophismes, à renoncer à la guerre contre l'Autriche, il voulait rendre quelque service signalé à ses nouveaux amis. Leurrer et tromper les Députés, dans une assemblée qui se tiendrait chez lui (11 mai); jouer un rôle aussi actif que peu honorable dans la catastrophe qui approchait; se faire un marchepied de cadavres, pour conquérir un siège ministériel plus stable : telle était l'ambition de ce démissionnaire.

Les plus grandes craintes de la faction étaient que les Chambres ne missent fin aux embarras qu'elle avait créés, et ne parvinssent ainsi à affermir la Constitution. Il fallait donc à tout prix empêcher la réunion du Parlement ; car si le pays était une fois rassuré sur ses intérêts, nul

doute qu'il ne préférât la liberté au despotisme. Alors les trames, si laborieusement ourdies, devenaient inutiles, et le coup d'État échouait. Les absolutistes décidèrent que cela ne serait point.

Le Y± mai 1848, les Députés furent invités par circulaire imprimée à se rendre le jour suivant au palais municipal de Hontoliveto, dont la salle principale avait été désignée pour leurs assemblées préparatoires. Conformément à cet avis, le 13 au matin, environ une centaine de Députés se trouvèrent réunis au lieu assigné. Chacun d'eux reçut un signe distinctif, envoyé par le ministre de l'intérieur, pour lui servir d'introduction. Après avoir entendu un projet de règlement, dû à Ferdinand de Luca, les Députés nommèrent pour président l'octogénaire Cagnazzi, archidiacre, et pour vice-président, le septuagénaire Lanza, professeur. Les arrangements pour l'ouverture solennelle des Chambres, qui devait avoir lieu le lendemain, furent le seul sujet mis en discussion. Le soir arriva sans que cqtte affaire fût terminée. Il fut convenu qu'on se réunirait encore le jour suivant, pour l'amener à conclusion. Cependant, dès la première séance deux points étaient résolus définitivement : i°une députation, composée de six membres choisis, devait aller recevoir solennellement le roi à la porte de régi i se San-Lorenzo; 2° les Pairs et les Députés feraient un serment dans une forme déterminée.

Ce même jour, le roi nomma cinquante Pairs. Le décret royal qui les instituait fut inséré dans la Gazette officielle, avec le programme de la cérémonie pour l'ouverture du Parlement.

Le Cercle du Progrès, fondé avec les fonds du ministre d'Autriche, avait affiché plusieurs fois des proclamations incendiaires, au nom d'une magistrature suprême du

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royaume, qui n'existait point. Comme les démocrates avancés étaient hostiles à la Chambre des Pairs, le Cercle du Progrès exploita impudemment cette opposition. Après les nominations du \% il envoya des émissaires dans les provinces suburbaines, pour y répandre l'assurance mensongère que vingt-mille insurgés se réuniraient à Monteforte, pour marcher sur la capitale et empêcher l'ouverture du Parlement.

Cette manœuvre, qui avait pour objet de rendre naturel l'emploi de la force, était le fait des réactionnaires; mais voici, entre mille, une preuve de la culpabilité personnelle du roi. On avait envoyé pour sous-intendant, à Castel-a-Mare, un membre du conventicule Austro-Sanfédiste, Gaétan Colombo. Les gendarmes qui, à son instigation, gardaient le bagne de force, tentèrent de faire évader plusieurs centaines de galériens. Les gardes nationaux, commandés par Janvier Sambiase, duc de Sandonato, accoururent à temps; mais l'arrestation d'un sergent des gendarmes put seule mettre fin au péril. Le ministre de Russie, comte Creptowich, qui se trouvait à Castel-a-Mare en partie de plaisir, étant rentré le soir à Naples, raconta au roi tout ce qui s'était passé. Le roi feignit d'abord de remercier Sandonato, et de vouloir punir le sous-intendant et Je sergent. Mais lorsque la catastrophe du 15 mai eut rétabli l'absolutisme dans toute sa plénitude, le sous-intendant fut promu à une intendance, et le sergent des gendarmes fut fait officier !

Le 14 mai, il y eut une nouvelle assemblée des Chambres, aussi nombreuse que celle du 13. Comme la veille, les représentants du pays étaient protégés par un détachement considérable de la garde nationale, dont le drapeau flottait au-dessus du palais. Une grande discussion s'éleva sur la forme du serment. Il fut décidé, après

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débats, qu'une députation serait envoyée aux ministres pour les prier d'indiquer une teneur nouvelle de serment, celle qui existait ne pouvant ni convenir à des membres d'une Assemblée législative, ni s'accorder avec les concessions garanties par le roi, le 5 avril précédent. L'entrevue avec les ministres se prolongea jusqu'à une heure avancée. Finalement, le gouvernement résolut que, pour le moment, aucun serment ne serait prêté. Il invita ensuite les Députés à rentrer dans leurs maisons pour la nuit. La Chambre des Pairs s'était jointe à la Chambre des Députés, pour demander la modification du serment. Le roi refusa d'entendre une proposition commune. Les Pairs lui envoyèrent alors une députation spéciale.

La Chambre était restée en séance, et attendait le retour de la députation, lorsque, vers minuit, une clameur soudaine s'éleva dans les rues. Un homme se précipita dans la salle de Montoliveto, et annonça que les troupes avaient quitté leurs casernes, et s'avançaient sur la garde nationale, qui, pour sa propre sûreté, élevait des barricades. Bientôt après, le capitaine Jean La Cecilia, qui commandait le poste d'honneur, entra luimême dans l'Assemblée, en criant : A la trahison 1

La surprise et l'indignation de la Chambre furent universelles. Tous les membres s'écrièrent que la discussion du serment ne concernait en rien la garde nationale, et que les menaces des soldats de la ligne devaient être une pure imagination. lis conjurèrent l'officier de préserver la paix publique, et de mettre fin à toute démonstration hostile. Gabriel Pepe, commandant de la garde nationale, fut immédiatement dépéché pour rétablir l'ordre, et d'autres membres influents quittèrent la Chambre dans le même objet (t).

(1) La commission nommée pour s'enquérir, et rétablir, s'il se

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A peine étaient-ils sortis, que des gardes nationaux introduisirent un lieutenant de la marine française. «Mes- « sieurs, » dit l'officier, « je viens au nom de tous mes a camarades, offrir au Parlement napolitain l'appui et le « secours de notre flotte républicaine, dans le cas où il a serait attaqué par les troupes royales. »

Lanza répondit : « Les représentants de la nation na. « politaine sont extrêmement sensibles à la générosité a des officiers de la flotte française; mais ils n'ont rien à a craindre de la part du gouvernement de leur roi ; et en a tout cas, ils n'aimeraient point voir des étrangers se « mêler des affaires intérieures de leur pays. »

L'officier français se retira.

La commission dépêchée par l'Assemblée revint bientôt rendre compte de sa mission. Les barricades avaient été élevées par des agitateurs inconnus, et quelque gardes nationaux indisciplinés. Quel était l'homme qui était venu, le premier, pousser le cri d'alarme? On ne le sut point; mais il fut de toute évidence que cette confusion était l'œuvre du gouvernement, lequel voulait, à la faveur de troubles excités par lui-même, se ménager un moyen de dissoudre les Chambres par la force des armes. Nonseulement le roi avait fait venir d'avance, bien que rien n'en montrât la nécessité, plusieurs escadrons de cavalerie, et plusieurs bataillons d'infanterie, de Gaserte, Nola, Nocera, Capoue et Aversa, mais les quatre régiments suisses étaient sortis de leurs quartiers, au milieu du calme le plus profond. Enfin, on a su depuis, que le commissaire de police Herenda (4), ses fils, divers agents

pouvait, le calme, se composait de : Gabriel Pepe, commandant de la milice citadine; du baron Joseph Gallotti; Laurent Jacampo; Nicolas de Luca ; du colonel Octave de Piccolellis.

(1) Merenda présidait le Cercle du Progrès. On comprend la

provocateurs, et presque tous les espions, avaient pris la plus grande part à l'érection des barricades (1).

Cette anticipation sur les temps était nécessaire pour faire connaître au lecteur la main d'où le coup partait. Maintenant que la chose est établie, nous allons reprendre le passage du 14 au 45 mai 1848.

Durant lanuit entière les tambours ne cessèrent débattre par toute la ville de Naples. L'érection des barricades se continuait avec une incroyable ardeur. D'un bout à l'autre de la cité, on entendait ce cri lugubre à travers les rues : « La patrie est en danger, secourez vos frères. » De longs fossés furent creusés dans la rue de Tolède, pour empêcher le mouvement des troupes et de l'artillerie. Plusieurs autres des principales rues furent rendues absolument impraticables. Les Pairs et les Députés, en prenant un parti vigoureux, pouvaient sauver la liberté; mais ils laissèrent tranquillement l'ennemi se rendre maître de la situation.

Le 15, à dix heures du matin, quelques coups de fusil, puis des feux de file, puis l'artillerie qui tonnait de toutes les forteresses, annoncèrent que la tyrannie avait commencé une nouvelle campagne contre les habitants de Naples. La bataille s'engagea dans les rues avec fureur. Le combat dura toute la journée, et le carnage fut effroyable. Quelquefois les troupes napolitaines se trouvaient insuffisantes pour exterminer leurs concitoyens;

confiance que devaient inspirera la démocratie les documents, ou les prédications, émanés d'une telle source.

(1) Un prêtre, nommé Léonard Covelli, a déclaré qu'il avait travaillé aux barricades, d'après Tordre écrit de Merenda. Lauréht Jacovelii affirme, dans sa défense, qu'après l'événement, on acquit la preuve, chez le duc de Salon Jra, que toute l'affaire avait été préparée par l'ancienne police, avec l'approbation du roi.

alors, on appelait les régiments suisses, et le massacre était consommé, a Des palais furent incendiés, qui n'ofa fraient aucune résistance. Et, lorsque le feu avait cesa se, l'œuvre du pillage, de la dévastation brutale, du « meurtre impudique, commençait. On n'épargnait ni « sexe, ni âge, ni vie humaine, ni propriété.

« Le gouvernement de Naples a depuis prétendu, pour « sa justification, que ces énormités avaient été cornet mises par les soldats sans le consentement de leurs a officiers, et dans la fureur aveugle de l'excitation. « Hais le fait n'est pas exact. Barbarisi affirme que l'arec tillerie était dirigée par les commandants du détachea ment, et que le général Nunziante, à la tête d'un régi- « ment, placé devant le palais de Montoliveto, l'envoya « lui-même, au nom du roi, pour ordonner aux Députés « de se retirer. Il nie l'assertion du prince Cariati, préa sident des ministres, que les soldats, ne voulant pas a écouter plus longtemps la voix de leurs officiers, agi- « rent conformément à leur propre impulsion. Au cona traire, dans tout ce qu'ils firent, ils obéirent seule- « ment à l'ordre de leurs supérieurs, et ils furent récom- « pensés de leurs prouesses dans ce jour infâme, par des « promotions, par des médailles, et par des décoraa tions. *

« Le roi de Naples, comme plusieurs autres tyrans, a désirait assurer l'obéissance et la tranquillité pour Face venir, en donnant à son peuple aimé, et spécialement a aux partisans de la monarchie constitutionnelle, une a vive et salutaire leçon (1). »

Lorsque Naples ne fut plus qu'un sépulcre, Carascosa se

(l) Lord B*******. Naples political, social, and religions ; vol. il, p. 194, 195.

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présenta au palais, et dit triomphalement au roi et à la reine : « J'annonce à Vo* Majestés que la ville est à nous. » a Enfin! » exclama le roi; et, dans l'ivresse de la victoire, s'étant tourné vers la reine, il ajouta : a Ma démonstration à moi, vaut bien toutes les leurs! »

a Sire, — lui répondit l'altière archiduchesse d'Autriche, — a Voilà le plus beau jour de ma vie I »

a Le soleil retirait ses derniers regards de la cité fumante de ruines et de carnage ! » (1)

Voilà r homme et la cour dont on espère obtenir quelque chose avec des représentations ou des conseils !

Durant tout le conflit, soixante-quatre membres de l'Assemblée étaient restés réunis. Us rédigèrent une protestation solennelle contre la violence exercée par le roi, et annoncèrent l'intention de ne se séparer que lorsqu'ils y seraient contraints par la force. Cette résolution était à peine adoptée, lorsqu'un officier entra dans la salle, et intima aux Députés, au nom du roi, l'ordre de se disperser sur-le-champ. Le président, vieillard octogénaire, mais en qui l'âge n'avait affaibli ni le courage, ni la résolution, commanda impérieusement à l'officier de sortir pendant que le Parlement allait délibérer. Bientôt après, le chevalier Cagnazzi donna l'ordre de rappeler l'officier. Il lui remit la protestation rédigée, et déclara le Parlement suspendu (2).

(1) P. Léopard i, Narraxioni storiche, p. 472.

(S) Voici cette protestation : La Chambre des Députés réunie dans ses séances préparatoires à Monloiivoto, pendant qu'elle était occupée à ses travaux et à l'accomplissement de son mandat sacré, s'étant vue atteinte avec une infamie inouïe par la violence des armes royales dans les personnes inviolables de ses membres, dans lesquels est la représentation souveraine de la nation, proteste en face de la nation elle-même, devant l'Italie, dont on veut par

Le premier soin du roi, après la boucherie, fut de renvoyer son ministère, et de rappeler le chevalier Bozzelli à la place qu'il avait déjà occupée. Autant ce fonctionnaire s'était autrefois montré inerte, quand il s'agissait de punir les ennemis des institutions, autant il se montra zélé à seconder son maître, lorsqu'il fallut détruire les derniers vestiges de liberté. Par son conseil, le Parlement,

de criminels excès troubler Vautre de résurrection providentielle, en face de toute l'Europe civilisée, réveillée aujourd'hui à l'esprit de la liberté, contre cet acte d'aveugle et incorrigible despotisme, et déclare qu'elle ne suspend elle-même ses séances, que parce qu'elle y est contrainte par la force brutale; mais loin d'abandonner l'accomplissement de ses devoirs solennels, elle ne fait que se séparer momentanément pour se réunir de nouveau où et dès qu'elle le pourra, afin de prendre telles délibérations qui sont réclamées par le droit du peuple, par la gravité de la situation, et par l'outrage fait aux principes d'humanité et de dignité nationale.

Naples, le 15 mai 4848, à MontolWeto.

Chevalier Cagnazzi, président; Etienne Romeo, secrétaire; Joseph Devincenzy, Léonard Dorotea, Salvatore Tommasi, Gaétan del Giudice, Eugène de Risi, F. -A. Maziolli, Nicolas de Luca, Ange- Camille de Meis, Louis Zuppelta, Philippe Abbignente, V. Clausi, François de Blasiis, Félix Sacchi, Godefroi Sigismondi, Michel Pironti, Innocent de Cesaro, Thomas Orlale, Belisaire Clementi, Pascal-Stanislas Mancini, Henri Berardi, Antonio Cimino, Carmel Faccioli, Antoine Laterza, Nazare Colaneri, Pascal Amodio, Dominique de Coesaris, Joseph del Re, Sylvia Spaventa, Xavier Barbarisi, Benotl Musolino, Ferdinand Petrucelli, Janvier Belleli, Octave Toppuli, Dieudonné Sansonne, Antoine Ciccone, Jean Salsano, Michel Cremoncse, Louis Cardone, Vincent de Thomasis, Stanislas Baracco, Jérôme Sagariga, Joseph Tari, Frédéric Bella, Louis Scarambone, Casimir de Lieto, Joseph Polsinelli, François Garorano, Antonin Plulino, Gaétan Pesce, Pierre Ferretti, Michel Primicerio, Ernest Capocci, Jean Semela, Marin Turchi, Vincent Lanza, César Marini, La Russa, Dominique Mauro, Gaétan Giardini, — députés présents.

dont il était indigné de n'avoir pas été membre, fut immédiatement dissous. La ville de Naples et ses environs furent déclarés en étatde siège. Une commission spéciale, nommée à cet effet, eut pour objet de rechercher l'origine des événements du quinze mai. Mais on avait eu soin, avant de l'investir, de relâcher six cents personnes prises les armes à la main. De cette manière, la cour était certaine d'obtenir un résultat selon ses désirs. Huit jours plus tard (24 mai 1848), Ferdinand publia une proclamation que l'histoire doit enregistrer.En la rapprochant des faits qui la suivront, cette pièce servira, une fois de plus, à montrer la déloyauté d'un monarque dont la vie n'est qu'un long parjure.

a Napolitains, profondément affligé par les horribles « événements du quinze mai, c'est notre plus ardent désir « d'en adoucir les conséquences autant que possible. No- « tre plus ferme et plus immuable désir est de maintenir a la Constitution du dix février, pure et non tachée par a aucune espèce d'excès. Ce parti étant le seul compact tible avec les besoins réels et existants de cette partie a de l'Italie, sera l'Arche sacrée sur laquelle doit reposer « la destinée de notre peuple bien-aimé et celle de notre « propre couronne. Les Chambres législatives seront refit convoquées sous peu de jours, et la sagesse, la fermea té, et la prudence que nous attendons d'elles nous se- « ront une assistance puissante, dans toutes les parties des a affaires publiques qui réclament de sages et utiles réa formes. Confiez-vous entièrement en notre honnêteté, « en notre religion, et en notre sacré et spontané serment, a et vivez dans la plus complète assurance que Toccupaa tion la plus instante de notre esprit est d'abolir, aussitôt a que possible, la position exceptionnelle et transitoire « dans laquelle nous nous trouvons nous-méme, et,

a autant que possible, le souvenir des tristes malheurs « qui viennent d'arriver. »

Quelques hommes crurent de bonne foi à cette proclamation, malgré l'expérience du passé. Hais Barbarisi, moins confiant, représentait souvent et avec énergie aux ministres la nécessité d'une amnistie complète. Le roi, impatienté de ces réclamations, finit par répondre : « Que veut- on de moi ? Ne suis-je pas Ferdinand 11 ? » Il Tétait, en effet.

Les Jésuites, qui avaient été obligés de quitter le royaume, furent rappelés; ils reprirent leurs anciennes habitations, et l'éducation fut, une fois de plus, remise entièrement entre leurs mains. Les Chambres réélues, se réunirent de nouveau en juillet 4848. C'était moins pour tenir ses engagements, qu'il allait bientôt revioler sans scrupule, que le roi avait fait cette convocation, que dans l'espérance de voir les membres du Parlement se compromettre par quelque imprudence. Mais ils durent tous allier, par un rare privilège, la réserve à l'énergie.

Alors, le roi reprit l'initiative de la violence. L'armée fit régner dans la ville de Naples un système complet de terreur. Il n'y eut plus de garde nationale. Les membres et fonctionnaires de la Chambre des Députés se trouvèrent absolument sans protection. Le gouvernement espérait qu'en les exposant aux dangers et à l'insulte, la crainte qu'ils éprouveraient pour leur sûreté personnelle, les ferait se déconsidérer aux yeux du peuple, par quelque acte de couardise ou de bassesse, « Carducci, un des Députés, a fut assassiné, et son meurtrier continua de se promener a ouvertement et audacieusement dans les rues delà cité, a Un autre député, Mazzaroti, fut attaqué par un agent « de police, et il sauva sa vie avec difficulté. Le Journal « du parti réactionnaire employait le langage le plus me-

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« naçant contre les Chambres. Chaque fois qu'une quesa tion importante était en débat, ce Journal faisait ap- « pel à l'armée pour tomber sur l'Assemblée et en finir avec a elle f d'un seul coup. » (1)

Une telle conduite n'était pas faite pour ramener à Ferdinand l'autre côté du phare. Après avoir accompli le grand acte de la déposition, le Parlement déclara que la Sicile resterait monarchie constitutionnelle. Il ajouta qu'un nouveau roi serait choisi parmi les princes italiens, mais seulement après que la Constitution de 1812 aurait été révisée. Plus tard, et conformément aux principes posés, le Parlement établit les garanties les plus solides pour protéger la liberté contre les tendances envahissantes du pouvoir. La liberté du commerce, le dégrèvement et la juste répartition des impôts, furent également l'objet de ses résolutions.

Pour l'élection, l'attention se porta sur deux candidats : un fils du grand-duc de Toscane, et le duc de Gênes, second fils de Charles-Albert. La République française appuyait le premier; l'Angleterre, le second. Le 11 juillet 1848, le Parlement réuni élut, à V unanimité, roi de Sicile, le prince Albert-Amédée de Savoie. « Les escaa dres française et anglaise, en rade de Palerme, accueilce firent cet événement en arborant le pavillon sicilien et a en le saluant de leurs bordées. Le bâtiment à vapeur a the Porcupine partit aussitôt avec un courrier du cabi- « net sicilien portant à Gênes l'heureuse nouvelle, et peu a de jours après, le Descartes transporta la députation « chargée de présenter au prince Albert-Amédée la coua ronne et le statut constitutionnel (2).

(i) Lord B*******, Naples political, social, and religions» Vol. II, p. 206.

(2) La couronne de Sicile fat refusée par le prince à qui on l'offrait.

a .... Après les discours prononcés par les ministres a dans la chambre des lords le 7 août, et les assurances « solennelles parties de la tribune française à l'adresse « de tous les peuples, les Siciliens se croyaient assurés ce que la France et l'Angleterre ne permettraient pas lji « mise à exécution des féroces et sanguinaires desseins du « roi de Naples ; mais à leur profonde surprise et à celle « des générations à venir, les escadres anglaise et franco çaise virent avec indifférence partir de Naples l'expédi- « tion contre la Sicile; avec une indifférence plus coupa- « ble encore, elles virent, pendant cinq jours entiers, « brûler, saccager, détruire sous leurs yeux la noble cité « de Messine, qui fut anéantie et non domptée.

a Alors, seulement alors, les deux grandes puissances « intervinrent, non point au nom des droits sacrés et ima prescriptibles de la Sicile, mais au nom de l'humanité; a alors, seulement, elles interposèrent un armistice jus- « qu'à ce qu'elles eussent essayé leur médiation pour « empêcher définitivement la guerre (1). »

Dès ce moment, le résultat n'était plus douteux : la Sicile devait rentrer sous l'autorité du roi de Naples; mais elle n'aura pas de repos, qu'elle n'ait définitivement secoué le joug des Bourbons. Trop de crimes ont ensanglanté de leur fait ce malheureux pays, pour qu'une réconciliation sincère soit jamais possible.

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